«Par les bottes encrottées de Sigmar et tous les escaliers boueux de l’Empire !Permettez-moi de vous conter notre ascension vers le château Wittgenstein.
Une montée qui transforma nos jambes en colonnes de plomb.
Nos poumons en soufflets de forge.
Et nos espoirs en cette chose gluante qu’on trouve au fond des latrines mal entretenues.»
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach
Du Village Fantôme à la Forteresse Noire — Matin Brumeux

Lupio finit dans le caniveau
Tandis que nous attendions le bon vouloir du Docteur Rousseau, notre Lupio — ce bouffon grelottant dont les clochettes tintinnabulaient à chaque pas — eut l’idée saugrenue d’aller explorer les docks.
« En tant que batelier, » annonça-t-il avec cette fierté mal placée des gens qui croient encore à leur profession, « je vais m’enquérir de ce qui s’est passé cette nuit. »
Je le regardai s’éloigner dans la brume, sa silhouette bigarrée disparaissant peu à peu entre les ruines du port ensablé.
Il ne trouva point de bateliers. Point de pêcheurs. Point d’âme qui vive.
Seulement la preuve de ce que mes oreilles avaient deviné : une barge était bien venue cette nuit. Les cheveux qui couvraient le fleuve avaient été fendus — et leurs mèches poisseuses s’étaient échouées sur les berges boueuses comme les restes d’un banquet de géants chevelus.
Et puis…
Par les boyaux retournés de Morr !
Je le vis s’effondrer.

Au loin, dans la brume, la petite silhouette de Lupio tomba à genoux comme foudroyée par la main invisible d’un dieu vengeur. Son corps fut agité de spasmes. Des bruits de gorge — de gorge qu’on égorge — montèrent jusqu’à nous, portés par l’air humide.
Il vomissait.
Une bile acre, brûlante, qui lui remontait des entrailles jusqu’à l’œsophage avec la violence d’un torrent de montagne.
Le repas de la veille.
Ce repas.
(Note terrifiante que j’ignorais encore : ce n’étaient pas des fruits de mer ordinaires qu’il régurgitait. C’étaient des… Non. Je ne peux pas encore écrire cela. La vérité viendra plus tard, et elle sera pire que tout ce que j’aurais pu imaginer.)
Quand il revint vers nous — le teint verdâtre, les grelots silencieux pour une fois — il tenait dans sa main un morceau d’étoffe.
« Les invités, » croassa-t-il. « Ils sont partis cette nuit. J’ai trouvé ça sur les docks. »
Un chiffon. Une pièce de tissu quelconque.
Mais un indice tout de même.
(Note pour plus tard : conserver ce chiffon. Dans cette affaire, même les détails les plus anodins pourraient se révéler cruciaux.)

L’arrivée du Docteur
Le Docteur Rousseau surgit de la brume comme un fantôme en toile cirée.
Sa poudre craquelait toujours sur son visage — laissant deviner les pustules et les cicatrices qu’elle tentait de dissimuler. Ses amulettes de Shallya et Verena tintaient à son cou, protection dérisoire contre les horreurs qu’il côtoyait quotidiennement.
« Messieurs, » dit-il avec cette jovialité qui me glaçait le sang, « le moment est venu. »
Et nous nous mîmes en marche.
L’ascension fut… comment dire ?
Imaginez que vous gravissez une montagne de boue. Que chaque pas vous enfonce jusqu’aux chevilles. Que la brume vous enveloppe comme un linceul mouillé. Que vos poumons brûlent et que vos cuisses hurlent grâce.
Maintenant, ajoutez à cela la certitude que quelque chose de terrible vous attend au sommet.
Voilà notre ascension vers Wittgenstein.
Quand nous atteignîmes enfin les abords du château, nous étions encrottés de la tête aux pieds — de véritables golems de boue ambulants, si l’on avait façonné des golems dans la fange du Reik.

La Forteresse — Ou le Nid de l’Aigle Noir
Et là, devant nous, elle se dressa.
Par les murailles de Sigmar et tous les architectes fous de l’Empire !
Le château Wittgenstein.
Ce n’était pas une simple forteresse. C’était un défi. Un défi lancé à la raison, à la gravité, à tout ce qui fait qu’un bâtiment devrait normalement s’effondrer sous son propre poids.
Perché sur ses pics de granit comme un rapace sur sa proie, le château dominait le Reik de toute sa masse noire. Ses tours accusatrices pointaient vers le ciel gris comme des doigts osseux. Ses murailles suintaient d’une humidité séculaire.
La première bâtisse — une barbacane délabrée — gardait l’accès terrestre. Ses créneaux étaient rongés par la mousse. Par endroits, la pierre s’effritait, témoignant d’un entretien négligé depuis des décennies.
Mais les machicoulis…
Ah, les machicoulis !
Ceux-là étaient en parfait état. Les gueules béantes d’où l’on pouvait verser huile bouillante, poix enflammée ou tout autre liquide désagréable sur la tête des assaillants — celles-là avaient été soigneusement entretenues.
Et les canons.
Sur les murailles, quelques pièces d’artillerie — pas des batteries entières, mais suffisamment pour transformer en bouillie sanglante quiconque aurait l’idée saugrenue d’attaquer.
Le message était clair : Wittgenstein était peut-être décrépit, mais Wittgenstein pouvait encore mordre.

L’Entrée — Ou la gueule de la Bête
Le Docteur Rousseau s’avança vers la porte et hurla pour se faire repérer.
Silence.
Puis le cliquetis métallique d’armures invisibles.
Puis le grincement du pont-levis.
Aucun garde ne se montra. Mais je les sentais. Je les devinais. Dans les meurtrières, des éclats de côtes de mailles luisaient faiblement. Au-dessus de nos têtes, le poids de leurs corps faisait craquer les planchers, et de la poussière tombait du plafond de la barbacane.
Et cette odeur…
Par les narines brûlées de Sigmar !
L’odeur caractéristique de la poix chauffée. Les braises crépitaient quelque part au-dessus de nous. Les chaudrons étaient prêts.
Ce château était sur le pied de guerre.
« Docteur Rousseau, » demandai-je d’une voix que j’espérais ferme, « tout le monde a l’air bien sur le qui-vive ici. Une menace serait-elle à vos portes ? »
Il se retourna vers moi — sa poudre craquelant en une grimace qui aurait pu être un sourire — et me récita une litanie de formules compliquées dont je ne retins que l’essentiel :
S’il y avait un lieu sûr dans cette région maudite — à l’abri des turpitudes du temps comme des puissances de la Ruine — c’était bel et bien ce château.
Puis il disparut dans les ténèbres de la barbacane, et seule sa voix nous parvint encore, se répercutant le long des murailles comme l’écho d’un fantôme.

L’annonce — Ou le Caporal fait le crieur
Je mis mes mains en porte-voix.
« HOLÀ ! DE LA GARDE ! »
Ma voix résonna contre les pierres noires.
« DITES AU SEIGNEUR GÜNTHER WITTGENSTEIN QU’ASHKAROUN D’ARABIE A RÉPONDU À SON INVITATION ! »
Silence.
Puis le croassement des corbeaux.
Puis…
Par les oreilles enchantées de Sigmar !
Une mélopée. Une mélopée sublime, cristalline, qui semblait provenir de centaines d’oiseaux à l’autre extrémité de la forteresse. Un chant de bienvenue ? Un présage ? Les deux à la fois ?
Le chant cessa brusquement.
Une herse s’ouvrit.
Des cliquetis d’armure approchèrent.
Et de la gueule sombre de la barbacane surgit…

Le Chevalier au Visage Souriant — Ou l’Émissaire de Fer
Sombre comme le fion d’un troll des montagnes.
C’est la première pensée qui me traversa l’esprit.
Il portait une armure noire — rutilante, articulée, rehaussée de filets d’argent qui dessinaient des motifs que je préférai ne pas examiner de trop près. Le métal était si bien entretenu qu’il luisait malgré l’absence de soleil.
Mais le plus troublant…
Son casque.
Un bassinet de facture exceptionnelle — le genre d’ouvrage que seuls les forgerons de Nuln ou les artisans nains dans leurs forteresses souterraines peuvent produire. Et en guise de visière, là où aurait dû se trouver une simple fente pour les yeux…
Un visage.
Un visage de métal.
Un visage souriant.
Un sourire figé, éternel, apaisant d’une certaine manière — mais qui était la seule indication qu’un être humain se cachait derrière cette carapace d’acier noir.
« Nous vous attendions, » dit une voix étouffée, caverneuse, presque mécanique. « Le seigneur est ici. »
Et à ses côtés surgirent des hommes d’armes.
Ceux-là n’avaient pas l’élégance de leur chef. Leurs côtes de mailles étaient usées, abîmées, mais régulièrement entretenues. Leurs équipements étaient ceux de soldats prêts à tenir un siège — de pied en cap, armés jusqu’aux dents.
Ils se positionnèrent autour de nous.
Pour nous escorter ?
Pour nous protéger ?
Ou pour nous couper toute retraite ?
(Note tactique inquiétante : la manière dont ils se placèrent derrière nous ne me disait rien qui vaille. Un homme qui veut vous protéger se met entre vous et le danger. Un homme qui veut vous empêcher de fuir se met entre vous et la sortie.)
Ashkarûn ne se démonta pas.
« Conduisez-moi à votre maître, » dit-il avec cette assurance qui était sa marque de fabrique.
Et nous entrâmes.

La cour intérieure — Ou les vestiges de la grandeur
La herse s’ouvrit devant nous.
Et la cour intérieure du château Wittgenstein se dévoila.
Par les ruines de Sigmar et tous les châteaux déchus de l’Empire !
C’était… pathétique.
Non, ce n’est pas le bon mot. C’était tragique.
On devinait ce que cette cour avait été jadis. Les écuries, vastes et nobles. Les étables, prospères et pleines. Les torcheries, les armureries, les baraquements de la garnison — tout ce qui fait qu’une forteresse vit et respire.
Mais tout était en ruine.
Les murs s’effritaient. Les toits s’effondraient. Les moulures — autrefois délicates — s’écaillaient sous le poids des années et de l’abandon. Les cours étaient envahies de mauvaises herbes. Les bâtiments annexes semblaient tenir debout par miracle — ou par magie noire, allez savoir.
Ce n’étaient pas des traces de combat. Pas de brûlures, pas d’impacts de boulets, pas de marques de siège.
C’était pire.
C’était le temps.
C’était la pauvreté.
L’or n’avait plus coulé à Wittgenstein depuis des décennies. Tout ce qui restait de ressources avait été consacré aux fonctions purement défensives — les murailles, les canons, les chaudrons de poix. Le reste avait été abandonné à la décrépitude.
Splendeur. Grandeur. Et décadence.
Voilà ce que racontaient ces pierres rongées.
Voilà ce qu’avaient été les Wittgenstein.
Et voilà ce qu’ils étaient devenus.
(Note sur la noblesse en déclin : j’ai connu cette sensation. La ferme à cochons de mon père, le « domaine » von Schnitzelbach, avait la même odeur — cette odeur de grandeur passée qui se décompose lentement. Mais au moins, chez nous, on n’élevait pas de monstres dans le village d’à côté.)
À suivre…
(Car nous n’étions qu’aux portes de l’enfer. Le véritable château — la pièce de vie, la forteresse principale — nous attendait de l’autre côté du pont-levis. Et avec lui, Günther et Margritte von Wittgenstein. Et tous leurs secrets.)
— Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach, Gravisseur de Boue et Passeur de Barbacanes, Admirateur Malgré Lui d’Armures Noires, Première Cour du Château Wittgenstein, An 2523 de l’Empire
Post-scriptum sur le Chevalier Souriant : Ce visage de métal me hantera longtemps. Qui se cache derrière ? Un homme ? Un monstre ? Une machine ? Et pourquoi ce sourire éternel ? Est-ce pour rassurer les visiteurs ? Ou pour dissimuler quelque chose de bien pire ?
Post-post-scriptum sur Lupio : Il a vomi tout le repas de la veille. Moi, je n’ai rien vomi. Cela signifie-t-il que mon estomac de soldat est plus résistant ? Ou que le poison — car c’en était un, j’en suis certain maintenant — agit différemment selon les constitutions ? Je guette les premiers symptômes avec une anxiété que je préfère ne pas avouer.
Post-post-post-scriptum sur le délabrement : Une famille qui laisse pourrir son château mais entretient ses canons… voilà des gens qui attendent quelque chose. Qui craignent quelque chose. Et quand des nobles craignent à ce point, c’est généralement qu’ils ont de bonnes raisons de craindre.


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