«Par les foulards suspects de Sigmar et tous les visages masqués de l’Empire !Permettez-moi de vous conter notre entrée dans l’antre des Wittgenstein — une traversée où chaque pas nous enfonçait plus profondément dans un piège dont les mâchoires, je le sentais, allaient bientôt se refermer sur nos gorges.»
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach

Les gardes sans visage
Dès notre entrée dans la première cour, je sus que quelque chose clochait.
Oh, les gardes étaient là. Une trentaine peut-être — là où jadis une garnison de cent hommes devait tenir ces murailles. Ils sortaient de partout : derrière les créneaux, dans les meurtrières, sous les porches des bâtisses en ruine.
Mais ils ne se montraient pas.
Pas vraiment.
Ils faisaient tout pour nous observer — leurs yeux nous suivaient comme ceux des portraits dans les châteaux hantés — mais ils faisaient également tout pour ne pas être vus clairement. La pâle lueur d’un soleil maladif, filtrant à travers la brume virevoltante, ne parvenait jamais à éclairer leurs traits.
Et pour cause.
Ceux qui étaient sur les remparts avaient remonté haut des pièces d’étoffe sur leur visage — ne laissant voir que leurs yeux. Ceux qui portaient des casques les avaient enfoncés si profondément qu’on ne distinguait rien de leurs faces.
Leurs mains ?
Gantées.
Toutes gantées.
Pas une seule paume nue. Pas un seul doigt découvert.
(Note terrifiante qui me traversa l’esprit comme une lame : pourquoi des soldats cacheraient-ils ainsi leurs visages et leurs mains ? Quelle difformité — quelle mutation — dissimulaient-ils sous ces étoffes et ces cuirs ?)
Vanda, à côté de moi, plissait les yeux. Je voyais son regard de magicienne scanner chaque garde, chaque recoin, cherchant les signes de corruption que ses professeurs d’Altdorf lui avaient appris à repérer.
Mais ces maudits soldats ne lui laissaient rien voir.

Les gémissements des écuries — Ou les cris de l’indicible
Et puis il y avait ce bruit.
Par les tympans crevés de Morr !
Des gémissements. Des plaintes. Des sons de souffrance qui montaient des écuries — ces bâtisses de pierre qui, contrairement aux autres constructions de la cour, tenaient encore debout.
Les portes avaient été arrachées de leurs gonds. Les jointures étaient parties. Mais de l’intérieur de ces étables…
Des bruits… organiques.
Des bruits… désagréables.
Des bruits qui n’avaient rien à voir avec le hennissement d’un cheval ou le meuglement d’une vache.
Quelque chose souffrait là-dedans. Quelque chose qui n’était peut-être plus tout à fait animal.
(Note pour plus tard : découvrir ce qui se cache dans ces écuries. Et peut-être — peut-être — regretter de l’avoir découvert.)
Vanda se pencha vers Lupio.
« Je pense que c’est le moment de faire diversion, » murmura-t-elle.
Et notre bouffon — ce pauvre Lupio aux grelots tintinnabulants — comprit le message.
Il s’élança.
Ses clochettes sonnèrent. Grelin, grelin, grelin. Il sortit ses balles de jongleur. Fit une petite acrobatie — bancale, certes, mais pas dénuée de charme. S’avança au milieu de la cour avec l’assurance d’un saltimbanque qui aurait oublié qu’il jouait devant des morts-vivants.
« OYEZ ! OYEZ ! » brailla-t-il, sa voix se répercutant sur les murailles. « J’ANNONCE L’ARRIVÉE DE L’ÉMISSAIRE ARABIEN ! LE SEIGNEUR ASHKAROUN, QUI HONORE LE CHÂTEAU DE SA VISITE ! »
Un côté très Jacouille la Fripouille, je dois l’admettre.
Et pendant qu’il braillait, il s’approchait subtilement des écuries. Cherchant à voir ce qui s’y cachait. Cherchant à percer le mystère de ces gémissements.
L’accueil fut…
…glacial.
Pas un sourire. Pas un rire. Pas même un haussement de sourcil.
Ces gardes avaient-ils perdu tout sens de l’humour depuis des décennies ? Voyaient-ils vraiment le piètre troubadour débutant qu’il était ? Ou leurs cœurs avaient-ils été arrachés, ne laissant que des enveloppes vides — des morts-vivants sans âme errant dans une forteresse en ruine ?
Et puis…
Par les boyaux tordus de Sigmar !
Lupio s’effondra.

En plein milieu de sa performance, une crampe violente le saisit. Une douleur qui irradiait de son ventre jusqu’à sa gorge. Il tomba dans la boue, le visage tordu de souffrance, ses balles de jongleur lui dégringolant sur la tête.
Le repas.
Ce maudit repas.
Le poison — car c’en était un, j’en étais certain maintenant — faisait son œuvre.
La diversion échoua lamentablement. Au lieu d’attirer l’attention sur son talent, Lupio n’attira que la moquerie. Des ricanements étouffés montèrent des remparts — le premier signe d’émotion que ces gardes sans visage daignaient montrer.
Mais dans sa chute, Lupio vit quelque chose.
Quelque chose dans les écuries.
Quelque chose qui lui provoqua encore plus de haut-le-cœur que le poison qui lui rongeait les entrailles.
(Il me le raconterait plus tard. Et je regretterais d’avoir demandé.)

Gotthard et le Quenellois — Ou les maîtres du piège
Tandis que Lupio gisait dans la boue, deux silhouettes émergèrent de la tour centrale.
Je les reconnus immédiatement.
Gotthard von Wittgenstein.
Le seigneur de ces lieux. Celui qu’Ashkarûn avait séduit à Achern. Celui qui nous avait invités dans sa forteresse — invitation qui ressemblait de plus en plus à celle du loup conviant les agneaux dans sa tanière.
Il portait des étoffes sublimes — du velours, de la soie, des broderies d’or qui juraient avec la décrépitude de son château. Il était lavé, rasé, parfumé. Absolument apprêté pour notre venue.
Et à ses côtés…

Philippe Descartes.
Le Quenellois. Le garde du corps. Celui qui avait tenté de mettre ses sales pattes sur Vanda lors du banquet d’Achern — avant que l’esclandre de Lupio ne l’interrompe dans ses manœuvres.
Il la regardait.
Il la dévorait du regard. Un regard plein d’appétit. Luxurieux. Explicite. Un sourire qui disait clairement : Ma cocotte, cette fois-ci tu es dans une forteresse. Et c’est moi qui en ai les clés.
Je vis Vanda se raidir imperceptiblement.
(Note protectrice : si ce Quenellois ose lever la main sur elle, je lui trancherai les doigts un par un. Caporal ou pas, certaines choses ne se tolèrent pas.)

Ashkarûn joue avec le feu
Ashkarûn s’avança vers Gotthard avec cette grâce de félin qui était sa marque.
Je les vis se saluer — Ashkarûn feignant d’hésiter entre respect et joie, tendant les bras puis les repliant, n’osant donner l’accolade. Un ballet de courtoisie qui cachait mille calculs.
Et puis je l’entendis.
Pas clairement — il se penchait vers Gotthard, murmurant à son oreille — mais suffisamment pour que les bribes me parviennent.
« …Votre Seigneurie, j’ai tenu ma promesse… »
« …La Gravine m’a affublé de sa suite… »
« …Ces trois imbéciles derrière moi… »
« …Un cadeau. Un tribut que vous apprécierez… »
Par le cœur trahi de Sigmar.
Il nous vendait.
Il nous offrait à Gotthard comme on offre des poulets au boucher.
Je sentis mon sang se glacer.
C’était le plan, bien sûr. Le plan qu’il nous avait exposé à Achern. Jouer le traître. Se faire passer pour un allié des Wittgenstein. Nous sacrifier pour gagner leur confiance.
Mais entendre ces mots — « trois imbéciles », « cadeau », « tribut » — me fit réaliser à quel point nous étions vulnérables. À quel point notre vie ne tenait qu’à un fil.
Et ce fil, c’était Ashkarûn qui le tenait.
Gotthard répondit — suffisamment fort pour que nous l’entendions tous :
« Je pense, mon ami, que votre Gravine a peut-être décidé de mêler dans cette petite troupe des espions. Nous savons à quel point les rumeurs qui entourent notre famille ne plaident pas en notre faveur. Mais voyez-vous… »
Il nous regarda. Un sourire aux lèvres.
« …nous n’avons rien à cacher. Qu’ils viennent. »
(Note sur le mensonge : quand un homme dit qu’il n’a rien à cacher, c’est généralement qu’il a tout à cacher. Et quand il le dit en souriant, c’est qu’il sait exactement où sont enterrés les cadavres.)

La traversée — Ou le chemin des prisonniers
Nous fûmes « escortés ».
Le mot est faible.
Nous fûmes dirigés. Encadrés. Surveillés.
Chaque fois que je tournais la tête pour examiner ce qui se trouvait à ma droite ou à ma gauche, un garde me faisait signe — un mouvement sec de la tête, une pression sur l’épaule — pour m’indiquer qu’il fallait avancer et que c’était par devant que ça se passait.
Ils ne nous laissaient rien voir.
Ils ne nous laissaient rien mémoriser.
Aucun plan mental ne pouvait se former dans nos esprits — c’était voulu.
Nous traversâmes la cour. Puis le pont-levis menant à la tour centrale. Puis un autre pont vers la forteresse principale. À chaque passage, des herses s’ouvraient et se refermaient derrière nous. Des cliquetis métalliques. Des grincements de chaînes.
Et à chaque herse qui se refermait, je sentais nos chances de fuite diminuer.
Cette place forte était imprenable.
Une cinquantaine d’hommes — tout au plus — pourraient tenir le siège durant des lunes. Et Morr lui-même se marrerait devant les corps des assaillants qui viendraient s’accumuler au pied de ces murailles.
(Note tactique désespérante : si les choses tournaient mal, nous n’avions aucune issue. Pas de sortie de secours. Pas de passage secret — du moins, aucun que nous connaissions. Nous étions des rats dans une nasse. Et la nasse se resserrait.)

La herse au sol — Ou le mystère de la cour
Une seule chose attira mon attention durant cette traversée.
Au centre de la deuxième cour — celle qui menait aux quartiers d’habitation — il y avait une herse.
Pas une herse au-dessus d’une porte.
Une herse au sol.
Posée horizontalement. Fermée. Massive.
Qu’est-ce qu’une herse fichait là ?
Une herse sert à bloquer un passage, à empêcher l’entrée d’assaillants. Mais une herse posée sur le sol, fermée, ne bloquait rien du tout — sauf peut-être ce qui se trouvait en dessous.
Menant vers quoi ? Un précipice ? Des caves ? Des oubliettes ?
Ou quelque chose de pire ?
Je n’eus pas le temps d’examiner davantage. Un garde me poussa vers l’avant.
(Note pour plus tard : cette herse cache quelque chose. Quelque chose qu’ils ne veulent pas que nous voyions. Et ce que les Wittgenstein cachent, je le crains, est bien pire que ce qu’ils montrent.)
Le Fumoir — Ou la cage dorée
On nous installa dans le fumoir.
Une pièce qui, contrairement au reste du château, avait été soigneusement entretenue. Des fauteuils de cuir. Des tapisseries — élimées, certes, mais encore présentables. Une cheminée où crépitait un feu. Des carafes de vin et de liqueurs sur un guéridon.
On nous offrit à fumer.
On nous offrit à boire.
On nous traita comme des invités.
Mais les gardes restaient postés aux portes. Et quand l’un de nous prétexta une « grosse envie » pour aller aux latrines, on lui indiqua immédiatement une salle d’eau juste à côté — pas question de nous laisser nous balader seuls dans la forteresse.
C’était une cage.
Une cage dorée, parfumée, confortable.
Mais une cage tout de même.

Le duo des serpents — Ou les séducteurs à l’oeuvre
Gotthard s’installa près d’Ashkarûn.
Philippe près de Vanda.
Et face à moi…
Le Chevalier au Visage Souriant.
Ce capitaine en armure noire, avec son bassinet au masque de métal, son sourire éternel figé dans l’acier. Il s’assit en face de moi sans un mot. Sans un geste. Juste ce regard — que je devinais derrière les fentes de son casque — fixé sur ma personne.
Comme un miroir.
Comme une menace.
Comme une promesse.
(Je compris plus tard qu’ils avaient orchestré cela. Gotthard séduisait Ashkarûn. Philippe entreprenait Vanda. Et le Chevalier Souriant… le Chevalier Souriant me surveillait. Parce que j’étais le seul qui portait une épée. Le seul qui pouvait être dangereux. Le seul qu’il fallait neutraliser en cas de problème.)
Ashkarûn jouait son rôle à la perfection.
Il se penchait vers Gotthard. Murmurait à son oreille. Riait de ses plaisanteries. Partageait des confidences — vraies ou fausses, allez savoir.
« …La pénibilité du voyage… »
« …Ma joie d’être sur vos terres… »
« …Ces trois imbéciles que la Gravine m’a imposés… »
« …Je suspecte qu’ils ne sont là que pour me surveiller… »
Gotthard buvait ses paroles. Littéralement. Ses yeux brillaient d’un éclat que je ne parvenais pas à identifier — désir ? Avidité ? Calcul ?
Il était totalement sous le charme.
Ou alors, il faisait semblant de l’être.
(Note sur la séduction : quand deux serpents se font la cour, comment savoir lequel mordra le premier ?)
À suivre…
(Car nous n’étions qu’au début du jeu. Le grand banquet approchait — celui où toute la famille Wittgenstein serait réunie. Et avec elle, Dame Marguerite. La voyante. L’empoisonneuse. Celle qui tirait les ficelles depuis l’ombre. Et quelque chose me disait qu’elle n’était pas du genre à se laisser charmer par les sourires d’un Arabien.)
— Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach, Prisonnier Volontaire et Otage Consentant, Face-à-Face avec un Sourire d’Acier, Fumoir du Château Wittgenstein, An 2523 de l’Empire
Post-scriptum sur les gardes masqués : Pas un visage. Pas une main. Pas un centimètre de peau visible. Que cachent-ils ? Des mutations ? Des cicatrices ? Des difformités trop horribles pour être montrées ? Et surtout — surtout — sont-ils encore humains sous ces foulards et ces gants ?
Post-post-scriptum sur la herse au sol : Elle me hante. Cette grille de métal posée horizontalement au centre de la cour. Qu’y a-t-il en dessous ? Des prisonniers ? Des bêtes ? Des choses qu’on ne peut nommer ? Je donnerais cher pour le savoir. Et je donnerais plus cher encore pour ne jamais le découvrir.
Post-post-post-scriptum sur Ashkarûn : Il joue bien. Trop bien. Parfois, je me demande s’il joue vraiment — ou s’il est réellement le traître qu’il prétend incarner. « Un cadeau », a-t-il dit. « Un tribut ». Nous sommes ce cadeau. Nous sommes ce tribut. Et si son jeu échoue… nous serons les premiers à en payer le prix.


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