Sur le pont de La Destinée, Ulrich ne dort pas. La honte le ronge : deux artisans nains terrorisés laissés sur la berge, des promesses trahies qui s’accumulent, et Loupiot qui justifie sa lâcheté par le Code des Bateliers — un code où sauver une barge abandonnée vaut mieux que secourir des innocents. Sous la lueur verte de Morrslieb, quelque chose approche sur les eaux noires du Reik. Acte 60 des Chroniques d’Ulrich von Schnitzelbach, campagne Warhammer Fantasy.
Par les boyaux tordus de Ranald qui se nouent comme mes remords ! Voilà que je porte dans mon ventre l’enfant bâtard de la honte — et que mon camarade batelier refuse de sauver des nains terrorisés mais se précipite au secours d’une barge parce que « c’est la loi du fleuve » ! Foutaises ! La vraie loi, c’est qu’un navire abandonné peut être récupéré, et que les nains ne rapportent rien !
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach
Nuit noire sur le Reik, entre deux lunes et trois lâchetés — An 2523 CI
Il est des nuits où l’on voudrait vomir son âme.
Des nuits où le poids de ce qu’on n’a pas fait pèse plus lourd que tous les exploits qu’on prétend avoir accomplis. Des nuits où l’on regarde ses compagnons rire et plaisanter, soulagés d’avoir « évité des ennuis », et où l’on se demande si l’on n’est pas devenu exactement ce que l’on méprisait autrefois.
Cette nuit-là, sur le pont de « La Destinée », j’appris une vérité que mon vieux sergent m’avait cachée : les vrais héros sont rares, et les faux sont légion. Et moi, Ulrich von Schnitzelbach, caporal qui rêve de capitanat, je faisais désormais partie de cette légion de menteurs qui se racontent des histoires pour mieux dormir.
Sauf que cette nuit-là, par les insomnies de Sigmar, je ne dormis pas.
Car Morrslieb brillait de son éclat vert et malfaisant.
Et quelque chose approchait sur les eaux noires du Reik.

La honte — Ou ce qui pèse sur l’estomac d’un caporal
La nuit nous enveloppa.
Autour de moi, tout le monde semblait soulagé. Riants, même. Nous avions évité des ennuis. Nous avions protégé notre mission. Nous avions fait le choix « raisonnable ».
Mais moi…
Moi, j’avais un poids sur l’estomac. Une boule. Une chose lourde et poisseuse qui pesait en moi comme une mère prête à enfanter.
Sauf que l’enfant que je portais n’était pas fait de chair et de sang.
C’était l’enfant de la honte.
La honte pour toutes ces promesses non tenues. Pour toutes ces fois où j’avais « courageusement » tourné le dos au danger. Pour tous ces nains de Grissenwald dont j’avais trahi la confiance. Pour Dagmarit Wittgenstein qui s’était fait massacrer à ma place dans l’arène de Kemperbad.
Et maintenant, pour deux artisans terrorisés que j’avais regardés s’éloigner sans lever le petit doigt.
Je serais un héros, me répétais-je.
Mais les héros n’abandonnent pas les innocents sur les berges du fleuve.

Les Justifications de Loupiot
Ou comment un gamin des bas-fonds parle des nains comme les nobles parlaient de lui autrefois
Loupiot, lui, n’avait aucun scrupule.
« Mais par contre, les nains, ils ne sont pas comme nous, » dit-il en haussant les épaules. « Ils ne vivent pas en société avec les humains. Pas de regrets. Ils ne nous auraient apporté que des problèmes. »
Il marqua une pause, puis ajouta :
« En plus, ils ne pensent qu’à l’or. Ils nous auraient dépouillés du peu de richesses que nous avons. »
Je le regardai sans rien dire.
C’était étrange d’entendre ces mots sortir de sa bouche — lui, le batelier des rues, le gamin des bas-fonds, celui qui avait connu la misère et le mépris. Il parlait des nains comme d’autres auraient parlé de lui autrefois.
« Déjà qu’on a une Romano à bord, » marmonna-t-il en désignant Renate d’un mouvement de tête.
Par les préjugés de Sigmar…
Notre petite barge portait une « certaine élégance de la fange », comme aurait dit mon vieux sergent. Nous étions devenus exactement ce que nous prétendions combattre : des gens ordinaires, mesquins, égoïstes.
Des anti-héros.
Des ordures.
(Note pour mes mémoires : cette conversation sera entièrement omise de la version officielle. On ne parlera pas des justifications de Loupiot. On ne parlera pas de mes silences complices. Certaines vérités sont trop laides pour être couchées sur le papier — même dans un journal intime.)

Le Code des Bateliers
Ou cette morale à géométrie variable où la vie d’un nain ne vaut rien mais l’honneur d’un canotier vaut qu’on risque sa peau
Et puis, tout à coup, quelque chose changea.
Alors que Manslieb brillait dans le ciel nocturne, et que Morrslieb — cette lune verte et malfaisante — ajoutait son éclat sinistre à la nuit, Loupiot se redressa soudain.
« Regardez ! » s’écria-t-il en pointant au loin. « Des signaux de détresse ! Une autre barge ! »
Je plissai les yeux dans l’obscurité.
Effectivement, au milieu du Reik, une embarcation semblait en difficulté. Des lumières s’agitaient dans la nuit — le signal universel de détresse sur le fleuve.
« On y va, » déclara Loupiot immédiatement.
Je le regardai, stupéfait.
« On y va ? Mais… les nains… »
Il me coupa d’un geste de la main.
« Les nains étaient sur la rive. C’est différent. Mais ça… » Il désigna le bateau en détresse. « C’est la loi du fleuve. Le code des bateliers. Nous sommes tenus de porter secours à un camarade en difficulté. »
Il marqua une pause, puis ajouta avec un sourire carnassier :
« Et si le navire est abandonné, la loi du fleuve nous permet légalement d’en prendre possession. »
(Réflexion amère : la vie de deux nains ingénieurs, terrorisés, criant à la malédiction, ne pesait que quelques pistoles. Mais l’honneur des bateliers — et la possibilité de récupérer un navire abandonné — valait qu’on risque nos vies. La morale de Loupiot avait une géométrie bien particulière.)

L’approche prudente
Ou les leçons de Pollutio
Malgré son empressement à répondre au signal de détresse, Loupiot n’avait pas perdu tout sens commun.
« Je vous préviens tous, » dit-il d’une voix grave tandis que nous approchions. « Tenez-vous sur vos gardes. N’oublions pas que Pollutio agit en tant que naufrageur sur ce fleuve. »
Il avait raison.
Les signaux de détresse étaient le piège idéal pour des bandits. Attirer une proie compatissante, puis lui tomber dessus à bras raccourcis.
« Ulrich, prépare ton épée. Vanda, tiens ta magie prête. Renate et Elvyra… » Il les regarda tour à tour. « Tenez des perches à portée de main. Si ce navire est rempli de brigands, nous devrons le repousser immédiatement. »
Nous obéîmes.
Je dégainai Familienehre, son acier luisant faiblement sous la lumière des deux lunes. Vanda murmura des incantations, ses lèvres remuant silencieusement tandis qu’elle canalisait les vents de magie. Renate et Elvyra s’armèrent de longues perches de batelier, prêtes à repousser tout abordage.
Nous approchâmes lentement, tous sens en éveil.
Et puis, une voix s’éleva dans la nuit :
« J’AI DEUX HOMMES MALADES À BORD ! AU NOM DU CODE DE LA RIVIÈRE, À L’AIDE ! »

La Langue trop Pendue de Loupiot
Ou comment griller la couverture d’une apothicaire en trois mots et un sourire d’imbécile
Loupiot répondit immédiatement :
« NOUS NE POUVONS PRENDRE LE RISQUE D’EMBARQUER DES MALADES ! NOUS NE VOULONS PAS PROPAGER UNE ÉPIDÉMIE ! »
Il marqua une pause, puis — par les langues trop bien pendues de Sigmar — il ajouta :
« PAR CONTRE, NOUS AVONS UNE APOTHICAIRE À BORD ! ELLE POURRA PEUT-ÊTRE VOUS PORTER ASSISTANCE ! »
Dans l’ombre de la cale, j’entendis un grognement furieux.
Elvyra surgit sur le pont, les yeux lançant des éclairs.
« POURQUOI T’AS DIT QU’ON AVAIT UNE APOTHICAIRE ? » siffla-t-elle entre ses dents. « ON REPASSERA POUR L’ANONYMAT ! »
Loupiot lui adressa un sourire désarmant.
« Ils nous ont demandé assistance, ma chère. Et vous savez bien… j’ai souvent la langue trop pendue. »
C’était un mensonge si pitoyable que Ranald lui-même — le dieu des voleurs et des menteurs — s’en serait retourné dans son panthéon de honte. Mais Loupiot n’en avait cure.
Il avait déjà jeté notre couverture par-dessus bord.
(Note sur Loupiot : ce garçon avait des talents indéniables. Mais sa bouche allait finir par nous causer des ennuis. Des ennuis sérieux.)

Bernhardt Dampfer
Ou ce nom familier qui surgit de la nuit avec une cargaison de mystères et deux corps allongés sur le pont
L’autre bateau se rapprocha.
C’était une barge traditionnelle, semblable à la nôtre. Une petite embarcation de transport, avec une voile affalée et une coque usée par des années de navigation sur le Reik.
Un homme se tenait à la proue, une lanterne à la main.
« Je suis Bernhardt Dampfer ! » cria-t-il. « Galetier et transporteur indépendant ! Je vais vous jeter mes cordes, l’ami ! »
Bernhardt Dampfer.
Ce nom me disait quelque chose.
Et apparemment, il disait quelque chose à Loupiot aussi. Je vis ses yeux se plisser tandis qu’il fouillait sa mémoire.
« Je le connais, » murmura-t-il à mon intention. « Enfin… j’en ai entendu parler. À l’Auberge des Trois Plumes. »
Il me raconta ce qu’il savait.
Bernhardt Dampfer était le portrait typique de l’opérateur indépendant. Le genre de batelier qui remontait des cargaisons pas toujours légales — pas vraiment hors la loi, mais peut-être un peu interlopes. Le genre de marchandises qu’on préférait ne pas déclarer aux douaniers.
Il était normalement accompagné de son fils canotier et de trois ou quatre autres lascars.
Mais là, dans la nuit, Bernhardt Dampfer était seul.
« Mes gars sont tombés malades, » expliqua-t-il tandis qu’il nous lançait une corde. « On les a trouvés comme ça, raides, très fatigués… »
Il ne termina pas sa phrase.
Mais son regard en disait long.
Quelque chose de terrible s’était passé sur son bateau.
Et nous étions sur le point de le découvrir.

La Corde qui Nous Lie
Ou le moment où deux barges deviennent jumelles et où nos destins s’entremêlent comme des cordages
La corde traversa l’espace entre nos deux navires.
Pas de grappin. Pas de crampon. Juste une simple corde, jetée de bonne foi pour nous permettre de nous rapprocher.
Loupiot l’attrapa au vol.
Nos deux barges commencèrent à se rapprocher lentement, tirées l’une vers l’autre par la corde tendue.
Je gardai ma main sur la poignée de Familienehre.
Vanda continuait de murmurer ses incantations.
Renate et Elvyra tenaient leurs perches, prêtes à repousser le navire au moindre signe de danger.
Et dans la lumière tremblante des lanternes, je vis enfin le pont du navire de Bernhardt Dampfer.
Vide.
Désert.
Sauf pour ces deux silhouettes allongées près du mât — immobiles, comme des corps qu’on aurait abandonnés là.
Les « malades » dont il parlait.
« Qu’est-ce qui leur est arrivé ? » demandai-je à voix haute.
Bernhardt Dampfer me regarda avec des yeux hantés.
« Je ne sais pas, » répondit-il. « Je ne sais vraiment pas. »

Le dilemme moral
Ou la corde qui vole au ralenti
La corde traversa l’espace entre nos deux navires.
Dans ma mémoire, cette scène se déroule au ralenti — comme si les dieux eux-mêmes avaient suspendu le temps pour nous laisser réfléchir à ce que nous allions faire.
« C’est dangereux, » murmurai-je.
« Et les nains, ils n’étaient pas dangereux peut-être ? » rétorqua Vanda avec un regard qui me transperça l’âme.
Elle avait raison.
Par les contradictions de Sigmar, elle avait terriblement raison.
J’avais refusé d’aider deux artisans terrifiés sous prétexte de « prudence ». Et maintenant, face à un bateau où rôdait peut-être une maladie contagieuse, j’hésitais à nouveau.
« On est en train de griller notre couverture avec la petite, » marmonnai-je.
Loupiot haussa les épaules.
« C’est le risque. Mais si on ne porte pas assistance, l’information va vite remonter que ‘La Destinée’ a refusé d’aider un navire en détresse. Et ça, mon ami, c’est pire que tout. »
Il avait raison lui aussi.
Le code des bateliers n’était pas une suggestion. C’était une loi. Briser ce code, c’était devenir un paria sur le fleuve — le genre d’homme que personne n’aiderait quand viendrait son tour d’avoir des ennuis.
Je regardai la corde qui volait vers nous.
Je regardai Vanda, dont le visage était un masque de consternation.
Je regardai Loupiot, dont les yeux pétillaient de cette lueur que je commençais à reconnaître — celle du joueur qui mise gros en espérant gagner plus.
Et je tendis la main.
J’attrapai la corde.

Le Maria Borger
Ou deux navires qui deviennent jumeaux
Bernhardt Dampfer — car c’était bien son nom — se mit aussitôt au travail.
C’était un solide gaillard dans sa cinquantaine de printemps, avec une barbe fournie et des mains caleuses qui témoignaient de décennies passées à manier les cordages. Il « saucissonna » nos deux navires ensemble avec une efficacité de professionnel, s’assurant que les coques ne s’entrechoquent pas et que les gréements restent intacts.
« Le Maria Borger, » annonça-t-il fièrement en désignant son embarcation. « C’est le nom de ma défunte épouse, que Morr la garde. »
Une barge traditionnelle, semblable à la nôtre. Usée par les années, mais solide encore.
Je murmurai à Vanda :
« Sois prête avec ta faux à trancher les cordages si ça tourne mal. »
Elle hocha la tête, sa faux déjà en main, prête à nous libérer de cette alliance au moindre signe de danger.
(Note sur ma prudence : c’était étrange de voir à quel point je devenais méfiant. Quelques semaines plus tôt, j’aurais sauté à bord de n’importe quel navire pour porter secours à des marins en détresse. Aujourd’hui, je préparais déjà notre fuite. Le Reik m’apprenait des leçons que je n’avais pas demandé à apprendre.)

Le brouillard
Ou quand la nuit devient plus sombre encore
Et puis le brouillard tomba.
Il monta des eaux comme les voiles d’une danseuse — des volutes blanches et humides qui nous enveloppèrent en quelques instants. La visibilité se réduisit à cinq mètres à peine. On distinguait à peine la poupe de nos propres embarcations.
Morrslieb brillait quelque part au-dessus de nous, sa lueur verte filtrée par la brume, donnant à tout une teinte maladive.
Je frissonnai.
Ce n’était pas le froid.
C’était autre chose.
« Salutations, capitaine, » dit Loupiot à Bernhardt. « Je suis navré de ne pouvoir répondre à votre invitation de serrage de main. Je dois rester prudent pour ne pas risquer la moindre contamination de mon navire. »
Bernhardt Dampfer hocha la tête, compréhensif.
« Néanmoins, » continua Loupiot, « j’ai une soigneuse à bord qui peut tenter de diagnostiquer vos malades. Elle pourra peut-être vous donner quelques onguents ou potions pour les soulager. »

Bernhardt Dampfer
Ou le portrait d’un vrai batelier
Je l’observai attentivement tandis qu’il parlait avec Loupiot.
Ce qui me rassura d’abord, c’est qu’il avait toute l’apparence d’un véritable pilote chevronné. On le voyait aux hameçons plantés sur les rebords de son chapeau — le signe des pêcheurs qui ne rentrent jamais bredouilles. On le voyait à ses mains caleuses, à sa posture assurée, à sa façon de se tenir sur le pont comme si le bois faisait partie de son corps.
Et surtout — par le soulagement de Sigmar — on le voyait à la broche qu’il portait sur le bord de son tricorne.
Un petit marteau.
Le symbole de Sigmar.
« Je comprends, l’ami, » dit-il à Loupiot d’une voix inquiète. « Mais c’est que je suis très inquiet pour Hans et Carl. Ils ont chopé une saloperie. Ça fait deux nuits maintenant. Deux jours. Ils sont malades comme des chiens. »
Il secoua la tête.
« Moi, je vais bien. Reiner va bien. Mais on ne sait pas ce qui leur est arrivé. Impossible de savoir si cette saloperie… si ça peut être contagieux. »
Il regarda vers notre bateau avec espoir.
« Je demande à ta guérisseuse de monter à bord. Je l’accueille avec grand plaisir. Est-ce que je peux t’offrir quelque chose ? À boire ? Le fruit de ma pêche de la journée ? »
« Non, ne t’inquiète pas, l’ami, » répondit Loupiot. « C’est de bon cœur que je te viens en assistance. »

Marceline
Elvyra émergea de la cale.
Elle s’était emmitouflée dans un chandail épais et avait enfilé un bonnet de laine — le froid du fleuve était mordant en cette saison. Elle portait sa petite trousse d’apothicaire sous le bras.
Elle me tendit la main.
« Caporal, vous êtes sûr de vous ? Je serais beaucoup plus rassurée si vous veniez avec moi. »
« Je viens avec vous, » répondis-je immédiatement.
Je saisis Familienehre — plus par réflexe que par nécessité — et me préparai à descendre sur le Maria Borger.
C’est alors que Loupiot cria depuis notre pont :
« ULRICH ! ÉCOUTEZ BIEN LES CONSEILS DE MARCELINE ! MASQUEZ-VOUS LE VISAGE ET SURTOUT NE TOUCHEZ À RIEN ! »
Marceline ?
Je vis la confusion sur le visage d’Elvyra. Elle ne comprit pas immédiatement.
Puis son expression changea — la reconnaissance, suivie de la gratitude.
Loupiot venait de lui donner un faux nom. Pour protéger son identité. Pour maintenir son « anonymat » qu’il avait lui-même compromis en révélant qu’elle était apothicaire.
C’était le moins qu’il puisse faire.

L’espace confiné
Ou pourquoi ma Zweihander était inutile
Je descendis le premier sur le Maria Borger.
Et je réalisai immédiatement mon erreur.
La barge était de la même taille que la nôtre — c’est-à-dire petite. Très petite. Le pont n’était qu’un étroit couloir entre la cale et les bastingages. Et ma Zweihander…
Par les armes inadaptées de Sigmar, ma Zweihander était totalement inutile ici.
Je ne pouvais pas la dégainer sans risquer d’embrocher quelqu’un par accident. Je ne pouvais pas la brandir sans heurter les mâts, les cordages, les voiles. Et si je devais descendre dans la cale pour examiner les malades, les poutres basses me rendraient complètement impuissant.
« Tu ne pourras pas l’utiliser ici, » confirma Bernhardt en regardant mon arme avec un mélange d’amusement et de pitié. « Sauf peut-être le pommeau. »
Il tapota le scramasaxe qu’il portait à la ceinture — un gros coutelas de pêcheur, parfait pour les espaces confinés.
Moi, je n’avais pas de dague.
Je n’avais que mes poings.
« Je donnerai des coups de poing dans la gueule du premier qui bouge, » marmonnai-je.
Bernhardt éclata de rire.
« J’aime ton esprit, l’ami. Mais j’espère qu’on n’en arrivera pas là. »

L’examen
Ou ce qui nous attendait dans la cale
J’aidai « Marceline » à monter à bord du Maria Borger.
Elle mit son chandail sur son nez — précaution élémentaire contre les miasmes de la maladie — et suivit Bernhardt vers l’écoutille de la cale.
« Ils sont en bas, » expliqua-t-il. « Hans et Carl. Ils ne peuvent plus bouger. À peine s’ils respirent. »
Je le suivis, tous mes sens en alerte.
Le pont du Maria Borger était vide — juste nous trois et le brouillard qui nous enveloppait. Quelque part dans cette brume, Reiner — le fils de Bernhardt — devait monter la garde. Mais je ne le voyais pas.
C’était normal.
C’était inquiétant.
Je tentai de sonder Bernhardt du regard, de deviner ses intentions. Allait-il nous trahir ? Nous attaquer ? Nous livrer à des complices cachés ?
Mais tout ce que je voyais dans ses yeux, c’était de l’inquiétude sincère.
L’inquiétude d’un homme qui voit ses compagnons mourir sans comprendre pourquoi.
« Par ici, » dit-il en ouvrant l’écoutille. « Attention aux marches. Elles sont glissantes. »
Nous descendîmes dans l’obscurité.

L’épée et l’honneur
Ou pourquoi on ne touche pas à Familienehre
Je déposai ma Zweihander sur le pont du Maria Borger.
Ce fut comme abandonner un membre de mon corps. Familienehre — l’Honneur Familial — était mon arme depuis des années. Elle avait bu le sang de mes ennemis, elle m’avait sauvé la vie plus de fois que je ne pouvais compter.
Mais dans cette cale minuscule, elle serait aussi utile qu’un cheval dans une baignoire.
« Tenez, » dis-je à Marceline en lui tendant l’épée. « Gardez-la pour moi. »
Elle essaya de la prendre.
Et ses bras tombèrent.
Au sens propre du terme.
L’épée pesait trop lourd pour elle. Beaucoup trop lourd. Elle faillit s’écrouler sous le poids de l’acier, et Familienehre heurta le pont avec un bruit sourd qui me fit grincer des dents.
Bernhardt s’approcha aussitôt.
« Mais non, bonne dame, attendez ! C’est trop lourd pour vous, cette machine ! »
Et il tendit la main vers mon épée.
Vers mon épée.
Je ne réfléchis pas. Je ne calculai pas. Les mots sortirent de ma bouche comme une volée de flèches :
« NE TOUCHE PAS À MON ÉPÉE. »
Ma voix était devenue un grondement sourd — le genre de grondement qui fait reculer les chiens et les hommes sensés. Je sentis mon visage se transformer, mes traits se durcir, mes yeux devenir deux puits de ténèbres.
Bernhardt crispa les phalanges.
Il me regarda.
Et il reposa l’épée aussi sec.
« C’est bon, l’ami. C’est bon. Calme-toi. »
Il recula d’un pas, les mains levées en signe de paix.
Je respirai profondément. La tension dans mes épaules se relâcha lentement.
(Note sur mes réactions : je ne sais pas ce qui m’a pris. C’était instinctif, viscéral. Cette épée est tout ce qui me reste de ma famille — de mon nom, de mon honneur. Personne n’y touche. Personne. Pas même un batelier bien intentionné.)

La descente
Ou ce que nous trouvâmes dans la cale
Je descendis le premier dans la cale du Maria Borger.
L’espace était encore plus confiné que je ne l’avais imaginé. Les poutres basses me frôlaient le crâne, les parois de bois suintaient d’humidité, et l’odeur…
Par les miasmes de Morr, l’odeur…
C’était une puanteur de maladie. De sueur. De peur. Et quelque chose d’autre — quelque chose de froid, de métallique, qui me rappelait les morgues que j’avais visitées dans ma carrière de soldat.
Mes yeux s’habituèrent lentement à l’obscurité.
Je vis trois silhouettes.
Deux étaient allongées, recroquevillées dans un coin de la cale. Elles étaient recouvertes de plusieurs couvertures — des bouts de voile, des cordages, tout ce qui pouvait les garder au chaud.
La troisième silhouette faisait des va-et-vient entre les deux corps, essayant d’humecter leurs lèvres avec de l’eau.
C’était Reiner, le fils de Bernhardt.
Il se tourna vers moi, et je vis dans ses yeux une terreur que je connaissais bien.
« Par Sigmar… Par Sigmar… » murmura-t-il. « Shallya veille sur eux. Je n’ai jamais vu ça. Ils sont glacés comme la morgue. »
La voix de Bernhardt résonna au-dessus de ma tête :
« Je ne sais pas ce qu’ils ont. Je ne sais vraiment pas. »

Les malades
Ou quand le froid n’est pas naturel
Je m’approchai des deux corps.
Hans et Karl. Les deux autres membres de l’équipage.
Ils respiraient encore — à peine. Leur souffle était faible, saccadé, comme si chaque inspiration leur coûtait un effort surhumain. Leurs visages étaient d’une pâleur cadavérique, et quand je tendis la main pour toucher le front du premier…
Par le gel de Morr !
Il était glacé.
Glacé comme un cadavre. Glacé comme si tout le sang de son corps s’était transformé en glace.
Je reculai instinctivement.
« Reiner, » dis-je, « remonte sur le pont. Fais de la place pour que l’apothicaire puisse descendre. »
Le jeune homme hocha la tête, soulagé de pouvoir s’échapper de ce tombeau flottant.
« Papa, papa ! » l’entendis-je crier en grimpant l’échelle. « Je ne sais pas ce qu’a mon frère ! Il va de plus en plus mal ! »
Son frère.
Hans ou Karl était donc son frère.
Cette maladie touchait une famille. Un père qui regardait ses fils mourir sans comprendre pourquoi.

L’examen de Marceline
Ou ce que vit l’apothicaire
Elvyra — Marceline — descendit dans la cale.
Elle avait relevé son chandail sur son nez, et ses yeux porcins brillaient dans la pénombre. Malgré sa peur évidente, elle s’approcha des deux malades avec le professionnalisme d’une vraie soigneuse.
« Tenez-le, » me dit-elle en désignant Hans.
Je m’agenouillai près du corps et le maintins pendant qu’elle l’examinait.
Et c’est là que Hans se redressa.
Pas complètement — juste assez pour agripper mon bras avec une force surprenante pour un homme aussi affaibli. Ses yeux s’ouvrirent brusquement, révélant des pupilles dilatées par la terreur.
« ENLEVEZ ! » hurla-t-il. « ENLEVEZ ! FAIS ENLEVER ! »
Puis il retomba dans les pommes, son corps devenant soudain mou comme une poupée de chiffon.
Je regardai Marceline.
« Qu’est-ce que… »
Mais elle s’était déjà tournée vers l’autre malade — Karl.
Et Karl, lui aussi, se réveilla brièvement.
« ARRÊTEZ ! » cria-t-il d’une voix rauque. « RETENEZ-LE ! IL EST FROID ! IL EST FROID ! PAS ME TOUCHER ! NON ! NON ! »
Puis il retomba lui aussi dans l’inconscience.
(Note sur ces paroles : « Enlevez ». « Il est froid ». « Pas me toucher ». Ces mots me hantèrent longtemps après cette nuit. Que voulaient-ils dire ? De quoi avaient-ils si peur ? Qu’est-ce qui les avait mis dans cet état ?)

La cargaison
Ou ce qui était caché dans la cale
Je fis un rapide examen des lieux.
Les deux malades n’étaient pas utilisés comme couverture pour cacher quelque chose — ils étaient simplement recroquevillés dans un coin, là où on les avait installés pour qu’ils soient au chaud.
Mais derrière eux, je vis la cargaison dont Bernhardt avait parlé.
Une seule caisse.
Une grande caisse — environ deux mètres et demi de long.
Assez grande pour contenir un homme.
Ou un cercueil.
Je frissonnai.
(Note sur mes soupçons : après tout ce que nous avions vécu — les cercueils de Kemperbad, les cultistes déguisés, les conspirations à chaque coin de rue — je ne pouvais m’empêcher de me méfier. Qu’y avait-il dans cette caisse ? Et pourquoi Bernhardt était-il si désespéré de la livrer ?)

Les inquiétudes de Bernhardt
Ou quand un homme risque tout
Sur le pont, j’entendis Bernhardt parler à Loupiot.
« J’ai vraiment pas besoin de ça en ce moment, » disait-il d’une voix défaite. « J’ai une cargaison spéciale là en dessous. J’ai vraiment, vraiment besoin de la livrer dans deux jours. Pas plus tard. »
Il marqua une pause.
« Si on n’y arrive pas… je vais perdre mon bateau. »
Sa voix se brisa.
« Il faut que ça s’arrête, cette histoire. Il faut vraiment que ça s’arrête. »
C’était la voix d’un homme au bord du gouffre. Un homme qui voyait sa famille mourir et son gagne-pain s’effondrer en même temps.
Je remontai la tête par l’écoutille.
« Bernhardt, » dis-je, « qu’est-ce qu’il y a dans cette caisse ? »
Il me regarda avec des yeux fatigués.
« Ma cargaison. Ma livraison. C’est tout ce que tu as besoin de savoir, l’ami. »
(Réflexion : il ne mentait pas — du moins, je ne le pensais pas. Mais il cachait quelque chose. Tous les bateliers du Reik transportaient des choses qu’ils préféraient ne pas déclarer. C’était la nature même de ce commerce. Mais cette caisse… cette caisse me mettait mal à l’aise.)

Le diagnostic
Ou ce que pensait Marceline
Je redescendis dans la cale.
Marceline examinait toujours les deux malades, son visage un masque de concentration. Elle leur prenait le pouls, touchait leurs fronts, soulevait leurs paupières pour regarder leurs yeux.
« Alors ? » demandai-je.
Elle secoua la tête.
« Je n’ai jamais vu ça non plus. »
Elle marqua une pause.
« Leur température corporelle est beaucoup trop basse. Comme s’ils avaient été plongés dans de l’eau glacée pendant des heures. Mais ils n’ont pas de signes de noyade, pas de bleuis d’hypothermie normale. C’est… autre chose. »
« Quoi ? »
Elle me regarda avec ces yeux porcins qui, pour une fois, n’avaient rien de lubrique.
« Je ne sais pas. Ce n’est pas une maladie que je connais. Ce n’est pas un poison que je reconnais. C’est… »
Elle hésita.
« … peut-être pas naturel. »
Par les horreurs de Sigmar.
Pas naturel.
Ce mot résonna dans la cale comme un glas.
Nous avions vu assez de choses « pas naturelles » ces dernières semaines pour savoir ce que cela signifiait.
Le Chaos.
La corruption.
Les puissances de la ruine.
Et nous étions coincés sur un bateau, en pleine nuit, entourés de brouillard, avec deux hommes peut-être touchés par quelque chose de bien pire qu’une simple maladie.

La caisse
Ou ce qui venait de l’Est
Je vis la caisse.
Dans l’obscurité de la cale, elle était impossible à manquer. Environ deux mètres et demi de long, autant de large, et un mètre de haut. Le couvercle était fermé par de gros clous rouillés, et sur l’un des côtés…
Un énorme sceau de plomb.
Des armoiries.
Je m’approchai pour mieux voir.
L’héraldique représentait une rose — une rose parfaitement stylisée, avec des épines acérées. Et de la tige, une goutte de sang tombait comme une larme… ou comme une racine qui s’enfonce dans la terre.
Autour de cette rose, des symboles que je ne reconnaissais pas immédiatement. Mais quelque chose en eux me troublait.
Je remontai la tête par l’écoutille.
« Bernhardt, c’est quoi cette caisse ? »
Il me regarda avec une expression mi-fière, mi-nerveuse.
« C’est ça, la cargaison spéciale que je dois amener. Trente-cinq couronnes qu’il m’a filées pour la livrer ! Tu m’étonnes que je veux les gagner. »
Trente-cinq couronnes.
Une fortune pour un simple batelier.
Une fortune pour transporter une caisse venue de… où exactement ?
L’Ostland
Ou les terres glacées du Nord-Est
Les symboles autour de la rose me revinrent en mémoire.
Ce n’étaient pas des symboles reiklandais. Ce n’était pas l’héraldique d’un noble local, ni celle d’un prince marchand de Bogenhafen ou d’Altdorf.
Ces symboles venaient de l’Ostland.
L’Ostland — le pays perdu, le comté le plus reculé de l’Empire. Au-delà du Middenland. Au-delà du Hochland. Au-delà de la Backenland.
Juste à la frontière de Kislev.
Par les glaces de Morr…
Kislev. Les plaines glaciales. Le pays où l’hiver ne finit jamais. Le pays où les vampires…
(Note sur ma réalisation : je ne suis pas un érudit. Je ne connais pas toutes les légendes du Vieux Monde. Mais même un simple caporal du Stirland sait que certaines choses viennent de l’Est. Des choses anciennes. Des choses froides. Des choses qui ne meurent jamais vraiment.)
Le signal
Ou ce que murmura Marceline
Marceline remonta de la cale.
Je l’aidai à se hisser sur le pont, et quand je pris sa main…
Elle tremblait.
Pas de froid. De peur.
Une peur viscérale, animale. La peur de quelqu’un qui a vu quelque chose de terrible et qui sait qu’il doit fuir immédiatement.
Je croisai son regard.
Et je lus sur ses lèvres un seul mot :
« FUIR. »
« Alors, » demanda Bernhardt avec espoir, « qu’est-ce qu’ils ont mes gars ? Vous pouvez les soigner ? »
Marceline se composa un sourire forcé.
« J’ai oublié quelque chose en bas de notre bateau. Il faut que j’aille chercher des médicaments supplémentaires. Ulrich, si vous voulez bien m’aider ? »
« Oui, j’arrive. »
Je ramassai Familienehre et bondis vers notre embarcation.
« Bernhardt, » ajouta Marceline avec une douceur feinte, « pourquoi n’iriez-vous pas vérifier vos malades pendant ce temps ? Assurez-vous qu’ils sont bien couverts. »
Et Bernhardt, ce pauvre homme qui ne comprenait pas ce qui se passait, obéit.
Il descendit dans la cale de son propre bateau.
Vers la caisse.
Vers ce qui attendait dans l’obscurité.

La fuite
Ou quand Vanda brandit sa faux
À l’instant où Bernhardt disparut dans l’écoutille, je murmurai à Loupiot :
« MAINTENANT ! »
Il avait compris avant même que je parle.
Vanda, qui n’avait pas lâché sa faux depuis le début, abattit la lame sur les cordages qui liaient nos deux navires.
La corde avait à peine cinq points de résistance.
La faux de Vanda, maniée avec la force d’une femme qui avait déjà terrassé un naufrageur mutant, trancha net.
Loupiot bondit à ses côtés avec son couteau de batelier, sectionnant les derniers filaments.
« LA DESTINÉE » SE LIBÉRA.
Les deux barges commencèrent à s’écarter lentement — poussées par le courant, éloignées par la providence, séparées par notre instinct de survie.
L’horreur
Ou ce qui sortit de la brume
Bernhardt remonta de la cale.
Nous vîmes juste sa silhouette se dresser sur le pont du Maria Borger — une ombre noire dans la brume blanche.
« Hé ! » cria-t-il. « Qu’est-ce que vous faites ? Revenez ! »
Et puis…
Quelque chose sortit de la brume.
Nous ne le vîmes pas clairement. Personne ne le vit vraiment. C’était trop rapide, trop sombre, trop impossible.
Mais nous entendîmes.
Un hurlement.
Pas un cri de surprise ou de douleur ordinaire.
C’était le hurlement d’un homme qui comprend qu’il va mourir — et qui ne peut rien faire pour l’empêcher.
Puis un bruit humide, écœurant.
Un geyser de sang éclaboussa la brume.
Le corps de Bernhardt tomba dans l’eau avec un plouf sinistre. Le courant l’emporta dans notre direction, son cadavre dérivant comme un sac de chiffons, et nous le regardâmes passer sans oser bouger.
Puis il coula.
Et la brume se referma sur le Maria Borger.
La petite lumière du feu de positionnement — cette lueur ténue qui marquait l’emplacement du bateau — s’éteignit brutalement.
Comme si quelque chose l’avait brisée.
Ou dévorée.
Et puis… plus rien.
Le silence.
L’obscurité.
Le brouillard.

Ce que nous ne saurons jamais
Ou le mystère du Maria Borger
Nous ne sûmes jamais ce qui arriva au Maria Borger cette nuit-là.
Nous ne sûmes jamais ce que contenait vraiment cette caisse venue de l’Ostland, aux frontières de Kislev.
Nous ne sûmes jamais ce qui avait rendu Hans et Karl « froids comme la morgue » — pas malades, mais vidés de quelque chose d’essentiel.
Nous ne sûmes jamais ce qui avait happé Bernhardt Dampfer dans la brume et l’avait tué en moins d’une seconde.
Mais je savais.
Au fond de moi, je savais.
Cette caisse de deux mètres et demi. Cette rose aux épines sanglantes. Ces corps glacés. Cette chose qui se mouvait dans l’obscurité…
Le Reik charriait plus que des marchandises et des voyageurs.
Cette nuit-là, nous avions croisé la route de quelque chose d’ancien.
Quelque chose de mort.
Quelque chose qui ne l’était pas vraiment.
(Note pour mes mémoires : je n’écrirai jamais ce que je soupçonne. Certains mots attirent l’attention de ceux qu’on préférerait ne jamais rencontrer. Mais si quelqu’un lit un jour ce journal… si quelqu’un cherche à comprendre ce qui rôde sur le Reik… qu’il sache ceci : méfiez-vous des caisses venues de l’Est. Méfiez-vous des bateaux en détresse. Et si vos compagnons deviennent froids comme la morgue sans raison apparente… fuyez. Fuyez avant qu’il ne soit trop tard.)
Les héros de la fuite
Ou notre plus grande qualité
« La Destinée » glissa dans la nuit, emportée par le courant.
Nous restâmes silencieux pendant de longues minutes.
Renate s’était recroquevillée contre moi, tremblante. Elvyra — Marceline — fixait l’endroit où le Maria Borger avait disparu, les yeux vides. Vanda essuyait sa faux avec un morceau de tissu, son visage un masque impénétrable. Loupiot tenait la barre d’une main ferme, nous éloignant le plus vite possible de cet endroit maudit.
« Qu’est-ce que c’était ? » demanda finalement Renate d’une voix blanche.
Personne ne répondit.
Personne n’osait.
« Vous avez été très prudents, » murmura Marceline. « Très prudents. »
C’était vrai.
Nous avions été prudents.
Nous avions fui.
Encore.
D’abord les nains terrorisés sur la berge. Maintenant Bernhardt Dampfer et son équipage.
Nous étions peut-être les aventuriers les plus courageux dans la fuite face au danger. Les champions de la retraite stratégique. Les maîtres de la dérobade opportune.
Mais nous étions vivants.
Et cette nuit-là, sur le Reik, c’était tout ce qui comptait.
La suite du voyage
Ou ce qui nous attendait
L’aube nous trouva encore sur l’eau.
Le brouillard s’était dissipé avec les premières lueurs du jour, révélant un fleuve paisible qui ne gardait aucune trace des horreurs de la nuit. Quelque part derrière nous, le Maria Borger dérivait peut-être encore — ou avait sombré dans les profondeurs avec sa cargaison maudite.
Nous ne retournerions pas vérifier.
Altdorf nous attendait.
Et après Altdorf… Bogenhafen.
La Schaffenfest.
Ashkaroun et Etelka.
Le mystérieux client d’Elvyra et son rituel de grande puissance.
Tous les fils de cette conspiration qui convergeaient vers un seul point.
Nous n’avions peut-être pas sauvé Bernhardt Dampfer. Nous n’avions peut-être pas aidé les nains terrorisés. Nous n’avions peut-être pas découvert ce qui rôdait dans la brume cette nuit-là.
Mais nous étions toujours en vie.
Et tant que nous serions en vie, nous pourrions encore faire la différence.
Un jour.
Peut-être.
À suivre…
— Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach, Survivant du fleuve, fuyeur de dangers, et témoin de choses qu’il préférerait oublier Quelque part sur le Reik, en route vers Altdorf An 2523 CI —
P.S. : Cette nuit-là, j’ai appris une leçon importante. Il y a des batailles qu’on ne peut pas gagner. Des ennemis qu’on ne peut pas affronter. Des mystères qu’on ne doit pas chercher à percer. Parfois, la plus grande victoire, c’est de savoir quand fuir.
P.P.S. : Marceline — enfin, Elvyra — ne m’a plus jamais regardé de la même façon après cette nuit. Ses « bouffées de chaleur » semblent s’être calmées. Apparemment, rien ne refroidit les ardeurs d’une femme comme de croiser un vampire sur un bateau. Qui l’eût cru ?


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