(Et comment un caporal découvrit qu’il pouvait être intimidant)
La foule se fend comme devant un pestiféré
Ashkaroun se redressa au milieu du chaos.
Du sang coulait sur son visage — le sang d’Alrela, pas le sien. Ses vêtements de cérémonie arabiens étaient maculés d’éclaboussures rouges. Zandar, son singe, était recroquevillé sur son épaule, montrant les crocs et les griffes à quiconque osait approcher.
Et malgré tout cela — malgré le sang, malgré l’horreur, malgré les regards terrifiés de la foule — il conservait cette prestance de prince qui était la sienne.

« Si vous voulez bien m’excuser, Gravine, » dit-il d’une voix parfaitement calme — trop calme, cette voix de serpent qui ne trahissait jamais rien. « Puisque la mariée a disparu, je vais prendre congé. »
Et il marcha vers la sortie.
La foule se fendit devant lui.
Pas par respect. Par terreur.
Ils le regardaient comme on regarde un pestiféré — ces yeux écarquillés, ces corps qui reculent, ces murmures qui couraient de bouche en bouche. L’Arabien. Le sorcier. Celui que les folles avaient désigné avant de s’éventrer. Celui dont elles avaient crié qu’elles savaient qui il était.
Mais Ashkaroun traversa cette mer d’hostilité avec crânerie, avec suffisance, avec une grande classe que je lui enviais malgré moi. La tête haute. Le regard droit. Comme si les regards haineux de la populace n’étaient que des caresses de brise printanière.

Je vis Ursula — la chasseuse de primes, la tueuse à gages — qui le regardait avec toute la noirceur et la haine dont ses yeux étaient capables. Je la connaissais, cette femme. Je savais comment elle fonctionnait. Et je voyais dans son regard qu’elle calculait déjà. Que bientôt, peut-être, la tête d’Ashkaroun pourrait être mise à prix. Et qu’elle serait la première à se précipiter par les routes et par le fleuve pour le traquer.

Je vis aussi le répurgateur — ce chasseur de sorcières au chapeau enfoncé sur le crâne — qui réglait son pas sur celui d’Ashkaroun. Qui le suivait sur une ligne parallèle. Qui ne le lâchait pas des yeux.
L’Arabien avait des ennemis.
L’Arabien avait beaucoup d’ennemis.
Et il venait de sortir de l’église pour les affronter seul.

La révélation — Ou comment Dominique devint la meurtrière
Vanda me tira par la manche.
« Il faut qu’on parle, » murmura-t-elle.
Nous nous écartâmes du chaos — des prêtres qui hurlaient, des fidèles qui fuyaient, des gardes qui ne savaient pas quoi faire.
« Comment est mort Bruno ? » demandai-je. « Tu as eu le temps de voir ? »
Elle hocha la tête.
« Empoisonné. »
« Empoisonné ? »
« C’est propre. C’est net. Pas de traces de lutte. Pas de blessures visibles. Juste… empoisonné. »
Mon cerveau — ce cerveau de caporal qui n’était pas habitué à réfléchir aussi vite — mit quelques secondes à assembler les pièces.
Bruno était le témoin de Dominique. Il était seul avec elle dans la chambre de la mariée depuis des heures. Il était le seul habilité à l’accompagner jusqu’à l’autel.
Et maintenant, il était mort.
Et elle avait disparu.
Par le petit prépuce de Morr…

« C’est elle, » dis-je. « C’est Dominique qui l’a empoisonné. »
Vanda ne répondit pas. Mais son silence était une confirmation.
Dominique.
La tavernière plantureuse. La fiancée d’Ashkaroun. La femme que la Gravine avait choisie pour ce mariage arrangé.
Une traîtresse.
Une meurtrière.
Depuis le début, elle jouait un double jeu. Depuis le début, elle nous avait tous dupés. Et maintenant, Bruno était mort, notre champion était mort, le duel était demain, et nous n’avions personne pour le livrer.
(Note amère : je l’avais trouvée sympathique, Dominique. Avec ses formes généreuses et son sourire de femme du peuple. Je m’étais dit qu’Ashkaroun avait de la chance, malgré tout. Quel crétin j’étais. Quel crétin nous étions tous.)

Les intentions — Ou chacun part de son côté
La Gravine reprit le contrôle.
Malgré le sang sur son visage. Malgré le chaos autour d’elle. Malgré tout ce qui venait de s’effondrer.
Elle nous rassembla — ce qui restait de notre groupe après le départ d’Ashkaroun — et nous regarda avec ces yeux de stratège qui calculaient déjà les prochains coups.
« Nous avons dix minutes, » dit-elle. « Peut-être moins. Avant que cette situation ne devienne incontrôlable. Quelles sont vos intentions ? »
Vanda parla la première.
« Je retourne sur la scène de crime. Je vais examiner le corps de Bruno. Il y a peut-être des indices que j’ai manqués. »
La Gravine hocha la tête.
« Bien. Et vous autres ? »
Je pris ma décision.
« Il faut retrouver Dominique. Impérativement. Elle ne peut pas être loin. »
« Je suis d’accord, » dit Loupiot. « Je vais la chercher. »
Nous avions la même intention. Mais pas la même méthode.
Loupiot avait son idée.
Et moi, j’avais la mienne.

Loupiot chez l’ennemi — Ou le batelier qui va voir le loup
Loupiot partit en premier.
Ses soupçons se portaient immédiatement sur Eberhardt von Dammenblatz — l’homme de jade, l’accusateur, celui qui avait tout à gagner de la mort de Bruno et de la disparition de Dominique.
Et il savait où le trouver.
Devant le Palais de Justice, un champ de combat avait été préparé pour le duel du lendemain. Deux grandes tentes se faisaient face — l’une aux couleurs de la Gravine, l’autre aux couleurs jade d’Eberhardt.
C’est là que Loupiot le trouva.
Eberhardt von Dammenblatz était installé sous sa tente, entouré de sa cour. Sa mère — cette matriarche qui portait encore le deuil de son mari — siégeait à ses côtés. Ses hommes d’armes montaient la garde. Et Eltharin Pique d’Argent — le champion demi-elfe, celui que nous avions déshabillé au tribunal — était là aussi, nonchalant, efféminé, mangeant des grappes de raisin comme si de rien n’était.
Ils sirotaient du vin du Sunderland.
Ils étaient détendus.
Suffisants.
L’air de ceux qui savent.
Loupiot les observa pendant dix minutes, cherchant un indice, une faille, quelque chose qui les trahirait.
Mais ils ne lui donnèrent rien.
Ils savaient. C’était évident. Mais ils ne diraient rien.

Mon moment de gloire — Ou comment le caporal devint intimidant
Moi, j’avais une autre idée.
Ursula.
La chasseuse de primes. La tueuse à gages. Cette femme qui pouvait traquer n’importe qui n’importe où pour peu qu’on la paie assez.
Si quelqu’un pouvait retrouver Dominique, c’était elle.
Je la trouvai à l’extérieur de l’église, le regard fixé sur la direction qu’Ashkarûn avait prise. Elle calculait déjà, cette garce. Elle voyait des pièces d’or danser devant ses yeux.
« Madame, » dis-je en m’approchant.
Elle se retourna.
Et son regard me transperça comme une lame.
« Espèce de caporal de merde, » cracha-t-elle avant même que j’aie pu placer un mot. « Il n’y a qu’une envie pour le moment, c’est de pouvoir me payer sur la tête de ton chien d’Arabien. »
Par les insultes de Sigmar, elle ne mâchait pas ses mots.
« Je ne suis pas là pour parler d’Ashkarûn, » dis-je. « Je suis là pour te proposer un travail. »
Elle ricana.
« Un travail ? Toi ? » Elle me toisa de haut en bas avec ce mépris particulier qu’elle réservait à ceux qu’elle jugeait indignes de son temps. « Je serais prête à considérer ton offre si seulement tu étais peut-être pas un comte, mais au moins un baron. Bref, si tu avais de l’or. Or tu n’as rien. »
Elle avait raison.
Je n’avais rien.
Pas d’or. Pas de titre. Pas de pouvoir.
Juste mon uniforme de caporal et mes rêves de grandeur.
Mais j’avais autre chose.
J’avais la rage.
La rage de voir Bruno mort. La rage de voir notre mission s’effondrer. La rage d’être traité comme un moins que rien par tous ces gens qui se croyaient supérieurs.
Je me redressai de toute ma hauteur.
Je roulai mes gros yeux — ces yeux de soldat qui avaient vu des choses, qui avaient survécu à des choses, qui n’avaient peur de rien.
Et je dis :
« Écoute-moi bien, ma petite. Ce n’est pas l’heure de négocier. En tant que futur capitaine de la garde de la Gravine, je te donne un ordre. Tu vas me retrouver Dominique. Et ce n’est pas une négociation, c’est un ordre. Je suis très gentil, en plus. »
Ma voix était basse. Menaçante. Cette voix que j’utilisais quand je commandais mes hommes au combat — cette voix qui ne souffrait aucune réplique.
Ursula me regarda.

Et pour la première fois depuis que je la connaissais, je vis quelque chose changer dans ses yeux.
Pas de la peur — cette femme ne connaissait pas la peur.
Mais du respect.
Un respect réticent, certes. Un respect qu’elle ne voulait pas accorder. Mais du respect quand même.
Elle avait vu quelque chose en moi qu’elle n’avait pas vu avant.
Elle avait vu le soldat.
Elle avait vu le commandant.
Elle avait vu — par les miracles de Sigmar — le futur capitaine.
(Note triomphante : ce fut mon moment de gloire. Mon seul moment de gloire dans cette journée de cauchemar. Pour une fois — une seule fois — je n’avais pas été le caporal ridicule qui rate tout. J’avais été l’homme qui donne des ordres et qui se fait obéir. C’était grisant. C’était magnifique. C’était probablement un accident qui ne se reproduirait jamais, mais par les victoires de Sigmar, je comptais bien le savourer.)
À suivre…
— Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach, Intimidateur de Chasseuses de Primes, Découvreur de la Traîtrise de Dominique, Témoin du Départ d’un Prince vers l’Inconnu, Homme qui Eut un Moment de Gloire au Milieu du Désastre, Kemperbad — Jour du Mariage Maudit, An 2523 de l’Empire
(Post-scriptum sur mon intimidation : je ne sais pas d’où c’est venu. Cette voix. Ce regard. Cette autorité que je n’avais jamais eue. Peut-être que c’était le désespoir. Peut-être que c’était la colère. Peut-être que, quelque part au fond de moi, il y avait vraiment un capitaine qui attendait son heure. Ou peut-être que j’avais juste eu de la chance et qu’Ursula avait mal digéré son petit-déjeuner. Dans tous les cas, ça avait marché. Et c’est tout ce qui comptait.)
(Post-post-scriptum sur Dominique : cette garce. Cette traîtresse. Elle nous avait tous bernés. Elle avait joué la tavernière innocente, la fiancée résignée, la femme du peuple. Et pendant tout ce temps, elle préparait son coup. Elle empoisonnait Bruno. Elle s’enfuyait. Au service de qui ? De l’homme de jade ? Des Toppenheimer ? De quelque puissance obscure ? Je ne savais pas. Mais je comptais bien le découvrir. Et quand je la retrouverais…)


Leave a Comment