Par tous les saints et tous les tonneaux de bière du Reikland… Mais qu’est-ce que c’était que ce cirque ! Je n’ai pas encore digéré ce que mes yeux – mes pauvres yeux fatigués – ont vu ce soir sous la grande tente de la Gravine. Un spectacle de foire… mais avec du sang à la place des fanfares.
Tout avait pourtant commencé comme une banale soirée de nobles. Un peu de volaille rôtie, beaucoup de vin, encore plus de flatteries. Et puis, cette invitation dans un petit salon discret… Je ne sais pas ce qui m’a poussé à suivre ce Loupiot et le soyeux Achkarûn – peut-être mon instinct de vieux chien de guerre, ou juste cette petite odeur de m**** qui commence à vous chatouiller les narines quand les ennuis arrivent.
Et là, je tire le rideau… Par le caleçon de Sigmar ! Quelle horreur !

Loupiot, non pas nu comme un ver comme la légende urbaine le laissera entendre par la suite, mais vêtu – quoique maculé de sang jusqu’au col. Il ressemblait à un boucher revenu de guerre. Quant à l’autre, notre prince Arabien, debout, la main sur la hanche comme une tenancière de tripot, arborant un calme aussi suspect qu’un poisson qui sourit. Et entre eux… le corps.
Un vieux noble, affalé dans une mare écarlate, les entrailles aussi ouvertes qu’un livre de prières à l’envers. Il s’agissait d’Otto von Dammenblatz, patriarche d’une des familles les plus influentes de Wiesenberg, connu pour ses positions virulentes contre la Comtesse Électorale de Nuln
C’était un massacre. Une boucherie. Une véritable choucroute de tripes humaines.
Et ce n’est pas tout ! Planté dans sa langue, un pic à broche digne des cuisines de la Comtesse, lui avait crevé un œil, perforé la moitié du visage, et laissait pendouiller un œil hors de l’orbite comme une huître mal arrachée. Qu’on me rôtisse une cigogne ! On n’éventre pas un homme comme ça par mégarde.

La suite fut un carnaval d’imbéciles hystériques. Les invités rappliquent en beuglant, les serviteurs crient : « C’est Loupiot ! Ce voyou ! Ce faquin de ruelle ! » D’autres accusent l’Arabien, le traitant de démon, de sorcier, d’ogre mangeur de vierges.
Et lui, le fameux Achkarûn… Que le vin lui tourne au vinaigre ! Voilà qu’il lève les bras et accuse Loupiot d’avoir attiré le noble dans un guet-apens. « Ce serviteur est un agent du chaos. Il faut l’enchaîner, l’interroger… En Arabie, nous savons faire cracher la vérité aux coupables. »
Loupiot se débat comme un rat pris dans le grenier, plaidant l’innocence, criant au complot. « C’est lui ! C’est pas moi ! », qu’il beugle comme un gamin pris la main dans la tarte.
Mais ce n’est pas fini. Le clou du spectacle, c’était le papier ! Oui, un petit poème glissé dans la culotte sanglante du noble dépecé. Et quel poème… Un texte croustillant sur la Comtesse elle-même ! Un vrai torchon de taverne, un chant de bordel :
La Comtesse de Nuln
Dans ses festins, on dit qu’elle trône,
Jupe relevée plus vite qu’un canon,
Promettant l’Empire d’un battement de cils,
Mais offrant surtout ses charmes faciles.
Dans l’opéra comme dans sa couche,
Elle mène le jeu, langue trop louche,
Et si ses titres brillent à la chandelle,
Ses culottes, elles, voyagent plus que ses fidèles.
Nom d’un tonneau percé ! Si ce torchon se répand, c’est la guerre des salons assurée. Intrigues, vengeances, pendaisons à la chaîne. Et moi, Ulrich, caporal sans fortune mais pas sans honneur, me voilà au milieu de cette farce sanglante, à devoir faire le tri entre les bouffons, les meurtriers, et les menteurs.
Et la Gravine… Oh, la Gravine ! Présente, silencieuse, souveraine. Elle n’a rien dit. Juste ce regard – ce regard qui vous fait fondre plus sûrement qu’une braise dans une jarre de schnaps.
Et moi, je suis planté là, au milieu d’un champ de sang, d’un poème scandaleux, et d’un prince au sourire de serpent.
Par ma foi et ma moustache, je trouverai le fin mot de cette histoire. Ou j’y laisserai mes bottes, mon épée… et peut-être bien mon cœur.
À peine ai-je repris mon souffle qu’un nouveau cri déchire la foule. Qu’on me fasse rôtir une cigogne ! Qui déboule en trombe ? Le fils von Dammenblatz lui-même !

Tout pâle, le regard fou, il se jette à genoux devant le cadavre de son paternel comme un enfant qui retrouve son doudou broyé sous la roue d’un chariot. Il pousse un hurlement qui fait trembler les assiettes, puis, sans crier gare, il dégoupille sa rapière et braque la lame vers Loupiot, l’écume au bord des lèvres.
— « Vous l’avez tué ! Vous, raclure étrangère ! Et vous, sauvage de foire ! »
Par tous les saints ! Je n’ai jamais vu pareille haine ! La salle retient son souffle. Même les dindes rôties semblent frissonner.

La Gravine s’avance alors, impériale, suivie de ses gardes. Son silence pèse plus lourd que dix stères de bûches mouillées. Et commence un procès de basse-cour. Sans robe, sans juge, sans greffier, mais avec une foule affamée de justice et de rumeurs.

L’accusé : Loupiot
Petit, nerveux, couvert de sang, avec un couteau dans une main et une expression de pigeon qu’on plume dans l’autre. Il hurle à l’injustice, proclame son innocence, parle de complot, de manigances nobles, de coups montés et d’odeur de poisson avarié. Il jure n’avoir rien fait, jure sur sa mère, sur sa pipe, sur le dernier bock de bière de la soirée.

L’accusateur : Achkarûn
Droit, digne, trop digne pour être net. Sa main toujours sur la hanche, son regard aussi glacial qu’un vent de Norsca. Il parle avec le miel dans la bouche, mais je sens le poison sous la langue. Il accuse Loupiot d’avoir attiré le noble ici, de l’avoir assassiné pour nuire à la paix entre Arabie et l’Empire. Il évoque les méthodes d’interrogation de son pays, avec cette manière de dire « arrache-langue » comme d’autres diraient « bonsoir ».

Loupiot se lève. Il est poisseux de sang, le visage plus pâle que le cul d’un noble en hiver, les mains tremblantes, mais la voix… Ah ! La voix d’un acteur de tragédie !
La déposition de Loupiot (récitée comme au théâtre)
« Mesdames, Messieurs, Noble Gravine… Vous me voyez couvert de sang, un couteau dans la main. Mais on m’a piégé comme un lapin dans un tonneau ! »
(Il fait un geste large avec le couteau, ce qui fait bondir les gardes.)
— « Ce noble, Otto von Dammenblatz, je ne l’ai point tué. Il était déjà mort quand je suis entré. Par les saints, je l’ai trouvé comme vous le voyez ! Le ventre éventré comme un cochon de solstice, la langue broyée par une brochette, l’œil crevé comme une prune pourrie ! »
(Il s’agenouille avec théâtralité, en brandissant… sa main vide, le couteau ayant glissé sous la table.)
— « Je ne suis qu’un pauvre conteur, un amuseur ! Je n’ai ni l’âme d’un assassin, ni les moyens d’un traître. Mais ceux qui portent turban et plumes de paon – eux, peut-être, ont bien plus à perdre… et à cacher ! »
(Il désigne Achkaroun du doigt.)
— « Cet homme, oui, lui ! Il m’a souri toute la soirée, puis m’a tendu la main, comme un serpent offrant un fruit. Mais que trouve-t-on dans le fruit du serpent ? Le poison ! Je ne suis qu’un lampiste, et je refuse de finir en clou dans le mur pour les beaux yeux d’une intrigue étrangère ! »
(Il se relève, souffle court, le regard incandescent.)
— « Si je dois être jugé, alors que ce soit devant Sigmar, pas dans un bal de masques où les rôles sont truqués, et les masques plus épais que les armures ! »
Silence.
Un silence épais comme la sauce au gibier.
Et alors, la Gravine — que les dieux la préservent ou la foudroient, selon l’issue — se redresse lentement.

La décision de la Gravine
Ses yeux sont calmes. Trop calmes.
Elle parle d’une voix douce, qui ferait peur à un ogre.
— « Caporal Ulrich. Vous servirez de garant. »
Par tous les cierges de la cathédrale ! Me voilà pris !
— « Cet homme, Loupiot, est mis au secret, non comme coupable, mais comme suspect dangereux. Il sera interrogé et jugé à Kemperbad, selon les méthodes de l’Empire… et, si nécessaire, interrogé par notre hôte d’Arabie. »
(À ces mots, Achkaroun incline la tête avec un sourire… qui ne touche pas ses yeux.)
— « Quant à vous, caporal… »
« …vous rédigerez un rapport détaillé. Il sera transmis à la Comtesse de Nuln. Et à l’Ordre des Répurgateurs. Quiconque touche à un noble, même aussi ridiculement poète que feu Otto, s’en prend à la foi, à l’Empire, et à moi-même. »
— « L’affaire n’est pas close. Elle commence. »
Et elle s’éloigne. Comme ça.
En laissant le feu derrière elle.
Par ma foi et ma moustache… Ce meurtre, ce procès improvisé, cette tension entre l’Orient et l’Empire… ça sent le complot. Le vrai. Le grand. Celui qui pue comme une truite dans une botte.
Je vais écrire ce rapport. Mais Sigmar m’en soit témoin, si je découvre que tout ça n’était qu’un petit jeu de cour, je balance les noms. Tous.
Et je jure que Loupiot ne finira pas en broche. Pas sans une vraie réponse.
– Extrait du journal d’Ulrich von Schnitzelbach, caporal sans fortune mais pas sans honneur–

Chapitre II : en route pour Kemperbad
Par les Saints Frères de la Garde d’Ébonite, que les cieux me soient témoins ! Si quelqu’un m’avait dit, alors que je suçotais un os de jarret dans l’arrière-salle de la Caserne du Reikshafen, que je passerais un beau jour la nuit avec la Gravine dans une auberge de route au milieu de ragondins monstrueux, de poissons à l’œil humain et de forni-cabrioles digne d’un gymnaste oriental… eh bien, j’aurais cru que mon cochon siffle !
– Extrait du Journal d’Ulrich von Schnitzelbach Caporal au service loyal de l’Électorat de Nuln, Année Impériale 2523 –
Par tous les saints de Sigmar… j’avais presque oublié ce que sentaient les bottes mouillées, le crottin de cheval, et les caleçons humides après trois jours de cavalcade.
Nous avions quitté Nuln dans l’ombre et la hâte, le vent du Reik soufflant dans le dos, embarquant avec nous la Gravine et sa suite sur sa barge impériale. Loupiot s’amusait à chanter des ballades crasseuses aux rameurs, Wanda bouquinait d’un œil sombre, et Achkaroun… eh bien, lui regardait les rives comme s’il y avait autre chose que des arbres à séduire.

Mais aujourd’hui, changement d’ambiance. Nous avons fait halte dans une auberge d’étape quelque part avant Grissenwald, sur la grande route menant à Kemperbad. Une bâtisse sombre, toute en bois suintant et toit pentu, battue par les vents, mais au feu agréable.
Car oui, direction Kemperbad. Pourquoi si loin, me demanderez-vous, lecteur fictif et peut-être futur juge de mes actes ? Parce que le procès de Loupiot – ou de ce qui en tient lieu – ne se tiendra pas à Nuln. Oh non. Trop politique. Trop risqué. Trop… comtesse.
Le fils d’Otto von Dammenblatz (que Sigmar l’enferme bien profond au fond du jardin) a exigé que le jugement ait lieu dans une ville neutre. Et Kemperbad, premier bastion du Reikland après le Wissenland, fait office de terrain de duel judiciaire. Oui, duel ! Car ce ne sera pas une simple joute d’arguments, mais bien un combat rituel – un jugement par les armes. Deux champions, deux verdicts… un seul survivant.
La Gravine, évidemment, a ses contacts. Elle a mandaté un colosse. Pas un simple épéiste, non… un gladiateur originaire des côtes de lointaines terres méridionales.

Une armoire à double battant, à la peau sombre comme la tourbe, le torse couvert de cicatrices comme un livre de batailles, et les yeux froids comme la fonte.
D’aucuns disent qu’il fut esclave dans les arènes de la Skaeling Coast, qu’il a brisé ses chaînes à coups de poing, et que la Comtesse de Nuln, séduite par sa fureur, l’a pris sous sa protection. Il est muet comme une tombe, mais ses poings parlent la langue des os brisés. Il se nomme Bruno Franke, dit “l’Ombre de l’Empire”.
À côté, Loupiot transpire l’angoisse. Il a essayé d’esquisser une blague en entrant dans l’auberge, mais sa voix s’est cassée comme une flûte à moitié pleine.
La Gravine, elle, reste impassible. Depuis que nous avons quitté Nuln, elle ne dort presque plus. Elle veille. Elle écrit. Elle complote, probablement. Et moi, caporal Ulrich, je veille sur elle. Car, au fond de mes tripes, je sens que ce duel n’est qu’un pion sur un échiquier plus vaste.
Et dans cette auberge, ce soir, alors que la soupe fume et que les ronflements de Loupiot montent comme des prières avinées…
je note tout.
Demain, la route continue.
Et chaque lieue nous rapproche d’un jugement qui, je le crains, pourrait mettre feu à deux provinces.
– Journal du caporal Ulrich von Eisenwald,
24e jour du Mois des Brumes – An 2523 CI –

Les jours de route : Théologie et tentations
Note confidentielle – Jours 6 à 9 du voyage
Nom d’un tonnelet de brandy percé ! Si la guerre m’a appris à discerner les coups bas des embuscades, jamais je n’avais prévu de tomber au milieu d’une joute théologico-philosophique entre un ambassadeur arabien, un saltimbanque suicidaire et un vieux juriste éclairé. Voilà que le sang a séché, que la nausée s’est tue… mais la tempête des mots, elle, ne fait que commencer.
Chaque jour du voyage vers Kemperbad, Achkarûn – le prince paon d’Arabie – s’acharne sur Loupiot avec la régularité d’un moine copiste.
— « Sacrifie-toi, Loupiot ! », répète-t-il comme un perroquet de port dévot. — « Ton trépas ne serait point un malheur, mais un destin glorieux ! » — « Tu auras 70 vierges et une rivière de miel, mon petit agneau ! »
Par tous les saints, quelle ritournelle ! Chaque repas est ponctué par ces jérémiades sacrificielles. À croire que l’Arabien veut faire de Loupiot une offrande sur l’autel de sa majesté diplomatique.
Mais Loupiot, le brave bougre, résiste. Tordu comme un saucisson oublié sur le feu, il garde le silence, ou bien grommelle un « non » boudeur, les yeux rivés sur le sol, le regard aussi vide qu’un tonneau après Oktoberfest.
Un matin, pourtant, il se fend d’une réponse, digne d’un moine défroqué qui récite ses confessions à la lune :
— « Je reconnais… avoir mal agi. M’être laissé aller à la peur, au soupçon. Mais vous me connaissez aussi peu que vous connaissez l’Empire : je suis innocent. Et je refuse de mourir pour une erreur que je n’ai pas commise. »
— « Même pour 70 vierges. »
(Une larme glisse sur la joue d’Achkarûn, ou peut-être est-ce de la sueur. Qui sait ?)

Le contre-discours de Gustav
Pendant ce temps, le bon Gustav Rechtshandler, juriste attitré de la Gravin, homme de loi, et voix de la raison au cœur du chaos – a pris Loupiot à part plusieurs fois.
Il lui explique, avec une bienveillance presque paternelle :
— « La Gravin de Nuln a voulu un procès équitable. À Kemperbach, tu seras entendu. Tu ne seras pas sacrifié à une cause ou à un complot. »
— « Tu n’es ni un pion, ni une offrande. Tu es un citoyen de l’Empire. Et la justice, même vacillante, te protégera. »
(Mais il regarde souvent Achkarûn du coin de l’œil, comme on surveille un fauve en rut.)
Gustav expose que l’idée de se sacrifier au nom d’un seigneur est archaïque, médiévale, dépassée. Il dit que l’Empire de Nuln a évolué, que les droits de l’individu priment désormais sur l’honneur féodal.
Achkarûn répond, le visage illuminé :
— « Mais quelle erreur ! Quelle arrogance ! L’individu seul n’est qu’un grain de sable. Le sable devient tempête par le sacrifice. »
— « Et puis, très franchement… tu préfères quoi ? Mourir pour une noble dame… ou vivre assez longtemps pour finir comme le poète Otto, la langue sur une broche ? »
Je ne sais plus très bien qui est le plus fou.
Le prophète lubrique du désert ? Le barde silencieux martyrisé par sa propre peur ? Le juriste progressiste dans un monde de haches ?
Ou moi, qui note tout ça avec la régularité d’un scribe maniaque, en espérant secrètement qu’une flèche perdue m’emporte.
Mais ce que je sais, c’est que la route vers Kemperbad n’est pas pavée de justice, mais de culpabilité, de soupirs, et de théories douteuses sur les vierges éternelles.
– Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach,
24e jour du Mois des Brumes – An 2523 CI –

L’auberge des Trois Plumes, enfin !
Par les Saints Frères de la Garde d’Ébonite, que les cieux me soient témoins ! Si quelqu’un m’avait dit, alors que je suçotais un os de jarret dans l’arrière-salle de la Caserne du Reikshafen, que je passerais la nuit dans une auberge de route au milieu de ragondins monstrueux, de poissons à l’œil humain et de forni-cabrioles orientales… eh bien, j’aurais cru que mon cochon siffle !
Nous arrivâmes à l’auberge des Trois Plumes — une halte réputée sur la route entre Nuln et Grissenwald — à la faveur du crépuscule, les bottes lourdes de poussière, les esprits encore plus accablés que les chevaux de notre escorte. De la barge de la Gravine, escortée comme une reine en campagne, descendirent malles, valets, coiffeuses et autre armée de parfumeurs. Un branle-bas de combat à faire pâlir un état-major ! La Gravine, dans son faste habituel, investit l’endroit comme une cité à prendre — les tenanciers s’inclinèrent si bas que leurs chignons raclèrent le parquet.
Et nous, pauvres suivants — ou glorieux représentants de l’ordre, selon l’angle — nous fûmes logés, entassés, expédiés dans les recoins de l’auberge, à l’exception d’Ashkarûn ibn Qamar.
Ce maudit oriental, plus huilé qu’un canon de siège, n’avait pas touché le seuil qu’il avait déjà embobiné la tenancière — ou tenancier, les rumeurs vont bon train — et s’était éclipsé dans les quartiers les plus moelleux. Je jure, par tous les saints, qu’on l’a retrouvé, une heure plus tard, nu comme un ver, mais vêtu d’un sourire en fer à cheval, dans une grange avec une certaine Dominique. Une plantureuse fille du cru, aux formes généreuses comme une chope de bière oubliée au soleil, et à la voix tonitruante même dans les moments les plus… stratégiques.
– Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach,
24e jour du Mois des Brumes – An 2523 CI –

Chronique truculente de la rencontre entre l’Arabien et la Bombarde
On l’appelle Dominique, pas pour ses vertus dominicales, que Sigmar en soit témoin, mais parce que tout homme qui l’approche se retrouve vite dominé, dompté ou, à défaut, dominoté.
Tonnant de poitrine, large de hanches comme une charrette de foin en surcharge, l’œil luisant comme un chaudron de graisse, elle tenait l’auberge des Trois Plumes non par le titre, mais par la présence. Et ce soir-là, elle renifla l’air en voyant descendre Achkarûn de sa calèche, comme une truie flaire un gland oublié dans les broussailles.
— « Tiens donc… Voilà du gibier hors saison ! »
Et du gibier d’Orient, s’il vous plaît ! Avec du kohl aux paupières, des chaînes en argent tressées aux poignets, et des parfums qui sentaient à la fois le souk, l’encens, et la chambre d’une courtisane trop vieille pour être honnête.
Là-dessus, la nature fit son œuvre : elle s’approcha, aussi subtile qu’un sanglier dans un potager, et le planta droit dans son regard noir comme du bitume en pleine lune.
— « Toi, t’es pas d’ici. »
— « Je suis d’où l’on m’écoute… et d’où les secrets se murmurent. »
— « Eh ben viens donc me les murmurer dans l’caveau, mon sultan d’épice. »
Et vlan. Le rideau fut tiré. Le plancher grinça. Et la taverne entière se tut cinq secondes, comme pour bénir cette union contre nature entre l’opulence lascive et la rusticité charnue.
Dans la grange, derrière les tonneaux
Point de chandelles, que nenni ! Juste la lumière d’une lucarne crasseuse et le rythme entêtant des bottes de paille qui couinent à chaque ruade.
Elle voulait des mots, Dominique. Et pas ceux qu’on dit aux dames de cour, non. Des mots pleins de jus, de miel et de sève !
Et Achkarûn, par mille lunes, lui en servit jusqu’à la lie :
— « Sens, ma tigresse, le dard du scorpion tracer en toi la carte des plaisirs interdits… »
— « Par les jarrets de Rya, t’as une langue, toi ! Continue, et j’te mets en cave à confiture ! »
Il parla de fleuves de lait, de bouches pleines de grenades ouvertes, de palais d’ivoire où le désir devient empire. Chaque mot faisait tressauter la charpente. Chaque soupir réveillait un pigeon dans les combles.
Elle, elle y allait de ses refrains :
— « Vas-y, mon bougre ! Donne tout ! Par les miches de Mórr ! »
Et les tonneaux dansaient, les rats s’enfuyaient, le chien de l’auberge hurla à Mórrslieb.

Retour en salle, odeur de foin et de gloriole
Achkarûn ressort comme un prince. Chemise ouverte, torse luisant, main sur la hanche, un sourire jusqu’au fond des bourses. « Quoi ? Vous n’avez jamais vu un miracle ? »
Dominique git dans la paille, évanouie, sourire béat, des étoiles plein les yeux…
Ce fumier a conquis l’auberge par le bassin. Et désormais, il aura ses informations. Les bonnes. Celles qu’on ne dit qu’aux compagnons de paille.
Par tous les saints de la braguette en or !
Que l’on me fende le crâne et qu’un ragondin me ronge les orteils si ce n’est pas ce que j’ai vu ce soir ! Je peine encore à écrire tant ma main tremble d’un mélange de stupeur, d’embarras et d’admiration animale.
– Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach,
24e jour du Mois des Brumes – An 2523 CI –

La Gravine fait son effet. Toujours.
L’auberge fut prise.
Non, pas en siège — mais cela y ressemblait furieusement.
La Gravine descendit comme on descend d’un trône. Elle n’avait pas foulé le sol que déjà ses pages portaient malles, coffres et soieries, courant en tous sens, les bras chargés de toilettes. Pas une, ni dix : deux à trois cents pièces de vêtement, disait-on, en fonction des cycles de Mórlieb et Mannslieb, les deux lunes.
Des ordres claquaient.
Les bottes glissaient sur les dalles humides.
Des calèches de luxe emboutissaient des charrettes paysannes.
C’était une conquête.
Je l’ai escortée, comme à mon habitude, tenant son bras ganté comme on tiendrait un morceau de porcelaine royale sujette à l’explosion.
Et à ce moment-là, oui, tous les regards se sont tournés vers nous : elle, divine, engoncée dans un corset plus épais qu’un livre sacré, et moi, caporal, droit comme la hampe d’un étendard.
L’auberge, jadis lieu de halte paisible pour marchands fatigués, s’est figée dans la stupeur.
Les habitués, locaux et marins fluviaux, sont restés pétrifiés, gobelets en main, yeux écarquillés. Certains, pensai-je, allaient se signer. D’autres sont simplement tombés dans une sorte de sidération muette.
Il faut dire que l’auberge, de belle facture, n’était pas préparée à cette invasion dorée. Ni aux silhouettes de cuir et de soie qui suivaient la Gravine, ni aux sombres murmures qu’apportaient les créatures exposées à l’entrée.
Les bêtes suspendues : un avertissement
Sur la poterne principale, des créatures mortes pendues aux poutres.
Telles des trophées.
Mais cela n’avait rien de glorieux.
- Un ragondin de la taille d’un molosse, au corps couvert de plaies putrides, sa mâchoire disloquée dégageant une odeur de charogne plus forte qu’une fosse septique d’Altdorf.
- Un esturgeon difforme, aux écailles en lambeaux, mais surtout à l’œil humain. Oui, humain. Fixe. Malsain.
- Et cette chose, une urène difforme, qui semblait accoucher de cheveux humains depuis sa gueule ouverte, comme si la corruption avait pris racine jusque dans ses tripes.
Autour d’elles, des cercles de bougies, des prières tracées à la hâte.
Des suppliques à Taal et Shallya.
Et d’autres, plus anciennes. Illisibles. Ou trop lisibles, justement.
Notes personnelles
Je suis un homme du Reik.
Je connais ses rumeurs. Ses monstres. Ses légendes.Mais ce que j’ai vu aujourd’hui n’a rien de naturel.
Ces créatures n’auraient jamais dû exister.Je n’ai pas osé le dire à haute voix, mais… les vents de magie soufflent ici.
Et pas seulement ceux qu’on canalise dans les hautes tours du Collège Céleste.

Wanda fuit. Lupio drague ?
Wanda a à peine salué, filant déjà vers sa solitude promise, probablement pour retrouver le silence et la paix intérieure, ou au moins ne plus entendre les débats théologico-lubriques de l’Arabien.
Lupio, quant à lui, fidèle à son élément, a glissé vers les quais comme une anguille vers la vase, pour retrouver les siens : les bateliers.
Il s’est mis à parler cordage, courant, nœuds marins… avec des étoiles dans les yeux, comme un môme dans un entrepôt de cordes.
Achkarûn, évidemment, baise...
À peine avait-il mis pied à terre qu’il s’était envolé.
Disparu dans la foule, comme un renard dans un poulailler parfumé au musc et à la vanille.
Je l’ai vu, de loin, susurrer à l’oreille d’une servante. Puis d’une autre. Puis de l’aubergiste. Puis… du chien de l’aubergiste, peut-être.
Chaque être vivant possédant un orifice ou un potin potentiel semble devenir, à son contact, un canal d’information.
On dit qu’il a quémandé la plus belle chambre. Qu’il l’a eue.
On dit qu’il a flatté la patronne. Ou le patron. Peu importe, en vérité : la rumeur n’a pas de sexe.
Et pendant que la Gravine investissait l’auberge, lui la conquérait à sa manière.

Un périmètre sécurisé… pour l’instant
J’ai fait mon devoir, j’ai sécurisé les lieux.
Pas de menace visible. Une auberge peuplée, oui, mais calme.
Pas d’hommes armés à l’air louche, pas de mouvements suspects.
Les soldats sont en position. Les chambres sont en cours de préparation.
Et moi, je note tout.
Il est neuf heures passées. Le feu crépite, la Gravine trône parmi nous avec sa grâce pachydermique et son souffle d’encens impérial. Son champion, ce colosse au sourire rare et aux biceps comme des jambons de Troll, écrase des poignets à la chaîne dans un concours de bras de fer qui fait vibrer les poutres de l’auberge.
La nuit promet d’être longue
La salle commune est en chaos.
Les soldats déplacent les tables. Les serviteurs versent des tonneaux d’eau tiède.
On installe des baignoires pour la cour.
On cloue des rideaux là où il n’y avait que des poutres.
C’est un théâtre. Une farce. Une invasion. Un rite. Une mascarade.
Et moi, Caporal Ulrich, je veille.
Épée au côté. Plume dans la main. Soupçon dans le regard.

21h30 — Les arrivées suspectes
Trois silhouettes franchissent le seuil. Couvertes de poussière, mais sans vraie crasse. Pas des paysans. Pas des nobles non plus. Quelque chose d’intermédiaire. Trop propre pour être honnête.
Je me redresse. Mon flair me pique le nez comme une vieille moutarde.
L’un des trois — un homme sec, vêtu comme un érudit de province, porte une sorte de calotte aux coutures ésotériques. Il s’agrippe à un rouleau de parchemin comme un chat à sa proie. Il ne parle pas. Ne parle jamais. Ses yeux tranchent.
La deuxième, une femme, tente un sourire. Elle joue la diplomatie, l’air de dire : “Ce n’est qu’une auberge, monsieur… nous ne cherchons pas d’histoire.”
Mais son regard pèse lourd. Trop lourd. Comme une sacoche pleine de pièces… ou de secrets.
La dernière est plus hardie. C’est elle qui s’avance vers moi pour demander une chambre, l’air convaincu que je vais m’écarter…
Erreur. Je ne bouge pas.
Je leur barre le passage avec toute la raideur qu’impose le devoir et les instincts du soldat.
— “Noms. Origine. But du voyage. Symbole sur vos capuches. Ordres religieux, universitaires ou clandestins ?”
Silence. Leur regard passe de la surprise à l’agacement.
Et pourtant… rien, absolument rien, ne justifie cette méfiance. Mais mon cœur bat plus vite, comme un tambour de guerre. Il y a ce quelque chose d’invisible, cette dissonance. Le symbole sur leurs capes… je ne l’ai jamais vu. Et c’est bien là ce qui m’inquiète.
Car en ce monde, tout a déjà été vu. Tout a une place.
Ce qui n’en a pas… doit être scruté.

Une soirée d’enfer
Par tous les saints du Wissenland, quelle soirée ! Si l’enfer avait une salle commune, il ressemblerait à cette auberge : un mélange de rires, de pistoles, de jurons, d’odeurs de sueur et de cuir mouillé.
Les tables se sont transformées en champs de bataille.
Partout, ça cliquette, ça braille, ça mise, ça triche. On entend le tintement des sous de cuivre, le son gras des pistoles tombant sur le bois et le souffle court des joueurs qui sentent déjà la défaite leur grimper le long de la nuque.
À ma droite, le coin du vice : Ashkarûn, toujours aussi élégant et venimeux, a trouvé de quoi s’occuper.

Il joue avec deux Halflings, l’un bossu, l’autre aussi vif qu’un renard drogué à la bière. On dirait deux enfants, mais leurs yeux brillent comme ceux de vieilles pies. L’Arabien, bien sûr, leur parle comme à des vizirs — voix basse, regard de fauve, le sourire qui promet des choses qu’on n’écrit pas dans un missel.

Je ne sais pas ce qu’il leur a glissé sous la table, mais leurs yeux se sont illuminés comme des chandelles à la fête de Sigmar.
À chaque coup de carte, on dirait qu’ils jouent leur âme.

Les rires sont étouffés, les respirations s’accélèrent — et le jeu, peu à peu, devient autre chose. Une danse. Un marché.
Je ne sais pas qui perdra le plus, d’argent ou de dignité.
À ma gauche, c’est un autre monde. Le champion de la Gravine, ce colosse taillé dans la roche, continue son carnage.
Il abat des bras, des marins, des bûcherons, des ivrognes.
Les cris résonnent à chaque craquement d’articulation, les gobelets volent, la bière coule comme du sang.
À chaque victoire, il lève le poing et rugit — et moi je me dis :
“Par tous les tonneaux du Reik ! Cet homme pourrait briser un troll en deux et encore se plaindre d’avoir mal au poignet.”
La Gravine, elle, le regarde avec un ennui poli.
Je crois qu’elle préférerait affronter un conseil de guerre plutôt que de passer cinq minutes à contempler son champion fesser le peuple du Reik à mains nues.
Et moi, eh bien… moi, je monte la garde.
Je garde un œil sur tout.
Et surtout sur eux.
Ces trois érudits — ou prétendus tels — que j’ai pris à partie plus tôt.
Trois faces de craie, suant la peur et la culpabilité.
Je les ai poussés dans un coin, et j’ai cru un instant voir leur masque glisser.
Ils disaient venir de l’université de Nuln, portaient des cachets officiels, mais tout sonnait faux. Trop propre, trop préparé.
Ils tremblaient quand je parlais.
Je leur ai demandé leur nom, leur ordre, leur maître.
Ils ont bredouillé des excuses, brandi leurs parchemins comme des boucliers.
Et puis, soudainement, ils ont voulu filer.
J’ai senti, je ne sais comment, que j’avais tapé juste.
Mais je n’ai pas insisté. Pas ce soir.
Ils ont disparu dans l’escalier, blêmes comme des cierges d’enterrement.
Je me suis dit : “Ils dorment, ou ils conspirent.”
Et j’ai noté leurs visages.

Puis, à 9h30 sonnantes, la porte de la taverne s’est ouverte.
Et là, que Sigmar me pardonne, j’ai cru voir entrer un carnaval ambulant.
Un couple d’amants gras et luisants — visages ronds, joues rouges, habits trop serrés, odeurs de parfum bon marché et de vin renversé.
Ils riaient. Fort. Trop fort. Mr et Mme Schmitt.
Et derrière eux, deux molosses patibulaires, des bateliers, des types qu’on imagine plus à cogner sur des dockers qu’à tenir des chandelles.

Ils ont traversé la salle sans un mot, ont récupéré une clé — déjà réservée, ai-je remarqué — puis ont grimpé l’escalier, en se dévorant du regard.
Leurs gardes, eux, sont restés.
Debout, bras croisés, guettant.
Le genre de silence qui promet des problèmes.
Alors, voilà où j’en suis.
Les dés roulent, les cartes claquent, les pipes fument.
Ashkarûn murmure à des créatures de petite taille.
Les érudits tremblent derrière leur porte.
Et un couple étrange s’enferme à l’étage avec deux molosses dans l’ombre.
Et moi, Ulrich von Schnitzelbach,
je suis le seul con à rester éveillé pour surveiller tout ça.
Quelque chose rôde, j’en suis sûr.
Un frisson dans les murs.
Une odeur de sang dans la bière.
Un pressentiment, tenace comme la crasse sous l’ongle d’un soldat.
Que Sigmar me garde — et me file un canon de bière bien fraîche, parce que cette nuit, je ne dormirai pas.


Leave a Comment