« La discipline n’est qu’une façade. Grattez un peu de vernis, et vous trouverez dessous la bête, le jeu, et la bêtise humaine à l’état pur. »
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach
La Gravine descend et le bon sens s’enfuit
La Gravine, dans sa munificence infinie — et dans son ennui manifeste — a décidé de récompenser la populace par une tournée générale.
Une idée qui, dans sa bouche, sonnait comme un geste de bonté, mais que j’ai perçue comme une déclaration de guerre à la sobriété.
Les tonneaux se sont ouverts comme des plaies, les bouches se sont remplies, et le bon sens s’est noyé sous la mousse et les chants.
Le brouhaha a pris une telle ampleur qu’on aurait pu croire à un assaut orque.
Les gens riaient, tapaient du poing sur les tables, et un serveur a fini par s’écrouler sous le poids d’un plateau débordant de chopes.
Bref, la liesse impériale dans toute sa splendeur : de la sueur, du vin, et des cris.

C’est alors que la gravine s’est approchée de moi, dans son parfum de lilas et d’arrogance, et m’a glissé à l’oreille, comme si c’était un mot d’amour :
« Caporal, revêtez votre armure. »
J’ai cru d’abord qu’elle se moquait. Mais non. Il s’agissait d’un ordre.
Car, voyez-vous, une soirée à l’auberge ne saurait être complète sans un peu de violence encadrée : le tournoi de bras de fer.

Bruno, l’Apollon de taverne
Le champion de la Gravine s’appelle Bruno.
Un nom qui sonne comme un rot. Et pourtant, le gaillard a la stature d’un demi-dieu, ou d’un bœuf de concours :
des bras comme des troncs, des veines comme des cordages, et des dents qu’on dirait polies à la pierre ponce.
Ses muscles roulent sous la peau comme des bêtes en cage, et la sueur le fait luire comme un jambon béni.
Je n’ai pas pour habitude de jalouser les hommes plus beaux que moi — je préfère les abattre — mais celui-là, à voir la Gravine le fixer, j’ai senti mon honneur chatouiller ma bile.
Et voilà qu’un vacarme se lève :
Le tournoi est lancé, Bruno défie quiconque osera s’y frotter.
Les ivrognes beuglent, les servantes gloussent, et je sens le démon du ridicule me pousser par-derrière.

Le défi
“Ouh, par ma parole ! Il croit s’en tirer si bien que ça, le petit Bruno !”
“Écartez-vous ! Il est à moi !”
Oui, j’ai hurlé ça.
Et dans l’instant, toute l’auberge s’est tue.
Je me suis avancé, le visage en feu, la chemise collée par la sueur et le vin.
J’ai renversé un tabouret, chassé un serveur, et j’ai planté mon coude sur la table comme un bourreau pose sa hache.
La Gravine a applaudi — bien sûr.
Et derrière elle, les rires ont repris.
On a commencé à parier : un sou, une chope, un baiser, une nuit.
Même Lupio, le gamin au cœur tendre, a crié qu’il pariait sur moi.
Un brave garçon — ou un idiot sentimental, c’est souvent la même chose.
La Gravine, elle aussi, a misé. Sur moi.
J’ai senti le sang battre dans mes tempes.
Il n’y a rien de plus dangereux qu’une femme noble qui croit en vous : elle espère un héros, et finit toujours par créer un monstre.
La joute des bras
Auberge des Trois Plumes — 22h10 du soir, heure approximative de la décadence impériale
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach
« Le bras de fer, c’est la guerre en miniature : ça commence par des rires et ça finit dans la sueur, la peur, et le ridicule. »
Les dés étaient jetés, le vin renversé, et la Gravine me regardait comme on regarde un cheval qu’on a parié pour le plaisir d’entendre les sabots claquer.
Bruno, lui, le colosse de foire, suait comme un porc prêt pour la broche. Ses veines gonflaient comme des cordages et son souffle empestait la bière chaude et la honte.
J’avais la main plantée dans la sienne, mon bras raide comme le mât d’un galion impérial, et chaque craquement de jointure sonnait comme un sermon adressé à Sigmar lui-même :
Tiens bon, Ulrich, et ne plie pas devant la bêtise triomphante.
La salle s’était tue un instant. On n’entendait plus que les froissements de chemises, les encouragements étouffés, et la respiration désespérée du champion de la Gravine.
Puis, il tenta le coup de grâce — une poussée fulgurante, brutale, inélégante.
Mais mon bras tint bon. Inflexible. Raide comme la vertu d’un prêtre qu’on aurait cloué à son autel.

Le mât de Nuln contre la montagne d’ébène
Je sentais son bras trembler, son regard vaciller.
Il ne comprenait pas. Comment un caporal anonyme, avec son biceps maigrelet et ses cernes de fonctionnaire, pouvait-il résister à ce torse taillé pour les fresques héroïques ?
Je lui ai rendu un sourire, lent, presque tendre, et de ma main libre je me suis frisé la moustache, comme pour signer l’instant.
Alors il a relancé.
Et moi aussi.
Et la salle a retenu son souffle, comme une grande bête prête à rugir.
« Par Sigmar et tous les saints marteaux ! » ai-je hurlé.
« Celle-là, tu ne l’auras pas, mon petit Bruno ! »
Et cette fois, mon bras plia, trembla — mais ne rompit pas.
Il y eut un grondement dans la foule, un tonnerre d’exclamations, des paris criés, des injures glorieuses.
Le tavernier comptait les pièces, la Gravine observait, et même le singe de l’Arabien avait arrêté de mâcher sa puce pour contempler le spectacle.

Quand les dieux s’en mêlent (et les macaques aussi)
C’est alors que le drame prit des allures de farce.
Alors que j’étais à deux doigts de lui faire baiser la table, un cri strident éclata tout près de mon oreille — le singe du magicien, ce démon velu, me hurlant sa rancune dans le tympan.
Je perdis une seconde. Une seule.
Mais c’est tout ce qu’il fallait à Bruno pour remonter, son front contre le mien, les yeux exorbités, son haleine de houblon dans ma bouche.
La salle rugit.
Le colosse redressait le bras, et moi, je sentis le froid du doute me glacer la nuque.
Un vent du nord, un de ces souffles lugubres qui portent les présages et les remords, semblait traverser la salle.
Et là — juste derrière moi — j’entendis la voix de l’Arabien, cet infâme Ashkarûn, susurrer :
« C’est toujours sur la dernière marche qu’on trébuche avant le trône… »
Une phrase qu’il aurait sans doute voulu poétique, mais qui sentait la malédiction.
Le hurlement et la chute
Alors j’ai hurlé.
Pas pour Sigmar, pas pour la Gravine — non. Pour moi.
Pour tout ce que j’avais été contraint d’avaler depuis des années : les ordres absurdes, les nobles dédaigneux, les rations de hareng moisi.
J’ai hurlé pour l’honneur des bras fatigués et des dos courbés.
« Par Sigmar et ses saints marteaux ! La force ! Donnez-moi la force ! »
Et la salle entière, dans une transe alcoolisée, s’est mise à scander :
« Allez Schnitzel ! Allez Schnitzel ! »
C’est à ce moment-là que Bruno a vacillé.

J’ai vu son regard se tourner, une fraction de seconde, vers Ashkarûn.
Peut-être cherchait-il la solidarité des peuples bruns, allez savoir.
Mais tout ce qu’il a trouvé, c’est le dédain : l’Arabien s’était pincé le nez comme s’il respirait une bête morte.
Et alors, dans un dernier cri, j’ai appuyé.
Son bras a cédé, lentement, majestueusement.
Le choc de sa main contre la table fit vibrer tout le mobilier.
La foule explosa.
J’avais gagné.

Les plumes et la tricherie
Mais à peine le vacarme dissipé, j’ai vu tomber… des plumes.
Petites, fines, d’un blanc sale.
Elles flottaient comme des aveux.
Et là, dans le tumulte, j’ai aperçu le petit Lupio — ce drôle de marin aux doigts trop rapides — en train de souffler sur des plumes arrachées au chapeau d’un riche marchand.
Les siennes, projetées sur Bruno, l’avaient distrait, chatouillé, déstabilisé.
J’avais gagné, oui. Mais pas seul.
Je n’ai rien dit.
Parce que dans ce genre de victoire, il ne faut pas chercher la morale : il faut juste trinquer avant qu’elle ne se retourne.
Le discours (et la Gravine)
On m’a soulevé. Porté. Acclamé.
J’ai failli me croire à un mariage dont j’étais à la fois le marié et le gâteau.
« Ma Gravine ! » ai-je crié, les bras levés.
« J’ai défendu votre honneur ! Que Sigmar m’en soit témoin ! Votre beauté m’a donné la force des dieux eux-mêmes ! »
La salle s’est tue.
Un silence épais, solennel, ridicule.
Puis, lentement, la Gravine m’a regardé.
Ses joues se sont colorées d’un rouge léger.
Ses lèvres ont tremblé.
Et, pour la première fois, j’ai vu son masque de marbre se fissurer.

Mais avant que ce frisson ne prenne sens, la voix de l’Arabien a sifflé, traîtresse, douce et acide :
« J’ignorais qu’entâcher la réputation du champion de sa maîtresse était une manière de lui rendre honneur… »

Rires étouffés. Chaises qui grincent.
La Gravine détourne les yeux.
Et moi, dans ce silence glacial, je réalise : j’étais monté haut — et j’allais redescendre sans filet.
« Les dieux ont le sens de l’humour. Moi, j’ai celui de la gueule de bois. »
Ulrich von Schnitzelbach, caporal de la Garde de Nuln, bras victorieux, dignité en sursis.


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