«Il est des matins où l’on se réveille avec la gueule de bois d’une nuit qu’on n’a même pas arrosée, des départs où les braves gens vous chassent en faisant le signe du marteau comme si vous étiez la peste incarnée, et des déjeuners où chaque bouchée pourrait être votre dernière si vous répondez de travers à votre noble employeuse.
Et moi, Ulrich von Schnitzelbach — caporal de mon état, futur capitaine dans mes rêves les plus fiévreux — je dois naviguer dans cette choucroute politique. Voilà ce qu’est l’art périlleux de manger sous interrogatoire.
Que Sigmar ait pitié de ma pauvre carcasse de petit noble déchu !»
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach
La confession nocturne de Gustav
Le lendemain matin — si on peut appeler « matin » cette chose grisâtre qui ressemblait plus à un crachat du ciel qu’à une aube digne de ce nom — Loupiot revint dans ma chambre.
Il avait ce visage. Ce visage de quelqu’un qui a entendu des choses. Des choses qu’il aurait préféré ne pas entendre.
« Alors gamin ? » demandai-je en grimaçant. Ma jambe protestait à chaque mouvement. « Tu as cuisiné Gustav ? »
Loupiot s’affala sur mon lit comme un sac de navets pourris.
« Il s’est cuisiné tout seul, » murmura-t-il. « Et par les tripes de Ranald, j’aurais préféré être sourd. »
Et il me raconta.

Gustav avait accepté que Loupiot dorme dans sa chambre. Pour la protection. Pour la sécurité. Parce qu’un barde vaut mieux qu’un verrou quand des psychopathes rodent dans les parages.
La nuit était tombée. Gustav avait soufflé la bougie.
Et là, dans le noir, notre Graffe — ce parangon de rectitude administrative, ce monument de froideur juridique — avait passé la nuit à CHIALER. Oui, vous avez bien lu. À sangloter comme un moine qui s’est coincé les gonades dans son prie-Dieu…
D’abord, il avait prié. Pas une petite prière du soir pour la forme, non. Une vraie supplique désespérée, le genre qu’on adresse à Sigmar quand on a vraiment, VRAIMENT merdé. Il implorait le pardon pour « les erreurs de jeunesse », les « égarements estudiantins », les « jeux innocents qui ont mal tourné ».
(Parenthèse personnelle : quand un homme utilise l’expression « jeux innocents », c’est qu’ils ne l’étaient pas du tout. J’en sais quelque chose, j’ai été jeune à Stirland.)
Que « Nuln était réputée pour ses fêtes. Ses débauches. Ses… jeux ».
Que jeune étudiant, il avait pu, il était vrai, « se prêter à certaines choses ». À certains… rituels. « À certaines pratiques ».
« Mais ce n’était que des JEUX ! » avait-il insisté dans le noir. « Rien de plus ! Rien de corrompu ! Rien qui dépassât ce que la bonne morale paillarde tolère ! » avait-il gémi dans le noir, cette phrase absolument terrifiante qui implique l’existence d’une MAUVAISE morale paillarde.
Par le saint prépuce de Sigmar, je ne veux même pas IMAGINER ce que ça peut être !
Et puis les sanglots. Des vrais sanglots d’homme qui réalise que son passé de débauché nulnois vient de lui péter à la gueule comme un canon mal entretenu. Loupiot m’assura qu’il n’avait jamais entendu un homme pleurer avec autant de… comment dire… de désespoir administratif.
« Il suppliait, Ulrich. Il suppliait le plafond, Sigmar, et peut-être même les punaises dans le matelas de le croire. »
Je hochai la tête, pensif. Notre Gustav avait donc trempé dans la même marmite que nos trois fous érudits. La marmite de la jeunesse dorée de Nuln, celle où mijotent les fils de nobles oisifs, les étudiants en droit trop riches, et apparemment, les futures folles à couteaux.

Je hochai la tête lentement.
« Et toi, qu’as-tu dit ? »
« Rien, » répondit Loupiot. « Que pouvais-je dire ? Je l’ai laissé se confesser. Et au bout d’un moment, il s’est endormi. Ou il a fait semblant. Difficile à dire. »
Par les bourses gelées de Morr, voilà qui était inquiétant.
Gustav avait un passé. Un passé SULFUREUX. Un passé lié aux trois érudits. Un passé qu’il tentait désespérément de faire oublier.
Mais le passé, comme la dette, finit toujours par vous rattraper.
Le petit matin gris
Au petit matin — et j’emploie ce terme par pure charité — nous nous extirpâmes de nos couches respectives comme des escargots sortant de leur coquille après une averse de vinaigre.
J’avais l’impression qu’un régiment entier de lansquenets m’était passé sur le corps. Ma jambe, mon fondement (?) hurlaient de protestation à chaque mouvement, mes côtes jouaient une symphonie douloureuse, et dans ma tête résonnait encore cette phrase maudite : « T’es trop chou, mon petit caporal… »
Loupiot avait les yeux en trou de pine. Vanda semblait avait pris un coup de pelle. Elle ressemblait maintenant à ma grand-tante Gertrud, celle qui effrayait les chevaux rien qu’en souriant..
Seul Ashkarûn semblait… frais. Presque pimpant, mais quel enfant de chameau !
Nous descendîmes dans la salle commune.
Et là, nous sentîmes l’atmosphère.

L’accueil glacial du bon peuple
Quand nous sortîmes de cette maudite Auberge des Trois Plumes — et croyez-moi, ces plumes devaient venir du cul d’un démon tant l’endroit puait le soufre — la population locale nous attendait.
Pas avec des fleurs et des vivats, oh non.
Ils se tenaient là, alignés comme pour une exécution, avec ces visages de constipés chroniques qu’ont les braves gens quand ils sentent que le Chaos a rôdé trop près de leur seuil. Ils chuchotaient en nous regardant passer, comme si prononcer nos noms à voix haute risquait d’attirer l’attention de puissances qu’il vaut mieux laisser dormir.
La Gravine sortit, droite comme la justice impériale, le menton haut, l’œil méprisant — bref, parfaitement aristocratique. Les paysans s’agenouillèrent par réflexe, mais je voyais leurs mains trembler. Pas de respect. De PEUR.
Et puis — et là, mes amis, c’est le moment où mon cœur de soldat s’est serré comme une bourse de mendiant — dès que nous eûmes le dos tourné, j’entendis le bruit.
TAP.
Le poing dans la paume. Le marteau de Sigmar. Le geste qu’on fait pour se protéger du mal.
TAP. TAP. TAP.
Comme une pluie de grêle sur un toit de tôle. Tous. En même temps. Hommes, femmes, enfants, vieillards. Tous nous conjuraient comme on conjure la peste ou la vérole.
Par les hémorroïdes de l’Empereur ! Nous étions devenus les MÉCHANTS de l’histoire ! Nous qui avions survécu à une nuit d’enfer orchestrée par des cinglés, NOUS étions maintenant les porteurs de corruption !
(Réflexion philosophique de caserne : c’est toujours comme ça. Tu survis à la merde, et les gens te regardent comme si tu l’avais apportée avec toi. J’ai vu ça sur tous les champs de bataille. Les survivants deviennent suspects. Comme si survivre était en soi une forme de trahison.)
La Gravine, du haut de son rang, murmura à son fidèle Gustav (qui avait les yeux plus rouges qu’un lapin albinos) :
« Cela va se répandre comme une traînée de poudre. »
Et elle monta sur sa barge sans un regard en arrière.

Au banquet de l’Inquisition
Plus tard — quand le soleil atteignit le zénith, rayonnant de cette clarté hivernale qui fait mal aux yeux — nous entendîmes les cors et les tambours qui indiquaient aux cortèges à terre qu’il fallait faire halte.
Des barques furent descendues. Et depuis la barge, on nous demanda de venir pour le repas du midi avec la Gravine.
Ce n’était pas une invitation. C’était un ordre poli.
La table était dressée avec ce faste inutile dont raffolent les nobles : nappes brodées, couverts en argent, verres en cristal. Tout ça sur un pont de barge, avec le vent du Reik qui menaçait d’envoyer la moitié du service par-dessus bord.
La Gravine trônait en bout de table, Gustav à sa droite avec sa tête de chien battu, et nous autres éparpillés autour comme des pions sur un échiquier dont on ne connaît pas les règles.
Elle nous fixa longuement. Ce regard que je connais bien : celui du commandant qui évalue ses troupes et se demande lesquelles vont déserter, lesquelles vont trahir, et lesquelles sont juste trop bêtes pour faire autre chose que mourir bravement.
Puis elle parla. D’une voix douce. Trop douce. Le genre de douceur qui précède généralement l’ordre d’exécution.

Le discours de la gravine
« Mes chers compagnons, » commença-t-elle, et déjà je sentais le piège se refermer, « après les… désagréments de cette nuit, j’aimerais vous offrir un moment de calme. De détente. »
(Mensonge numéro un : les nobles n’offrent jamais de « détente ». Ils offrent des tests déguisés en gentillesse.)
« Et j’aimerais connaître vos… impressions sur les événements récents. »
(Mensonge numéro deux : elle se fout de nos impressions comme de sa première robe de bal.)
Elle nous regarda un par un.
« Mais en préambule, laissez-moi préciser mon propos. »
Sa voix se durcit imperceptiblement.
« Il est évident que tout ce qui s’est déroulé durant cette nuit n’a rien de fortuit. »
« Il est évident que tout cela a été prémédité. »
« Il est évident que ces trois érudits s’en sont prises au Graffe Gustav. »
« Il est évident qu’elles ont été menées jusque sur notre route par un adversaire. »
Elle fit une pause, laissant ses mots faire leur effet.
« Il est évident que ce couple surnommé les Schmidt ont eux aussi, sans l’ombre d’un doute, été dupés. Car le mari cocu a dû être renseigné. Quelqu’un lui a dit où trouver sa femme. »
« Il est évident que ces deux petits gnomes qui étaient à l’auberge sentent l’espion et le voleur à plein nez. »
« Il est évident qu’on a voulu, sans l’ombre d’un doute, s’en prendre à mon champion Bruno. Quelqu’un a versé du poison dans sa bière. »
Elle se pencha légèrement en avant.
« Bref, il est évident que nous sommes menacés. Tous. Par un adversaire qui orchestre ces événements depuis l’ombre. »
Pause dramatique. Le vent sifflait. Le Reik clapotait.
Elle nous regarda à nouveau, un par un, son regard s’attardant sur chacun de nos visages.
« Qu’en pensez-vous ? »
Comment personne n’osa parler en premier
Par les couilles ratatinées de tous les saints martyrs ! C’était LE piège classique ! La question qui n’attend pas de réponse mais un faux pas. Le genre de question où « oui » vous condamne, « non » vous condamne, et le silence vous condamne aussi.
Je regardai les autres. Loupiot fixait son assiette comme s’il espérait y trouver une partition musicale. Ashkarûn caressait son torse avec cette nonchalance calculée des gens qui ont survécu à trop de cours orientales. Vanda tripotait nerveusement une mèche de cheveux. Bruno… Bruno contemplait la Gravine comme un chat contemple un bain : avec la profonde conviction que quelque chose va mal tourner, mais l’obligation d’y aller quand même.
« Et Gustav ? Gustav transpirait. Par ce froid. Sur le pont d’une barge. Il dégoulinait comme une bougie de suif dans un bordel — et avec autant de culpabilité sur la conscience.
Le silence s’étira. S’étira. S’étira encore.
Quinze gardes nous encerclaient, la main négligemment posée sur le pommeau de leurs rapières. Négligemment, mon cul ! Ils étaient prêts à nous embrocher au premier mot de travers.
La Gravine souriait. Ce petit sourire glacé des nobles qui savent qu’ils tiennent votre destin entre leurs mains manucurées.
Et moi, pauvre crétin de caporal aux rêves de grandeur, je sentais que j’allais devoir ouvrir ma grande gueule. Parce que c’est ce que je fais. Je parle quand il ne faut pas. Je fonce quand il faudrait reculer. Je joue au héros quand je devrais faire le mort.
Von Kriegstein écrivait : « Le silence est l’arme du sage, la parole celle du brave, et le mensonge celle du survivant. »
Eh bien, mon cher théoricien militaire à la noix, aucune de tes options ne me sauvera aujourd’hui. Parce que face à une Gravine qui vous demande « Qu’en pensez-vous ? » avec quinze lames prêtes à vous trouer le cuir, il n’y a qu’une seule vérité :
Tu es foutu quoi que tu fasses.
Mais bon, au moins, si je dois crever, autant que ce soit en parlant. C’est plus dans mon style que de mourir la bouche fermée.
(À suivre, si je survis au prochain paragraphe…)
– Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach,
Survivant Provisoire de la Nuit des Folles au Couteau,
Pestiféré Officiel du Bon Peuple du Reikland,
Futur Cadavre Flottant sur le Reik (Probablement),
Quelque Part entre l’Enfer et Kemperbad,
Jour du Grand Silence Avant la Tempête,
An de Grâce Impériale 2523 –
P.S. : Ma mère me disait toujours : « Ulrich, ta grande gueule te perdra. » Maman, si tu savais comme tu avais raison. Mais au moins, je mourrai en beauté. Ou en ridicule. C’est souvent la même chose.


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