Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach
« On dit que les premières impressions ne trompent pas. C’est faux. Les premières impressions mentent comme des arracheurs de dents. La ville qui vous semble majestueuse au lever du soleil est la même qui vous chiera dessus avant le coucher. »
La cité surgit des brumes
Je fus tiré de mes sombres pensées par un cri du vigile.
« KEMPERBAD EN VUE ! »
Je levai les yeux.
Et mon souffle se figea.
Par les falaises de Sigmar !
Elle était là.
Surgissant des brumes matinales comme une apparition — comme un rêve de pierre et de vertige — la falaise se dressa devant nous, abrupte et imposante, couronnée par les remparts de Kemperbad qui dominaient les flots d’une trentaine de mètres.
Le Reik, large et paresseux, venait mourir au pied de cette muraille naturelle comme un suppliant au pied d’un trône indifférent. Juste au nord, je devinais la confluence avec la Stir — ce carrefour stratégique qui faisait la fortune de Kemperbad depuis des siècles, et qui allait peut-être faire notre malheur depuis ce matin.
La cité elle-même…
Comment vous décrire Kemperbad, cher lecteur ?
Imaginez une ville entière perchée sur un promontoire rocheux, défiant les lois de la gravité et du bon sens. Imaginez des remparts crénelés qui semblent pousser directement de la pierre, comme si quelque dieu capricieux avait voulu prouver qu’on pouvait bâtir n’importe où pourvu qu’on ait assez de foi, assez d’or, ou assez de crétins pour porter les pierres jusqu’en haut.
Imaginez tout cela nimbé de brume dorée, avec le soleil levant qui caressait les tours de guet et faisait briller les vitraux de la massive cathédrale de Sigmar. Elle trônait au sommet, cette cathédrale, écrasant la ville de sa majesté comme un père sévère écrase ses enfants du poids de ses attentes.
C’était magnifique.
C’était terrifiant.
Et moi, dans tout ce tableau grandiose ?
Moi, je n’avais pas dormi. Mes yeux étaient rouges comme ceux d’un lapin malade. Je sentais le fleuve, la fatigue, et probablement quelques autres choses que la décence m’interdit de nommer. Et quelque part dans mes entrailles, un gargouillement discret annonçait que les haricots de la veille n’avaient pas apprécié le voyage.
Bref, j’étais fin prêt pour affronter le destin.

Les quais – Ou le chaos qui pue le poisson et l’ambition
Nous accostâmes aux quais qui s’étendaient en contrebas de la falaise.
Par les pontons de Sigmar, quel spectacle !
C’était un chaos organisé — ou plutôt un désordre qui avait appris à fonctionner malgré lui, comme un vieux couple qui se déteste mais qui a trouvé son équilibre dans la routine. Des barges marchandes se pressaient contre les embarcadères de bois fatigué. Des péniches naines — reconnaissables à leurs coques trapues et leurs ornements runiques — déchargeaient des cargaisons de minerai et de bière avec cette efficacité bourrue qui caractérise leur race.
Des mariniers hurlaient des ordres dans une demi-douzaine de dialectes. Des dockers s’affairaient autour de grues primitives qui grinçaient sous l’effort comme de vieilles portes qu’on n’a jamais huilées. Et partout — partout — des gens qui allaient, qui venaient, qui portaient, qui criaient, qui vivaient leur vie sans se soucier le moins du monde de notre arrivée.
Et puis il y avait l’odeur.
L’odeur âcre de la rivière mêlée à celle de la pierre humide. L’odeur du poisson, du goudron, de la sueur honnête des hommes qui travaillent. Un parfum de port comme il en existe des dizaines dans l’Empire — familier, robuste, vivant.
Mais par-dessus tout, dominant ce bouquet de senteurs portuaires…
Le brandy.
La spécialité locale.

Des tonneaux entiers attendaient d’être chargés ou déchargés, exhalant ce parfum capiteux qui faisait la fortune de cette freistadt indépendante. On disait que le brandy de Kemperbad était le meilleur de l’Empire — et vu la quantité de fûts qui s’empilaient sur les quais comme des promesses d’ivresse, je voulais bien le croire.
(Note pour mes mémoires : j’en aurais bien goûté un verre. Ou deux. Mes nerfs en avaient besoin. Mais le devoir m’appelait, et un caporal — pardon, un futur capitaine — ne se présente pas ivre devant sa Gravine. Du moins, pas avant midi.)
Et moi, Ulrich von Schnitzelbach, futur capitaine de la garde personnelle de la Gravine, je décidai de prendre les choses en main.
Parce que c’est ce que font les futurs capitaines.
Ils prennent les choses en main.

Mon plus grand moment de gloire (Dans ma tête, comme d’habitude)
« JE VAIS SÉCURISER LE PÉRIMÈTRE ! » annonçai-je en sautant sur le ponton avant même que les amarres ne soient attachées.
Dans mon esprit, la scène était claire.
Le caporal — pardon, le futur capitaine — repoussant la foule d’un geste autoritaire. Écartant les curieux d’un regard de fer. La populace s’écartant respectueusement pour laisser passer la noble suite de la Gravine de Nuln. Peut-être même quelques murmures admiratifs. Peut-être même une ou deux femmes qui se pâment — soyons fous.
Dans ma tête, j’étais magnifique.
Dans la réalité…
« PLACE ! PLACE POUR LA GRAVINE ! »
Personne ne bougea.
« ÉCARTEZ-VOUS, MANANTS ! »
Un docker me regarda comme on regarde un chien qui aboie après les nuages — avec un mélange de pitié et d’incompréhension totale. Puis il haussa les épaules et retourna à son tonneau.
« RECULEZ, JE VOUS DIS ! AU NOM DE LA GRAVINE DE NULN ! »
Un mendiant me contourna tranquillement pour aller tendre sa sébile vers un marchand qui passait. Le marchand lui donna une pièce. À moi, personne ne donna rien — même pas un regard.
La foule était compacte. Indifférente. Imperturbable.
Nulnoise ou pas, la Gravine n’était qu’une noble parmi d’autres dans cette ville franche où l’or parlait plus fort que le sang, où les titres de noblesse valaient moins qu’un bon tonneau de brandy. Mes ordres firent l’effet d’un pétard mouillé — beaucoup de bruit, aucun résultat.
Je me retrouvai à pousser vainement contre un mur d’indifférence.
Quelque part derrière moi, j’entendis un petit rire étouffé. Vanda, probablement. Elle ne riait jamais — sauf apparemment quand je me ridiculisais en public.
(Note humiliante : j’aurais dû rester sur la barge. J’aurais dû laisser les vrais gardes faire leur travail. Mais non. Il fallait que je joue les héros. Et voilà le résultat : le futur capitaine ignoré par des portefaix et des mendiants. Ma mère serait fière.)

L’oeil de Loupiot – Ou quand un batelier fait mieux qu’un caporal
Tandis que je marinais dans ma honte, Lupio avait une meilleure idée.
Il sortit sa longue-vue.
Cette longue-vue magnifique que la Gravine lui avait offerte en récompense de ses services — un instrument de facture exceptionnelle, capable de distinguer un grain de beauté sur le visage d’un marchand à trois cents pas.
Et il scruta la foule.
Méthodiquement. Professionnellement. Cherchant des têtes connues parmi ce grouillement de dockers, de marchands et de badauds. Faisant exactement ce que j’aurais dû faire au lieu de m’époumoner comme un crétin.
« Ulrich, » m’appela-t-il soudain.
Je me retournai, encore rouge de mon humiliation.
« Quoi ? »
« Regarde vers l’entrepôt à gauche. Derrière le tas de tonneaux. »
Je plissai les yeux.
Et mon sang se glaça.

Le fantôme de l’auberge
Elle était là.
Alrela.
L’érudite de l’Auberge des Trois Plumes. La folle meurtrière. Celle qui, avec ses complices Elga et Elfeis, avait tenté de nous assassiner cette nuit-là.
Et surtout — par les oreilles de Sigmar — la lécheuse d’oreille.
Instantanément, je ressentis à nouveau cette sensation. Cette langue qui s’était glissée dans mon conduit auditif. Ce souffle chaud contre ma tempe. Ce murmure obscène :
« T’es trop chou, mon petit caporal… »
Un frisson me parcourut l’échine. Ma main se porta instinctivement à mon oreille, comme si elle était encore là.
Elle nous observait. Ses yeux de prédatrice étaient fixés sur notre barge. Sur la Gravine. Sur nous.
« Elle nous a repérés, » murmurai-je.
« Ou elle nous attendait, » répondit Lupio.
La distinction était importante. Si elle nous avait simplement repérés, c’était une coïncidence malheureuse. Si elle nous attendait…
Cela signifiait que quelqu’un savait que nous venions. Quelqu’un qui avait des agents sur place. Quelqu’un qui planifiait quelque chose.
L’homme de jade.
« J’y vais, » dit Lupio en rangeant sa longue-vue.
« Quoi ? Non ! Lupio, attends ! »
Mais il avait déjà sauté sur le quai, se faufilant dans la foule avec cette agilité de gamin des rues qui était sa marque. En quelques secondes, sa silhouette disparut dans le grouillement des corps.
(Note admirative malgré moi : ce petit avait du cran. De l’inconscience aussi, mais du cran. Le genre de cran que je n’avais pas — et que je n’aurais probablement jamais.)

L’ascension — Ou les nacelles du vertige
Je n’eus pas le temps de m’inquiéter davantage.
La Gravine descendait de la barge, escortée par ses gardes — ses vrais gardes, pas moi — dans un froufrou de soie et un parfum de lilas qui me fit tourner la tête comme toujours. Ashkarûn l’accompagnait, murmurant quelque chose à son oreille qui la fit sourire — ce demi-sourire énigmatique qu’elle arborait quand elle complotait, quand elle calculait, quand elle était sur le point de ruiner quelqu’un d’une façon si élégante que la victime la remercierait probablement.
Que lui disait-il ? Que lui murmurait-il de sa voix de miel empoisonné ? Des secrets ? Des stratégies ? Des compliments qui me rendaient malade de jalousie ?
Probablement les trois.
« Caporal. Avec nous. »
Trois mots. Trois mots qui valaient plus que tous les trésors de l’Empire. Trois mots qui effaçaient — presque — l’humiliation des quais. Elle me voulait avec elle. Elle avait besoin de moi. Enfin, elle avait besoin d’un garde supplémentaire, mais je choisissais de l’interpréter comme un signe de confiance personnelle.
Je la rejoignis, abandonnant mes velléités de contrôle de foule — velléités qui n’avaient jamais vraiment existé, en fait, puisque personne ne m’avait obéi une seule seconde.
Les treuils géants nous attendaient.
Par les mécanismes grinçants de Sigmar et tous les ingénieurs qui ont conçu ces engins de torture !
Ces machines… Comment les décrire ?
Imaginez des nacelles de bois — du bois qui avait l’air vieux, qui avait l’air fatigué, qui avait l’air de se demander pourquoi on lui demandait encore de porter des gens alors qu’il rêvait de devenir poussière. Suspendues à des chaînes rouillées — rouillées comme mes articulations le matin, rouillées comme mon moral en général. Actionnées par des moulins à eau qui faisaient un bruit de torture médiévale — griiiiinc, griiiiinc, griiiiinc — et qui semblaient sur le point de s’effondrer à chaque rotation.
Ces nacelles montaient et descendaient le long de la falaise.
Trente mètres de vide.
Trente mètres entre la nacelle et les rochers en contrebas.
Trente mètres pendant lesquels votre vie dépendait d’une chaîne rouillée, d’un moulin à eau fatigué, et de la bénédiction de Sigmar — bénédiction qu’il ne m’avait jamais accordée jusque-là, alors pourquoi commencerait-il maintenant ?
Nous montâmes dans la première nacelle.
La Gravine — majestueuse, sereine, comme si elle montait dans un carrosse de parade et non dans une boîte de bois suspendue au-dessus du vide.
Etelka — la sorcière tyrannique, le visage pincé comme si elle suçait un citron, regardant tout le monde avec ce mépris qu’elle réservait à l’univers entier.
Ashkarûn — souriant, détendu, comme si la perspective de s’écraser sur des rochers n’était qu’un léger inconvénient qu’il charmerait probablement en chemin.
Dominique — toujours somnolente, les yeux mi-clos, agrippée au bras de son « fiancé » Ashkarûn avec cette moue de femme qui a trop bu et pas assez dormi. Ses formes généreuses tressautaient à chaque mouvement de la nacelle — et par les tressautements de Sigmar, ce n’était pas le moment de regarder.
Vanda — silencieuse, impassible, les yeux fixés sur l’horizon comme si elle calculait la trajectoire de notre chute potentielle.
Et moi.
Moi, le caporal aux genoux qui tremblent, aux mains qui s’accrochent au rebord comme un naufragé s’accroche à son épave, au teint qui vire au vert comme les eaux du Reik là en bas — là tout en bas, si loin en bas, par les profondeurs de Sigmar c’était vraiment très bas.
Bruno devait monter dans la nacelle suivante.
Et Lupio…
Lupio n’était toujours pas revenu.
« Où est le batelier ? » demanda la Gravine.
Mon cerveau paniqua. Mes intestins paniquèrent. Mes genoux paniquèrent. Tout mon corps paniqua à l’unisson, comme un orchestre de panique parfaitement synchronisé.
« Il… sécurise le périmètre, » mentis-je.
Elle haussa un sourcil — ce sourcil qui en disait plus que mille mots, ce sourcil qui signifiait « je sais que tu mens, je sais que tu sais que je sais que tu mens, mais je vais faire semblant de te croire parce que je n’ai pas le temps pour tes conneries ».
Elle ne dit rien.
Notre nacelle s’éleva.
GRIIIIIINC.
Je serrai les dents si fort que je crus qu’elles allaient se briser.
GRIIIIIINC.
Sous nos pieds, le vide grandissait. Les quais rapetissaient. La barge n’était plus qu’un jouet flottant sur une mare d’encre. Les dockers n’étaient plus que des fourmis — ces mêmes fourmis qui m’avaient ignoré tout à l’heure, et qui maintenant auraient pu me recueillir si je tombais, sauf qu’elles m’ignoreraient probablement encore et me laisseraient m’écraser tranquillement.
GRIIIIIINC.
Je ne regardais pas en bas. Je ne regardais pas en bas. Par tous les saints de la braguette en or, je ne regardais PAS en bas.
Je regardai en bas.
Erreur.
Mon estomac fit un salto. Mes couilles se rétractèrent quelque part vers mes poumons. Ma vision se troubla.
« Caporal, » dit Vanda à côté de moi, « vous êtes vert. »
« Je vais très bien. »
« Si vous le dites. »
Elle retourna à sa contemplation de l’horizon, me laissant avec ma dignité en lambeaux et mon estomac en révolte.
Elle haussa les épaules et retourna à sa contemplation de l’horizon.
Et quelque part en bas — très, très, très en bas — Lupio poursuivait une meurtrière. Et Bruno attendait de monter dans une nacelle qui grinçait encore plus fort que la nôtre.

Loupiot, ce héros
Ce que je vais vous raconter maintenant, cher lecteur, je ne l’ai appris que plus tard — quand Lupio nous rejoignit enfin au sommet de la falaise, essoufflé mais triomphant, les vêtements froissés mais les yeux brillants.
J’étais encore en train de me remettre de l’ascension. J’étais encore en train de convaincre mon estomac qu’il n’avait pas besoin de se vider sur mes bottes. J’étais encore en train de desserrer mes doigts du rebord de la nacelle — mes doigts qui ne voulaient pas se desserrer, qui s’étaient agrippés si fort qu’ils avaient laissé des marques dans le bois.
Et lui, il arrivait, le sourire aux lèvres, comme s’il venait de faire une promenade de santé.
Ce petit salaud.
Il avait perdu la trace d’Alrela.
La foule était trop dense, les ruelles trop nombreuses, et l’érudite — cette lécheuse d’oreille de malheur — trop rusée. Elle s’était évanouie dans le labyrinthe des quais comme une ombre dans la nuit, comme un pet dans une tempête, comme mes espoirs de promotion dans le néant.
Mais en revenant vers les treuils, quelque chose avait attiré son attention.
Les cordages.
Ce gamin des rues avait l’œil pour les choses qui clochaient. Des années à survivre dans les bas-fonds lui avaient appris à repérer les pièges avant de marcher dedans. Les arnaques avant de se faire plumer. Les dangers invisibles aux yeux des honnêtes gens — et des caporaux incompétents.
Et là, sur la nacelle destinée à Bruno…
La corde principale avait été sciée.
Pas coupée net — cela aurait été trop visible, trop évident, trop amateur. Non. Sciée. Entaillée. Affaiblie juste assez pour qu’elle tienne le poids d’un homme… pendant quelques mètres. Le temps que la nacelle s’élève. Le temps qu’elle atteigne dix mètres. Quinze mètres. Vingt mètres. Le temps qu’on ne puisse plus revenir en arrière.
Et puis…
CRAC.
Et le champion de la Gravine — Bruno, notre montagne de muscles, notre espoir dans le duel, notre atout maître — se serait écrasé sur les rochers en contrebas. Transformé en bouillie. En choucroute de gladiateur. En une tache rouge sur des pierres grises que les dockers auraient nettoyée en râlant parce que ça faisait du boulot supplémentaire.
Plus de Bruno.
Plus de duel.
Plus de procès.
Victoire par défaut pour Eberhardt von Dammenblatz.
Le fils vengeur. L’accusateur. Celui qui voulait la peau de Lupio et, par extension, la nôtre.
Par les sabotages déjoués de Sigmar et tous les assassinats qui ont échoué par pure chance !
Lupio n’hésita pas une seconde.
Ce petit — ce batelier de fortune, ce gentilhomme fraîchement réhabilité, ce gamin qui n’avait jamais eu grand-chose mais qui avait toujours eu ses mains et son instinct — attrapa un cordage de rechange. Celui qu’il gardait toujours sur lui depuis qu’il était batelier. Une corde de marin. Une vraie corde. Pas une de ces cordes de noble qui cassent au premier effort.
Et il sécurisa la nacelle de ses propres mains.
Des nœuds solides. Des nœuds de marin. Des nœuds qu’il avait appris sur les barges du Reik, dans les tempêtes et les courants, dans la sueur et les embruns. Des nœuds qui ne céderaient pas même sous le poids d’un ogre — ou d’un Bruno, ce qui était à peu près équivalent.
Bruno monta.
La nacelle s’éleva.
GRIIIIIINC.
Elle tint.

La Gravine refuse le scandale – Ou comment une femme d’exception joue aux échecs pendant que nous jouons aux billes
Quand Lupio nous rejoignit enfin au sommet de la falaise, je vis immédiatement qu’il avait quelque chose à dire.
Ses yeux brillaient de cette excitation particulière qu’il avait quand il venait de faire quelque chose d’héroïque — ou de catastrophique. Avec Lupio, c’était souvent les deux à la fois. Parfois dans le même acte.
Ses vêtements étaient froissés. Sa respiration était rapide. Une trace de sueur coulait sur sa tempe — la sueur de l’effort, la sueur de la course, la sueur de celui qui a vu la mort de près et qui a réussi à lui faire un croche-pied.
« Madame, » dit-il en s’approchant de la Gravine, « je dois vous informer… »
Et il lui raconta tout. La corde sciée. Le piège. La tentative d’assassinat.
Je m’attendais à ce qu’elle explose de colère. À ce qu’elle exige une enquête immédiate.
Mais non.
Elle écouta. Elle hocha la tête. Et elle dit :
« Merci, Lupio. Tu as bien fait. »
Puis elle se tourna vers nous tous et ajouta :
« Personne ne parle de ceci. À personne. »
« Mais… Madame… »
« Personne. »
Elle nous regarda tour à tour, et dans ses yeux, je vis cette intelligence froide qui faisait d’elle ce qu’elle était.
« Nous sommes ici pour gagner un procès, pas pour provoquer un scandale. Si nous accusons publiquement quelqu’un d’avoir tenté d’assassiner Bruno, cela deviendra le sujet de conversation. Cela détournera l’attention du véritable enjeu. Cela donnera à nos ennemis l’occasion de nous accuser de paranoïa, de manipulation. »
Elle nous regarda tour à tour. Ses yeux passèrent sur chacun d’entre nous — Lupio le héros frustré, Ashkarûn le serpent pensif, Vanda la statue silencieuse, Etelka la sorcière pincée, Bruno qui ne savait même pas encore qu’il avait failli mourir, et moi, le caporal qui commençait enfin à comprendre.
« Notre adversaire veut que nous réagissions. Il veut que nous criions, que nous accusons, que nous nous ridiculisions. Il veut que nous perdions notre calme, notre concentration, notre objectif. Nous n’allons pas lui faire ce plaisir. »
Elle posa sa main sur l’épaule de Lupio.
Ce geste — ce simple geste — valait plus que n’importe quelle médaille, n’importe quel titre, n’importe quelle promotion. J’aurais donné mon bras droit pour ce geste. J’aurais donné mes deux bras.
« Tu as sauvé Bruno. Tu as sauvé le procès. C’est cela qui compte. Le reste peut attendre. »
Et elle s’éloigna vers nos quartiers, dans un froufrou de soie et de majesté, laissant derrière elle un Lupio frustré qui venait d’apprendre que l’héroïsme ne demandait pas toujours de reconnaissance publique, un Ashkarûn pensif dont les yeux brillaient d’un nouveau respect, une Vanda silencieuse qui hochait imperceptiblement la tête comme si elle prenait des notes mentales…
Et un caporal qui comprenait enfin pourquoi la Gravine était la Gravine.
Elle ne réagissait pas.
Elle calculait.
(Note sur la Gravine : cette femme jouait aux échecs pendant que nous jouions aux billes. Elle voyait trois coups d’avance là où nous peinions à voir le prochain. Et même quand quelqu’un tentait d’assassiner son champion, elle gardait la tête froide. Terrifiante. Admirable. Les deux à la fois.)
(Note sur Lupio : je le sous-estimais. Ce petit batelier venait de prouver sa valeur mieux que je ne l’avais jamais fait avec mes gesticulations sur les quais. Il avait l’œil. Il avait les réflexes. Et surtout, il avait ce courage des gens qui n’ont rien à perdre. Bruno lui devait la vie. Je lui devais une bière. Ou dix.)
(Note sur Alrela : elle était là. Elle nous observait. Et elle avait disparu avant que Lupio ne puisse la rattraper. L’homme de jade avait des yeux partout. Et des mains aussi — des mains qui sciaient des cordes dans l’ombre. Un jour ou l’autre, ces mains finiraient par nous rattraper.)
— Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach, Hurleur de Quais Ignoré par les Foules Indifférentes, Passager de Nacelle au Teint Verdâtre, Témoin de l’Héroïsme des Autres et de sa Propre Inutilité, Observateur Admiratif d’une Gravine qui Joue aux Échecs Pendant que Lui Joue aux Billes, Ancien Propriétaire d’une Oreille Léchée qui Ne S’en Remet Toujours Pas, Caporal qui Comprend Enfin qu’il N’est qu’un Pion — Mais un Pion Fidèle, Kemperbad — Premier Jour, An 2523 de l’Empire


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