Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach
« Les villes sont comme les femmes : plus elles sont belles de loin, plus elles sont dangereuses de près. Et celles qui vous regardent de haut finissent toujours par vous cracher dessus. »

Nous nous enfonçâmes dans les entrailles de Kemperbad
Quatre à sept mille âmes, disait-on, vivaient dans ce dédale de ruelles pavées qui serpentaient entre maisons à colombages et tours de guet. Les bâtiments se pressaient les uns contre les autres comme des ivrognes qui se soutiennent mutuellement pour ne pas s’effondrer, leurs façades de bois noirci par les ans et l’humidité du fleuve.
C’était le genre de ville où l’on pouvait se perdre en tournant deux fois à gauche. Le genre de ville où les ruelles avaient des noms que personne ne connaissait et des raccourcis que tout le monde utilisait. Le genre de ville où un caporal du Stirland se sentait aussi à sa place qu’un cochon dans un salon de thé.
Des tavernes bruyantes s’alignaient le long des rues principales, déversant déjà à cette heure matinale leurs flots de rires gras et de chansons paillardes. Quelqu’un, quelque part, jouait du luth très mal. Quelqu’un d’autre lui répondait en hurlant de se taire. Une querelle de plus dans cette symphonie de chaos urbain.
Et partout — cette odeur de brandy.
Elle imprégnait tout. Les murs. Les pavés. L’air lui-même. On aurait dit que la ville entière marinait dans son propre alcool, comme un gigot qu’on prépare pour les fêtes.
On disait que les pirates du Reik avaient leurs repaires ici. Que des cultes hérétiques murmuraient leurs prières interdites sous les treuils principaux. Que des sorcières ourdissaient des complots dans des arrière-boutiques enfumées.
On disait beaucoup de choses sur Kemperbad.
Et j’avais le pressentiment que la plupart étaient vraies.

La ville franche – Ou pourquoi l’or parle plus fort que le sang
Kemperbad était une freistadt — une ville franche.
Pour ceux qui n’auraient jamais quitté leur trou de campagne — ce qui était mon cas il n’y a pas si longtemps —, cela signifiait qu’elle n’appartenait ni au Reikland ni au Stirland. Elle était gouvernée par un conseil de marchands qui ne rendaient de comptes à personne, sauf à leur propre cupidité et à leurs propres bourses.
C’était à la fois une bénédiction et une malédiction.
Une bénédiction parce que les lois y étaient souples, le commerce florissant, et les opportunités nombreuses pour qui savait les saisir — ou les voler.
Une malédiction parce que… eh bien, parce que les lois y étaient souples. Ce qui signifiait que la justice pouvait être achetée aussi facilement qu’un tonneau de brandy. Que les intrigues de contrebande étaient monnaie courante. Que les gardes en livrée qui patrouillaient mollement dans les rues fermaient les yeux sur bien des choses — pour peu qu’on leur graisse suffisamment la patte.
Que dans cette ville, un titre de noblesse valait moins qu’une bonne ligne de crédit.
La Gravine de Nuln ? Très bien. Mais avait-elle de l’or ?
L’or. Toujours l’or.
Par les coffres de Sigmar, comme j’étais content de ne pas avoir à payer l’addition.

Les regards – Ou comment se sentir comme une bête de foire
Tandis que notre cortège s’avançait dans les rues — la Gravine en tête, majestueuse et imperturbable, suivie par sa suite dont je faisais désormais partie — je sentais les regards sur nous.
Des regards curieux.
Des regards calculateurs.
Des regards qui pesaient, qui mesuraient, qui évaluaient.
On nous reconnaissait, c’était évident.
La rumeur de notre arrivée avait dû précéder la barge. Les gens de Kemperbad savaient pourquoi nous étions là. Le procès. L’accusation de meurtre. La nièce de la Comtesse de Nuln qui venait défendre ses gens devant la justice de leur ville franche.
Certains nous acclamaient — des partisans, sans doute, ou simplement des badauds qui aimaient le spectacle et qui auraient acclamé n’importe quoi pourvu que ça brise la monotonie de leur journée.
D’autres nous regardaient avec méfiance — les alliés de notre adversaire, peut-être, ou ceux qui avaient parié sur notre défaite et qui voyaient leur argent en danger.
Et d’autres encore…
D’autres nous observaient avec cette attention particulière qui me faisait froid dans le dos. Ces regards qui ne nous voyaient pas comme des personnes, mais comme des pièces sur un échiquier. Des obstacles. Des cibles.
L’homme de jade était-il déjà ici ?
Avait-il des agents dans cette foule ?
Nous surveillaient-ils en ce moment même ?
Je resserrai ma prise sur le pommeau de ma nouvelle Zweihander.
Quoi qu’il arrive, j’étais prêt.
Ou du moins, j’essayais de m’en convaincre.

L’auberge du Tonneau Percé – Ou notre refuge provisoire qui porte bien son nom
Notre destination était une auberge près du centre de la ville.
L’Auberge du Tonneau Percé.
Un nom qui, rétrospectivement, aurait dû me mettre la puce à l’oreille.
C’était un établissement respectable — ou du moins, c’est ce qu’avait affirmé l’agent de la Gravine qui l’avait réservé. Trois étages de colombages et de crépi jauni. Une enseigne qui grinçait au vent, représentant effectivement un tonneau d’où s’échappait un filet de liquide ambré. Une cour intérieure où s’entassaient des charrettes et où picoraient des poules qui avaient l’air aussi fatiguées que moi.
« Respectable » étant bien sûr un terme relatif.
Pour la Gravine, habituée aux palais de Nuln et aux châteaux du Reikland, c’était probablement un taudis à peine convenable.
Pour moi, fils d’un baron de pacotille qui élevait des cochons dans le fin fond du Stirland, c’était… eh bien, c’était une auberge. Ni plus ni moins. Le genre d’endroit où j’avais dormi des dizaines de fois pendant mes années de mercenariat. Le genre d’endroit où les draps étaient propres — plus ou moins — et où la bière était buvable — plus ou moins — et où les puces ne vous dévoraient qu’à moitié pendant la nuit.
Mais il y avait des chambres individuelles.
Des chambres individuelles.
Par le confort inattendu de Sigmar ! Je n’aurais pas à partager ma paillasse avec trois autres ronfleurs. Je n’aurais pas à supporter les pets nocturnes de mes camarades. Je n’aurais pas à me battre pour la couverture.
C’était presque trop beau pour être vrai.
(Et ça l’était probablement. Dans mon expérience, quand quelque chose semblait trop beau, c’était généralement parce qu’on n’avait pas encore découvert le piège.)

L’installation – Ou comment être spectateur de sa propre inutilité
Je m’apprêtais à reprendre les choses en main.
Organiser le déchargement. Superviser les bagages. Sécuriser le périmètre — cette fois à l’intérieur, où personne ne pourrait m’ignorer. Toutes ces tâches nobles et importantes qu’un futur capitaine se devait d’accomplir.
Mais le personnel de la Gravine me devança.
Par l’efficacité redoutable de Sigmar !
Avant même que j’aie pu ouvrir la bouche, des serviteurs en livrée s’affairaient déjà comme des fourmis bien dressées. Les bagages furent triés, montés, déposés dans les chambres appropriées. Les gardes prirent position aux entrées. L’aubergiste fut intimidé, flatté, payé — dans cet ordre. Les cuisines furent inspectées. Les issues de secours furent repérées.
Tout cela en moins de temps qu’il n’en faut pour dire « von Schnitzelbach ».
Et moi ?
Moi, je me retrouvai planté au milieu de la cour, ma Zweihander à la main, regardant les autres travailler avec l’air d’un invité qui arrive trop tôt à une fête et qui ne sait pas où se mettre.
« Caporal, » me dit Ashkarûn en passant près de moi, « vous semblez… désœuvré. »
Son sourire était celui d’un chat qui vient de renverser un bol de crème et qui vous regarde le nettoyer.
« Je supervise, » grognai-je.
« Bien sûr. Vous supervisez magnifiquement. »
Il s’éloigna avant que je puisse trouver une répartie. Ce qui était aussi bien — je n’en avais pas.
(Note amère sur l’utilité : quand on sert une grande maison, on découvre vite que les rouages tournent sans nous. La Gravine n’avait pas besoin d’un caporal pour organiser son installation. Elle avait besoin d’un caporal pour… pour quoi, exactement ? Pour faire joli dans le décor ? Pour donner l’impression qu’elle avait plus de gardes qu’elle n’en avait ? Pour servir de cible aux assassins potentiels afin qu’ils ratent les gens importants ? Je préférais ne pas approfondir cette dernière hypothèse.)

Ma chambre — Ou le luxe relatif d’un placard avec une fenêtre
« Caporal, » me dit un serviteur, « votre chambre est au deuxième étage, troisième porte à gauche. Vos affaires y ont été déposées. »
Mes affaires.
J’avais des affaires maintenant.
Je montai l’escalier — un escalier de bois qui craquait sous mes pas comme s’il protestait contre mon poids — et trouvai la porte en question.
La chambre était petite.
Vraiment petite.
Un lit étroit poussé contre le mur. Une table bancale avec une chandelle. Un tabouret qui avait connu des jours meilleurs. Une fenêtre qui donnait sur la cour — et sur les poules fatiguées qui continuaient à picorer.
Mais c’était ma chambre.
Ma chambre à moi.
Personne d’autre. Pas de ronfleurs. Pas de péteurs. Pas de types qui parlent dans leur sommeil et qui vous réveillent à trois heures du matin en hurlant le nom de leur mère.
Je m’assis sur le lit.
Les ressorts grincèrent.
Je m’allongeai.
Le plafond avait des taches d’humidité qui formaient des motifs vaguement inquiétants — on aurait dit un visage, si on plissait les yeux. Ou une araignée géante. Ou les deux.
Je fermai les yeux.

J’avais passé la nuit à ruminer mes inquiétudes sur le pont de la barge. J’avais été humilié sur les quais. J’avais failli vomir dans une nacelle. J’avais appris que quelqu’un avait essayé d’assassiner Bruno. J’avais vu Alrela — la lécheuse d’oreille — nous observer depuis la foule.
Et maintenant, j’étais allongé sur un lit qui grinçait, dans une auberge appelée le Tonneau Percé, dans une ville où tout le monde voulait notre peau, à deux jours d’un procès qui déciderait de notre avenir.
Je devrais dormir.
Je devrais vraiment dormir.
Mais mes pensées recommençaient à tournoyer.

Le pressentiment — Ou le caporal sent l’orage approcher
Quelque part dans cette ville de pierre et de bois, de tavernes et d’entrepôts, de cathédrales et de coupe-gorge…
Quelque part, notre ennemi nous attendait.
L’homme de jade.
Le fils d’Otto von Dammenblatz — ou était-ce quelqu’un d’autre ? Nous n’étions même pas sûrs de son identité. Nous savions seulement qu’il existait, qu’il tirait les ficelles, qu’il avait des agents partout.
Celui qui avait engagé Alrela et ses complices à l’Auberge des Trois Plumes. Celui qui avait fait scier la corde de la nacelle de Bruno. Celui dont les plans avaient été déjoués deux fois — mais qui, j’en étais certain, n’avait pas renoncé.
On ne renonce pas quand on a investi autant d’efforts dans la destruction de quelqu’un.
On change de tactique.
On attend.
On frappe ailleurs, autrement, au moment où la cible s’y attend le moins.
Il était là.
Je le sentais.
Comme on sent l’orage avant qu’il n’éclate — cette pression dans l’air, cette lourdeur, cette certitude que quelque chose va tomber.
Dans deux jours, le procès commencerait.
Le carré affronterait l’octogone — ou peu importe comment on appelait ces conneries juridiques de ville franche.
Bruno affronterait le champion choisi par les étoiles.
Et nous…
Nous essaierions de survivre.
Je rouvris les yeux.
Les taches d’humidité au plafond me regardaient toujours. Le visage — ou l’araignée géante — semblait sourire.
Je ne dormirais pas.
Pas encore.
Pas tant que l’orage n’aurait pas éclaté.
À suivre…
— Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach, Superviseur de sa Propre Inutilité, Occupant d’une Chambre avec Vue sur des Poules Fatiguées, Sentinelle Insomniaque dans une Ville qui ne Dort Jamais, Auberge du Tonneau Percé, Kemperbad — Premier Jour, An 2523 de l’Empire
(Post-scriptum sur l’auberge : le Tonneau Percé. Qui appelle une auberge le Tonneau Percé ? C’est comme appeler une écurie « Le Cheval Boiteux » ou une taverne « La Bière Éventée ». Ça n’inspire pas confiance. Mais au moins, les draps semblaient propres et les poules avaient l’air inoffensives. C’était plus que ce que j’avais eu dans certains campements militaires.)
(Post-post-scriptum sur mes « affaires » : une Zweihander de maître que je ne mérite probablement pas, une tenue de garde personnelle que je ne remplis pas assez dignement, et maintenant une chambre individuelle que je ne réussis même pas à utiliser pour dormir. La vie est pleine d’ironies.)
(Post-post-post-scriptum sur le plafond : je jure que les taches d’humidité ont bougé pendant que j’écrivais ces lignes. Ou alors c’est le manque de sommeil. Probablement le manque de sommeil. J’espère que c’est le manque de sommeil.)


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