« Par le rond de serviette de Sigmar et tous les plis qu’il contient !
Il est des soirées où l’on découvre que la noblesse n’est qu’un lupanar déguisé en salon de réception — où les danses cachent des viols, où les sourires masquent des lames, et où les cuisines deviennent des abattoirs.
Moi qui croyais que le pire de ma soirée serait de confondre la fourchette à poisson avec celle à escargot — par les burettes de Morr, je ne connais même pas la différence ! — j’ai assisté à un ballet de perversions qui ferait rougir les filles de joie du port de Marienburg et blêmir les Répurgateurs d’Altdorf.
Et devine quoi, lecteur hypothétique de mes confessions de caporal affamé ? C’est Loupiot le clown qui nous a tous sauvés. En gueulant comme un cochon qu’on égorge à la pleine lune de Morrslieb.
L’ironie a un goût de bile ce soir. Et la bile a un goût de banquet auquel je n’ai pas touché.»
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach

Le placement stratégique à table – Ou comment un diner protocolaire se transforme en orgie de manipulations
Permettez-moi de vous décrire la scène qui s’offrit à mes yeux affamés — car oui, affamés, puisque votre serviteur ne mangerait pas ce soir-là, condamné à saliver debout comme un chien de garde devant un festin de Troll.
La salle de banquet de Matrella von Achern n’avait rien d’une forteresse. Point de murailles épaisses capables de résister à une canonnade nulnoise. Point de meurtrières ni de herses. Non. C’était une salle de bal, une salle d’apparat, où l’on danse plus qu’on ne ferraille, où l’on minaude plus qu’on ne saigne — du moins en apparence.
Des tapisseries somptueuses couvraient les murs comme la graisse couvre un jarret de porc. Des chandeliers de cristal pendaient du plafond telles des stalactites de lumière — ou des larmes gelées des pauvres qui avaient payé pour tout ce faste. Des miroirs reflétaient à l’infini les convives et leurs parures. Et la table — par les napperons de Morr ! — s’étirait sur une longueur qui aurait fait pâlir d’envie le Reik lui-même.
Des tapisseries somptueuses couvraient les murs. Des chandeliers de cristal pendaient du plafond comme des stalactites de lumière. Des miroirs reflétaient à l’infini les convives et leurs parures. Et la table — par les napperons de Morr ! — s’étirait sur une longueur qui aurait fait pâlir d’envie le Reik lui-même.
Les plats annoncés en cuisine étaient « plus raffinés les uns que les autres » — ce qui signifie, en langage de caporal, que je ne reconnaîtrais probablement pas la moitié des ingrédients. Probablement parce qu’ils ne SONT pas comestibles pour les gens ordinaires.
Et enfin, Matrella von Achern apparut.
La Haute Connétable du Reikland.
La Gardienne des Registres Généalogiques.
La femme qui savait qui avait couché avec qui sur trois siècles d’Empire, et qui possédait assez de secrets pour faire trembler les fondations mêmes d’Altdorf.

La vipère aux registres de sang
Elle était… belle.
Oh, pas de cette beauté juvénile et éphémère des donzelles qui font tourner la tête des soldats en garnison. Non. C’était une beauté d’automne, de celles qui se bonifient avec l’âge comme les meilleurs vins du Reikland.
Très distinguée. Très élégante. Très raffinée. Très dangereuse.
Ses cheveux — d’un gris argenté qui brillait comme du métal précieux sous les chandelles — étaient relevés en un chignon complexe maintenu par des épingles ornées de perles. Chaque épingle valait probablement plus que ma solde annuelle. Chaque perle aurait pu nourrir une famille pendant un mois.
Son visage portait les marques du temps avec dignité, chaque ride racontant une histoire de pouvoir et de secrets accumulés — ou de pauvres bougres qu’elle avait ruinés d’un trait de plume.
Elle s’assit avec la grâce d’une araignée se positionnant au centre de sa toile. Le genre d’araignée qu’on trouve dans les caves des châteaux du Stirland — grosse, patiente, et mortellement efficace.
À ses côtés siégeait notre Gravine, et les deux femmes ensemble formaient un tableau de puissance féminine qui aurait fait trembler n’importe quel Comte Électeur.
(Note admirative malgré moi : dans un monde gouverné par des hommes ventrus et moustachus, ces deux-là tiraient les ficelles avec plus d’habileté que n’importe quel général. L’une avec ses registres, l’autre avec son intelligence. Terrifiantes. Magnifiques. Et moi, pauvre caporal — pardon, futur capitaine — je restais planté là comme un épouvantail devant un banquet de corbeaux.)
« Ma chère Gravine, » sussura-t-elle, « j’ai hâte de voir vos… acquisitions récentes. »
Son regard balaya notre groupe comme on évalue du bétail.
Les places à table (Où l’on découvre que la géographie d’un banquet est plus complexe qu’une manœuvre de flanc)
La disposition des convives était, bien sûr, un exercice de stratégie politique plus complexe qu’une manœuvre militaire — et probablement plus meurtrier à long terme.
La Gravine siégeait à la droite de Matrella — place d’honneur, là où les poignards sont les plus courts et les sourires les plus longs.
Ashkarûn avait été placé en bonne position, là où tous pouvaient l’admirer — et surtout, là où deux jeunes nobles avaient grassement payé pour s’asseoir à ses côtés. (J’y reviendrai.)
Bruno, notre champion gladiateur, était assis non loin, sa masse imposante dominant la table comme le Fauschlag domine le Middenland. On l’avait placé là pour impressionner — et par Sigmar, ça fonctionnait.
Loupiot… Ah, Loupiot. Le pauvre. La Gravine avait décidé de lui confier un « rôle officiel ».
On lui avait fait livrer une livrée de page. Des collants avec des couleurs bariolées — rouge, jaune, vert — qui lui donnaient l’air d’un bouffon de cour de cour échappé d’un asile de Shallyéens. Des chaussures à talons hauts qui le faisaient tituber. Une petite culotte bouffante qui… Par le caleçon de Sigmar, je préfère ne pas décrire cette culotte bouffante.
On l’avait lavé, parfumé, coiffé. Il ressemblait à un de ces « mignons » qu’on voit dans les cours décadentes, ces jolis garçons dont la fonction est aussi décorative que… pratique. Le genre de garçon qu’on fait asseoir sur les genoux des vieux nobles, si vous voyez ce que je veux dire. (Et si vous ne voyez pas, tant mieux pour votre innocence.)

Et son rôle « très important » ?
Goûteur.
À chaque plat destiné à Bruno, Loupiot devait goûter d’abord. Pour vérifier qu’il n’était pas empoisonné.
(Note sur l’ironie du destin : notre barde-bâtelier, héros du mariage Prahmhandler, champion du silence acheté, se retrouvait maintenant à risquer sa vie à chaque bouchée. La roue du destin tourne, et parfois elle écrase ceux qui croyaient l’avoir domptée.)
« Ce serait regrettable que l’accusé meure empoisonné avant son procès, » avait dit la Gravine avec un sourire.
Regrettable. Le mot flotta dans l’air comme une menace parfumée au jasmin.
Vanda, quant à elle, ne mangeait pas non plus. Elle se tenait derrière Etelka, portant sur ses épaules et dans ses bras deux lourdes malles de bois contenant l’intégralité des contrepoisons et ressources apothicaires de la magicienne.
Au cas où Loupiot s’effondrerait en convulsions, Etelka pourrait peut-être le sauver.
Peut-être.
(Note compatissante : Vanda, de magicienne prometteuse à porteuse de malles. Ses bras devaient être endoloris. Son orgueil l’était certainement plus encore.)
Et moi ?
Moi, Ulrich von Schnitzelbach, caporal de mes deux ?
J’étais debout. Derrière la Gravine. À côté du capitaine de sa garde prétorienne — cet homme qui m’éclipsait en toute chose et qui me regardait comme on regarde une mouche sur un gâteau de mariage — avec ce mélange d’agacement et de mépris qui fait comprendre qu’on ne sera jamais invité à la fête.
Place d’honneur ? D’une certaine manière, oui. J’étais assez près de la Gravine pour sentir son parfum — un mélange subtil de rose et de quelque chose de plus sombre, de plus mystérieux.
(Note pathétique : du moment que je pouvais sentir son parfum, tout allait bien. Du moment que je pouvais la protéger si un danger survenait — même si, soyons honnêtes, les douze gardes prétoriens le feraient mille fois mieux que moi. Du moment que mes pieds ne criaient pas trop fort dans mes bottes trop serrées — tout allait bien.)
La Gravine leva légèrement la tête, semblant rassurée par l’idée que les poutres se trouvaient à plusieurs mètres de hauteur au-dessus d’elle. Ainsi, en cas d’attentat, peut-être pourrais-je me montrer utile.
Peut-être.
Ce mot revenait décidément beaucoup ce soir-là.

Les deux prétendants — Ou comment Ashkarûn attire les mouches à miel
Mais le spectacle le plus intéressant de la soirée — hormis ma propre faim dévorante qui me tordait les boyaux comme un garrot — se jouait autour d’Ashkarûn.
Car voyez-vous, deux jeunes nobles avaient payé grassement pour s’asseoir à ses côtés. L’information me fut soufflée par un valet compatissant : entre domestiques, il existe une certaine solidarité face à l’absurdité des maîtres.
Le premier arriva avec l’assurance d’un homme qui sait qu’il est beau et qui veut que tout le monde le sache — le genre d’assurance qui donne envie de lui coller une baffe ou de lui voler sa fiancée.
Philippe Descartes.
Un Bretonnien — pardon, un Quenellois, comme on dit dans l’Empire pour se moquer de nos voisins d’outre-montagnes, ces avaleurs de grenouilles et ces embrasseurs de dames. Muscles de docker, nez cassé comme un vieux pain de seigle, cicatrice de bagarreur qui lui barrait la joue comme une rivière sur une carte. Le genre qui a appris la galanterie dans les bordels et la poésie dans les latrines — mais qui, par quelque miracle de la génétique, ressemblait quand même à un héros de tapisserie.
Son regard était d’un bleu translucide, presque irréel — le bleu des lacs de montagne où l’on noie les témoins gênants. Son nez — fort, épaté — avait visiblement été cassé plusieurs fois, témoignage d’une vie de combats ou de tavernes mal fréquentées. Sur sa joue, une petite mouche de velours noir — cette mode ridicule qu’ont les nobles de se coller des petites crottes décoratives sur le visage pour paraître « intéressants ». De l’autre côté, une méchante cicatrice qui courait de la tempe jusqu’à la mâchoire comme un chemin de traverse vers l’enfer.
Ses atours criaient son origine : les couleurs et les coupes caractéristiques du « doux pays de Quenelles », comme ils l’appellent avec cet accent chantant qui transforme chaque phrase en mélodie.
« Enchanté de faire votre connaissance, » dit-il à Ashkarûn en se présentant avec une révérence virile qui sentait le tournoi de chevalerie et la poussière d’arène. Son accent trahissait ses origines à chaque syllabe — cette façon de rouler les « r » et d’allonger les voyelles qui fait que les Quenellois sont reconnaissables à trois lieues, même dans le noir, même dans le brouillard, même si vous êtes sourd.
Il regardait également Bruno avec un appétit non dissimulé — le genre de regard qu’un guerrier porte à un autre guerrier, mélange de respect et de défi. Ou peut-être autre chose. Qui sait ce qui se passe dans la tête des Bretonniens ?
(Note culturelle : Note culturelle : les Quenellois sont réputés pour trois choses — leur arrogance, leurs tournois, et leur capacité à transformer n’importe quelle conversation en compétition. Ce Philippe Descartes semblait cocher toutes les cases. Et quelques autres cases que la décence m’interdit de nommer.)
Le second noble arriva peu après, et l’atmosphère changea subtilement — comme quand on verse de l’huile sur de l’eau, ou du poison dans un verre de vin.

Gotthard von Wittgenstein.
Celui-là était… différent.
Un cou de taureau, certes — le genre de cou qu’on trouve chez les bourreaux et les catcheurs de foire. Un nez droit, aristocratique, qui n’avait jamais été cassé parce que personne n’avait jamais osé. Des dents d’une blancheur éclatante qui brillaient quand il souriait — et il souriait beaucoup. Beaucoup trop. Le sourire d’un homme qui a des choses à cacher et qui les cache mal.
Mais c’était ses vêtements qui attiraient l’œil comme un incendie attire les papillons de nuit.
Tout en rouge. Un rouge profond, luxueux, rehaussé d’hermine aux cols et aux poignets. Rouge comme le sang. Rouge comme le vin. Rouge comme les yeux d’un homme qui n’a pas dormi depuis trois nuits parce qu’il complotait. Une obsession chromatique qui donnait à sa personne une cohérence presque inquiétante — comme si le rouge n’était pas une couleur, mais une déclaration de guerre.
Autour de son cou pendait une puissante chaîne d’or, et au bout de cette chaîne, un médaillon où l’on voyait deux mains qui se serraient. Le symbole de quelque chose — une guilde ? Une société secrète ? Un pacte avec des entités qu’on ne nomme pas dans les bonnes maisons ?
Des parchemins ornaient son chapeau — des prières de protection, probablement, ou des talismans contre le mauvais œil. Ou des listes de dettes. Ou des noms de victimes. Qui sait ?
Et son parfum… Par les narines de Sigmar et tous les poils qu’elles contiennent, son parfum ! Capiteux, entêtant, le genre de fragrance qui vous enveloppe comme une couverture et refuse de vous lâcher — comme une maîtresse possessive.
Quand il serra la main d’Ashkarûn, sa poignée fut molle. Presque sensuelle. Le genre de poignée de main qui s’attarde, qui caresse plus qu’elle ne serre — le genre de poignée de main qu’on ne devrait pas donner en public, surtout pas devant un caporal affamé qui note tout dans son journal.
Et son regard…
Il planta ses yeux dans ceux de notre Arabien avec une intensité qui dépassait largement les exigences de la bienséance. Ses traits étaient légèrement rehaussés au khôl — une coquetterie qu’on voit parfois chez les nobles décadents des grandes cités, ceux qui ont trop d’argent et pas assez de batailles.
Il s’assit à côté d’Ashkarûn avec un petit sourire en coin. Le sourire d’un homme qui sait ce qu’il veut et qui a l’habitude de l’obtenir — par l’argent, par le charme, ou par d’autres moyens que la décence m’interdit encore une fois de nommer.
(Note d’observation : ce Gotthard ressemblait à ces jeunes éphèbes qu’on trouve parfois dans les cours orientales — ceux qu’on paie très cher pour faire tourner la tête des ambassadeurs et leur soutirer des secrets entre deux soupirs. Sauf qu’ici, c’était lui qui semblait vouloir tourner la tête d’Ashkarûn. Ironie du sort : le séducteur séduit ?)
Ainsi donc, notre ambassadeur d’Arabie se retrouvait encadré par deux prétendants — un guerrier quenellois viril et un noble impérial aux manières douces. Les deux l’observaient comme des faucons observent une proie particulièrement appétissante.
Et Ashkarûn ? Impassible. Souriant. Parfaitement à l’aise, comme s’il avait l’habitude d’être courtisé par des nobles de tous horizons — ce qui était probablement le cas. Ce fumier d’oriental avait plus de prétendants qu’un carré de jarret fumé a de mouches.

Les murmures du pouvoir — Ou comment tendre l’oreille sans en avoir l’air
Pendant que les plats défilaient — des merveilles culinaires dont je ne goûterais pas une miette — et que Loupiot risquait sa vie à chaque bouchée, je tendais l’oreille vers la Gravine et Matrella.
Elles parlaient à voix basse. Très basse. Le genre de conversation qu’on ne veut pas voir répétée.
Je me concentrai, feignant l’immobilité parfaite du garde exemplaire, tout en essayant de capter leurs mots…
(Note de suspense : ce que j’entendis cette nuit-là changerait peut-être le cours des événements à venir. Ou peut-être pas. Avec ma chance légendaire, j’avais probablement mal compris la moitié des mots.)

L’espionnage le plus ridicule de l’histoire du Cabinet Noir
Par le cornet acoustique de Sigmar et tous les secrets qu’il n’entend pas !
Permettez-moi de vous conter comment votre serviteur tenta de se transformer en espion — et échoua de la manière la plus lamentable qui soit.
La Gravine et Matrella parlaient à voix basse derrière leurs éventails, échangeant des regards entendus et des murmures qui me semblaient d’une importance capitale. Elles discutaient de quelque chose. De quelqu’un. Et ce quelqu’un, à en juger par les coups d’œil qu’elles lançaient vers la table, était très probablement notre Ashkarûn.
Je devais entendre cette conversation. Mon instinct de vieux chien de garde — celui qui a reniflé trop de derrières nobles pour ne pas reconnaître l’odeur de la trahison — me hurlait que ces mots valaient leur pesant d’or. Ou de sang. Ou des deux.
Mais comment ? J’étais posté derrière la Gravine, à une distance respectueuse. Trop loin pour capter leurs chuchotements. Il me fallait me rapprocher sans éveiller les soupçons.
Et c’est là que mon génie tactique — ou plutôt, mon absence totale de génie tactique — se manifesta dans toute sa splendeur.
Je laissai tomber une pièce.
Cling !
« Oh, pardonnez-moi, » marmonnai-je en me penchant comme un bossu qui cherche son honneur perdu. « Ma… ma pièce… »
Je fis rouler la maudite monnaie sur le sol ciré, la poussant du pied vers la table d’honneur. Et maladroitement — si maladroitement qu’un enfant de trois ans aurait fait mieux, qu’un aveugle aurait fait mieux, qu’un Ogre aurait fait mieux — j’en laissai tomber une deuxième.
« Par les bourses de Morr, quelle maladresse ! »
Me voilà donc à quatre pattes, rampant sous la table comme un chien cherchant des os, tentant de me rapprocher des deux femmes les plus puissantes de la pièce — et probablement des deux femmes les plus dangereuses de tout le Reikland.
(Note d’humiliation rétrospective : si le Cabinet Noir — la police secrète de l’Empereur — avait assisté à cette scène, ils m’auraient recalé avant même le concours d’entrée. Ils m’auraient probablement interdit de postuler. Ils auraient peut-être même créé une nouvelle catégorie de rejet spécialement pour moi : « Incompétence Légendaire ».)
Mais par quelque miracle des dieux — ou peut-être simplement parce que le ridicule de la situation les fit rire plutôt que les alerter — personne ne sembla remarquer mon manège. Ou peut-être faisaient-ils semblant de ne pas remarquer, par pitié.
Et j’entendis.
Des fragments. Des bribes. Des mots qui se faufilaient jusqu’à mes oreilles tendues comme celles d’un lièvre.

Ce que j’entendis — Ou les murmures des puissantes
La voix de Matrella, d’abord — sèche, précise, comme le claquement d’un fouet sur le dos d’un serf :
« …j’étais sûre et certaine que votre bel Arabien allait rendre de grands services… »
Puis la Gravine, plus douce mais tout aussi calculatrice :
« …certes, j’entends… mais il serait peut-être bon que nous puissions, mon amie, en retour… »
Matrella, à nouveau :
« …vous comprenez bien que je m’exhausserai vos volontés… vous savez que je porte en très grande estime votre tante la Comtesse, ainsi que vous-même… »
Un froissement d’éventail. Un silence. Puis :
« …mais donc, vous me garantissez qu’il ira dans le sens que je souhaite ? »
Et la Gravine, d’une voix qui suintait l’assurance :
« Vous pouvez me croire, ma chère dame. Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour espérer vous ravir. »
Les deux femmes échangèrent un regard — le genre de regard qui scelle les pactes et condamne les pions. Le genre de regard qui dit « nous nous comprenons » et « les autres ne comptent pas ».
Et leurs yeux se tournèrent vers Ashkarûn.
(Note glaçante : ainsi donc, notre Arabien était au cœur d’un arrangement. La Gravine l’avait « vendu » — ou du moins « prêté » — à Matrella en échange de quelque chose. Quoi ? Je l’ignorais encore. Mais une chose était certaine : Ashkarûn n’était pas seulement un témoin à protéger. Il était une monnaie d’échange. Un jeton sur l’échiquier. Et les jetons, ça se sacrifie sans remords quand la partie l’exige.)
Je rampai hors de ma cachette, mes pièces miraculeusement « retrouvées », et repris ma position de garde avec toute la dignité qui me restait.
C’est-à-dire très peu. Moins qu’un rat des quais. Moins qu’un étron dans une flaque.

Le Bouffon Loupiot — Ou l’art de risquer sa vie en riant
Pendant ce temps, Loupiot accomplissait sa mission de goûteur avec un panache que je n’aurais jamais soupçonné chez ce bâtard de bâtelier.
Chaque plat qui arrivait pour Bruno était d’abord présenté au petit rigolo, qui le reniflait, l’examinait, puis le goûtait avec des simagrées dignes d’un acteur de foire — le genre de foire où l’on paie trois sous pour voir un homme avaler des sabres.
« Hmmmm ! » faisait-il en mâchant une bouchée de faisan. Il fronçait les sourcils comme un philosophe devant une énigme. Se tapotait le menton comme un juge devant un accusé. Puis se frottait le ventre avec un sourire béat comme un cochon devant une auge pleine. « Ma foi, c’est point si mal ! Et dire que je vais pouvoir goûter tous les plats de la soirée ! »
Les convives riaient. Bruno restait stoïque — mais je crus voir l’ombre d’un sourire sur ses lèvres de gladiateur.
« Ah ! » s’exclamait Loupiot en goûtant une sauce. « Celle-ci a un petit arrière-goût de… de… »
Il marquait une pause dramatique. Les yeux se tournaient vers lui. Quelqu’un retenait son souffle.
« …de génie culinaire ! Le chef mérite une médaille ! »
Rires soulagés. Applaudissements polis. Et moi, debout derrière la Gravine, le ventre qui gargouillait comme un orchestre de grenouilles, je regardais ce fumier de Loupiot déguster les meilleurs plats de sa misérable vie — aux frais de la couronne.
(Note sur le paradoxe Loupiot : ce garçon risquait sa vie à chaque bouchée — si quelqu’un voulait empoisonner Bruno, c’est lui qui crèverait le premier, les tripes retournées comme une chaussette — et il en faisait un spectacle comique. Était-ce du courage ? De l’inconscience ? Ou simplement la capacité des bateliers à transformer n’importe quelle situation en représentation théâtrale ? Je ne saurais dire. Mais je devais reconnaître : il avait du talent, le bougre. Plus de talent que moi pour ramper sous les tables, en tout cas.)
Les deux prétendants — Ou la chasse est ouverte
Mais le véritable spectacle de la soirée se jouait autour d’Ashkarûn.

Gotthard von Wittgenstein — l’homme au parfum capiteux — avait littéralement assiégé notre Arabien. Il se penchait vers lui, posait des questions, riait à chaque réponse, effleurait son bras d’une main « innocente » qui s’attardait un peu trop longtemps.
Ses yeux ne quittaient pas ceux d’Ashkarûn. Son sourire était celui d’un chat devant un bol de crème.

Philippe Descartes — le Quenellois à la cicatrice — avait quant à lui jeté son dévolu sur… Vanda.
Oui, Vanda. Notre apprentie magicienne humiliée, réduite à porter les malles d’Etelka.
Le Bretonnien lui tournait autour comme un coq dans une basse-cour. Il lui demandait d’où elle venait. Il complimentait sa « grande beauté » (car malgré sa fatigue et son humiliation, Vanda restait objectivement jolie). Il dardait son regard sur son décolleté avec une insistance qui frisait l’indécence.

« Vous êtes d’une grâce rare, mademoiselle, » susurrait-il avec son accent chantant. « Les femmes de Quenelles sont belles, certes, mais vous… vous avez quelque chose de plus… de mystérieux… »
Vanda, visiblement excédée, lui faisait comprendre — pas gentiment du tout — qu’elle n’était pas là pour ça et qu’il ferait mieux d’aller voir ailleurs s’il tenait à conserver ses attributs masculins intacts.
Mais au moment où la situation semblait sur le point de dégénérer, Etelka claqua des doigts.
Le son — sec, impérieux — traversa le brouhaha du banquet comme une lame.
Vanda se précipita aux côtés de sa maîtresse, visiblement soulagée de fuir le Quenellois entreprenant.

La leçon d’Etelka — Ou comment délier les langues en faisant valser les draps
Ce qui se passa ensuite, je le tiens de Vanda elle-même — qui me le raconta plus tard avec un mélange de rage et de résignation.
Etelka la toisa de haut en bas, puis siffla entre ses dents :
« Un Bretonnien à la cour de l’une des dix membres du Conseil Impérial, et cela ne t’étonne pas ? Cela ne fait pas s’agiter les quelques éclairs d’énergie — je n’ose pas parler d’intelligence — qui tentent de traverser l’immense vide de ton esprit ? »
Vanda ouvrit la bouche pour répondre, mais Etelka l’interrompit :
« Gourgandine ! Si je t’ai placée ici, à mes côtés, crois-tu vraiment que c’est parce que j’ai un quelconque intérêt pour la vie de ce gredin de Loupiot ? »
Elle désigna Philippe Descartes d’un mouvement de menton.
« Ce Bretonnien m’intrigue. Que fait-il ici ? Plus encore, ce von Wittgenstein… C’est une famille très intrigante. Très intrigante. Une famille que nous ne voyons que peu à la cour. »
Elle planta ses yeux dans ceux de Vanda.
« Tu vas donc me décoller un peu plus ta gorge, ma fille. Te montrer un peu plus charmante avec ce Quenellois. Et retourner à ta besogne. Ai-je été claire ? »
Vanda fit un signe de tête.
(Note compatissante : notre apprentie magicienne venait d’être transformée en appât. En espionne de charme. En instrument de séduction au service des machinations d’Etelka. De porteuse de malles à courtisane forcée… La descente aux enfers continuait, marche après marche, comme un escalier qui mène directement dans la fosse aux démons.)
Et de l’autre côté de la table, Ashkarûn — qui avait tout entendu, ou du moins deviné — regardait Vanda avec ce petit sourire cruel qui ne le quittait plus.
Il passa son index et son annulaire autour de sa bouche et tira la langue entre les deux, dans un geste obscène que seule Vanda pouvait voir.
(Note sur la vulgarité d’Ashkarûn : cet homme savait être cruel avec élégance. La trahison de Vanda — quand elle l’avait espionné pour la Gravine — n’était pas oubliée. Et chaque humiliation qu’elle subissait semblait le réjouir.)

Les Mille et Une Nuits — Ou comment Ashkarûn ensorcelle sans magie
Mais notre Arabien ne se contentait pas de savourer les malheurs de Vanda. Il avait son propre travail à accomplir.
Gotthard von Wittgenstein était sa proie — ou peut-être était-ce l’inverse, difficile à dire — et Ashkarûn déploya tout son arsenal de séduction.
Il lui parla des bateaux à voile du Sultan, capables de naviguer dans le désert comme d’autres naviguent sur les mers.
Il lui conta la grande guerre contre les Hommes-Reptiles, ces créatures écailleuses du sud dont les armées du Sultanat avaient fait tant de prisonniers qu’ils possédaient désormais une armée de Lézards à leur disposition.
Il décrivit le grand désert de cristal, où les trois lunes se reflètent avec une telle intensité que la chaleur y est insupportable, où le sable scintille comme des diamants et brûle comme des braises.
Chaque histoire était un enchantement. Chaque description une invitation au voyage. Ashkarûn parlait avec cette voix de miel empoisonné qui faisait fondre les résistances, et ses mains — posées « innocemment » sur l’avant-bras de Gotthard — ponctuaient ses récits de caresses subtiles.
L’alcool coulait. Les verres se remplissaient et se vidaient. Et Gotthard, subjugué, buvait les paroles d’Ashkarûn comme il buvait le vin de Matrella.
(Note admirative : j’avais vu des sorciers ensorceler leurs victimes avec des incantations. J’avais vu des prêtres convertir les incroyants avec des sermons. Mais Ashkarûn ? Ashkarûn ensorcelait avec des mots. Avec des histoires. Avec le simple pouvoir de sa voix et de son imagination. C’était terrifiiant. C’était magnifique.)
Et au milieu de ce numéro de charme, l’Arabien glissait ses questions.
« Mais dites-moi, mon ami… Un gentilhomme aussi flamboyant que vous, dans une cité aussi modeste… Je m’attendais plus à vous voir à la cour de l’Empereur lui-même ! Que faites-vous donc ici ? »

Les secrets de Gotthard — Ou l’or du sang
Et Gotthard parla.
L’alcool avait fait son œuvre. Le charme d’Ashkarûn avait brisé ses défenses comme un bélier brise une porte de grange. Et les secrets coulèrent de sa bouche comme le vin coulait dans son gosier — abondamment, sans retenue, et probablement avec des regrets le lendemain matin.
Il venait du nord. Il avait descendu le Reik pour venir ici, auprès de la Haute Connétable.
Pourquoi ?
Pour réclamer ce qui lui était dû.
Une somme en or trébuchant — de l’or pur, sonnant et authentique, le genre d’or qui fait briller les yeux des marchands et trembler les mains des voleurs — que la couronne versait chaque année à sa famille. Un hommage. Une récompense. Pour ce que ses aïeux avaient accompli durant la Guerre des Trois Empereurs.
(Note historique pour le lecteur ignorant — et je m’inclus dans cette catégorie : la Guerre des Trois Empereurs. Cette époque sanglante où l’Empire s’était déchiré entre trois prétendants au trône comme des chiens se déchirent un morceau de viande. Des batailles fratricides. Des alliances trahies. Des familles entières élevées ou détruites selon le camp qu’elles avaient choisi. Et apparemment, les ancêtres de Gotthard avaient choisi le bon camp — ou commis les bons « hauts faits », le genre de hauts faits qu’on ne raconte pas aux enfants avant le coucher — pour mériter une rente perpétuelle.)
« Mais pourquoi la Connétable ? » demanda Ashkarûn avec cette innocence feinte qu’il maîtrisait si bien — l’innocence d’un renard qui demande à la poule comment fonctionne le poulailler. « Ne pourriez-vous pas réclamer cet or directement à Altdorf ? »
Gotthard secoua la tête, son sourire devenu amer comme une bière qui a tourné.
« Le protocole, mon ami. Toujours le protocole. »
Il expliqua : Matrella, en tant que Haute Connétable, devait vérifier que Gotthard venait bien au nom de sa famille. Elle devait le reconnaître, le doubler — c’est-à-dire confirmer officiellement son statut nobiliaire — et lui remettre une lettre de contremarque qu’il pourrait ensuite présenter aux banques d’Altdorf pour obtenir son or.
Une formalité, en théorie. Comme une signature au bas d’un parchemin. Comme un sceau sur de la cire.
Mais…
« Cette vieille vipère, » siffla Gotthard, et l’amertume dans sa voix était palpable comme l’odeur d’un cadavre oublié au soleil, « si elle estime que ma lignée, que notre maison de haute noblesse, n’est plus à la hauteur du statut qui est le nôtre… »
Il vida son verre d’un trait, comme on vide ses espoirs d’un coup.
« …elle peut, dans la lettre que je n’aurai pas le droit d’ouvrir et qu’elle scellera de son sceau, donner une fin de non-recevoir. Et l’accord passé du temps des Trois Empereurs sera caduque. »
(Note sur le pouvoir de Matrella : ainsi donc, cette femme avait le pouvoir de ruiner une famille noble d’un simple trait de plume. De décider qu’une lignée n’était plus « digne » de son héraldique. De couper les vivres à des maisons qui dépendaient de ces rentes depuis des générations — comme on coupe la tête d’un poulet, sans états d’âme, sans remords. Pas étonnant que tant de nobles fassent le voyage jusqu’à Achern. Pas étonnant qu’ils paient si cher pour s’asseoir à la bonne table, pour être vus avec les bonnes personnes, pour plaire à la « vieille vipère ». L’or du sang, ils l’appelaient. Et le sang de l’or, c’était Matrella qui le faisait couler.)
Ashkarûn hocha la tête avec compassion, tout en archivant chaque information dans sa mémoire — cette mémoire d’Arabien qui retenait tout, oubliait rien, et transformait chaque secret en arme pour plus tard.
Les von Wittgenstein. Une famille « très intrigante », avait dit Etelka. Une famille qu’on ne voyait que peu à la cour. Et maintenant, l’un de leurs rejetons était ici, à mendier son or annuel auprès de Matrella, le cœur sur la main et les secrets sur la langue.
Intéressant. Très intéressant.
Et très inquiétant.

Le bilan du banquet — Ou chacun ses secrets
La soirée s’acheva dans un brouillard d’alcool, de complots et de séductions diverses — comme toutes les bonnes soirées de la noblesse impériale.
Loupiot avait survécu à tous les plats — aucun poison, cette fois-ci. Il se frottait le ventre avec satisfaction, ayant dégusté le meilleur repas de sa vie aux frais de la couronne. Le fumier.
Vanda était retournée charmer Philippe Descartes sur ordre d’Etelka — je la vis rire à ses plaisanteries, toucher son bras, décoller effectivement sa gorge comme ordonné. Son visage souriait, mais ses yeux hurlaient. Le genre de hurlement silencieux qu’on entend dans les cauchemars.
Ashkarûn avait extrait de Gotthard tous les secrets que l’alcool pouvait libérer. Le jeune noble impérial s’était endormi à moitié sur son épaule, ronflant légèrement, un sourire béat sur les lèvres — le sourire de l’homme qui ne sait pas encore qu’il s’est fait plumer.
Et moi ?
Moi, j’avais entendu des fragments d’une conversation qui ne m’étaient pas destinés. Des mots sur Ashkarûn, sur des « services » à rendre, sur des arrangements entre puissantes.
Et quelque part dans mon crâne de caporal — pardon, de futur capitaine — une petite voix me soufflait que tout cela — le procès à Kemperbad, les témoins à protéger, les alliances à forger — n’était qu’une infime partie d’un échiquier bien plus vaste. Un échiquier dont je ne voyais même pas les bords. Un échiquier où nous étions tous des pions.
Même la Gravine.
Peut-être surtout la Gravine.
Et moi ? Moi, j’étais moins qu’un pion. J’étais la poussière sur l’échiquier. La miette de pain tombée de la table. Le garde affamé qui rampait sous les meubles en espérant glaner des secrets.
Mais les miettes, parfois, ça se glisse partout. Ça entend tout. Ça voit tout. Et ça prend des notes.
Quelque chose rôde, j’en suis sûr. Un frisson dans les murs. Une odeur de complot dans le parfum des dames. Un pressentiment, tenace comme la crasse sous l’ongle d’un soldat qui n’a pas eu le temps de se laver depuis trois jours.
Et les von Wittgenstein… Ce nom me gratte l’oreille comme un insecte qu’on n’arrive pas à écraser. Je le note. Je le garde. Je le rumine.
Car dans ce monde de nobles et de vipères, de parfums et de poisons, le seul avantage d’un caporal sans importance, c’est que personne ne le surveille.
Personne ne surveille les miettes.
— Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach, Garde Affamé Derrière sa Maîtresse, Observateur de Séducteurs et de Séduits, Renifleur de Parfums Nobles, Espion Raté et Rampeur de Parquet, Collecteur de Secrets Incomplets, Miette sur l’Échiquier des Puissants, Château d’Achern — Le Grand Banquet, An 2523 de l’Empire


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