Je regardais les réactions que les uns et les autres avaient dans l’assemblée.
Les murmures. Les regards. Les petites phrases assassines qui circulaient de bouche en bouche comme des serpents dans l’herbe.
La Gravine, impériale dans sa robe de cérémonie, qui observait tout avec ce regard de rapace qu’elle avait quand elle calculait ses prochains coups.
Gustaf, notre juriste, qui se tenait raide comme la justice qu’il était censé représenter.
Ursula, la tueuse à gages, qui marmonnait « Chien d’Arabien » entre ses dents — cette femme n’avait décidément pas digéré quelque chose, et je préférais ne pas savoir quoi.

Le gnome de l’Auberge des Trois Plumes — celui-là même que nous avions croisé cette nuit fatidique — qui gloussait dans son coin avec un air de conspirateur ivre : « Si seulement il savait… passionnant comme lecture… »
Matrella von Achern, la vieille harpie aux généalogies, qui regardait tout ce beau monde avec cet amusement particulier des gens qui savent des choses que les autres ignorent.
Et dans un coin, des agitateurs qui murmuraient des horreurs sur l’Empereur Karl Franz — « une raclure de mutant », disaient-ils. L’un d’eux parlait d’un prophète qui allait être exécuté. Le même « prophète » que nous avions capturé dans son faux cercueil, celui que Ursula avait livré aux autorités.
L’air était chargé d’intrigues, de complots, de rancœurs.
Un mariage normal, en somme. Pour Kemperbad.

Vanda — Ou la dame d’honneur qui revient livide
Vanda avait été désignée dame d’honneur de Dominique.
Par les humiliations de Sigmar, Etelka lui avait confié cette tâche avec un sourire en coin qui en disait long sur ses intentions. Forcer son apprentie — cette magicienne en herbe qui préférait les grimoires aux froufrous — à jouer les suivantes d’une tavernière… C’était mesquin. C’était cruel. C’était parfaitement dans le style d’Etelka.
Vanda était donc partie chercher la mariée pour l’escorter jusqu’à l’autel.
Et quand elle revint…
Je la vis avant les autres.
Elle traversait l’église d’un pas rapide — trop rapide pour une procession nuptiale. Son visage était livide. Blanc comme le marbre du Palais de Justice. Blanc comme les draps d’un mort.
Elle tremblait.
Mon estomac se noua.
Quelque chose n’allait pas.
Quelque chose n’allait vraiment pas.
Elle ne se dirigea pas vers l’autel. Elle ne prit pas sa place de dame d’honneur. Non. Elle marcha droit vers la Gravine et se pencha vers son oreille.
Elle lui chuchota quelque chose.
Pas un susurrement séducteur comme Ashkarûn aurait fait. Un chuchotement urgent. Un chuchotement de catastrophe.
Et je vis la Gravine devenir blanche à son tour.

L’ordre — Ou le caporal est convoqué
La Gravine — cette femme qui ne perdait jamais son sang-froid, cette joueuse d’échecs qui gardait la tête froide même quand on essayait d’assassiner son champion — la Gravine chancela.
Imperceptiblement.
Si vous ne la connaissiez pas, vous n’auriez rien remarqué.
Mais moi, je la connaissais.
Je vis ses mains se crisper sur les accoudoirs de son siège. Je vis ses yeux s’écarquiller une fraction de seconde avant de retrouver leur masque d’impassibilité. Je vis sa mâchoire se serrer.
Quelque chose de terrible venait de se produire.
Matrella von Achern, la vieille fouine, regardait la scène avec un amusement mal dissimulé. Comme si elle savait. Comme si elle avait deviné. Comme si le vent venait de tourner et qu’elle se délectait de voir les autres perdre pied.
La Gravine se pencha vers Vanda.
« Tu en es sûre ? »
« J’en suis sûre. »
Un silence. Un échange de regards. Une décision prise en une fraction de seconde.
« Caporal, » appela la Gravine.
Mon cœur fit un bond. Elle m’appelait. Elle avait besoin de moi. Dans ce moment de crise, c’était vers moi qu’elle se tournait.
« Accompagne Vanda. Immédiatement. Confirme-moi ce qu’elle a vu. Hâtez-vous. »
Je ne posai pas de questions.
Un bon soldat ne pose pas de questions quand sa suzeraine lui donne un ordre avec cette voix-là — cette voix de fer qui cachait mal la panique.
Je suivis Vanda hors de l’église, laissant derrière moi Ashkarûn qui attendait toujours devant l’autel, la foule qui commençait à murmurer, et une cérémonie de mariage qui venait de s’arrêter net.
L’horreur qui nous attendait
Vanda ne parlait pas.
Elle marchait vite, les mâchoires serrées, le regard fixe. Je devais presque courir pour la suivre dans les couloirs de l’auberge où Dominique s’était préparée.
« Qu’est-ce qui se passe ? » demandai-je.
Elle ne répondit pas.
« Vanda, par Sigmar, qu’est-ce qui— »
« Tu vas voir. »
Sa voix était morte. Plate. Comme celle de quelqu’un qui a vu quelque chose qu’il ne pourra jamais oublier.
Nous arrivâmes devant la porte où se préparait la mariée.
Vanda s’arrêta.
« Prépare-toi, » dit-elle.
Et elle ouvrit la porte.
Ce que je vis…
Par tous les saints de Sigmar et toutes les horreurs qu’ils n’ont jamais réussi à purifier…
Dominique n’était pas là.
La chambre était vide. La robe de mariée — cette robe que la Gravine avait fait faire spécialement pour l’occasion — gisait sur le sol, abandonnée. Les bijoux étaient éparpillés. Le miroir était brisé.
Et Bruno…
Bruno était mort.

Il gisait au sol, le corps figé dans une posture de souffrance. Son visage massif — ce visage de gladiateur qui avait survécu à des dizaines de combats — était crispé dans une expression d’agonie. Ses yeux étaient grands ouverts, vitreux, fixant un plafond qu’il ne voyait plus.
Je m’approchai, les jambes tremblantes.
Pas de sang. Pas de blessure visible. Mais quelque chose n’allait pas. Quelque chose de pire qu’une simple lame.
Et puis je vis les marques.
Des morsures. À la gorge. Aux chevilles. Aux poignets.
Des crocs. Des crocs de vipère.
« Empoisonné, » murmura Vanda derrière moi. « Par des serpents. »
Par les couilles velues de Sigmar…
On l’avait tué avec des serpents. Des vipères du Reikland — ces créatures dont le poison était connu dans tout l’Empire pour sa puissance mortelle. Quelqu’un les avait apportées ici, cachées, et les avait libérées sur Bruno pendant qu’il attendait la mariée.
C’était une mort horrible.
C’était une mort planifiée.
« La mariée a disparu, » dit Vanda d’une voix blanche. « Et notre champion est mort. Le duel est demain. Et nous n’avons plus personne pour le livrer. »
Je compris alors pourquoi la Gravine était devenue blanche.
Nous étions foutus.
À suivre…
— Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach, Témoin d’un Mariage qui Vira au Cauchemar, Découvreur d’un Champion Assassiné, Soldat qui Commence à se Demander si les Dieux ne Nous ont pas Abandonnés, Auberge du Tonneau Percé, Kemperbad — Jour du Mariage Raté, An 2523 de l’Empire
(Post-scriptum : Bruno. Notre Bruno. L’Ombre de l’Empire. L’homme qui avait survécu aux arènes de Nuln, aux assassins de l’homme de jade, à tout ce que le destin avait pu lui jeter à la figure. Mort, pendant qu’il attendait d’escorter une mariée. Quel gâchis. Quel terrible, terrible gâchis.)
(Post-post-scriptum : Et Dominique ? Où est-elle ? Complice ? Victime ? Enlevée ? Je ne sais pas. Je ne sais plus rien. Tout s’effondre autour de nous, et je ne sais plus rien.)


Leave a Comment