«Par les masques de Morr et tous les visages arrachés de l’Empire !Permettez-moi de vous conter ma conversation avec le Chevalier Souriant — une conversation qui me glaça le sang plus sûrement qu’un bain dans le Reik en plein hiver, et qui me fit comprendre que nous avions pénétré dans un lieu où même les vivants portaient le masque des morts.»
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach

Face à face — Ou le Caporal et la Chose
Tandis qu’Ashkarûn roucoulait avec Gotthard et que le Quenellois lorgnait Vanda avec l’appétit d’un loup devant une brebis égarée, moi — pauvre caporal sans fortune ni protection — je me retrouvai assis face au Chevalier au Visage d’Acier.
Il ne bougeait pas.
Il ne parlait pas.
Il regardait.
À travers les fentes de son bassinet, je devinais deux yeux qui me fixaient avec une intensité que je ne pouvais qualifier. Curiosité ? Mépris ? Faim ? Le sourire de métal figé sur son visage ne m’aidait guère à interpréter ses intentions.
Puis il parla.
« Vous êtes d’où, Caporal ? »
Sa voix était… étrange. Caverneuse. Comme si elle résonnait dans une cavité trop vaste, ou comme si elle devait traverser des obstacles pour nous parvenir.
« De Nuln, » répondis-je, m’efforçant de garder une contenance digne d’un futur capitaine.
« Les meilleures armes viennent de Nuln. Là où résident les braves. »
Il eut un rire — du moins, ce qui ressemblait à un rire, étouffé par son heaume.
« Je n’ai jamais trouvé très brave de tuer un ennemi à plusieurs toises, » continua-t-il. « Les troupes à poudre… J’aime, moi, pour ma part, voir le regard se couvrir, se masquer, quand j’enfonce ma miséricorde dans la chair de mon adversaire. »
(Note terrifiée : cet homme aimait regarder ses victimes mourir. De près. Très près.)
« Et vous ? » demanda-t-il.
Par les couilles tremblantes de Sigmar, que répondre à cela ?
« Oh, si vous me parlez du plaisir de voir ses ennemis tomber… C’est un plaisir que j’ai aussi, » mentis-je avec un aplomb que je ne me connaissais pas.
« Vous avez déjà tué ? À la guerre, Caporal ? »
La question tomba comme un couperet.
Je déglutis.
« L’occasion ne s’est pas vraiment présentée, » avouai-je. « Mais j’ai réussi à refouler nombre d’ennemis par mes assauts puissants. »
Silence.
Ce silence qui s’étire quand votre interlocuteur sait que vous mentez, et qu’il savoure votre malaise.
« Ôter la vie, vous ne l’avez jamais fait, alors ? »
« Non, » admis-je, la gorge sèche. « L’occasion ne s’est pas encore présentée. »
« C’est à cela qu’on reconnaît l’efficacité d’un guerrier, » dit-il. « À la peur qu’il inspire. »

La Mousse du Sang — Ou les leçons d’un Boucher
Le Chevalier se pencha légèrement vers moi.
« Vous ne l’avez jamais vue, alors ? La mousse qui entoure le sang quand on perfore la plèvre et les poumons ? »
Par les entrailles de Sigmar !
« Sur les cochons, si, » répondis-je. « Mon père avait une exploitation de cochons. »
« Les cochons… » répéta-t-il d’un ton songeur.
Je toussai. Une quinte sèche, nerveuse, qui n’avait rien à voir avec la conversation — du moins c’est ce que je croyais.
« Vous toussez, » observa-t-il.
« La porcherie, certainement, » dis-je en tentant une plaisanterie. « C’est aussi le reste du repas que j’ai mangé hier soir. Ça a un peu de mal à passer. »
Et là…
Par tous les symptômes de Sigmar et toutes les maladies de Shallya !
Le Chevalier Souriant m’expliqua ce que j’avais réellement mangé.
Enfin, pas exactement ce que j’avais mangé — cela, je l’apprendrais plus tard, et je vomirais pendant des heures en le découvrant. Mais il m’expliqua les conséquences de ce repas.
« Vous avez testé ce qu’on mange à l’auberge en bas ? C’est quand même un peu particulier. J’ai entendu dire… »
Il laissa sa phrase en suspens, comme un bourreau qui suspend sa hache au-dessus de votre nuque.
« …soit ça se manifeste rapidement. Des crampes fulgurantes. Des douleurs qui vont provoquer, dans les heures qui suivent, de véritables vomissements de sang. De véritables petites hémorragies. »
Je sentis mon estomac se retourner.
« Mais le pire… » continua-t-il, savourant visiblement mon malaise, « …le pire, c’est quand l’infection est silencieuse. »
« Silencieuse ? »
« Cela signifie alors que c’est le cerveau qui a été touché. »
Je reculai dans mon fauteuil.
« Vous êtes sûr de ce que vous dites, l’ami ? »
« Oui. On s’en aperçoit toujours trop tard. Quand on se mouche, on a parfois de la matière cervicale mélangée à la morve qui s’écoule dans le mouchoir. C’est le signe que c’est trop tard. »
(Note médicale terrifiante : je passerais les heures suivantes à me moucher compulsivement dans ma manche, vérifiant chaque fois si ma cervelle ne s’échappait pas par mes narines. Elle ne s’échappait pas. Mais comment en être certain ?)

Dame Margritte la chirurgienne — Ou l’espoir au bout du scalpel
« Il existe un remède ? » demandai-je d’une voix que j’espérais ne pas être suppliante.
« Oui. »
Par Shallya et tous ses baumes !
« Dame Margritte, que vous rencontrerez, est une excellente chirurgienne. Nous n’avons pas à envier les meilleurs chirurgiens d’Altdorf. Pour moi, c’est la meilleure de l’Empire. »
« Elle s’est occupée de vous ? »
Un silence.
Puis :
« Oui. »
« Qu’est-ce que vous avez eu ? »
« J’ai eu la gueule emportée par un boulet de canon. »
Par le visage éclaté de Sigmar.
« Ça… ça doit être très particulier, » balbutiai-je, ne trouvant rien d’autre à dire.
« Oui. »
« Vous arrivez encore à parler. C’est qu’elle a fait un très bon travail. »
« Miracle. »
Ce mot, prononcé de cette voix caverneuse, résonna dans le fumoir comme une sentence.
« Je vois ça, » dis-je faiblement.
« Par respect pour mes invités et mes hommes, je ne montre pas mon visage, » expliqua-t-il. « Mais vous voyez… j’ai mis le sourire. Ça veut dire que je suis très content de vous accueillir ici. »

Les trois masques — Ou la garde-robe d’un mort-vivant
Je contemplai ce visage de métal — ce sourire éternel, figé, apaisant d’une certaine manière mais tellement faux — et je compris.
Ce n’était pas un heaume ordinaire.
C’était un masque.
Un masque pour cacher ce qu’il restait de son visage après qu’un boulet de canon l’eut transformé en bouillie sanglante.
« Je suis vraiment… flatté de votre bienveillance, » dis-je, ne sachant trop comment réagir face à cette révélation.
« Pour mes adversaires, » continua-t-il comme s’il n’avait pas entendu, « je mets mon visage de colère. »
Je déglutis.
« Et quand je les ai tués… je mets le masque de la tristesse. Je respecte Morr. C’est ma divinité préférée. »
Par les frissons glacés de Sigmar !
« C’est… c’est bizarre que vous disiez ça, » avouai-je. « Vous me faites un peu froid dans le dos. Vous avez l’air… pas commode. »
Il eut ce qui ressemblait à un rire — un son étouffé, métallique, qui me fit dresser les cheveux sur la nuque.
« Une bonne nouvelle, » dit-il. « Si vous sentez encore le froid dans votre dos, cela veut dire que votre cerveau n’est pas atteint. »
Je ne sus jamais si c’était une plaisanterie.
Je ne crois pas que les hommes comme lui plaisantent.
« Le petit Lupio, » ajouta-t-il en désignant notre bouffon qui venait d’être ramené dans le fumoir par deux gardes, « lui, il a vomi. Il a vomi beaucoup ce matin. »
Son masque souriant se tourna vers Lupio.
Et je jure — je jure par Sigmar et tous les dieux de l’Empire — que pendant un instant, ce sourire de métal sembla s’élargir.

Le regard de Lupio — Ou les yeux de Celui Qui a Vu
Lupio.
Notre pauvre Lupio.
Quand les gardes le déposèrent sur un fauteuil du fumoir, je compris immédiatement que quelque chose n’allait pas.
Oh, les crampes et les vomissements l’avaient affaibli, certes. Mais ce n’était pas cela qui me frappa.
C’était son regard.
Le regard d’un homme qui a vu quelque chose qu’il n’aurait pas dû voir.
Le regard vitreux, absent, de quelqu’un dont l’esprit s’est momentanément retiré de la réalité — parce que la réalité était devenue trop horrible à contempler.
Je me précipitai vers lui, feignant de me soucier de son état (ce qui n’était pas entièrement feint, je dois l’admettre).
« Comment vas-tu ? » demandai-je en l’auscultant sommairement.
Pas de réponse.
Ses yeux fixaient le vide.
« Lupio ? »
Toujours rien.
Je me penchai vers son oreille.
« Qu’est-ce que tu as vu ? » murmurai-je. « Dans les écuries. Qu’est-ce qu’il y avait ? »
Il tourna lentement la tête vers moi.
Et quand il parla, sa voix était celle d’un homme qui vient de perdre quelque chose — son innocence, peut-être, ou sa foi en l’humanité.
(Ce qu’il me raconta… je ne peux pas encore l’écrire. Pas maintenant. Pas ici. Les mots me manquent, et ma plume tremble trop pour former les lettres qui décriraient les horreurs que ses yeux avaient contemplées dans ces écuries maudites.)

La promesse du banquet — Ou l’heure de Sigmar approche
Gotthard se leva de son fauteuil avec l’élégance d’un serpent qui déroule ses anneaux.
« Mes amis, » annonça-t-il, « la grande table est dressée. Toute la famille Wittgenstein vous attend pour le repas de midi — l’heure de Sigmar. »
L’heure de Sigmar.
Midi.
Le moment où nous allions enfin rencontrer Dame Margritte — la chirurgienne miraculeuse, l’astrologue des Comtes Électeurs, l’empoisonneuse présumée.
Celle qui, selon le plan d’Ashkarûn, détenait tous les secrets de cette famille maudite.
Je regardai mes compagnons.
Ashkarûn, impassible, ajustait ses étoffes avec la nonchalance d’un homme qui s’apprête à entrer dans une fosse aux lions.
Vanda, pâle mais déterminée, gardait un œil méfiant sur Philippe le Quenellois.
Lupio, encore hébété, semblait à peine comprendre où il se trouvait.
Et moi ?
Moi, je serrais la poignée de Familienehre en me demandant si mon cerveau coulait déjà par mes narines, et si le Chevalier aux Trois Visages mettrait son masque de colère ou de tristesse quand viendrait le moment de nous tuer.
À suivre…
(Car le banquet des Wittgenstein nous attendait. Et avec lui, Dame Margritte. Et tous les secrets — et tous les dangers — que cette famille corrompue dissimulait derrière ses sourires de façade et ses masques de métal.)
— Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach, Interlocuteur Terrifié d’un Homme Sans Visage, Possible Victime d’une Infection Cérébrale Silencieuse, Fumoir du Château Wittgenstein — Avant le Banquet, An 2523 de l’Empire
Post-scriptum sur le Chevalier Souriant : Il a trois masques. Un pour la joie. Un pour la colère. Un pour la tristesse. Et sous ces masques… quoi ? De la chair à vif ? Des os à nu ? Le néant ? Dame Margritte l’a « réparé », dit-il. Mais peut-on vraiment réparer un homme dont le visage a été emporté par un boulet de canon ? Ou ne fait-on que créer autre chose — quelque chose qui n’est plus tout à fait humain ?
Post-post-scriptum sur mon cerveau : Je me suis mouché sept fois depuis cette conversation. Pas de matière cervicale. Pas encore. Mais je guette. Par Sigmar, je guette.
Post-post-post-scriptum sur les écuries : Lupio a vu quelque chose. Quelque chose de si horrible qu’il en est resté muet pendant de longues minutes. Il me le racontera. Et quand il le fera, je crains de regretter d’avoir posé la question. Certaines vérités sont comme les boulets de canon : elles vous arrachent des morceaux qu’on ne peut jamais récupérer.


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