« Par les bourses puantes de Morr ! Que Sigmar me cloue à une palissade si cette nuit n’est pas l’une des plus invraisemblables depuis que j’ai quitté la ferme familiale pour la caserne !
Un cercueil qui parle, une tueuse aux canons fumants, des masques de cochon, et un juriste qui crie à l’assassinat pendant qu‘on m’éclate le genou comme un jambonneau trop cuit.
Et moi, Ulrich von Schnitzelbach — caporal sans gloire mais plein d’illusions — j’y joue mon honneur, mes os, et un tout petit peu de dignité.»
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach

Mais c’est le petit Josef !
Josef Aufwiegler — car tu l’auras reconnu, cher lecteur — s’accroche à Ashkarûn comme un ragondin en rut sur un tronc pourri. Le prince arabien lui répond par un élégant coup de sandale dans le sternum, juste ce qu’il faut pour le décoller sans le tuer. Question de dosage.

Pendant ce temps, Ursula recharge ses deux mousquets avec la concentration d’une empoisonneuse qui dose ses fioles. Clic. Clac. Poudre. Bourre. Balle. Chaque geste précis comme une caresse mortelle.
Ashkarûn, qui n’a pas survécu aux déserts d’Arabie en étant stupide, tente sa chance :
« Allons madame ! La Gravine — ou sa tante la Comtesse — vous aurait payé le triple ! »
Elle relève la tête. Lentement. Une lueur gourmande dans les yeux — celle qu’ont les marchands de Marienbourg quand ils flairent l’or.
« Trois fois plus ? » Elle sourit. Un sourire qui n’a rien de rassurant.
« Intéressant… Allez donc lui poser la question. J’ai une minute. Pas deux. »
Ashkarûn, qui a toujours de la suite dans les idées, enfonce le clou :
« Vous savez qu’il n’y a rien de plus utile qu’un criminel enfermé, livré à un bourreau qui sait délier les langues… Un mort ne parle pas. Un vivant qui souffre ? Il chante comme un rossignol. »
« Vous avez tellement raison… » murmure-t-elle.
De l’art de conclure… avec les dents
Elle finit de recharger son mousquet. Et sans plus de cérémonie — parce qu’Ursula n’est pas femme à perdre son temps en politesses — elle fourre le canon d’un de ses mousquets dans la bouche de Josef Aufwiegler.
Crac.
Deux dents volent comme des grains de maïs soufflé. Le bruit sec fait sursauter Bruno, qui se découvre soudain un nouveau respect pour cette fine fleur du crime organisé.
Josef couine. Ou tente de couiner. Difficile avec un canon de mousquet entre les gencives.
Ursula le saisit par le col, le soulève — pas symboliquement, non non, physiquement, quelle femme ! — et l’embarque comme un sac de farine souillée. Elle pivote vers nous, jette un regard qui pourrait geler le Reik en plein été, et lâche :
« Venez. On va voir si votre Gravine aime les pièces de théâtre en trois actes… et les mimes qui crient. »
Ashkarûn sourit de toutes ses dents blanches.
« Je vois, madame, que j’ai réussi à vous faire entendre raison… »
Et les voilà qui s’éloignent vers les appartements de la Gravine, traînant leur prise comme des chasseurs avec un sanglier embroché.
« Josef Aufwiegler est sorti de son cercueil comme on sort d’une taverne après trop de bière : bruyant, pendu à la première personne disponible, et destiné à finir avec moins de dents qu’au départ. La différence, c’est qu’en taverne, on perd ses dents en se battant. Lui les a perdues avec un mousquet enfoncé dans la bouche. Je suppose que c’est ce qu’on appelle du « service personnalisé ». »
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach

Baston chez les Schmitt
Pendant tout ce temps, dans la chambre des Schmidt, ça cogne ferme.
Des os qui craquent. Des meubles qui explosent. Des masques de cochon qui volent en tournoyant comme des crêpes mal lancées. Le mari cocu et ses trois brutes s’acharnent sur les pauvres Schmidt masqués avec l’enthousiasme de bouchers un jour de fête.
Vanda n’intervient pas.
Moi non plus.
Parce que franchement — par tous les tonneaux du Reik — un couple de pervers avec des masques de cochon qui se fait tabasser par un mari cocu légitime, pendant qu’une tueuse professionnelle négocie le prix d’un prisonnier dans le couloir et qu’un cadavre sans tête refroidit dans une chambre…
Il y a des limites à ce qu’un caporal peut gérer en une seule nuit.
Et puis, les dieux me regardaient en cet instant : des petits cris suspects montaient de la chambre de Gustav Rechtshandler, le juriste de la Gravine !

Mon plus grand moment de gloire (enfin dans ma tête)
Ils l’entourent de manière fort menaçante. Pas excitante, non — menaçante. Et dans leurs voix, je reconnais ce ton faussement amical qui précède généralement une bonne correction. Comme s’ils venaient de retrouver un vieil ami. Un compagnon d’orgie. Quelqu’un qui leur doit quelque chose.
Il y a des moments, où je me souviens avoir vu en campagne ces misérables troupes de comédiens qui tentaient de gagner leur pitance en faisant rire l’intendance. Des saltimbanques miteux, des jongleurs ratés, des pitreries pour mendier quelques pistoles.
Eh bien là, j’ai sous les yeux trois pitoyables comédiens qui me regardent avec de grands yeux innocents :
« Mais que diable, capitaine ! Nous sommes simplement en discussion avec notre ami — que dis-je, un ami de cœur ! Laissez-nous donc, s’il vous plaît ! »
« Nous sommes arrivés par la fenêtre ? Nous ? Pas du tout ! En aucun cas ! »
Mais Gustav, lui — blanc comme un ange de Morr —, se dresse soudain, revigoré par ma présence. Et il hurle :
« CAPITAINE ! CAPITAINE ! ON TUE ! ON ASSASSINE ! AGISSEZ ! »

Capitaine.
Il m’a appelé capitaine.
Pas caporal. Capitaine.
Dans ma tête, quelque chose s’enflamme. Une fierté stupide. Un élan héroïque. Le genre d’élan glorieux qui transforme un vieux soldat raisonnable en cadavre décoratif.
Je me retourne vers les trois silhouettes. Trois érudits — enfin, trois imposteurs masqués qui menacent le représentant de ma maîtresse.
Derrière moi, j’entends Ursula qui sort avec son prisonnier. Ashkarûn qui lui murmure quelque chose. Vanda qui recule prudemment. Lupio qui… qui est quelque part, probablement en train de jongler avec ses propres incompétences.
Et moi, seul face au danger, je retrousse mes manches.

« Par Sigmar et tous ses saints ! Vous n’irez pas plus loin ! »
Celle du milieu — Alrela, femme au sourire de prédateur — ricane :
« Maintenant tu dégages, caporal. Allez, disparais. »
Je lève mon Zweihänder.
Dans ma tête défilent les images glorieuses : la botte de Cazalcôte. La danse de Sigmar. Le geste pur des maîtres d’armes. L’élan des anciens héros.
Je les ai vues, ces manœuvres. Des dizaines de fois. Enfant, j’en rêvais devant les parades militaires. Je me voyais déjà, virevoltant comme ces duellistes de légende, fauchant mes ennemis dans un tourbillon d’acier et de grâce.
Dans ma tête, je suis un danseur. Un virtuose. Un prodige.
Je lève mon Zweihänder au-dessus de ma tête pour exécuter le mouvement parfait, l’ouverture en haute garde qui précède la frappe descendante foudroyante…

Dans la réalité
CLONK.
Mon épée se plante dans la poutre au-dessus.
Coincée.
Bloquée comme une cuillère dans un pot de miel durci.
Je tire. Elle ne bouge pas.
Je tire encore. Toujours rien.
Les trois me regardent.
Silence.
Puis un petit rire. Un gloussement. Et enfin, un rire franc, cristallin.

« Mais t’es trop con ! » dit Alrela avec un sourire presque enfantin, presque attendri.
Et là…
Son pied s’abat sur mon genou.
CRAC !

La douleur explose. Blanche. Aveuglante. Un éclair de feu pur qui remonte dans ma jambe jusqu’au cerveau. Mon genou se plie dans le mauvais sens — à quatre-vingt-dix degrés, comme une branche morte qu’on casse sur son genou.
Je hurle.
Puis sa dague s’enfonce. Profonde. Tournante. Entre mes côtes. Je sens la lame qui racle l’os, qui fouille les chairs molles.
Elle se colle contre moi. Je sens son souffle chaud sur mon visage. Sa langue — sa langue baveuse — qui lèche mon front en longues traînées humides. Puis dans mon oreille.
« T’es trop chou, mon petit caporal… » murmure-t-elle comme une amante.
Et je m’écroule.
Comme une crêpe qu’on retourne.
Comme un sac de grain percé.
Comme un héros en carton sous la pluie.

Le noir
Je ne vois plus rien.
J’entends des voix. Lointaines.
Des rires.
Le bruit de bottes qui s’éloignent.
Et moi, Ulrich von Schnitzelbach, héros de pacotille, gisant dans une flaque d’humiliation, le genou brisé, une dague dans les côtes, et le goût de la langue de cette folle dans l’oreille.
J’ai rêvé d’être un héros.
J’ai rêvé d’être le sauveur du juriste, le protecteur de la justice, le rempart de l’Empire.
Dans ma tête, j’étais un maître d’armes. Un danseur de lame. Un prodige.
Dans la réalité ?
Mon épée s’est plantée dans une poutre.
Mon genou s’est brisé.
Et une psychopathe m’a léché le front.
Par tous les saints de la braguette en or…
Si je survis — et c’est un gros « si » — je jure de ne plus JAMAIS jouer au héros.
Plus jamais.
…
Enfin, peut-être.
On verra.


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