« Dans les auberges impériales, l’ivresse est parfois dans le vin, souvent dans le sang, et toujours dans les regards. »
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach
Par les boyaux percés de Morr ! Me voilà forcé de consigner noir sur blanc l’un des moments les plus grotesques, les plus savoureux, et les plus consternants qu’il m’ait été donné de contempler depuis que je traîne mes bottes pleines de poussière dans les auberges impériales. Ce n’était pas une mission. C’était une mascarade. Une tragédie à bière tiède. Un opéra-bouffe où le sang fait office de refrain.
À ma gauche, Bruno — le bras armé de la Gravine — lançait ce regard d’ours interloqué, comme s’il demandait à son dresseur : « Que dois-je faire, maître ? ». Et comme un automate bien graissé, le voilà prêt à obéir. Moi, figé dans l’encadrement de la porte, je voyais le chaos s’organiser. Des mousquets pointés, un cercueil suspect, un prêtre dans une position facheuse… Et, surtout, Ursula. Ah… Ursula.

Pendant ce temps, du haut de son perchoir ridicule — car oui, Loupiot s’obstinait toujours à rester sur ce maudit toit comme une cigogne sur une cheminée — notre barde nous lance avec un enthousiasme qui frisait la démence : « J’ai quand même pris une tuile ! Si jamais Ursula remonte, je pourrai la lui mettre sur la tête ! »
Une tuile. Par tous les tonneaux percés du Reikland, UNE TUILE.
(Note pour moi-même : vérifier si Loupiot n’a pas reçu un coup sur le crâne durant l’enfance.)
Achkarûn, toujours égal à lui-même, s’adressa à Bruno avec un sourire de serpent. Sa voix mielleuse dégoulinait de bon sens :
« Bruno, leur révérence est aussi sincère que ma virginité. Ce prêtre sera plus utile vivant qu’éventré. »
Mais le monde ne suit pas toujours les plans. Ursula, de son côté, ne sourcilla pas. Elle pivota comme une poupée d’assassinat parfaitement huilée. Les deux mousquets braqués — l’un vers Bruno, l’autre vers le supposé prêtre — elle offrait à quiconque un dernier regard, mi-ennui, mi-précision létale. C’était une femme ambidextre, c’est-à-dire deux fois plus dangereuse.
Je crus un instant que l’instant se figerait, que les dieux nous donneraient une chance d’éviter le pire. Vanda, sur le pas de la porte, observait sans agir, fidèle à sa philosophie : laisser les fous courir et se réjouir des éclaboussures. Quant à moi, je restais pétrifié dans ma rage impuissante, un pied dans l’action, l’autre dans l’absurde.
(Je note ici que Vanda, cette magicienne qui possède plus de bon sens dans son petit doigt que moi dans toute ma carcasse de caporal, fait prudemment un pas en arrière. Sigmar aime les héros, certes, mais il n’aime pas les héros stupides. Une sagesse, et tu le verras cher lecteur, que j’aurais dû moi-même appliquer plus tard dans la soirée…)
L’Arabien ne criait pas, il séduisait le réel. Il caressait les événements pour qu’ils se plient à sa volonté. Pendant que Bruno s’avançait d’un pas vers le prêtre pour l’appréhender, Achkarûn, avec l’élégance d’un danseur du désert, fit voler son pied contre le cercueil, persuadé d’y découvrir un secret… ou un cadavre mal rangé.

Et c’est là, comme un diable jaillissant d’un grimoire mal scellé, que le cercueil explosa — non pas dans le feu, mais dans un tourbillon de papier et de postillons. Un homme en surgit, plus vivant qu’un tambour en pleine parade :
« « Par les tétons gelés de Shallya ! Qui ? Quoi ? Non ! Oui ! Il ! Elle ! Aaaah ! » »

Il éructait, gesticulait, lançait des feuillets dans tous les sens comme s’il s’agissait d’amulettes contre la mort. Les parchemins voltigeaient dans la pièce tandis que le chaos atteignait un sommet grotesque.
Achkarûn, imperturbable, claque de la langue. Son macaque, Zambard, bondit avec une vigueur acrobatique, agrippe le hurluberlu et commence à lui tirer les cheveux comme s’il cherchait une idée géniale dans son crâne.
« Madame, » dit-il à Ursula, d’un ton calme mais pressant, « ce pauvre diable sera bien plus utile vivant. Ne gaspillez pas vos balles. »
Mais Ursula n’avait que faire des ballades orientales. Elle le regarda dans les yeux et déclara sans frémir :
« J’ai été payée. Grassement. Mon contrat est clair. »

Et dans cette seconde suspendue, elle appuya sur la gâchette. Un coup sec, net, précis. Le faux prêtre n’a même pas le temps d’implorer un dieu : sa tête éclate comme une pastèque bénie sous la cloche d’un canon de Nuln. Une gerbe écarlate repeint le mur. Une signature pourpre dans une chambre couleur coquille d’œuf.
Elle rengaine ses mousquets. Range sa rapière. Essuie méthodiquement ses mains sur le cadavre comme si elle refermait un registre de dettes.
Et le vivant — celui qui dormait dans le cercueil comme un gigot en pause pascale — s’accroche à Achkarûn :
« Par Sigmar ! Par Shallya ! Par tous les saints en charrette ! Protégez-moi de cette démone ! »
Ses bras s’enroulent autour des parchemins comme un avare entortillant sa dot. Il gémit, implore, dégouline de peur et de fluides divers.
Les parchemins continuent de voltiger doucement dans la pièce, comme des fantômes de papier témoignant de secrets que nous ne comprenons pas encore.
Un homme mort. Un homme vivant qui supplie. Une tueuse qui essuie calmement son arme.
Et moi qui dois consigner tout cela dans mon journal, en espérant qu’un jour, quelqu’un — peut-être un historien, peut-être un fou — lira ces lignes et comprendra mieux que moi ce qui s’est réellement passé cette nuit maudite.
Car une chose est certaine : cette affaire pue le complot, la trahison et les jeux politiques qui me dépassent autant qu’ils m’inquiètent.
Qui était cet homme dans le cercueil ?
Que contiennent ces parchemins ?
Et surtout — SURTOUT — qui a payé Ursula pour exécuter ces faux prêtres ?
Les réponses viendront. Ou pas.
Mais en attendant, je reste ici, caporal fidèle et témoin impuissant d’un monde où les cercueils crachent des vivants et où les contrats valent plus que les vies.
– Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach,
Observateur Malgré Lui des Cercueils Explosifs et des Exécutions Contractuelles,
Chambre des Faux Prêtres, Auberge des Trois Plumes
– An 2523 CI –
P.S. : Si jamais je deviens capitaine un jour, je jure solennellement de ne JAMAIS ouvrir un cercueil d’un coup de talon. La leçon est retenue.


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