Briggs, Crane et Lucky — un flic obstiné, un paranoïaque méthodique et un journaliste à scandales — enquêtent sur la disparition de la petite Émilie Perry dans les quartiers ouvriers d’Hollywood. Des friandises de luxe semées dans un jardin, des chats crevés en guise d’avertissement, un câble téléphonique saboté et les témoignages glaçants des voisins pointent tous vers un gamin roux aux yeux vides nommé Sam Stanford, flanqué d’un homme aux yeux bleus perçants au volant d’une Ford T noire. Acte IX du Nid Vide, campagne L’Appel de Cthulhu dans le Los Angeles brûlant de 1917.

Hollywood, 1917. La guerre dévore l’Europe, mais ici, sous le soleil de Californie, c’est une autre forme de pourriture qui prospère. Derrière les façades en carton-pâte des studios et les sourires figés des starlettes, des enfants disparaissent dans les collines. Personne ne pose de questions — ou plutôt, personne n’ose en poser.
Dans un bureau écrasé de chaleur, trois hommes que rien ne destinait à travailler ensemble vont accepter une affaire qui pourrait les broyer : un ancien flic au sens de la justice trop encombrant, un étranger paranoïaque convaincu qu’Hollywood n’est qu’un décor pour quelque chose de bien plus sombre, et un journaliste à scandales qui n’a plus rien à perdre. Leur seul point commun ? Une patronne énigmatique nommée Viviane, et la certitude que dans cette ville, la vérité ne remonte à la surface que quand on la paie au prix fort.
Deux visions, une même enquête
Dans le bureau surchauffé du commissariat, deux hommes que tout oppose se retrouvent liés par une affaire qui les dépasse. Walter Briggs, le flic au sang chaud, voit le monde tel qu’il se présente : la violence brute, les agressions, les petites starlettes happées par la machine hollywoodienne. Quand une affaire de viol éclate lors d’une soirée mondaine, il s’arrête au premier niveau — celui des coups et des larmes. C’est un chevalier blanc, un homme d’action qui combat la corruption avec ses poings et sa badge.

Crane est d’une tout autre nature. Cet étranger au fort accent allemand — en pleine guerre, un détail qui ne passe pas inaperçu — creuse là où les autres ne regardent pas. Là où Briggs voit un crime isolé, Crane voit un fil à tirer. Qui était présent ce soir-là ? La victime a-t-elle été droguée ? Les personnes incriminées appartiennent-elles à des réseaux ? Sont-elles récidivistes ? Derrière chaque affaire, il devine l’ombre d’un cercle de nantis qui règne sur Hollywood, un réseau qu’il croit créé de toutes pièces par l’Allemagne pour discréditer l’intelligentsia américaine — une sorte de cinquième colonne infiltrée au cœur de l’industrie du rêve.
Beaucoup le considèrent comme un espion, un intrus, un ennemi intérieur. Son physique inquiétant, ses traits durs, sa paranoïa maladive n’arrangent rien. Crane fait peur. Mais c’est aussi le seul à avoir cette vision globale de l’affaire qui les occupe désormais : la disparition d’enfants dans les collines de Hollywood. Là où d’autres voient un drame familial, lui y voit une piste vers le réseau. Il parle de fourmis et des traces infimes qu’elles laissent derrière elles — une image saisissante pour décrire sa méthode. Remonter chaque indice, aussi minuscule soit-il, jusqu’à la fourmilière.
Entre eux, un accord fragile s’est noué. Crane a laissé entrevoir à Briggs l’existence de ces cercles de puissants qui se comportent au-dessus des lois, très certainement impliqués dans de nombreuses affaires sur lesquelles ils sont amenés à enquêter. Mais il cultive le mystère, distille les informations au compte-gouttes, insiste sur une prudence absolue. Agir dans l’ombre. Ne laisser aucune trace. Mode discrétion totale.

La chaleur et le silence
La pièce est saturée de chaleur. Au-dessus d’eux, un ventilateur immobile — inutile vestige accroché au plafond. L’air est onctueux, épais, presque palpable. La sueur colle aux chemises, aux fronts, aux paumes. Hollywood, été 1917 : une fournaise comme on n’en a pas connue depuis un siècle.
Nicole Perry est assise à droite. Son regard a décroché depuis longtemps. Écrasée par le poids de l’horreur, elle fixe quelque chose entre les lattes du plancher — ou peut-être rien du tout. À côté d’elle, son mari Grégory serre la photo d’Émilie comme si c’était la dernière fois. Si fort que le papier plie sous ses doigts. Il ne s’en rend pas compte. Son esprit vagabonde ailleurs, accroché au tableau de liège que les enquêteurs ont installé sur le mur : la carte de la ville, les fils tendus entre les punaises, les articles de journaux épinglés, tentant de reconstituer le schéma des disparitions dans les collines.
Crane est adossé au mur, bras croisés, parfaitement silencieux. Il observe tout. La scène, les détails, le couple brisé devant lui. Leur respiration. Les mains qui tremblent. Walter, près de son bureau, feuillette ses notes — mais il ne les lit pas vraiment. Il attend quelque chose. Il écoute, très attentif.
Et puis il y a Viviane. Elle est dans la pièce, elle aussi, plongée dans le silence. Et ça, Briggs le sait mieux que quiconque : quand Viviane est dans cet état-là, c’est toujours un signe. Un signe avant-coureur. Il y a toujours quelque chose de pénible qui s’apprête à arriver.
Briggs le sent distinctement. Et du coin de l’œil, il surprend Crane en train de froncer imperceptiblement les yeux.

L’entrée en scène de Lucky
D’un coup, Crane est inondé d’odeurs. Du tabac blanc. Un whisky correct. Et puis cette autre chose, presque palpable — comme de l’arrogance à l’état pur. Il se tourne vers Briggs et marmonne : « On a de la visite. »
La porte s’ouvre sans frapper. Clac.
Raymond Dawson fait son apparition. Il entre comme s’il débarquait dans une partie de poker truquée. Costume sombre, très bien taillé — peut-être trop pour être honnête. Sa cravate est de travers, un geste volontaire. Ses cheveux noirs sont plaqués sans la moindre discipline, une mèche rebelle refusant obstinément d’obéir. Et puis il y a ce visage : un sourire long, très étiré, entaillé par une fine cicatrice qui lui coupe légèrement la bouche, comme un rappel permanent. Ses yeux, espiègles, calculent en permanence.
Dès qu’il entre, il referme la porte du pied. Net. Il sent tout de suite que la pièce lui appartient. Il ne calcule personne — sauf Viviane. Il l’interpelle d’un ton très fier :
« Viviane ! Dis-moi, t’as encore ce tord-boyaux imbuvable ? J’ai traversé trois mensonges et deux adultères pour arriver jusqu’ici. Je suis claqué. »
Puis il s’arrête. Son regard tombe sur le couple Perry, leurs yeux rouges, la photo de la petite fille. Son sourire, lui, ne disparaît pas. Il reste figé sur son visage, comme une grimace qu’il ne sait plus défaire.
Viviane soupire : « Lucky. T’as vraiment choisi ton moment comme un ivrogne choisit sa morale. »
« J’ai jamais su vivre autrement », répond-il en enlevant lentement son chapeau, dans un geste très calculé.
Entre ses mains, Lucky fait tourner une carte à jouer. C’est un tic nerveux, un talisman. Mais Crane, lui, voit ce que les autres ne voient pas : Lucky cherche à s’occuper les mains pour qu’elles ne tremblent pas. Ce n’est pas un homme ordinaire. Crane l’a déjà croisé plusieurs fois. Il sait qu’il a devant lui un vétéran de la guerre, revenu du front dans un état de traumatisme cérébral avancé. Cette petite carte qui danse entre ses doigts, c’est un tour de passe-passe pour dissimuler la nervosité qui parcourt son corps.

Le vice incarné
Lucky jette sur le bureau de Viviane la une du Silver Screen Scandal, un journal à sensations dont la devise dit tout : « On salit Hollywood pour que la vérité respire. » Raymond « Lucky » Dawson est chroniqueur, journaliste. Tout ce qui concerne les ragots, les paris, les vérités mal payées — c’est son domaine. Un être que l’agence connaît bien : un informateur qui a toujours brigué une place au sein de l’équipe de Viviane. « Fais tes preuves », lui avait-elle dit.
Il attaque sa mitraillette verbale, déballant ses scoops avec une fierté non dissimulée : une starlette muette enceinte d’un producteur marié dont la gosse disparaît avant la première ; un héros patriotique qui finance les syndicats rouges ; une actrice payée pour se taire sur un meurtre à Sunset. Il est très fier de sa crasse.
Mais Viviane reste de marbre. Alors le regard de Lucky se pose sur la photo d’Émilie. Et cette fois, son sourire commence à mourir.
« Ça, c’est pas du ragot », murmure-t-il.
Il s’approche, s’accroupit à la hauteur de Nicole Perry. Sa voix baisse, devient presque humaine. « Ma belle, il ne faut pas vous mettre dans cet état-là. C’est mon numéro. Je n’y peux rien, c’est ma manière d’être. Vous savez, dans ma profession, j’écris sur des monstres depuis cinq ans, madame. Des types qui sourient comme moi. »
Il se redresse, et son regard est immédiatement happé par les coupures de presse épinglées au mur — le tableau des disparitions de Crane. Sa voix se fait grave : « Quand un enfant disparaît, c’est jamais une erreur. »
Il balaie la pièce du regard, pèse ses mots, puis lance : « Allez, Viviane. Laissez-moi cette affaire. Laissez-moi les bars, les studios, les tables de jeu, les types qui parlent quand ils parient. » D’un geste lent, il sort son colt et le pose doucement devant Briggs. Puis il tapote l’arme : « Et si ça monte… je sais toujours improviser. »
Raymond Dawson, dit Lucky, vient d’entrer dans la partie. Un être bruyant, risqué, incontrôlable — mais qui connaît Hollywood comme on connaît un vice. Et parfois, pour sauver une enfant, il faut un joueur qui n’a plus rien à perdre.

L’affaire Foster
Tandis que Lucky fait son numéro, Crane, lui, s’est déjà détaché de la scène. Il s’est approché du tableau mural, laissant les voix des autres devenir un écho lointain. Il y a toujours un détail qui lui arrache la rétine dans ces articles épinglés. Les disparitions sont nombreuses dans ces collines, souvent mal expliquées. La région d’East Los Angeles y est tristement accoutumée.
Mais ce drame-là — la disparition d’Émilie Perry — en a rappelé un autre à Briggs. Une affaire antérieure, troublante, qui s’est transformée en un événement profondément dérangeant.
Le 3 avril 1917, le petit Thomas Foster, six ans, a disparu dans le quartier résidentiel de San Marino, non loin de là. Le modus operandi était identique : un appel téléphonique crée une diversion, et l’espace d’un instant, l’enfant s’évanouit dans la nature. Toute la police avait été mobilisée. Et miracle, on avait retrouvé le gamin — amaigri, mais en vie. Il avait été placé sous observation médicale. Le héros de l’histoire était un certain John Tracy, chef des détectives de ce secteur de Los Angeles.
Mais la joie fut de courte durée. Lucie Foster, la mère, a catégoriquement refusé de reconnaître son enfant. Elle s’est mise à hurler : « Ce n’est pas Thomas ! » Ses propos étaient si violents et décousus qu’elle a été internée dans un hôpital psychiatrique après un craquage nerveux complet. L’enfant, privé de tuteur légal, a été placé à l’orphelinat. Cette histoire avait retourné le ventre de Briggs. Il avait suivi l’affaire de très près, sans jamais avoir eu de contact direct avec Tracy. Quelque chose, dans cette affaire, n’avait jamais été normal.
La glace et le feu
Crane prend les choses en main. Il se tourne vers Viviane et déclare, dans son accent allemand glacial : « Je pense que nous avons suffisamment pris le temps avec monsieur et madame pour les libérer et ne pas leur imposer notre désagréable compagnie et nos moyens de recherche. Moins ils en verront, plus nous serons protégés dans notre enquête. D’ailleurs, monsieur, madame, vous n’avez vu que madame Viviane ici. Nous n’existons pas. Nous ne sommes que des ombres. C’est entendu ? Verboten. »
Il pose son index sur ses lèvres. Le geste les glace. Ils sont déjà choqués par la situation, mais cette froideur teutonique leur donne envie de fuir.
Lucky, lui, joue le contrepoint parfait. Sa lecture du couple est limpide : les Perry sont sincèrement désespérés, profondément choqués, paniqués par l’urgence du temps qui passe. Aucune attitude louche ne transpire d’eux. Avec quelques mots rassurants, il réchauffe l’atmosphère que Crane vient de congeler, parvenant même à arracher un timide sourire à Nicole Perry. « Ne vous inquiétez pas. Ils ont vu d’autres dans cette agence. Ce sont des professionnels. Ils vont satisfaire votre demande. »
Briggs, lui, est soulagé de les voir partir. Il était profondément mal à l’aise face à leur détresse. Son esprit est déjà ailleurs — il brûle d’aller sur le terrain.

Le plan de bataille
Une fois les Perry partis, la discussion s’engage entre les trois enquêteurs. Lucky, fidèle à lui-même, réclame sa place : « Bon allez, tu ne vas pas me faire attendre encore des années. J’ai dit que je serais utile. La vérité, c’est ce qui reste quand tout le monde a été payé pour se taire. Moi, je peux être celui qui te donne les infos. »
Viviane concède qu’elle est « complètement perdue » dans cette affaire et passe le relais à Briggs, qui semble désormais aux commandes de la mission. Briggs est direct : « Si le joueur de cartes a des infos, je suis preneur. Mais s’il veut juste manquer de respect à nos clients, il peut aller dehors. »
L’échange entre Lucky et Briggs est tendu mais révélateur. Lucky, derrière ses bravades, défend une philosophie : « On est là pour sauver les bonnes gens. C’est juste que dans toute situation, il faut deux gagnants. » Crane murmure dans l’ombre qu’il le trouve trop visible, trop bruyant. Il ne le sent pas.
Crane expose alors sa vision avec méthode. Les gens qui s’en prennent aux enfants se répartissent en deux catégories : le pervers anonyme des tréfonds de la ville, et son exact opposé — le pervers invisible, le monsieur tout-le-monde, celui qui sait qu’il peut agir sans être inquiété. C’est là, prévient-il, qu’ils risquent de toucher à quelque chose de dangereux. Le cœur des ténèbres.
Il révèle un détail crucial : Grégory Perry est charpentier sur les décors de cinéma et sa petite fille l’accompagnait régulièrement sur les tournages. Ce qui signifie qu’Émilie a pu être repérée dans les studios. L’enlèvement n’est peut-être pas l’œuvre d’un inconnu, mais d’une personnalité en vue. L’enquête risque de les exposer à une classe puissante.
« Réfléchissez si le jeu en vaut la chandelle, avertit Crane. Les ventières auront couché nos cartes. On ne pourra pas les reprendre. »
Lucky rétorque avec panache : « Hollywood pue le mensonge et la poudre. Ici, tout le monde a un squelette. Ça tombe bien, j’en fais l’inventaire. »
Crane propose de remonter la piste hollywoodienne — identifier sur quel film Perry a travaillé — et de vérifier un lien éventuel avec l’affaire Foster. Briggs, pragmatique, tempère : « Je ne veux pas tirer de conclusions hâtives. Il faut commencer par les preuves, par les indices. »
« Les conclusions hâtives, c’est mon job, réplique Crane. Le renseignement, c’est mon affaire. »
Viviane claque des mains et met fin au débat : « Je sens que vous avez beaucoup de bonnes intuitions, mes petits, mais il va falloir vous mettre au travail. Allez sur place. Imprégnez-vous des lieux. Ressentez les gens. »

Premières recherches
L’équipe se répartit les tâches. Lucky contacte ses réseaux pour identifier le film sur lequel Perry travaillait. Crane fouille les archives de l’agence à la recherche de toutes les disparitions d’enfants dans le périmètre d’Hollywood au cours des six derniers mois. Briggs, lui, passe des coups de fil pour localiser le commissariat de Tracy, l’orphelinat et l’hôpital psychiatrique.
Les recherches de Lucky portent leurs fruits : Grégory Perry travaillait pour la Paramount, et le film en question est Charlot fait une cure, un Charlie Chaplin de l’époque. Perry montait les décors sur place, et sa fille l’accompagnait pendant ses vacances scolaires — Émilie étant une élève assidue dans un centre catholique.
Les archives de Crane révèlent un chiffre glaçant : entre huit et dix disparitions d’enfants concentrées en l’espace de trois mois seulement, depuis le début de l’année. Un rythme alarmant qui confirme que l’affaire Perry n’est pas un cas isolé. Le périmètre est large — environ quinze kilomètres autour des studios —, une zone de friche à la frontière entre le monde urbain et la campagne profonde, peuplée de quartiers pauvres et abandonnés où vivent dans des conditions misérables les ouvriers du cinéma.
Briggs, grâce à son réseau d’ancien policier et un coup de fil bien placé, décroche un rendez-vous avec John Tracy, l’officier en poste dans un commissariat des hauteurs d’Hollywood — le héros controversé de l’affaire Foster. C’est sa ligne droite, son instinct de flic. En revanche, la trace de Lucie Foster se perd : elle a été confiée au docteur Hill à l’hôpital municipal pour un diagnostic, mais son lieu d’internement demeure inconnu. L’orphelinat, lui, est identifié : c’est l’orphelinat Laurens.
Avec la Paramount comme point d’ancrage, cinq films au maximum ont été tournés le mois précédent. Les pistes se dessinent. Il ne reste plus qu’à aller sur le terrain.

Sur les lieux
Briggs prend le volant d’une Ford T de service. Lucky s’installe à côté de lui. Crane, fidèle à sa paranoïa méthodique, s’engouffre à l’arrière. Ils partent pour les hauteurs d’Hollywood.
Le quartier qui les accueille est un no man’s land entre deux mondes — un lieu où la ville hésite encore à pousser. Des mesures faites de planches et de tôle, des zones vagues, des rues en terre battue. Des gamins traînent des pieds dans la poussière, des chiens errent sans but, des lessives pendent entre les maisons comme des peaux flétries. Ça sent la suie, la sueur, la misère. Au loin, on distingue les lettres HOLLYWOODLAND accrochées dans les hauteurs, là pour attirer les promoteurs immobiliers qui vendent ces terres comme de futures extensions des studios de cinéma. L’ironie est cruelle.
Ils arrêtent le véhicule devant la maison des Perry. C’est une bâtisse brinquebalante qui tient debout par habitude. Une petite palissade blanche encercle un jardinet pelé, écrasé par la chaleur. La maison jure avec le reste du quartier — modeste, mais on sent l’effort. Deux étages, pas davantage.
Il est déjà la fin d’après-midi. La chaleur est toujours insoutenable. Les chemises sont trempées, les cravates étranglent. Trois à quatre heures se sont écoulées depuis leur départ de l’agence. Grégory Perry les attend sur le perron, s’essuyant les mains. Il s’approche de Briggs : « Par ici, inspecteur. La maison est à vous. »
Crane, lui, reste dans la voiture. Il ne se montre pas. Engoncé sur la banquette arrière, il a sorti son carnet et griffonne un plan en deux dimensions des lieux — la maison, la rue, le jardin, les maisons voisines. Il a une idée en tête.

Trois enquêteurs, trois approches
L’équipe se sépare naturellement, chacun suivant son instinct.
Briggs demande à commencer par le jardin arrière, là où la petite a disparu. Il contourne la maison, ses pas crépitant sur le gravier brûlant. Le jardin est un rectangle de terre grasse qui pue le fer et quelque chose de plus ancien. Des bidons d’eau servent à stocker l’eau pour la toilette. Une corde tendue entre deux piquets porte des draps humides battus par le vent. Un chien aboie au loin. Mais ce qui retourne le ventre de Briggs, c’est l’odeur — une puanteur épouvantable qui se dégage de deux poubelles en fer grinçantes dans le coin. Il soulève les couvercles des bidons. L’eau est trouble, immonde. Des choses flottent à la surface. L’odeur ne trompe pas : de la chair en décomposition. Ce sont des chats morts, stockés là, dont la putréfaction a été accélérée par la chaleur accablante.
Briggs sent les regards sur lui. Derrière les palissades, les voisins l’observent — une femme d’un côté, un vieillard aux yeux fixes et très clairs de l’autre. Des regards furtifs entre les interstices du bois. On l’épie.
C’est alors qu’un éclat de lumière attire son attention. Quelque chose brille dans la poussière, à même le sol. Il s’accroupit. Ce qu’il découvre est inattendu : des emballages colorés, très vifs, enfouis dans la terre. Des friandises importées — du texte en français sur les papiers. Des confiseries qu’il a déjà vues au centre-ville, chez Sears, l’un des tout premiers grands magasins de la ville. Du haut de gamme, absolument pas à la portée des habitants de ce quartier misérable. Briggs en glisse discrètement deux dans sa poche. En cherchant davantage, il en trouve d’autres — comme si quelqu’un les avait rassemblés, cachés, dissimulés. Une traînée de papiers de bonbons mène derrière la palissade, vers la rue.
Lucky, pendant ce temps, a pénétré dans la maison. Nicole Perry, surprise par son arrivée, le reconnaît de l’agence et le laisse entrer. L’intérieur ne trompe pas sur les apparences : c’est modeste mais impeccablement propre. Un salon-cuisine constitue la pièce centrale, le lit des parents jouxtant le fourneau par souci de praticité. La chambre d’Émilie est la seule pièce à part.
C’est là que Lucky s’arrête, saisi. L’odeur d’ammoniaque est forte. La chambre est un silence oppressant, presque gluant. Tout est aligné, plié, serré. Pas un jouet qui dépasse. Pas un vêtement froissé. Ce n’est pas l’ordre d’un enfant — c’est une pièce qui a été littéralement désinfectée de toute vie. Lucky se demande un instant s’il n’est pas face à une mise en scène.
Mais son instinct de psychologue des rues le rassure : c’est un geste mécanique de la mère, une phase maniaque provoquée par le choc. Nicole Perry est une femme usée jusqu’à la corde qui tord son tablier entre ses doigts. « Oui, j’ai fait le ménage. Elle déteste quand c’est sale. »
Lucky engage la conversation avec délicatesse, complimentant la chambre pour mettre Nicole en confiance. Il oriente la discussion vers le tournage de Charlot fait une cure : Émilie était-elle enthousiaste ? Quelqu’un s’intéressait-il anormalement à elle ? Nicole fouille sa mémoire mais ne se souvient de rien d’inhabituel. Son mari était concentré sur le travail, veillant à ce que sa fille ne dérange pas les acteurs.
Pendant que Nicole cherche ses souvenirs, Lucky profite de l’occasion pour fouiller discrètement. Son pied sent une planche qui craque sous le lit — un craquement qui trahit un secret. Il éloigne Nicole en lui demandant un café. Dès qu’elle sort, il soulève la planche avec un petit canif. De la poussière sèche et ancienne s’envole. Sous le plancher, il y a une boîte. Petite — une trentaine de centimètres de large, une quinzaine de haut. Inhabituelle. Sans prendre le temps de l’ouvrir, Lucky la glisse par la fenêtre. Elle tombe dans un fourré, à l’insu de Briggs qui est trop absorbé par ses propres découvertes.
Crane, le plus méthodique des trois, a attendu que les autres s’éloignent pour descendre discrètement de la voiture. Il ne s’intéresse pas à la maison. Ce qui l’attire, c’est le câble téléphonique. Sa théorie est limpide : si le ravisseur a agi seul, il a dû créer la diversion lui-même — l’appel téléphonique qui a occupé la mère. Pour passer cet appel tout en étant sur place pour enlever la fillette, il a fallu un dispositif à proximité. Crane pense à un téléphone de campagne militaire, branché directement sur la ligne, sans passer par une opératrice.
Il suit le fil électrique depuis la maison jusqu’à l’un des poteaux du quartier. Son intuition est brillante — et confirmée. Sur l’un des poteaux, dans l’ombre de la maison, il trouve un câble dérivé et dénudé. C’est exactement le mode opératoire qu’il soupçonnait. Un savoir-faire qui n’est pas à la portée de tout le monde : il faut être initié, avoir l’habitude de manipuler ce genre d’équipement. Un militaire, peut-être. Ou quelqu’un formé par l’armée.

Le quartier qui observe
Le soir commence à poindre. Une brume monte des collines. La lumière baisse, les ombres s’allongent. Crane arpente les ruelles décharnées du quartier, bordées de hauts murs décrépits. Le sol est boueux, couvert d’empreintes de pas — des pas d’enfants, mal effacés — et jonché de bouts de papier mâché, de ficelles, de traces de passages. L’odeur du linge humide, de la graisse de cuisine, du tabac roulé flotte dans l’air du soir. Des rideaux bougent même quand il n’y a pas de vent. On le surveille.
Crane cherche des traces spécifiques : des empreintes de chaussures inhabituelles pour le quartier — des mocassins, des souliers fins, des bottines de notable plutôt que des godillots d’ouvrier. Sa théorie du réseau de puissants guide chacun de ses gestes. Il cherche aussi des traces de pneus, un aller-retour automobile vers la maison des Perry. Mais le voisinage a brouillé les pistes : au moment de l’annonce de la disparition, tout le quartier a dû accourir, piétinant les indices. Il repère néanmoins des traces de pneus à une centaine de mètres de la maison.
C’est là qu’il sent une présence. Un homme l’observe, à trois ou quatre mètres. Chemise collée par la sueur, crâne légèrement dégarni, front ruisselant. Une fine moustache blonde parcourt son visage, une coupe rasée sur les côtés avec une grande mèche devant. Il est planté devant sa maison, à un croisement, près d’un rocking-chair rongé par l’humidité. Sa peau est tannée par le soleil et le charbon. Il mâche lentement quelque chose, crache dans la poussière et lance : « Vous avez l’air perdu, mon ami. »
Crane s’approche et joue une carte inattendue. Il se présente comme représentant d’une compagnie d’assurance travaillant avec la compagnie des téléphones et télégraphes, enquêtant sur des sabotages de lignes dans le quartier. Un mensonge calculé pour ne pas éveiller les soupçons.

Le vieux Cornac
De l’autre côté de la palissade, Briggs fait face au vieillard qui l’observait depuis le début. Un homme métis, barbichette au menton, chapeau ramolli par la chaleur, salopette en jean et chemise ouverte collée sur la peau. Il boit une bière et fixe Briggs de ses yeux troubles.
« Vous êtes de la police ? Vous avez la tête d’un flic. »
Briggs joue le jeu de la franchise sans tout révéler. Il lit dans les yeux du vieil homme quelque chose qui ressemble à de la culpabilité — pas celle d’un coupable, mais celle d’un témoin qui a vu sans rien dire. Son analyse psychologique est rapide : l’homme n’est pas tranquille. Peut-être fautif. Briggs passe à l’intimidation. Sa voix se fait tranchante : « C’était pas une requête. C’est un ordre. La palissade entre vous et moi, elle vole en éclat. Je ne vous demande pas d’être brave, je vous demande d’être précis. Après ça, vous pourrez m’oublier. »
Le vieux Cornac — c’est son nom — cède. Déstabilisé par la détermination de Briggs, il lâche ce qu’il sait.
« Ouais, je l’ai vu. J’ai vu le môme. Le roux. Celui qui traîne. »
Un gamin roux. Pas un enfant du quartier. Cornac tapote sa tempe avec son mouchoir, accablé par la chaleur et par ce souvenir qui le hante : « Ce môme-là, il me fout les foies. Il a une tête d’ange, je vous jure. Et quand il bouge, il bouge pas comme un gosse. C’est pas un gosse. Il est trop précis, trop adulte. C’est comme un pantin. Un pantin à qui on aurait coupé les ficelles. »
Puis sa voix baisse. « Quand je l’ai vu, il avait des yeux que pour la petite. Je m’en rappelle très bien. C’était le même jour que l’accident. J’ai entendu les sabots du cheval, du fiacre qui s’emballe. Et puis un gros bruit de ferraille. Un truc pas normal. »
Briggs tente de démêler le récit de cet homme visiblement ivre. L’accident ? L’enlèvement ? Quel cheval ? Cornac s’agite : « Le cheval de Pete ! Il s’en est pris un coup. Il est là-bas ! » Et il désigne du doigt un homme au loin — l’homme même avec lequel Crane est en pleine discussion.
La boîte sous le plancher
Pendant ce temps, Lucky a profité de l’agitation pour sortir récupérer la boîte dans le fourré. La nuit tombe. La mère Perry est occupée à nettoyer frénétiquement l’intérieur. Lucky distingue au loin Briggs en discussion avec un homme qui parle fort de chevaux.
La boîte est légère. Très particulière. Couverte de gravures, fermée par un loquet, entourée de cachets de cire décachetés — comme si on avait tenté de la sceller à de multiples reprises. Elle fait penser à un étui à revolver par sa taille, mais elle semble très ancienne.

Lucky l’ouvre. À l’intérieur, des petits papiers griffonnés. Une dizaine, avec une écriture maladroite, enfantine. Des cœurs dessinés gauchement, des « meilleur ami », des « je t’aime fort », des cœurs tremblants. C’est naïf, truffé de fautes d’orthographe. Mais quelque chose dérange Lucky. Les fautes sont étranges. L’écriture est maladroite, certes, mais comme si la main qui les avait tracés imitait un enfant. Il y a trop de variations dans les lettrages. Un enfant, surtout à cette époque où l’apprentissage est très scolaire, produit des lettres qui se ressemblent toutes. Ici, les dysfonctionnements sont trop nombreux. C’est une imitation.
Et la boîte elle-même, avec ses cachets de cire et sa profondeur, devait contenir quelque chose de bien plus important que des mots d’enfants. Son usage a été détourné.
Lucky sent une présence derrière lui. Nicole Perry est apparue, pâle comme de la craie. « Qu’est-ce que c’est que ça ? » Lucky lui montre les mots. « Ça, c’est pas l’écriture d’Émilie », affirme-t-elle catégoriquement. Probablement un gamin du coin, hasarde-t-elle. Elle jure ne jamais avoir vu cette boîte. Lucky la sonde — il n’arrive pas à déterminer si elle est parfaitement honnête cette fois. Mais la mère est si désespérée de retrouver sa fille que la question semble secondaire.

Les chats crevés et les témoins
Briggs, poussé par son instinct de flic, ne peut s’empêcher de renverser l’une des bassines puantes dans la cour. Le spectacle est immonde : de la chair gélatineuse dans un état de putréfaction avancée, des carcasses de chats, des ossements dont la peau se détache. La mère Perry accourt, pousse un cri d’horreur et se jette dans les bras de son mari. Leur réaction semble parfaitement authentique — ils ne savaient visiblement pas ce qui macérait dans ces bidons. C’est la chaleur qui a accéléré la décomposition.
Une petite dame apparaît alors sur le perron voisin. Le visage serré, dur, les mains prises de tremblements. Anne Griggs. « Rien d’étonnant, lance-t-elle. Les sales gosses dans la rue. Il y a eu l’incendie du bureau paroissial. Ce genre de petites choses, c’est un amusement pour eux. Ils sont capables des pires horreurs. »
Elle confirme le témoignage de Cornac : le jour de la disparition, il y avait bien ce roux. Un gamin de treize ou quatorze ans, pas du coin — trop bien habillé pour un môme d’ici. Il traînait près de la palissade des Perry. « Ce môme, il avait les yeux vides. Quand il regardait, il regardait pas vraiment. Les enfants du quartier avaient peur de lui, même s’ils veulent pas le dire. » Elle pointe les chats crevés : un mauvais tour du gamin roux pour avertir, pour faire peur.
Sa voix se charge d’effroi : « Et si vous voyez ce gamin, par toute mon âme, ce môme est horrible. Il donne juste envie de courir. Ou de prier. Ou surtout pas regarder en arrière. »
Un autre homme surgit — grand, massif, crasseux, le regard extrêmement dur. Il confirme tout. Les gamins rôdaient depuis une semaine. Personne ne savait d’où ils venaient. Même les chiens avaient la trouille et tournaient le dos. Le roux était dans la voiture, celle qui a percuté le cheval de Pete. Le conducteur avait des yeux bleus, très durs, comme du verre, qui brillaient même dans l’ombre. Il n’avait même pas freiné.
Briggs recueille un dernier détail auprès du voisinage : les enfants du quartier ne traînaient plus autour de la maison d’Émilie depuis quelque temps. Comme des chats effrayés par l’arrivée d’un prédateur.
La mise en commun
Lucky rejoint Briggs et Crane pour un débriefing. Le puzzle se dessine. Lucky expose la boîte mystérieuse et ses faux mots d’enfants. Briggs sort les friandises de chez Sears. Crane déroule sa théorie du câble dérivé, le témoignage de Pete sur la Ford T et le fragment de plaque d’immatriculation.
La reconstitution prend forme : un jeune rouquin terrifiant rôdait dans le quartier depuis une semaine. Il a probablement appâté Émilie avec les friandises de luxe. Le jour de l’enlèvement, quelqu’un s’est branché sur le câble téléphonique pour appeler la maison et créer la diversion. Pendant que la mère répondait, le gamin roux est parti avec Émilie dans une Ford T noire conduite par un homme baraqué aux yeux bleus. La voiture a percuté le cheval de Pete en fuyant, endommageant gravement le côté droit du véhicule.
Crane résume : « Ce ne sont pas des gens du quartier. Un véhicule, un chauffeur — c’est quelqu’un d’un certain milieu. Le cercle, Briggs. On le dit depuis le début. »
L’équipe se sépare à nouveau. Briggs retourne chez les Perry pour téléphoner au commissariat et faire identifier la plaque. Crane reprend la voiture pour suivre les traces de pneus. Lucky monte les marches de la paroisse Saint-Lucas.

L’impasse et la Ford abandonnée
Briggs obtient rapidement une réponse grâce à ses contacts policiers. Mais elle est décevante : le véhicule a été volé plus de trois semaines auparavant. Le propriétaire, un certain Alan Smith, n’a aucun lien avec les studios ni le milieu hollywoodien. C’est une impasse.
Crane, de son côté, suit les traces de pneus dans la nuit avec les phares de sa voiture. Son instinct le guide jusqu’au détour d’une ruelle où une silhouette se dessine : la Ford T est encore là. Abandonnée. Couverte de poussière charriée par le vent. L’aile droite est complètement défoncée, le moteur atteint, une roue voilée. Du sang séché de cheval recouvre la vitre côté conducteur, rendant toute visibilité impossible. Le véhicule a été abandonné précipitamment. Briggs le rejoint, mais l’obscurité et la poussière accumulée rendent toute fouille approfondie impossible. Les gamins du quartier ont probablement joué avec entre-temps.

Le père Joseph Walker et le secret de Sam
C’est Lucky qui fait la découverte décisive de la soirée. À la paroisse Saint-Lucas, l’office est terminé, les cloches sonnent, les enfants courent rejoindre leurs parents. À l’intérieur, Lucky aperçoit la silhouette du prêtre qui plie sa chasuble, se signe une dernière fois devant le Christ et se tourne vers lui.
Le père Joseph Walker est grand, une barbe de trois jours légèrement grisonnante, une coupe rasée sur les côtés avec des mèches un peu folles, et surtout un très large sourire et des yeux pétillants. « Mon fils, c’est bien la première fois que je vous vois. Vous n’êtes pas du quartier. Saint Lucas est là pour vous accueillir. Voulez-vous prier avec moi ? »

Lucky joue l’audace. Sans préambule, il prend la main du prêtre et y dépose la boîte mystérieuse. Le père Walker est surpris, déstabilisé. Lucky lui explique qu’il enquête sur la disparition d’Émilie Perry. Le prêtre examine la boîte avec attention : « C’est une antiquité, très ancienne. Je vois des signes hébreux, araméens. » Pour en savoir plus, il recommande une boutique d’antiquités située près du centre commercial Sears.
Lucky oriente la conversation vers Émilie. Le père Walker se souvient parfaitement d’elle. Au début, elle n’aimait pas venir à l’église — elle restait près de la porte, comme si le bâtiment allait la mordre. Puis progressivement, en se préparant pour sa première communion, elle avait changé. Elle parlait avec tous les enfants sans distinction. Elle était « habitée », selon le prêtre. Un petit ange. C’est lui qui, par ses sermons, avait inspiré à Émilie cette obsession de la propreté — cette volonté de ressembler à un ange, de garder ses robes blanches immaculées.
Puis Lucky lance la question du gamin roux. Le visage du prêtre change. Son regard se durcit.
« Sam. »
Sam Stanford. Un enfant à problèmes, maltraité, recueilli par la paroisse. Mais ses humeurs étaient incontrôlables, dangereuses pour les autres enfants. Le père Walker avait dû prendre une décision difficile : appeler la police et le faire placer à l’orphelinat Laurens. C’était il y a un an. L’orphelinat l’avait ensuite renvoyé à la paroisse, car le gamin ne tenait nulle part — il se battait sans cesse. Et le jour même de sa fugue de l’orphelinat, Sam s’était vengé : le bureau paroissial avait brûlé.
Le père Walker l’avait revu quelques semaines plus tôt, rôdant près de l’église. Il l’avait menacé d’appeler la police. Sam s’était contenté de ricaner en le pointant du doigt. « Ce rire était effrayant », murmure le prêtre. Et il était seul à ce moment-là.
Apprenant que Lucky enquête sur la disparition d’Émilie, Walker s’absente un instant et revient avec un dossier. Il en sort une photographie partiellement brûlée lors de l’incendie — un groupe de jeunes dont les visages sont mangés par la suie. Il désigne un garçon en pull noir au centre : Sam Stanford.

Puis il tend une fiche d’état civil, elle aussi brûlée sur les bords. On y lit un nom : Edmund Stanford, l’oncle et tuteur légal de Sam. Et une adresse tronquée : 418 South Alameda Street, un quartier ouvrier situé à quatre ou cinq kilomètres au nord.
Le père Walker referme lentement son dossier. « L’orphelinat Laurens doit avoir le dossier complet. Si vous cherchez plus de renseignements sur cet enfant, c’est là que vous trouverez ce qu’il vous faut. » Il saisit la main de Lucky : « Si vous retrouvez ce garçon, faites vite. Certaines âmes se perdent plus vite que d’autres. Et la sienne, elle est perdue. »
Lucky pose une dernière question : l’homme aux yeux bleus perçants qui accompagnait Sam, ça lui dit quelque chose ? Le prêtre secoue la tête. Non, rien. Lucky le sonde une dernière fois — le père Walker lui semble extrêmement sincère, choqué par la situation, soulagé de s’être libéré d’un poids.
Les pistes convergent
Les trois enquêteurs se retrouvent sur les marches de la paroisse dans la chaleur nocturne. La journée a été affreusement longue. Lucky descend avec une désinvolture calculée — pour lui, cette enquête reste encore un jeu, même s’il est touché par le sort de l’enfant. Il débriefe ses compagnons.
Le père Walker connaissait le gamin roux : Sam Stanford, un délinquant qui a fugué de l’orphelinat Laurens et mis le feu au bureau paroissial. Lucky a en main l’adresse de son oncle et tuteur, Edmund Stanford, au 418 South Alameda Street. Le prêtre n’a pas su identifier les symboles de la boîte — hébreux, araméens, très anciens — mais a recommandé un antiquaire près du centre commercial Sears.
Briggs fait le rapprochement immédiat : Sears est aussi le seul endroit où l’on vend les friandises de luxe retrouvées dans le jardin des Perry. Deux pistes qui convergent vers le même lieu.
Et surtout, une connexion capitale s’établit : l’orphelinat Laurens — celui d’où Sam Stanford a fugué — est le même établissement où a été placé le petit Thomas Foster, l’enfant que sa propre mère avait refusé de reconnaître.
La nuit est tombée sur Hollywood. Malgré l’obscurité, la chaleur n’a pas baissé d’un degré. Les trois hommes n’ont qu’une hâte : se reposer et prendre une douche. Mais les fils de l’enquête se resserrent. Demain, plusieurs pistes sérieuses les attendent : l’orphelinat Laurens et ses secrets, le commissariat de John Tracy et l’affaire Foster, l’antiquaire de Sears et les mystères de la boîte aux symboles hébreux, et l’adresse d’Edmund Stanford sur South Alameda Street. Pour sauver Émilie Perry, il faudra plonger plus profond encore dans les ténèbres d’Hollywood — et accepter que ce qu’ils trouveront sera peut-être pire que tout ce qu’ils imaginent.


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