La pluie tambourinait contre les vitres de l’atelier lorsque le facteur frappa à la porte. Jean de Trégastel, penché sur un moulage délicat, leva à peine les yeux de son travail. C’est Eugénie Blondel qui alla ouvrir, ses mains encore couvertes de plâtre fin.
« Une lettre pour vous, Monsieur de Trégastel », annonça-t-elle avec sa légèreté habituelle, tendant l’enveloppe au maître des lieux.
Jean reconnut immédiatement l’écriture élégante sur le papier crème. Son visage se figea sous son masque de céramique. Ses doigts tremblèrent imperceptiblement en décachetant l’enveloppe. Eugénie, intriguée par ce changement soudain d’attitude, s’approcha discrètement.
« Joséphine… », murmura-t-il, si bas qu’elle dut tendre l’oreille pour saisir ce nom.
Le silence qui suivit fut lourd de souvenirs. Jean relut la lettre une seconde fois, puis une troisième, comme s’il cherchait à déchiffrer un message caché entre les lignes. Le carton d’invitation glissa de ses mains gantées et tomba sur l’établi, révélant l’en-tête orné : « Exposition des chef-d’œuvres des Compagnons Sculpteurs du Devoir ».
Eugénie n’avait jamais vu Jean dans un tel état. Derrière son masque, elle pouvait deviner l’émotion qui l’agitait. Il se leva brusquement, fit quelques pas vers la fenêtre, puis revint vers l’établi, ses mouvements trahissant une agitation intérieure rare chez cet homme habituellement si maître de lui.
« Monsieur de Trégastel ? » osa-t-elle, inquiète. « Tout va bien ? »
Il ne répondit pas immédiatement. Ses yeux, visibles à travers les fentes du masque, fixaient la pluie qui ruisselait sur les carreaux. Enfin, il se tourna vers elle, et dans sa voix perçait une vulnérabilité qu’elle ne lui connaissait pas.
« Une… une ancienne connaissance. Je ne l’ai pas revue depuis… » Il s’interrompit, puis reprit avec effort : « Depuis avant la guerre. »
Une heure plus tard, Jean avait traversé la rue pour se rendre à l’Agence des Disparus. Il trouva Eugène penché sur des dossiers, tandis que Jacques consultait une carte de la région parsemée d’épingles colorées.
« Messieurs », commença-t-il, sa voix retrouvant peu à peu son assurance habituelle, « j’ai reçu une invitation qui pourrait… qui pourrait vous intéresser. »
Il posa le carton sur le bureau d’Eugène, qui leva un sourcil interrogateur.

« Une exposition d’art ? » s’étonna Jacques. « En quoi cela nous concerne-t-il ? »
Jean hésita. Comment expliquer que cette invitation était accompagnée d’une lettre qui ravivait des souvenirs qu’il pensait enfouis ? Comment leur faire comprendre que le ton anxieux de Joséphine laissait présager quelque chose de plus sombre qu’une simple reunion mondaine ?
« La personne qui m’a envoyé cette invitation… elle semble avoir des ennuis. Elle demande mon aide, mais de manière très… évasive. » Il marqua une pause. « J’aimerais que vous m’accompagniez. Vos compétences pourraient s’avérer utiles. »

Eugène et Jacques échangèrent un regard dubitatif. Ils avaient leurs propres enquêtes en cours, leurs propres disparus à retrouver. Un vernissage artistique ne semblait pas vraiment entrer dans leurs attributions.
« Jean », dit doucement Eugène, « nous ne sommes pas des… des accompagnateurs mondains. Et puis, si c’est personnel… »
« Ce n’est pas personnel ! » s’empressa de répondre Jean, peut-être un peu trop vivement. « Enfin, pas seulement. J’ai le sentiment que… que quelque chose ne va pas. Cette lettre, son ton… »

Jacques se gratta la barbe, perplexe. « Nous ne connaissons rien à l’art, Jean. Et franchement, après l’affaire Dubois, nous avons du retard sur plusieurs dossiers. »
L’atmosphère se refroidit. Jean sentit qu’il perdait ses deux collègues. Comment leur expliquer cette intuition qui le rongeait depuis qu’il avait lu la lettre de Joséphine ? Comment leur faire comprendre que derrière cette invitation mondaine se cachait peut-être quelque chose de plus troublant ?

C’est alors qu’Eugénie Blondel fit son entrée, portant un plateau de thé fumant. Elle avait suivi la conversation depuis le seuil et, avec son intuition féminine, avait immédiatement saisi les non-dits.
« Messieurs », dit-elle en posant le plateau, « pardonnez-moi d’intervenir, mais il me semble que vous passez à côté de quelque chose d’important. »
Elle se tourna vers Eugène, le fixant de ses yeux vifs et malicieux.

« Monsieur Eugène, vous qui passez vos journées à chercher des hommes perdus dans la guerre, ne pensez-vous pas que parfois, ce sont les vivants qui ont le plus besoin d’aide ? »
Eugène rougit légèrement sous le regard insistant de la jeune femme.
« Cette dame écrit qu’elle a des inquiétudes », poursuivit Eugénie. « Dans notre époque troublée, quand une femme demande de l’aide, ne devrait-on pas au moins l’écouter ? »
Elle s’approcha du bureau, sa présence soudain plus intense.
« Et puis », ajouta-t-elle avec un sourire espiègle, « ne seriez-vous pas curieux de voir ce que cache cette mystérieuse exposition ? Qui sait quels secrets se dissimulent derrière ces œuvres d’art ? »
L’argument porta. Eugène, troublé par l’insistance charmante d’Eugénie, commença à reconsidérer sa position. Jacques, lui, observait la scène avec amusement.
« Vous savez », dit finalement Eugène, « Mademoiselle Blondel a peut-être raison, et… »
Jean ne put dissimuler son soulagement. « Alors vous acceptez ? »
« J’accepte », répondit Eugène, jetant un regard furtif vers Eugénie qui lui sourit en retour.
Jacques soupira, résigné. « Si Eugène y va, j’y vais aussi. Mais si on se retrouve au milieu d’une soirée mondaine à discuter de la symbolique des gargouilles, je vous préviens, je rentre directement ! »
Le reste de l’après-midi fut consacré aux préparatifs. Jean, plus nerveux qu’il ne voulait l’admettre, retourna à son atelier pour choisir sa tenue. Eugénie l’aida à ajuster son masque, remarquant qu’il tremblait légèrement.
« Monsieur de Trégastel », murmura-t-elle, « cette dame… elle compte beaucoup pour vous, n’est-ce pas ? »
Il acquiesça en silence. Comment expliquer à cette jeune femme pleine de vie ce qu’avait représenté Joséphine avant la guerre ? Comment lui faire comprendre que revoir celle qui l’avait connu avec un visage intact était à la fois son plus grand désir et sa plus grande peur ?
De l’autre côté de la rue, Eugène et Jacques vérifiaient leurs carnets de notes et leurs outils d’enquête. Une exposition d’art, certes, mais ils restaient des investigateurs. Et si Jean avait raison, si quelque chose se cachait derrière cette invitation, ils devaient être prêts.
Le soir tomba sur Rouen, et avec lui, l’appréhension. Demain, à 14 heures, ils se rendraient à l’atelier Beauvoisine. Jean reverrait Joséphine après toutes ces années. Eugène découvrirait peut-être une nouvelle facette de cette ville qu’il croyait connaître. Jacques maudirait probablement sa décision de les accompagner.
Et dans l’ombre de cette exposition apparemment innocente, quelque chose attendait. Quelque chose que Joséphine n’avait pas osé écrire dans sa lettre. Quelque chose qui allait transformer ce simple vernissage en une nouvelle enquête pour nos investigateurs.
La pluie continuait de tomber sur les pavés de Rouen, lavant les traces du jour qui s’achevait, mais ne pouvant effacer l’inquiétude qui pesait sur l’atelier de Jean de Trégastel.


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