Il est près de quatre heures du matin. Le calme apparent du manoir est une façade. Dans la bibliothèque, les hurlements traversent la lourde porte en chaîne de chêne.
Otis interroge le cocher noir de Greenvale, qui lui répond d’un ton inquiet :
« Je ne l’ai jamais vu dans cet état. Il était hors de lui. »
À travers les vitres de la maison, les silhouettes de Charles de Saint-Aubrey et Joshua Greenvale se découpent dans la lumière. Les deux hommes se crient dessus, furieux, incontrôlables.
Otis tend l’oreille.
Charles : « Tu ne peux pas rompre le pacte, Joshua ! Pas maintenant ! Pas après tout ce que nous avons fait ! »
Greenvale : « Ce n’était pas ce qui était convenu. Nous avions dit prospérité. Mais pas ça. »
Charles : « Regarde tes plantations. Tes récoltes. Tu es l’homme le plus riche de la Louisiane ! »
Greenvale : « Newton avait raison de vouloir s’arrêter… »
Le nom de Newton revient comme un avertissement posthume. Il a voulu mettre fin à tout ça. Et maintenant, il est mort.
Puis, le ton monte encore. Greenvale évoque des vérités que Charles refuse d’entendre :
« Ta fille dépérit. Et ton fils… ton fils te réclame chaque nuit. »
Un objet vole contre le mur. Charles hurle :
« SORS DE MA MAISON ! »
La porte claque. Greenvale sort, livide, lent et furieux. Il remet ses gants, glacé de dignité. Charles le suit avec un coffre calciné dans les bras et crie :
« Et ça ! Tu oublies ça ! »
Greenvale se retourne une dernière fois :
« Garde-le. C’est ton héritage. Ton fardeau. Que Dieu ait pitié de ton âme… parce qu’elle, elle n’en aura jamais. »
Puis il monte dans son carrosse. Les chevaux s’élancent. Le silence revient.
Mais ce calme est trompeur. Charles est tremblant, possédé par une rage froide. Et soudain, il se rue sur une jeune esclave qui balaye le perron. Il lui arrache le fouet de sa ceinture et frappe.
« Écarte-toi de mon chemin, sale négresse ! »
Elle tombe, en pleurs, sous les coups. Les autres esclaves reculent, paralysés par la peur.
Cléophas réagit. Il s’avance, ramasse le coffre tombé au sol, et s’interpose verbalement, calme mais ferme.
« Nous allons discuter de tout cela. Revenez à plus de sérénité. »
Il murmure à Charles :
« Vous êtes le maître chez vous, mais demandez-vous quel soutien vous restera… »
Charles, visage congestionné, finit par lâcher le fouet. Il vacille. Mathilde accourt vers l’esclave blessée. La tension se relâche d’un cran, mais la scène a laissé une marque indélébile.
Le mal, ici, ne vient pas seulement des esprits. Il est dans la chair, dans les pactes, dans les silences complices, dans les chaînes qu’on refuse de voir.
Et désormais, ce mal n’est plus contenu.
Une nuit d’enfer : le maître, le fardeau, et la fuite vers les marais
Après l’humiliation publique, la confrontation violente et la déflagration verbale entre Charles de Saint-Aubrey et Joshua Greenvale, le manoir bascule dans un silence saturé d’émotions contenues. La colère. La honte. La peur.
Charles, hors de lui, vacille entre rage et culpabilité. Cléophas tente de ramener la raison, parle de duel pour sauver l’honneur, de son projet de prendre la main de sa fille (!!!) mais c’est peine perdue : Charles n’écoute plus personne.
Il court vers les écuries, enfourche un cheval sans selle, et cravache l’animal à nu jusqu’à s’éloigner au galop, vers les marais. Un nuage de poussière, un martèlement de sabots. Et puis le vide.

Il a laissé derrière lui un chaos absolu : un coffre calciné, une jeune esclave en sang, des contremaîtres figés, et un domaine au bord de l’implosion.
Face à l’inertie des contremaîtres blancs, Cléophas prend les devants. Il les somme d’agir, de rattraper leur maître avant qu’il ne commette l’irréparable. L’ordre est lancé avec fermeté — et il porte. Trois hommes scellent leurs chevaux à la hâte et s’élancent à sa poursuite dans les ténèbres.

Pendant ce temps, Mathilde s’occupe de la jeune esclave rouée de coups, la relève doucement. Le regard qu’elle lance à Cléophas est glaçant : une colère froide, pleine d’accusation, mais muette. Ce qui vient de se produire ne sera pas oublié.
L’heure du bilan dans la bibliothèque
Cléophas, désormais porteur du coffre noirci par les flammes, appelle Otis et Lafayette à le suivre.
« Quant à vous deux… Venez. Nous avons beaucoup de choses à nous dire. »
Ils le suivent. Tous les trois entrent dans la bibliothèque, ce lieu qui a abrité le pacte brisé, les secrets tus, la prospérité bâtie sur la mort. Le manoir retombe dans un silence lourd, moite, oppressant. Et dehors, les cavaliers s’enfoncent vers les marécages à la poursuite d’un maître devenu fugitif de sa propre vie.


Leave a Comment