La première nuit à bord du Luthier vire au cauchemar pour chaque investigateur. Roy se réveille griffé dans la cabine de Pilar et découvre dans son carnet que Nyarlathotep le réclame depuis le Pérou. Cordelia, menacée par Fenster en pleine nuit, voit resurgir le souvenir fondateur de sa vie : une grotte du Minnesota et une carte stellaire aux lignes serpentines. Sylvanus, lui, suit le comte jusque dans la soute où Shaw et Kelly révèlent leur véritable nature. Acte 4 de Terreur Transatlantique, campagne L’Appel de Cthulhu à bord d’un dirigeable de luxe au-dessus de l’Atlantique.

Le couloir de velours et de cuivre
La scène reprend exactement là où nous l’avions laissée : dans le couloir du Luthier, ce dirigeable de luxe qui fend le ciel nocturne quelque part au-dessus de l’Atlantique.
Roy avance dans ce corridor qui s’étire devant lui comme un tunnel de velours et de cuivre. Les appliques Art déco projettent des ombres géométriques sur les murs lambrisés, transformant sa progression en un véritable ballet d’ombres chinoises. Ses pas résonnent sur le tapis épais — étouffés, mais rythmés — comme le battement d’un cœur qui ralentit.
À son bras gauche, il soutient le comte Wolkowski. La silhouette de ce dernier, autrefois si droite, s’affaisse contre lui. Le comte n’est plus qu’un poids mort, une chair tiède qui se laisse porter. Ses jambes bougent encore mécaniquement, mais ses yeux sont ailleurs, perdus dans un vide que Roy commence à reconnaître — le même vide qu’il a ressenti quand Pilar l’a frôlé.
Lester Shaw se tient à la droite du comte et le soutient avec une efficacité mécanique. Roy remarque ses doigts, qui semblent épouser parfaitement l’épaule de Wolkowski, comme s’il avait déjà fait ce geste plusieurs fois, comme s’il connaissait le poids exact de cet homme. C’est une scène hallucinante. Roy a la tête qui lui tourne, l’impression d’être profondément sourd, une angoisse mêlée à une étrange forme d’excitation.
Daniel Kelly ferme la marche, en retrait. Son sourire de cire ne vacille jamais. Ses pas sont silencieux, félins — il glisse sur le sol plus qu’il ne marche. Dans la pénombre du couloir, sa silhouette prend des contours troublants. Trop fluide. Trop souple.
La mallette pend au bras du comte comme un point mort. Elle oscille légèrement à chaque pas, et Roy croit entendre un léger bourdonnement en sortir, comme un insecte pris au piège, ou quelque chose qui essaie d’en sortir.

L’autorité de Roy devant la cabine A15
Ils approchent de la cabine A15. Le numéro doré brille dans la lumière tamisée. Kelly passe devant Roy — et c’est là que ce dernier décide de reprendre le contrôle. Il se tourne vers eux et, d’un ton autoritaire, lance :
« Cela suffit. Votre zèle est noté, mais mal placé. Vous oubliez votre position. Vous n’êtes pas ici pour décider. Laissez-moi avec le comte, je vais m’occuper de lui. Il me semble que Dame Cordelia était elle-même vacillante — au moins, l’un d’entre vous devrait être un parfait gentleman, à défaut d’être un bon serveur, et devrait aller voir son état. Sa chambre est juste à côté. Je vous prie de bien vouloir faire au moins votre travail. »
Le jet d’intimidation passe, contre toute attente. Lester Shaw et Daniel Kelly échangent un regard étonné. Lester tente une objection timide — « Mais, monsieur, on n’arriverait jamais à le porter tout seul… » — mais Roy ne cède pas. Il renvoie Kelly vérifier l’état de Lady Russell et conserve uniquement Lester Shaw pour l’assister.
Face à la cabine, Lester tend sa main vers la poignée, sort la clé, commence à ouvrir la porte. Le comte est complètement adossé à Roy. Roy se tient prêt à faire un pas en arrière pour le laisser tomber à tout moment : hors de question de se laisser surprendre par Lester Shaw.

La voix de Pilar
C’est alors que Roy l’entend. Pas un cri. Pas un appel. Un murmure. Comme si quelqu’un lui parlait directement à l’oreille, alors qu’il sait — il sait — que personne n’est derrière lui.
Roy.
C’est la voix de Pilar Torres. Mais pas tout à fait. Quelque chose de plus ancien dans le timbre. Quelque chose qui ne devrait pas pouvoir sortir d’une gorge humaine. Des harmoniques impossibles, comme si plusieurs voix parlaient en même temps.
Mon cher Roy… Tu ne vas pas m’abandonner ? Si ?
La voix se démultiplie en écho, amplifiée, dix voix différentes superposées. Roy tourne la tête instinctivement, stupidement. Le couloir derrière lui est vide. Il ne voit même plus Daniel Kelly. Juste les appliques qui projettent leurs lueurs dorées dans le silence.

L’effondrement
Roy tente de garder sa concentration. Le comte est toujours affalé contre lui. Il faut l’amener à sa chambre, le coucher sur le lit, se débarrasser de lui. Lester s’écarte pour le laisser avancer. Roy refuse de lui tourner le dos.
Sa tête commence à tourner de plus en plus violemment. L’écho de la voix résonne encore, plus fort maintenant dans ses pensées : Reviens, Roy. J’ai tant de choses à te montrer.
Roy entre dans la chambre et tente de fermer la porte, mais ses forces le trahissent. Il titube. Il porte le comte, essaie de le jeter sur le lit — en vain. Le jet de force échoue. Le comte s’écroule par terre, et Roy avec lui. Ses jambes se dérobent, non pas d’un coup, mais progressivement, comme si ses os étaient en train de se liquéfier.
Roy se concentre sur ses souvenirs, se rappelle le miroir qui l’a déjà manipulé par le passé, tente d’invoquer cette expérience pour résister aux forces obscures qui l’assaillent. Son dernier réflexe : s’écrouler contre la porte de la cabine, utiliser son propre poids comme barricade, même s’il doit perdre connaissance.
Le monde bascule. Les motifs géométriques sur les murs ondulent. Les lumières deviennent floues, étalées comme de l’huile sur de l’eau. Roy tend la main vers la porte pour se retenir, mais ses doigts semblent traverser la matière, comme si cette porte n’était qu’une fumée. Il s’effondre — pas violemment, avec une grâce étrange, presque chorégraphiée, comme une marionnette à qui on a coupé les fils.
Ses mains entrent en contact avec le tapis moelleux, puis il s’enfonce. La dernière chose qu’il voit, c’est le visage du comte penché sur lui : des yeux blancs, livides, une bouche rouverte, un filet de bave coulant sur le tapis.
Puis le noir.
Entre conscience et inconscience
Quelque part, très loin, la fête continue. Roy entend des rires cristallins, des gens ivres et insouciants. Il perçoit Lady Wilmot qui chante faux une chanson française, Lorenzo qui applaudit trop fort et trop longtemps, le cliquetis des verres qui s’entrechoquent, l’orchestre qui joue un Charleston endiablé. Et par-dessus tout, ce bourdonnement léger, constant, comme une vibration à l’intérieur de la mallette.
Roy flotte entre conscience et inconscience. Il tente un ultime effort de volonté pour ne pas sombrer complètement. Il rouvre les yeux — juste la surface du tapis. Il sent qu’on essaie de pousser la porte. Il entend des voix. Il lutte pour rester concentré, mais ses forces l’abandonnent. Au moins, il est sûr d’une chose : son poids sécurise la porte.
Dans ce demi-sommeil, d’autres voix se font entendre — pas celles des passagers, mais des murmures dans une langue qu’il ne comprend pas, que son corps pourtant reconnaît. Une langue qui lui dresse tous les poils, qui accélère son rythme cardiaque, qui réveille des peurs ancestrales. Et dans cette cacophonie onirique, une dernière chose : le rire strident de Pilar.

Le réveil de Sylvanus — 4h30 du matin
Changement d’ambiance. On passe à Sylvanus Morlaix, qui rouvre les yeux l’espace d’un instant. Il a eu une absence — combien de temps ? Impossible à dire. La montre indique 4h30 du matin. Il s’est endormi sur son siège dans le salon, terrassé par l’alcool. Il est un des derniers debout dans cette pièce qui, de théâtre de luxe, est devenue un véritable champ de bataille éthylique.
Les souvenirs lui remontent par fragments. Avant de s’écrouler, Sylvanus avait signalé à Fenster, l’agent de sécurité, que le comte s’était éclipsé. Il lui avait indiqué de le surveiller, car l’homme n’avait pas bu une goutte d’alcool de toute la soirée — un comportement pour le moins suspect.
Autour de lui, les vestiges d’une soirée magnifique. Lady Wilmot titube, accrochée à Lorenzo. Pilar de Torres fume sa dernière cigarette avec toute la lenteur calculée qui la caractérise.
Et les souvenirs continuent d’affluer : Sylvanus a dansé jusqu’à ce que ses chaussures italiennes marquent le parquet. Il a bu du Krug comme si c’était de l’eau. Et surtout — oh putain, ça lui revient — il a flirté avec Lady Wilmot jusqu’à ce qu’elle, complètement ivre, le plaque contre le mur et l’embrasse à pleine bouche en murmurant « Charles… mon Charles… » Ce qui n’est ni le prénom de Sylvanus, ni celui de son futur mari Lorenzo. Lady Wilmot l’a confondu avec feu son premier mari, Charles. Un nom que Sylvanus connaît, puisqu’il avait côtoyé l’homme dans le passé.

Du sang sur la manchette
En observant la scène autour de lui, Sylvanus repère un détail troublant grâce à son sens de l’observation : la manchette droite de Lorenzo est tachée de sang. Pas une simple éclaboussure — une quantité importante, comme si son bras avait glissé sur du sang.
Les musiciens rangent leurs instruments, épuisés. Le saxophoniste a les yeux cernés de noir, le pianiste masse ses doigts engourdis. Sylvanus s’approche pour les féliciter et, en confidence, leur avoue son blackout de plusieurs heures, leur demandant ce qu’il a manqué.
La réponse est sans ambiguïté : « Vous avez emballé la future mariée ! » Les trois musiciens sont pliés de rire. Sylvanus tente d’en savoir plus : Lorenzo était-il présent ? Non. Mais un autre détail émerge : pendant le second set, des bruits étranges ont perturbé la soirée. Des sifflements insupportables, venant des tuyaux de ventilation. Le majordome a même demandé aux musiciens de jouer plus fort pour couvrir le bruit. Ce n’était pas du vent — c’était autre chose.
Sylvanus tente d’examiner la tuyauterie, mais elle est haut au-dessus de sa tête. Il demande la discrétion aux musiciens concernant l’épisode avec Lady Wilmot, et les trois s’éloignent en riant.

La scène avec Lorenzo et Lady Wilmot
Lady Wilmot se colle alors à Sylvanus, le prenant cette fois pour Lorenzo : « Lorenzo, mon amour, nous serons magnifiques ensemble, magnifiques ! » Sa robe part de côté, elle l’enlace. Pendant ce temps, Lorenzo titube à proximité, les yeux dans le vague, complètement ivre.
Sylvanus tente de rétablir la situation : « Ma chère, venez par ici… » Ce qui provoque immédiatement la colère de Lorenzo : « Morlaix, je te défends de toucher à ma femme ! Je te vois ! »
Profitant du moment, Sylvanus attrape la main de Lorenzo — celle avec le sang — et la pose sur l’épaule de sa promise, les réunissant pour une dernière danse. C’est alors que Lady Wilmot s’exclame avec dégoût : « Tu es dégoûtant, tu colles, Lorenzo ! »
Sylvanus insiste, discrètement : « Mais vous êtes blessé, Lorenzo ? Vous vous êtes coupé ? Vous avez cassé une coupe de champagne ? » Lorenzo est confus, bafouille qu’il a glissé à un moment. Quand il remonte sa manche, son bras est parfaitement intact. Le sang n’est pas le sien.
Puis Lorenzo lâche une déclaration énigmatique, le regard brillant : « J’ai gagné ce soir, mon vieux Morlaix ! Pas au jeu, mais j’ai gagné ! J’ai gagné bien plus que de l’amour ! Je suis maintenant immensément riche ! » Et avant que Sylvanus puisse en apprendre davantage, Lorenzo et Lady Wilmot disparaissent dans le couloir.

Seul avec Pilar
Sylvanus observe attentivement le sang sur la manche droite de Lorenzo jusqu’à ce que le couple disparaisse. Il ne reste plus que deux personnes dans le salon dévasté : Sylvanus et Pilar de Torres.
Elle a terminé sa cigarette. Depuis tout ce temps, elle le regardait avec ses yeux sombres, complètement indéchiffrables. Sylvanus l’interpelle directement : « Qu’est-ce qu’il s’est passé ce soir ? Vous avez vu que M. Lorenzo a sa manche tachée de sang ? Et ce n’est de toute évidence pas le sien. »
Pilar ne confirme ni n’infirme. Elle lui demande simplement s’il ne part pas, s’il veut savourer cette fin de soirée. Puis elle sourit…
« Vous êtes un fin observateur, M. Morlaix. Moi aussi j’aime bien observer. »
Sylvanus insiste : il vient de réaliser qu’il a perdu une ou deux heures de soirée. Pilar balaie ses inquiétudes d’un revers de main — il n’y avait pas grand-chose, vous n’avez pas raté grand-chose au spectacle — avant d’ajouter, énigmatique, qu’elle a observé la scène : qui reste, qui part, et qui disparaît.
Le salon s’est complètement vidé. Bouteilles vides au sol, cendriers qui débordent, l’air vicié chargé de tabac froid, d’alcool renversé et d’une odeur indéfinissable de fin de fête. Lester Shaw passe à côté de Sylvanus, ramassant les verres avec des mouvements mécaniques, presque trop parfaits. Un détail incongru : son col est légèrement défait. Ce serveur apparu pour la première fois à bord dégage toujours cette odeur métallique caractéristique, et Sylvanus remarque de la poussière sur ses chaussures. Ses yeux d’un bleu intense fixent Sylvanus tandis qu’il range les chaises — dont celle du comte, restée vide. Sa coupe de champagne est encore intacte. Sylvanus réalise qu’il n’a même pas remarqué le moment où Wolkowski a quitté la soirée.
Pilar, elle, n’est pas saoule. Elle est très nette. Elle pose son verre de champagne, écrase enfin sa cigarette, dépose un baiser sur la joue de Sylvanus, et lui dit : « Bonne nuit, monsieur Morlaix. Dormez bien. » Il y a quelque chose dans sa façon de dire « dormez bien » qui le met profondément mal à l’aise — comme si elle savait qu’il avait dormi.

Cordelia — L’intrus dans la cabine
Changement de personnage. L’alcool a fini par avoir raison des résistances de Cordelia, mais cette vieille routarde ne se laisse pas surprendre pour autant. Voyant Roy partir avec le comte, elle a repassé par le salon, attrapé deux carafes d’eau, puis rejoint sa chambre. Elle a fouillé dans son vieux sac, sorti un tube d’aspirine, en a avalé deux. Elle s’est déshabillée, a passé sa robe de chambre, s’est enduit les mains de crème de nuit, puis s’est allongée.
Le sommeil qui l’envahit est agité, peuplé de rêves troublants. Des dunes de sable s’étirant à l’infini, la musique du Charleston en fond sonore, des voix étranges murmurant dans une langue qui l’inquiète et la ramène à de très vieux souvenirs — une langue aux accents orientaux, arabéens.
Et soudain, un déclic discret. La serrure de sa porte qui s’ouvre.

Ses yeux s’ouvrent légèrement dans l’obscurité. L’instinct de survie prend le dessus immédiatement. Sans bouger, les yeux fermés, sa main glisse doucement sous le drap. Ses doigts trouvent l’écharpe qu’elle était en train de tricoter — ce tricot ne quitte jamais Cordelia — et, du bout des doigts, elle saisit les deux aiguilles à tricoter. Elle les étire délicatement de la pelote de laine, les tient fermement et remet sa main sous le drap. Elle contrôle sa respiration, garde ses paupières presque closes.
Quelqu’un entre. Des pas mesurés, presque professionnels. Pas de hâte, pas de nervosité. Celui qui entre connaît son métier. Dans la pénombre, Cordelia distingue une silhouette élancée, grande, aristocratique : c’est Reginald Fenster, l’agent de sécurité, l’homme de confiance du propriétaire du dirigeable.
Il referme la porte avec une précision chirurgicale. Pas un grincement. Il sort une petite lampe électrique de poche — un modèle moderne, compact — dont le faisceau balaie la cabine méthodiquement. Il ne cherche pas : il localise. Comme s’il savait exactement ce qu’il voulait trouver.

La fouille et la confrontation
Fenster s’approche du bureau de Cordelia. Il ouvre le premier tiroir avec une lenteur calculée, sans bruit. Ses doigts sont gantés de cuir fin. Cordelia reconnaît immédiatement la technique — celle des agents secrets de ses romans de gare, ou d’un cambrioleur de haut vol.
Il trouve un carnet que Cordelia connaît bien : un journal qu’elle transporte depuis ses vingt ans, initié lors de sa première expédition au Minnesota, rempli de croquis et de symboles. Fenster l’examine avec méthode, puis, d’un geste rapide, il déchire délicatement une page du journal, la plie et la range dans sa veste.
Puis son comportement change. Il commence à fouiller dans la malle de Cordelia et en sort ses sous-vêtements avec une attention déplacée. Il n’a ni la gêne d’un gentleman, ni l’efficacité d’un cambrioleur. Il semble fasciné : il touche la soie délicatement, hume discrètement le parfum qui s’en dégage.

Pendant ce temps, Cordelia a posé un premier pied à terre, puis le second. Elle maîtrise sa stupeur — mon Dieu, c’est un fétichiste — et s’approche de lui par-derrière avec toute la discrétion dont elle est capable.
Il sent la pointe d’une aiguille à tricoter contre son rein.
« Je vous conseille de ne pas bouger, monsieur. Il s’agit d’un art égyptien que j’ai fait confectionner. Le poison dont il est enduit servait jadis aux pharaons pour se débarrasser de leurs rivaux dynastiques. »
Fenster cesse de respirer. Il tenait un miroir de poche — celui de Cordelia — et dans le reflet, il la voit. Il semble fasciné. Il murmure : « Je suis désolé. »
Cordelia ne se démonte pas : « Ne le soyez pas. Le fait que vous renifliez mes petites culottes est finalement plutôt flatteur. De mémoire, jamais cela ne m’est arrivé — même ce pauvre Archie, auquel j’ai été fiancée avant qu’il ne se fasse tuer en Inde, ne se serait jamais permis ce genre de cavalcade. En revanche, vous pourriez très délicatement sortir la page du journal que vous avez arrachée et la poser sur mon bureau. Je vous en serais très reconnaissante. »
Elle lui expose trois options avec un sang-froid magistral. Premièrement : il tente quelque chose, et le dart égyptien le transperce le rein — la mort en deux à quatre secondes. Deuxièmement : il est plus rapide qu’elle, mais elle criera immédiatement au voleur et les voisins interviendront. Troisièmement : il dépose la feuille, s’assied calmement, et lui explique le sens de cette intrusion.
Fenster plonge doucement sa main dans sa veste, sort la feuille, la pose sur le bureau. Il lève les mains. « Pourriez-vous retirer votre dart ? » Cordelia retire vivement sa main mais la maintient dans le dos de l’intrus, hors de vue — qu’il ne découvre pas qu’il s’agit d’une simple aiguille à tricoter.
Fenster s’excuse, prétend avoir cédé à sa curiosité pour les sous-vêtements. Il la complimente sur son aplomb, évoque leur précédente conversation sur l’Égypte et l’intérêt de son patron pour ses recherches. Cordelia, pragmatique, exige des explications : pourquoi cette page de son journal l’intéressait-elle tant ? Et plus largement, que se passe-t-il sur ce zeppelin ?
Fenster avoue : « Je suis venu dans votre chambre à cause de ça », en désignant le papier. C’est ce qui intéresse son patron.
Cordelia reprend la page arrachée. Cela fait presque vingt ou vingt-cinq ans qu’elle n’a pas ouvert ce journal — il ne la quitte jamais, mais elle en a tellement écrit d’autres depuis. La page la ramène à des souvenirs anciens, ceux de ses premières recherches au Minnesota…

Le réveil de Roy — Dans la chambre de Pilar
Retour à Roy. Ses yeux s’ouvrent lentement. Il essaie de s’adapter à la lumière, ne comprend rien. Le plafond d’une cabine inconnue, des moulures Art déco qui tournent lentement comme un manège cauchemardesque. Il veut bouger, mais son corps refuse d’obéir. Ce n’est pas sa cabine.
L’air est chargé d’un parfum : du tabac turc, du vétiver, et quelque chose de plus troublant qu’il n’arrive pas à définir. Des vêtements de soie autour de lui. Son dernier souvenir : le couloir, la voix qui l’appelait, la chambre dans laquelle il s’est barricadé, puis le noir complet.
L’instinct d’illusionniste de Roy prend le dessus : toujours évaluer la situation avant d’agir. Il ne bouge pas. Il porte encore sa chemise, totalement froissée, grande ouverte. Sa cravate est dénouée. Mais surtout, il découvre des marques rouges sur ses poignets — comme si on l’avait attaché ou retenu.
À côté de lui, une silhouette bouge sous des draps de soie noire. Une main apparaît, d’une pâleur translucide qu’on ne voit qu’à l’aube. Pilar. Mais l’espace d’un instant vertigineux, son corps semble ne pas être tout à fait féminin, ni tout à fait masculin. Roy ferme les yeux, contrôle sa respiration.
Il tente discrètement de bouger ses doigts, ses chevilles, ses poignets — un réflexe d’illusionniste pour évaluer la maîtrise de son propre corps. Le résultat est inquiétant : son corps a du mal à lui obéir.
Pilar se réveille avec une lenteur calculée. Pas de sursaut, pas de désorientation. Comme si elle savait exactement où elle était et ce qu’elle avait fait. L’odeur de vétiver est puissante, mais derrière elle se cache quelque chose d’indéfinissable.
Roy fait semblant de dormir et observe. Son corps… il n’a jamais vu un corps comme celui-ci. Parfait. Trop parfait. Comme sculpté par un artiste ayant eu accès à des proportions interdites. Chaque courbe, chaque ligne semble calculée exactement pour troubler, séduire — ou détruire.
Elle enfile un peignoir de soie japonaise noire et se dirige vers son secrétaire. Elle ouvre un petit carnet, sort un fusain et prend des notes avec des gestes précis, méthodiques, comme si elle consignait quelque chose d’important. Roy observe mais ne peut pas voir ce qu’elle écrit depuis sa position.
En inspectant son propre corps, Roy découvre d’autres marques : des traces de griffure le long de son torse et dans son cou. Pas des motifs — des sillons de peau arrachée.

Le carnet aux symboles
La pièce : un lit king size aux draps de soie noirs complètement défaits, une partie des vêtements de Roy au sol, de l’alcool, un fauteuil face à un petit secrétaire sur lequel repose le carnet. La salle de bain Art déco, porte entrouverte.
Roy tente de descendre du lit. Ses membres sont engourdis, il a mal au crâne. La voix de Pilar traverse la porte close de la salle de bain : « À ta place, je ne bougerais pas trop, Roy. Je reviens dans quelques minutes. » Elle sait qu’il est réveillé. Bien sûr qu’elle le sait. Mais elle le laisse seul quand même.
Roy essaie de se lever malgré tout. Ses forces ont du mal à se reconstituer — son jet de pouvoir a échoué de justesse. Il trébuche, sa tête heurte le fauteuil, et il envoie valser tout ce qui se trouvait sur le bureau. Le carnet de Pilar vole à côté de lui, ses pages s’ouvrent en tombant.
Et là, quelque chose lui coupe le souffle.
Sur ces pages, ce ne sont pas des mots qui ont été griffonnés : ce sont des symboles. Des symboles que Roy a déjà vus — au Pérou, dans cette pyramide maudite où tout a commencé. Et au centre de la page, un dessin de lui. Pas un portrait ordinaire. Son visage est entouré d’une aura sombre tracée à l’encre noire, et des tentacules d’ombre partent de ses yeux, de sa bouche, comme si quelque chose de cosmique s’échappait de lui.
Dans un acte désespéré, Roy arrache la page et tente de la glisser dans la bouche d’aération de la cabine — un dernier geste pour mettre cette preuve hors de portée. Mais le jet de pouvoir en difficulté extrême échoue. La feuille reste dans sa main crispée tandis qu’il perd le contrôle de son corps.

Sylvanus — L’aube sur la mer Égée
Retour à Sylvanus. La salle s’est vidée, Pilar l’a quitté. Il se retrouve seul dans le salon complètement déserté du Luthier, qui file au-dessus de la mer Égée. Par les baies vitrées, le soleil se lève : les premières lueurs transforment le paysage en un brasier doré.
Impossible de se résigner à dormir. Il vient déjà de perdre deux heures, et trop de détails lui brûlent le crâne : son propre blackout suspect, le sang sur la manche de Lorenzo, les sifflements dans les tuyaux, les propos des musiciens, le comportement de Pilar. Pour reprendre ses esprits, Sylvanus arpente la pièce et examine méthodiquement les places de chacun — chaises, tables, et surtout le sol — à la recherche de cendres, d’objets perdus dans la fougue de la soirée, ou de tout indice autour de l’emplacement où se trouvait le comte Wolkowski avec sa mallette.
Malgré la quantité d’alcool ingurgitée, Sylvanus retrouve ses facultés avec une rapidité qui l’étonne. Trop rapidement, peut-être. Ce sentiment le trouble : il se connaît, il est mondain, habitué des soirées — et pourtant ses forces l’ont abandonné anormalement vite. Le Krug ne lui réussit pas, certes. Mais peut-être ne réussit-il à personne. Peut-être y avait-il quelque chose dans cette cuvée offerte par le patron du dirigeable.

La mallette du comte
C’est alors que Sylvanus aperçoit quelque chose près de l’escalier de service. Un jeune homme qu’il n’a jamais vu avance dans le salon. Presque un garçon, mais avec une dureté précoce de ceux qui ont grandi dans les entrailles d’une machine. Son uniforme noir porte des galons dorés impeccables, mais ses mains trahissent sa vraie nature : noircies de cambouis, tellement incrustées qu’aucun savon ne pourrait effacer les taches. Ses cheveux noirs sont plaqués en arrière avec une rigueur militaire, son visage triangulaire sculpté par des années passées dans la chaleur des salles des machines.
Et il porte quelque chose. Avec une précaution qui jure avec ses mains habituées aux clés anglaises et aux manomètres. Trop de précaution pour un simple colis.
C’est la mallette du comte.
Sylvanus la reconnaît immédiatement : le cuir usé, les fermoirs en étain terni, cette patine très particulière des objets qui ont traversé des révolutions. Le jeune mécanicien la tient comme on tient un nouveau-né — ou une bombe. Il passe à une dizaine de mètres sans remarquer Sylvanus.

Depuis sa position dans le salon, dissimulé entre les tables, sa silhouette à moitié noyée dans l’éclat éblouissant de l’aube, Sylvanus observe le jeune homme franchir la porte entrebâillée menant au quartier supérieur — le quartier du capitaine.
Sylvanus se faufile dans l’angle, mobilisant toute sa discrétion pour épier la scène. Ce qu’il voit lui dresse les poils sur la nuque : le jeune homme pose la mallette du comte sur le bureau du capitaine Meilleur. Ce dernier est en bras de chemise — une entorse au protocole, il s’est mis à l’aise pour la soirée. Il examine la mallette avec perplexité : « Mais qu’est-ce que c’est que ça ? » Le mécanicien hausse les épaules. Le capitaine ordonne immédiatement : « Appelez-moi Reginald ! »
C’est à ce moment que des bruits de pas retentissent derrière Sylvanus. Une porte s’ouvre. Avec une agilité qui le surprend lui-même, Sylvanus se faufile sous une table, hors de vue…

Fenster, le capitaine et la mallette
Depuis sa cachette, Sylvanus reconnaît la silhouette qui traverse la salle : Reginald Fenster, cigarette turque à la bouche, la fumée s’enroulant autour de lui. Il porte sa cravate vert sombre ornée de motifs géométriques. Ses cheveux blonds, presque blancs dans la lumière de l’aube, sont toujours plaqués en arrière avec cette brillantine qui sent le vétiver et quelque chose de plus âcre. Fenster se dirige droit vers le bureau du capitaine, précédé du jeune machiniste — Franz.
Sylvanus observe la scène en diagonale. Fenster se penche sur la mallette du comte, ses doigts effleurant le cuir sans vraiment le toucher, comme s’il goûtait l’objet du bout des doigts. Il se tourne vers le machiniste : « Elle était dans la soute ? » Franz confirme, tendu : « Oui, monsieur Fenster. Elle était posée sur la caisse B47, toute seule. »
Fenster tire sur sa cigarette : « Notre cher comte Wolkowski ne laisserait jamais son précieux fardeau sans surveillance… à moins que… » Le capitaine Meilleur complète : « …à moins qu’il n’ait plus été en état de la surveiller. » Fenster sourit plus largement, et l’espace d’une seconde, Sylvanus croit percevoir quelque chose d’impossible dans ce sourire — un éclat qu’il ne parvient pas à interpréter. Puis Fenster murmure : « Précisément, capitaine. Précisément. »
Sylvanus remarque les boutons de manchettes en jade de Fenster, qui capturent la lumière. Puis Fenster se tourne vers le machiniste : « Franz, mon garçon, vous avez bien fait de monter ceci. Très bien fait. » La façon dont il prononce « mon garçon » fait frissonner Sylvanus — c’est à la fois très paternel et très prédateur.
La porte s’ouvre brusquement. Heinrich, le majordome, entre — impeccable malgré la nuit blanche — et aperçoit immédiatement la mallette. Sylvanus remarque le regard qu’il échange avec Fenster : un éclair de reconnaissance ou de complicité, impossible à déterminer. Heinrich déclare sans hésiter : « Messieurs, cette mallette appartient au comte Wolkowski. Je vais la lui restituer immédiatement. »
Fenster, dominant Heinrich de toute sa taille, sourit de manière théâtrale : « Mais bien sûr, Heinrich. Nous ne voudrions pas que le comte s’inquiète de son héritage. » Heinrich saisit la mallette. En passant, leurs épaules se frôlent, et le majordome tressaillit visiblement.
Mais avant qu’Heinrich ne puisse partir, le capitaine Meilleur intervient : « Heinrich, attendez. Cette mallette contient manifestement quelque chose de précieux. Vous allez la placer dans le coffre-fort de ma cabine. Pour la sécurité. »
Heinrich s’immobilise dans le couloir. Ses doigts se crispent sur la poignée de cuir. Il tente une objection : le comte pourrait s’inquiéter… Le capitaine coupe court : c’est une mesure de sécurité standard, ils la lui rendront dès qu’il sera réveillé. Fenster appuie, une longue bouffée de cigarette aux lèvres : « Une excellente idée, capitaine. Les objets de valeur sont toujours mieux protégés sous surveillance officielle, n’est-ce pas, Heinrich ? »
Le majordome acquiesce finalement, la tension visible dans ses épaules. Franz, le machiniste, reste figé, ses mains noircies serrées en poings, regardant ces hommes en costume jouer à un jeu dont il ne comprend pas les règles. Heinrich sort avec la mallette et se dirige vers la chambre du capitaine pour la déposer dans le coffre-fort.
Fenster allume une nouvelle cigarette et se tourne vers le capitaine : « Capitaine, je crois qu’il serait sage de dire à vos hommes de surveiller nos passagers de plus près. Surtout ceux qui ont des habitudes nocturnes. »
Sylvanus reste sous sa table, tendu et inquiet. Il reconstitue mentalement la scène : la mallette égarée, Heinrich qui a tenté de la récupérer, Fenster qui l’a intercepté. Et surtout, le comte qui n’est jamais revenu sans son escorte — avec Roy. Sylvanus commence sérieusement à s’inquiéter pour son compagnon.

Les souvenirs de Cordelia — L’oncle Edouard
Retour à Cordelia, seule dans sa chambre avec Fenster. La page arrachée de son journal fait remonter des souvenirs enfouis depuis plus de vingt ans — les souvenirs les plus fondateurs de sa vie.
Été 1900. Cordelia a dix-neuf ans. Elle n’est pas encore Lady Russell. Elle est simplement Cordelia, la nièce du professeur Edouard Russell — géologue et paléontologue de renom, membre de la Royal Society, homme de terrain légendaire dans les cercles académiques et profondément scandaleux dans les cercles familiaux.

Le père de Cordelia est un landlord dans toute sa splendeur, un homme empli de certitudes, qui n’a jamais compris son frère cadet Edouard — et qui comprend encore moins sa fille. C’est précisément pour cela qu’Edouard est entré dans la vie de Cordelia. Il l’a repérée à l’âge de sept ans, lors d’un dîner de famille, alors qu’elle passait deux heures à disséquer méthodiquement une horloge de salon pendant que les adultes parlaient politique. Depuis son fauteuil, pipe à la main, il l’avait observée avec l’expression d’un homme qui vient de trouver quelque chose qu’il cherchait sans le savoir. Après le dîner, il s’était approché d’elle et lui avait dit très simplement : « Tu as un esprit unique, Cordelia. Ne laisse jamais quiconque te convaincre du contraire. »
Depuis, Edouard est devenu son mentor. Il l’a emmenée partout durant ses jeunes années adultes : en Égypte, en Grèce, en Anatolie, en Perse. Son père a protesté à chaque départ et cédé à chaque fois — parce qu’Edouard est le seul être humain capable de lui tenir tête avec une courtoisie absolue et un entêtement de granit, et peut-être aussi parce qu’au fond, il sait que Cordelia n’a pas sa place dans une salle de bal londonienne.
Edouard Russell n’a jamais été marié — non par échec sentimental, mais par indifférence souveraine à l’institution. Il a des amis sur les cinq continents, des ennemis dans trois académies, et une réputation de rigueur scientifique matinée d’une propension aux théories que ses collègues qualifient d’audacieuses. Il boit du whisky écossais même en plein désert, dort quatre heures par nuit depuis l’âge de trente ans, et a cette façon de regarder les pierres et les gens avec la même attention totale — comme si tout, finalement, était une question de strates et de temps. Pour Cordelia, c’est un dieu : la preuve vivante qu’une vie différente est possible. C’est lui qui l’a construite, façonnée, qui lui a inculqué toutes les valeurs que son père n’a pas eu la patience de lui apprendre.

La lettre d’Ezra Cullen
Au cours de leurs péripéties à travers les continents, Edouard et Cordelia reçoivent une lettre d’un certain Ezra Cullen, un fermier du comté de Cook, dans le nord du Minnesota, non loin du lac Supérieur. Cet homme a découvert, en creusant les fondations d’une nouvelle grange, une ouverture dans la roche qui descend profondément. Il a allumé une torche, regardé, n’a pas voulu aller plus loin — mais a eu la présence d’esprit de dessiner ce qu’il avait vu sur les parois avant de reboucher l’entrée avec des planches.
Edouard regarde le dessin une fois. Il réserve immédiatement deux passages sur le prochain paquebot pour Boston. « On voyage léger. Emporte ton carnet de notes. » Le père proteste. Edouard sourit. Cordelia est déjà dans le cab avant que la discussion ne soit terminée.

La grotte du Minnesota
En 1900, le Minnesota ressemble à une promesse d’espace infini. Pour Cordelia, qui a grandi entre Londres, Le Caire et des chantiers de fouilles archéologiques, tout est nouveau. Des forêts de pins et d’érables s’étendant sans interruption, le lac Supérieur si vaste qu’il ressemble à une mer intérieure — un spectacle à la fois étrange et familier, quelque chose dont elle aurait rêvé toute sa vie. Un sentiment de liberté absolue.
Ezra Cullen les attend sur le quai. Soixante ans, taiseux, des mains larges comme des bateaux et un regard capable d’évaluer les gens à la seconde. Il regarde Edouard, puis Cordelia, et semble surpris : « Elle descend, elle aussi ? » Edouard répond simplement : « Oui, elle descend. » Cullen hoche la tête sans rien ajouter.

L’entrée dans les fondations de la grange est à peine assez large pour un homme adulte. Lampes équipées, ils descendent par une pente naturelle. La roche calcaire s’effrite autour d’eux, puis c’est du basalte — une anomalie géologique pour la région, qu’Edouard note immédiatement avec un plaisir évident : le début de l’aventure.

La première chambre est banale : roche, concrétions, dépôts minéraux. La deuxième chambre, beaucoup moins. Les parois portent des traces — pas des peintures rupestres au sens habituel, pas des bisons ni des mains en négatif. Ce sont des lignes géométriques, très précises, organisées selon une logique qui échappe d’abord au regard. Edouard sort son carnet. Cordelia sort le sien. Ensemble, en silence, ils travaillent pendant deux heures à recopier, mesurer et chercher une grammaire sous ces formes.

Edouard murmure, comme s’il pensait à voix haute : « Il y a quelque chose qui ne va pas. Ces formes ne correspondent à aucun peuple indigène d’Amérique du Nord. » Cordelia demande : « Ça correspond à quoi ? » Long silence. « Je ne sais pas encore. Ce qu’on voit, c’est juste extraordinaire. » Quelque chose dans sa voix que Cordelia a rarement entendu chez lui : pas de l’enthousiasme. De la prudence.
La troisième chambre
C’est Cordelia qui la trouve. Edouard, absorbé par un motif récurrent dans la deuxième chambre, reste en arrière. Cordelia explore le fond de la formation, qui devient de plus en plus précise, de plus en plus géométrique. Avec sa lampe à huile, elle sent un courant d’air, pousse des pierres qui bloquent le passage — et l’air change complètement.
Ce n’est pas seulement plus froid. Cordelia, habituée à l’odeur des tombes égyptiennes, des cryptes médiévales, des caves romaines, n’a jamais rien senti de tel. Quelque chose d’humide, de minéral, et même d’organique. Pas de la pourriture. Ça sent le vivant — comme l’haleine d’une chose qui respire très lentement dans le noir depuis très longtemps.

Les parois de cette troisième chambre sont couvertes de symboles, et l’un d’entre eux — un seul, immense — couvre presque entièrement le mur du fond. Gravé profondément dans la roche, pas griffé, pas peint, mais taillé avec des outils d’une précision au millimètre. Cordelia l’observe trois secondes, puis commence à recopier.
Le deuxième jour, ils redescendent. Cullen refuse d’entrer. Edouard est différent ce matin-là : tout l’équipement habituel du terrain, mais quelque chose de plus mesuré dans son port — comme un homme qui s’apprête à faire quelque chose qu’il sait être une mauvaise idée et qu’il décide de faire quand même, par honnêteté intellectuelle.
Dans la deuxième chambre, il s’arrête devant un motif qu’il n’avait pas remarqué la veille. Caché dans l’angle bas de la paroi, à hauteur de cheville, dissimulé par une saillie rocheuse : une série de formes identiques à celles de la troisième chambre. Pas des copies — des fragments, comme si le grand symbole du fond avait des échos dans tout le réseau. Edouard déclare : « C’est un langage. » Cordelia le corrige : « Non, c’est une carte. » Ils se regardent. Et pour la première fois depuis toutes ces années à fouiller des ruines ensemble, Edouard dit quelque chose qu’il n’a jamais dit : « Fais attention à toi là-dedans. Je ne plaisante pas. »

Cordelia descend seule dans la troisième chambre. Elle a presque vingt ans. Seule face à un symbole taillé dans la roche par quelque chose qu’elle ne peut identifier, dans une chambre souterraine du Minnesota, à des milliers de kilomètres de tout ce qu’elle connaît, avec une lampe à huile qui lui donne peut-être une heure. Elle n’a pas peur. C’est Edouard qui lui a appris cela : l’absence de peur, cette capacité à ranger ses sentiments et à faire le vide total.

Ce qu’elle ressent est très étrange — une reconnaissance, comme si quelque chose dans la structure du symbole répondait à quelque chose dans la structure de sa façon de penser. Elle qui a étudié le grec, l’arabe, qui sait ce que c’est que de voir un système écrit et de sentir la logique en dessous. Au bout de trente minutes, sa lampe vacille. Ce qu’elle a identifié dans ce symbole, c’est une structure, une grille — une carte stellaire. Ce rapprochement est le plus beau cadeau qu’on lui ait jamais fait.

La mise en garde en latin médiéval
En remontant, Cordelia retrouve son oncle assis au bord de la pente d’accès, sur une caisse retournée, pipe à la main. Sans un mot, il lui tend quelque chose : une page arrachée d’un document très ancien, trouvée coincée sous une pierre de la deuxième chambre. Le papier est ancien, mais ce qui y est griffonné semble relativement récent. Quelqu’un est passé avant eux. Quelqu’un a laissé quelque chose intentionnellement.

La lettre est en latin médiéval. Edouard a déjà traduit. Il lit à haute voix, sans inflexion :
Ne les touchez pas. Ne les appelez pas. Qui a vu, qu’il se taise. Qui sait, qu’il vive.
Long silence. Cordelia dit : « Tu savais qu’on trouverait ça. » Ce n’est pas une question. Edouard répond : « Je le suspectais. » Depuis combien de temps ? Il range la page dans sa poche, se lève, regarde la ferme de Cullen, les pins, et dit simplement : « Depuis assez longtemps. Trop longtemps. »
La fièvre d’Edouard et le départ
Ils restent cinq jours en tout. Le quatrième jour, Edouard tombe malade. Une fièvre soudaine, intense, sans cause identifiable. Le médecin du bourg parle de chaleur et d’épuisement, mais ne convainc personne.
La nuit du quatrième jour, Cordelia veille son oncle. Il délire — mais pas de façon incohérente. Au contraire, de façon terriblement cohérente. Il décrit des formes, des structures, des relations entre les éléments du symbole, poussant l’analyse plus loin que ce que Cordelia avait trouvé. Comme si la fièvre avait ouvert quelque chose que son cerveau calculait en direct. À un moment, avec la voix claire d’un conférencier devant un amphithéâtre, il déclare : « Ce n’est pas une grotte, c’est un accès. Et quelque chose en dessous attend qu’on finisse de comprendre pour remonter. »
Puis il demande un verre d’eau. Cordelia le lui apporte, les mains tremblantes. Il s’endort. Au matin, il ne se souvient de rien.
Le cinquième jour, Edouard va mieux — pas guéri, mais suffisamment stable pour voyager. Cordelia décide de partir. Elle demande à Cullen de reboucher l’entrée, avec du béton cette fois, pas des planches. Cullen répond qu’il comptait vendre la ferme.

La carte stellaire aux lignes serpentines
Dans le train du retour, Edouard dort, le souffle régulier. Cordelia s’est installée dans le wagon-restaurant — charbon, cuir et café trop cuit — et travaille comme une forcenée. Elle restitue ce qu’elle a vu dans ces couloirs à partir de ses notes brutes : croquis nerveux, flèches, chiffres, étoiles reliées à la hâte, et toujours, au centre, ce symbole.
Ce n’est pas un glyphe, pas une écriture : c’est une structure. À première vue, une carte stellaire — un cercle parfait divisé en secteurs irréguliers, des points noirs, des étoiles, reliés par des lignes. Mais au lieu de relier les astres en formes géométriques ou mythologiques, les traits forment des courbes souples, ondulantes, presque vivantes. Elles serpentent d’un point à l’autre, s’enroulent autour de certaines étoiles comme pour les étouffer, puis se détachent, profilées vers le centre. Certaines lignes semblent se mordre la queue, d’autres se croisent en nœuds complexes évoquant des vertèbres stylisées — comme si le ciel avait été conçu dans une logique reptilienne.
Et puis il y a ce vide. Un point laissé blanc, un trou dans le dessin, que Cordelia a entouré d’un trait fin à l’encre et annoté : « Alignement non terrestre, non symbolique. C’est fonctionnel. »
La copie terminée, Cordelia prend ses notes brutes, ses premières esquisses, ses calculs approximatifs. Elle plie le tout en quatre, le pose dans le cendrier du wagon-restaurant et craque une allumette. Le papier noircit, se recroqueville, les lignes serpentines se tordent une dernière fois, puis la chaleur absorbe tout. Edouard se réveille : « Tu es en train de brûler tes notes ? » Cordelia sourit d’un air espiègle : « Je garde la synthèse. » Il réfléchit une seconde : « C’est une bonne décision. » Puis il se rendort.

Cette copie finale — propre, soigneusement dessinée, annotée en marge avec des références astronomiques — Cordelia la glisse dans une chemise cartonnée, dans son sac en cuir. Une seule version. Elle n’en a jamais parlé à personne.
C’est cette page-là que Reginald Fenster a arrachée. Pas les brouillons, pas les fragments. La seule version complète de cette carte stellaire aux lignes serpentines. Le ciel tel qu’il ne devrait pas être. Et s’il l’a prise, ce n’était pas de la curiosité. C’est parce qu’il savait ce que c’était. Ou pire.

L’aveu de Fenster
Cordelia prend un verre d’eau, le boit d’un trait, et interpelle Fenster : « Mon Dieu, très cher, mais pourquoi vous intéressez-vous en particulier à ce document ? Il est purement spéculatif et je ne vois pas ce que vous ou votre patron pourriez en faire. »
Fenster se lève. Il ne peut rester plus longtemps, dit-il, mais donne sa parole qu’ils reprendront cette conversation. Cordelia insiste : pourquoi avait-il besoin de ce document ?
« Écoutez, je vais aller droit au but. Vous savez un peu qui je suis. Je suis un homme qui entre dans les cabines des gens parce que mon patron le demande. Mais ce que j’ai fait ce soir, ce n’est pas ce que je voulais faire. Et surtout, parce que j’ai besoin de vous. »
Il respire profondément, avec énormément de précaution, puis lâche :
« Le Minnesota. Ce qui s’est passé dans le comté de Cook, cet été 1900. Je connais cette grotte, Lady Russell. Pas parce que j’y suis allé. Parce que le nom de votre oncle est dans les dossiers que j’ai consultés avant d’embarquer sur ce dirigeable. Edouard Russell, géologue. Disparu en Anatolie en 1906. Officiellement victime d’une chute. »
Il marque une pause. Ses mains sont posées sur ses genoux, parfaitement immobiles.
« Officiellement, on va dire. »
Cordelia ne se laisse pas déstabiliser. Elle concède que son oncle était à la fois fort âgé, fort imprudent et fort porté sur la boisson — en réunissant tous ces facteurs, une chute n’avait rien d’impossible. Mais elle note surtout qu’il avait attiré beaucoup d’attention.
Fenster la regarde et pose alors la question qui change tout : « Depuis combien de temps savez-vous que ce que vous avez vu dans cette chambre n’était pas une anomalie archéologique ? Depuis combien de temps savez-vous que ce symbole, cette chose que vous avez recopiée pendant des heures pendant que votre oncle ne pouvait pas franchir le seuil, fait partie d’un système qui est encore actif ? »
Cordelia répond avec une précision chirurgicale. Ce sont deux questions bien différentes. À la première : immédiatement. Il n’existe pas de formation géologique naturelle capable de produire de tels phénomènes — ce qu’ils ont contemplé était de toute évidence une production non naturelle, et l’oncle Edouard en était convaincu tout autant qu’elle.

À la deuxième question, Cordelia admet que Fenster dépasse le cadre de ses compétences — du moins celles dans lesquelles elle se permettrait de se qualifier d’experte. Qui a produit ces signes ? Pourquoi sont-ils, comme il le dit, toujours opératifs ? Certains de ses contacts les plus atypiques évoqueraient des créatures dont nous ignorons tout. D’autres parleraient de civilisations humaines anciennes ayant atteint un niveau technologique que nous n’appréhendons pas. Tout cela reste nébuleux et n’appelle aucune certitude.
Puis Cordelia rappelle l’avertissement trouvé dans la grotte : « Ne les touchez pas. Ne les appelez pas. Voilà qui me semble un avertissement suffisamment clair, monsieur Fenster. »
La réponse de Fenster la surprend. Son ton change. Il murmure : « C’est un avertissement efficace. Mais malheureusement… si j’avais su… si j’avais su… » Sans attendre sa réaction, il se lève, des bruits de pas précipités retentissent dans le couloir. Il annonce qu’il doit la quitter, mais qu’ils reprendront cette conversation.
Cordelia exige que cette conversation ait lieu le lendemain et que le mystérieux propriétaire du zeppelin, puisqu’il est insaisissable, se joigne à eux. Car tout lui porte à croire que l’acte de Fenster, aussi incongru soit-il, n’est pas la seule bizarrerie qui se déroule à bord.
Fenster esquisse un sourire : « Vous êtes impressionnante, Lady Russell. » Puis, par jeu ou par provocation, Cordelia se permet une observation : « Impressionnante, je ne sais pas… un Russe qui ne boit pas, voilà déjà de quoi éveiller une certaine méfiance. » Elle fait allusion au comte Volkonski. Fenster acquiesce — elle a le regard aiguisé.
Cordelia poursuit : tout porte à croire que ces attitudes outrées, ces clientèles improbables, que chacun ici se comporte au défi du bon sens. Fenster, visiblement troublé, glisse un dernier aveu : « Vous avez brillé lors de cette soirée. Suffisamment pour que je perde la tête. Veuillez m’en excuser. » Cordelia fait mine d’ignorer la remarque. Il s’incline et quitte la cabine.

Roy — Le réveil face à Pilar
Retour à Roy. « Roy ? Réveillez-vous. » Pilar est face à lui. Elle l’a redressé, allongé sur le lit. Son peignoir est plus convenablement serré cette fois. L’odeur perturbante est toujours là — ce vétiver mêlé de quelque chose d’indéfinissable qui lui dresse les poils.
Pilar lui annonce qu’on est déjà au matin, qu’on les attend. Elle lui propose d’aller prendre une douche en premier, qu’elle le rejoindra. Roy, fidèle à son instinct d’illusionniste, décide de jouer la comédie. Il réussit un jet de charme et fait mine d’avoir tout oublié du côté obscur de la soirée, glissant une main douce dans le dos de Pilar comme un amant encore ensommeillé.
Pilar semble amusée : « Vous semblez reprendre un peu de poil de la bête. J’espère seulement que vous avez bien récupéré, mon cher. » Roy pousse le bluff : « Je crois que mon corps se souvient pour moi. Il suffit de voir les traces sur mes poignets et ces griffures ici et là. L’alcool aura fait le reste. » Elle rit, lui confirme qu’il a « tellement insisté » qu’elle a eu un peu pitié de lui. Il demande s’il n’a pas été un amant lamentable. « Non, au contraire, vous avez été parfait. »

Pilar se lève, enfile ses vêtements — son corps toujours aussi surréel, d’une perfection qui défie l’entendement — et s’éclipse pour le laisser prendre sa douche. Roy fait traîner volontairement. Sous l’eau, il examine ses cicatrices : des griffures sauvages sur tout le corps, qui brûlent au contact du savon. Mais qu’est-ce qu’elle m’a fait ?
Au bout d’un moment, la porte claque. Pilar est partie. Roy se précipite hors de la douche et retourne méthodiquement la pièce, en professionnel. Bureau, tiroirs vidés et retournés, penderie, chaque vêtement inspecté. En dépensant sept points de chance, il finit par trouver le carnet de Pilar, dissimulé derrière un tiroir du bureau.

Le carnet de Pilar — Nyarlathotep
Roy tourne fébrilement les pages. Pour la plupart, il ne comprend rien : des symboles répétés à l’infini, mais qui lui semblent malgré tout familiers. Il les a déjà vus — au Pérou, dans le temple. Et il retombe à nouveau sur son portrait, ce dessin inquiétant entouré d’une aura sombre.
Le jet d’occultisme échoue — avec seulement 14% de chances, le miracle n’a pas lieu. Mais Roy parvient tout de même à lire les annotations en anglais qui accompagnent le dessin :
« Le messager l’a regardé. Le chaos rampant l’a marqué. Précieux. Si précieux. »
Plus loin :
« Ces illusions ne sont pas des tours. Écho de la vraie magie. Il ne sait pas encore. Mais nous savons. »
Et puis la phrase qui le glace :
« Nyarlathotep se souvient de ceux qui l’amusent. Roy Morello. Tu nous appartiens depuis le Pérou. »
Roy referme le carnet, les mains tremblantes. Il repense au Pérou. À cette pyramide maudite. Aux visions qu’il a eues en regardant ce miroir. Ce n’était pas des hallucinations dues à l’altitude. Il se rappelle distinctement ce visage qui le regardait, qui ricanait, qui lui a parlé.
Le test de santé mentale échoue. Roy perd des points de santé mentale, mais parvient malgré tout à se ressaisir suffisamment pour s’habiller et décider de rejoindre les autres. Il ne veut pas perdre ce qu’il a trouvé — mais surtout, il ne veut pas rester seul dans cette cabine une seconde de plus.

Sylvanus — Les ombres dans le couloir
Retour à Sylvanus, toujours planqué sous sa table dans le salon. Il a assisté à toute la scène entre Fenster, le capitaine et Heinrich. Pour éviter d’être repéré, il s’allonge carrément au sol sur la moquette — si quelqu’un le surprend, il pourra feindre l’évanouissement ou l’ivresse.
Heinrich repasse dans le salon, ouvre la porte du couloir et vérifie qu’il n’y a personne. Son regard s’attarde un instant dans la direction de Sylvanus, mais ne le repère pas sous la table. « C’est bon, vous pouvez y aller. »
Sylvanus se met au niveau du sol et observe les chaussures, les jambes. Il reconnaît les souliers de Lester Shaw. Il entend la voix de Daniel Kelly. Trois silhouettes en tout. Shaw prend la parole, et il y a quelque chose qui cloche dans sa voix : « Vous allez m’écouter maintenant. Avancez. Vous allez nous suivre. »
Rampant d’une table à l’autre, Sylvanus s’approche de la porte du couloir. Ce qu’il voit le trouble profondément : le troisième interlocuteur, celui à qui Shaw et Kelly s’adressent, c’est le comte Wolkowski. Il fait demi-tour mécaniquement, les trois hommes tournent le dos à Sylvanus. Le comte n’est pas sous la menace d’une arme — c’est pire. Ses jambes bougent mécaniquement, comme un pantin. Les deux stewards derrière lui ont des mouvements trop fluides, et surtout : ils sont parfaitement synchronisés.
Le trio s’arrête devant la cabine du comte. Kelly sort une clé, ferme la porte, puis ils s’avancent vers une porte de service. Sylvanus doit agir vite. Il se précipite dans le couloir — pas le temps d’être silencieux — et réussit de justesse à intercepter la porte de service avant qu’elle ne claque.

La descente dans la soute
Un vertige le saisit. Les motifs géométriques Art déco sur les murs commencent à onduler. Il a du mal à respirer. Il entend les voix du comte et de Kelly qui descendent un escalier, puis celle de Shaw, distordue, flottante, comme prononcée par une bouche qui a du mal à articuler : « Votre héritage vous attend, monsieur le comte. »
La voix fragile de Wolkowski : « Mon héritage ? »
« Oui. Dans la soute. Là où tout commence. »
Sylvanus cherche une arme dans le couloir de service. Il trouve une pelle de tranchée posée près d’un petit tas de sable — un dispositif anti-incendie. Il s’en saisit, prend une poignée de sable dans sa main gauche, et descend.

L’air devient plus dense à mesure qu’il descend un étage. L’odeur des machines d’abord, puis quelque chose d’autre — une odeur organique. La soute s’ouvre devant lui, porte entrebâillée. Les voix qui filtrent ne sonnent pas juste : elles ondulent, comme prononcées par des bouches qui ont du mal à articuler.
Sylvanus s’approche, déterminé à intervenir, à assommer Shaw et Kelly à coups de pelle s’il le faut. Mais ses jambes deviennent lourdes, ses paupières aussi. La pièce semble s’étirer devant lui. L’odeur le met de plus en plus mal à l’aise. Un frisson lui parcourt le corps, ses poils se dressent.
Et puis il voit l’impossible.

Kelly se tient face au comte. Sa peau semble bouger doucement. Se décoller. Comme si quelque chose en dessous voulait sortir. Ses traits se déforment, s’étirent, révèlent autre chose. Le comte recule, les yeux soudain horrifiés, la bouche ouverte pour crier.
Lester Shaw apparaît entre les caisses. Ses mains changent, s’allongent, deviennent autre chose.
Le test de santé mentale de Sylvanus échoue. Son esprit refuse d’accepter ce qu’il voit. La réalité se fissure. Le noir l’emporte. Sa dernière pensée consciente est pour Roy : il avait raison d’être inquiet.
Un coup d’une violence inouïe. Sylvanus s’effondre en silence dans la soute. Il a été témoin d’une horreur que son cerveau a refusé de traiter. Et dans l’obscurité qui l’engloutit, il perçoit encore des supplications, des pleurs étouffés, et un bruit organique qui soulève le cœur. Puis son esprit l’abandonne.
Fin de session
Et c’est sur cette note d’horreur que la session se termine. Une soirée dense et intense, où chaque personnage a été isolé et confronté à ses propres terreurs. Roy, marqué dans sa chair par une nuit avec Pilar dont il ne se souvient pas, a découvert dans le carnet de sa geôlière que Nyarlathotep le réclame depuis le Pérou. Cordelia a vu resurgir le souvenir fondateur de sa vie — la grotte du Minnesota et sa carte stellaire aux lignes serpentines — au moment même où Fenster lui révélait que la mort de son oncle Edouard n’avait rien d’accidentel. Et Sylvanus, le plus téméraire, a plongé dans la soute du Luthier pour y découvrir la véritable nature de Shaw et Kelly — une révélation que son esprit n’a pas supportée.
Nos investigateurs sont désormais profondément séparés, inconscients pour certains, traumatisés pour d’autres, et le Luthier poursuit sa route au-dessus de la mer Égée dans la lumière dorée de l’aube. La prochaine session promet d’être tout aussi éprouvante.


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