Après avoir salué le groupe, Joséphine se tourna vers Jean, et sa voix, habituellement si mélodieuse, trembla légèrement :
« Jean… merci d’être venu. Je ne savais pas à qui d’autre m’adresser. J’ai très peur pour mon père et j’ai besoin de ton aide. »
Jean, ému de l’entendre prononcer son prénom après tant d’années, acquiesça silencieusement. À ses côtés, Eugène écoutait avec attention, tandis que Jacques, encore perturbé par ses mésaventures, essayait de se concentrer sur les paroles de la jeune femme.
Joséphine poursuivit, d’un air préoccupé, ses yeux verts cherchant du réconfort dans le regard de Jean :
« Les problèmes ont commencé il y a six mois, quand il est revenu d’un séjour sur la côte normande. Il était parti pour quinze jours, rien d’inhabituel, mais cette fois, il est revenu changé. Il est devenu si… étrange. »
Sa voix se mit à trembler davantage. Eugène, qui avait toujours eu le don d’analyser les comportements humains, remarqua immédiatement sa détresse profonde. Elle était angoissée, stressée, au bord de l’épuisement nerveux.
« Toutefois », continua-t-elle à voix basse, « il m’a confié qu’il avait fait là-bas une découverte qu’il m’a présentée comme étant prodigieuse, tant pour lui que pour l’histoire de l’humanité : une statuette grotesque. C’est juste après avoir placé la statuette au musée que les véritables problèmes ont commencé. Depuis, il est en proie à d’affreux cauchemars, bien qu’il ait essayé de s’en cacher. Puis il y a eu cette dispute avec Cousin Eugène, et l’état de mon père ne cesse de s’aggraver et puis… »
À ce moment de son récit, Joséphine se mit à pleurer. Les larmes coulaient silencieusement sur ses joues, et elle chercha du regard un réconfort auprès de Jean. Sans réfléchir, Eugène lui tendit son mouchoir, geste qui surprit tout le monde, y compris lui-même.
« Merci », murmura-t-elle en acceptant le mouchoir. « Le Pr. Grimault est un lointain parent et collègue de mon père. Je l’ai toujours appelé Cousin Eugène. C’est un homme solitaire, je dirais même très esseulé car en dehors de Papa, il n’a plus aucun contact avec la famille. »
Eugène, troublé par cette coïncidence de prénom, échangea un regard avec Jacques qui haussa les épaules d’un air perplexe.
Joséphine essuya ses yeux mouillés et poursuivit en reniflant :
« Cette dispute a débuté quand mon père a exposé la statuette au musée. Je ne sais pas de quoi il s’agissait exactement. Je les entendais seulement crier au rez-de-chaussée. Plus tard, mon père m’a dit que Cousin Eugène était jaloux de sa précieuse découverte et qu’il avait menacé de briser la statuette. Il aurait dit que son amitié avec mon père était terminée et qu’il ne parlerait plus de l’incident ni même à l’homme lui-même. »
Elle plongea alors son visage dans ses mains et expliqua qu’elle n’avait pu en apprendre davantage, car son père était tombé étrangement fiévreux après cet incident et avait dû garder la chambre.
« Dans son lit, il devint incohérent dans ses délires. À cette période, il semblait avoir des cauchemars répétés et murmurait des choses sans queue ni tête. Plusieurs nuits, je me suis tenue derrière la porte de sa chambre quand je l’ai entendu parler tout seul. J’entendais sans arrêt un vocable incompréhensible… Il y avait d’autres mots que je serais incapable de prononcer qui relevaient plus d’un son produit par des claquements de langue. »
Jacques frissonna. « Des claquements de langue ? »
« Un jour, alors qu’il était lucide, je lui ai parlé de ces mots, il a semblé surpris et m’a rétorqué qu’il m’expliquerait plus tard. Le médecin n’a pas trouvé ce qui ne va pas chez lui, mis à part une grande fatigue. J’ai même appelé un aliéniste pour qu’il l’examine, mais il a déclaré que mon père souffre de somnambulisme aigu mais demeure sain d’esprit. »
La voix de Joséphine se fit plus grave, plus inquiétante :
« Depuis, son sommeil ne fait qu’empirer. Les périodes de somnambulisme deviennent de plus en plus fréquentes et celles de repos plus rares. Puis, il y a quelques nuits de cela, il m’a demandé que je l’attache à son lit pour ne pas qu’il se blesse s’il venait à se lever dans une de ces phases où il n’est pas en possession de toutes ses facultés. »
Un silence pesant s’installa. Même Jacques, malgré ses maladresses, comprenait la gravité de la situation.
« Quand je raconte à mon père ce qui se passe, il paraît effrayé et très soucieux. Je lui ai proposé d’aller trouver la police, mais il refuse catégoriquement. Alors je lui ai parlé de venir te trouver et il a accepté. »
La proposition
Joséphine regarda tour à tour Jean, Eugène et Jacques, puis fixa ses yeux verts sur son ancien compagnon :
« Jean, je t’invite, ainsi que tes amis, à me rejoindre ce soir chez mon père. Je vous demande d’accepter de le veiller durant la nuit. J’ai si peur de ce qui pourrait arriver… »
Jean, sous son masque, acquiesça sans hésiter. « Bien sûr, Joséphine. Nous serons là. »
Eugène, encore troublé par l’émotion de la jeune femme, bégaya légèrement : « Nous… nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour vous aider. »
Jacques, malgré son inconfort dans ce monde raffiné, hocha la tête avec détermination. « Vous pouvez compter sur nous, mademoiselle. »
Les préparatifs
Joséphine se tamponna une dernière fois les yeux avec le mouchoir d’Eugène qu’elle lui rendit avec un sourire reconnaissant.
« Il faut que j’aille faire des provisions avant de retourner chez moi. De plus, mon père est presque à court de somnifères et m’a chargée de passer prendre des copies d’élèves à son bureau du Lycée Corneille. Je serai de retour vers 19 heures. »
Elle marqua une pause, puis ajouta : « Si cela ne vous dérange pas, vous pourriez peut-être récupérer les copies à ma place ? Cela me ferait gagner du temps, et vous pourriez en profiter pour… enquêter discrètement. »
Eugène, rougissant légèrement, s’empressa d’accepter : « Bien sûr ! Ce sera… ce sera un plaisir. »
Jacques, plus pragmatique, demanda : « Et cette statuette ? Vous pensez qu’on pourrait la voir ? »
« Elle est exposée au musée », répondit Joséphine. « Vous aurez largement le temps de vous y rendre avant ce soir. »
La séparation
Alors que Joséphine s’apprêtait à partir, Eugénie s’approcha d’elle avec cette grâce naturelle qui la caractérisait.
« Mademoiselle Calentier », dit-elle doucement, « je ne vous connais pas, mais je vois votre détresse. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas. Une femme sait reconnaître la souffrance d’une autre femme. »
Joséphine, touchée par cette solidarité féminine inattendue, serra brièvement la main d’Eugénie. « Merci. Vous êtes très aimable. »
Puis, se tournant vers Jean une dernière fois, elle ajouta : « À ce soir, Jean. Et encore merci d’être venu. »
Elle s’éloigna, laissant nos investigateurs dans l’atmosphère feutrée de l’atelier, entourés de sculptures qui semblaient maintenant les observer avec une attention nouvelle.
« Bon », dit Jacques en desserrant sa cravate, « qu’est-ce qu’on fait maintenant ? »
Jean, encore troublé par cette rencontre, regarda ses compagnons. « Nous avons du pain sur la planche. Le musée d’abord, puis le lycée. Et ce soir… ce soir, nous découvrirons ce qui tourmente le père de Joséphine. »
L’enquête venait de commencer, et déjà, l’ombre du mystère planait sur Rouen.


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