Une heure plus tard, nos trois investigateurs se trouvaient devant l’imposante façade du lycée Corneille. L’établissement, avec ses murs de pierre grise et ses fenêtres en arc-boutant, dégageait cette austérité propre aux institutions scolaires de la République. Les cours étaient désertes en cette fin d’après-midi, seul l’écho de leurs pas résonnait sur les pavés de la cour d’honneur.
Jacques, toujours mal à l’aise dans son costume, tirait sur sa cravate. « Dire que j’ai détesté l’école étant gamin, et que j’y retourne maintenant ! » grommela-t-il.
« C’est pour la bonne cause », répondit Eugène, qui portait l’enveloppe que Joséphine leur avait confiée. « Et puis, nous ne sommes plus des élèves. »
Eugénie, qui avait insisté pour les accompagner malgré les protestations de Jean, observait les lieux avec curiosité. « C’est impressionnant, tous ces savoirs qui circulent entre ces murs », murmura-t-elle.
« Ouais, enfin, maintenant il faut trouver la loge », dit Jacques, cherchant du regard une indication.
La gardienne Henriette
Ils trouvèrent rapidement la loge, petite construction en brique rouge accolée au bâtiment principal. Derrière sa fenêtre grillagée, une femme d’âge mûr au chignon strict les observait avec méfiance.
« Henriette », put-on lire sur une plaque de cuivre ternie.
« Bonjour madame », commença poliment Eugène. « Nous venons de la part de Mademoiselle Calentier pour récupérer des copies de son père. »

La femme le toisa par-dessus ses lunettes en demi-lune. « Ah, le Professeur Calentier… Pauvre homme. Sa fille m’a prévenue. Vous devez aller aux bureaux administratifs, deuxième étage, couloir de droite. Demandez le Professeur Lacépèdre. »
Jacques, voulant bien faire, se pencha vers la vitre : « Et pour le Professeur Grimault ? »
Le visage d’Henriette se ferma instantanément. « Celui-là ! Il n’a pas remis les pieds ici depuis le début de son congé sabbatique. Et franchement, ce n’est pas plus mal. Toujours à marmotter dans sa barbe… »
Elle s’interrompit, réalisant qu’elle en disait peut-être trop. « Enfin, allez donc voir le Professeur Lacépèdre. Lui vous renseignera mieux que moi. »
Dans les couloirs
Les couloirs du lycée étaient plongés dans une pénombre dorée, les derniers rayons du soleil filtrant à travers les hautes fenêtres. L’odeur caractéristique de craie et de vieux livres imprégnait l’air, mélangée à celle du savon noir utilisé pour l’entretien des sols.
« Deuxième étage », répéta Eugène en gravissant l’escalier de marbre usé par des générations d’élèves.
Jacques, moins habitué aux ascensions rapides, soufflait légèrement. « Ces… ces lycées, ils sont tous aussi grands ? »
« C’est Corneille, Jacques », répondit Eugénie avec un sourire. « L’un des plus prestigieux de France. Normale que ce soit impressionnant. »
Eugène, qui marchait à côté d’elle, rougit légèrement. « Vous… vous connaissez bien le système éducatif français ? »
« J’ai suivi quelques cours moi-même », répondit-elle modestement. « Avant de me spécialiser dans les prothèses. »
Le bureau administratif
Ils trouvèrent facilement le bureau indiqué par la gardienne. Une jeune secrétaire aux cheveux soigneusement coiffés en chignon levait les yeux de sa machine à écrire.
« Mademoiselle », commença Eugène avec sa politesse habituelle, « nous venons de la part de Mademoiselle Calentier pour récupérer des copies de son père. »
La secrétaire sourit avec compréhension. « Ah oui, le Professeur Calentier. Pauvre homme, il est en congé pour raisons de santé. Vous devez voir le Professeur Lacépèdre, il coordonne le département d’histoire. Et pour le Professeur Grimault aussi, si vous avez des questions. »
« Grimault ? » s’étonna Jacques, un peu trop vivement.
« Oui, il a entamé une année sabbatique. Assez soudainement, d’ailleurs. Ils enseignent tous les deux l’histoire en classes préparatoires. Le Professeur Lacépèdre peut vous recevoir immédiatement. »
Le Professeur Lacépèdre
Le bureau du Professeur Lacépèdre était exactement ce qu’on pouvait attendre d’un homme qui se considérait comme l’incarnation du savoir académique. Les murs étaient tapissés de diplômes et de distinctions, et l’homme lui-même, la cinquantaine bedonnante, portait un gilet de velours et une chaîne de montre en or qui soulignaient son importance.
« Entrez, entrez », dit-il d’une voix nasillarde, sans lever les yeux de ses corrections. « Vous venez pour les copies de Calentier, je suppose ? »

« Exactement », répondit Eugène. « Sa fille nous a demandé de… »
« Le travail de nègre, ça rapporte ! » l’interrompit Lacépèdre avec un rire satisfait de sa propre plaisanterie, tendant une enveloppe lourde et cachetée.
Jacques fronça les sourcils, choqué par la grossièreté du propos, mais Eugène lui fit signe de se taire.
« Nous nous demandions aussi », commença prudemment Eugène, « si vous pourriez nous renseigner sur le Professeur Grimault ? »
Le visage de Lacépèdre s’illumina d’un mauvais sourire. « Ah, Grimault ! Comment Jules Calentier pouvait-il perdre son temps avec cet homme ? Toujours en train d’écrire des articles sur des idioties occultes comme si c’était la solution à tout. Grotesque ! Mais certains journaux sont dans une situation tellement désespérée, qu’ils publient n’importe quelles inepties. Cet homme est un reclus qui honore bien mal notre noble métier. »
Eugénie, intriguée, se pencha légèrement. « Des articles sur l’occulte ? »
« Parfaitement ! Des billevesées sur les civilisations perdues, les cultes anciens, les mystères archéologiques. Tout ce qui peut attirer le chaland et faire vendre du papier journal. Un vrai charlatan, ce Grimault ! »
Jacques, retrouvant un peu de son aplomb, demanda : « Et vous ne sauriez pas où nous pourrions le trouver ? »
Lacépèdre se renfrogna. « Certainement pas ! Je ne donne ni adresse ni numéro de téléphone de mes collègues. Et n’allez surtout pas demander au secrétariat, je leur ai formellement interdit de divulguer ce genre d’informations. »
L’exploration des bureaux
Après avoir quitté le bureau de Lacépèdre, qui les avait congédiés avec une morgue évidente, nos investigateurs se retrouvèrent dans le couloir désert.
« Quel personnage déplaisant », murmura Eugénie, exprimant le sentiment général.
« Oui, mais il nous a donné une information importante », réfléchit Eugène. « Grimault s’intéresse à l’occulte. Cela pourrait expliquer sa réaction à la statuette. »
Jacques, toujours pragmatique, observait les portes alignées dans le couloir. « Dites, leurs bureaux, ils ne sont pas par hasard dans ce couloir ? »
Effectivement, ils trouvèrent rapidement les bureaux des deux professeurs. Celui de Calentier était impeccablement rangé, avec une plaque de cuivre bien astiquée. Celui de Grimault, plus loin, semblait déjà abandonné.
« Ils sont fermés », constata Eugène en essayant les poignées.
Jacques jeta un œil autour de lui. Le couloir était désert, et les bruits de l’administration semblaient lointains.
« Vous savez », dit-il avec un sourire en coin, « j’ai appris quelques trucs pendant ma formation d’enquêteur. »
« Jacques ! » protesta Eugène, scandalisé.
« Juste un petit coup d’œil », insista Jacques, sortant un petit outil de sa poche. « Pour la bonne cause. »
Eugénie, à leur grande surprise, se posta en sentinelle. « Faites donc, mais dépêchez-vous. Moi, je surveille. »
Eugène, écartelé entre son sens moral et sa curiosité, finit par céder. « Bon, mais rapidement ! »

Les découvertes
Le bureau de Calentier ne révéla rien d’intéressant. Tout y était méticuleux, classé, sans la moindre trace d’excentricité.
Celui de Grimault, en revanche, était un véritable capharnaüm. Des livres s’empilaient partout, traitant de sujets aussi variés que « Les Cultes Antédiluviens » ou « Mystères de l’Archéologie Interdite ». Des coupures de journaux étaient épinglées aux murs, et le désordre général confirmait les propos de Lacépèdre.
« Regardez ça », murmura Eugène, « Grimault s’intéresse vraiment à des choses… particulières. »
Jacques, qui fouillait le bureau, ne trouva rien d’autre que des notes de cours et des brouillons d’articles. « Rien de compromettant, mais on voit bien le genre de bonhomme. »
Eugénie, toujours en faction, chuchota : « Quelqu’un arrive ! »
Ils sortirent précipitamment du bureau, Jacques refermant la porte avec son outil. Un instant plus tard, un professeur en blouse passait dans le couloir, les saluant distraitement.
« Ouf », souffla Eugène. « J’ai cru qu’on allait finir au poste. »
« Allez », dit Jacques en rajustant sa cravate, « on a ce qu’on venait chercher. Direction le musée maintenant ? »
Eugénie acquiesça, mais on pouvait voir dans son regard qu’elle avait pris goût à cette petite aventure. « Oui, allons voir cette fameuse statuette. J’ai hâte de découvrir ce qui peut bien rendre un homme fou. »
Ils quittèrent le lycée Corneille avec plus de questions que de réponses, mais avec la certitude que l’affaire Calentier cachait des secrets plus sombres qu’une simple crise nerveuse.


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