Une demi-heure plus tard, ils se trouvaient devant le Musée des Antiquités de Rouen, blotti entre les rues Beauvoisine et Sainte-Marie. L’imposante bâtisse de pierre grise semblait avoir traversé les siècles sans trop de soins, et la pluie fine qui persistait frappait contre les vitres sales. Le quartier était presque désert, donnant à leur visite un caractère furtif qui n’échappa à personne.
« Charmant endroit », marmonna Jacques en remontant le col de son manteau. « On dirait un mausolée. »

« C’est un ancien couvent », précisa Eugénie, lisant la plaque discrète près de l’entrée. « Du 17e siècle. Les galeries du cloître abritent maintenant les vestiges archéologiques. »
Eugène, nerveux sans savoir pourquoi, poussa les lourdes portes en bois. « Allons-y. Plus vite nous verrons cette statuette, mieux ce sera. »
L’atmosphère oppressante
En pénétrant dans le hall faiblement éclairé, ils furent immédiatement saisis par l’odeur d’humidité et de papier moisi qui envahit leurs narines. Un silence oppressant régnait, seulement perturbé par le bruit de leurs pas qui résonnaient dans les couloirs déserts.
Jacques éternua. « Bon sang, ils ne chauffent jamais ici ? »
« Chut ! » le fit taire Eugène, mal à l’aise. « C’est un musée, pas une taverne. »
Eugénie, elle, observait les vitrines poussiéreuses qui renfermaient des trésors oubliés de l’histoire. « C’est fascinant », murmura-t-elle. « Tous ces objets qui ont survécu aux siècles… »
Ils s’enfoncèrent dans le musée, suivant les panneaux indicateurs. Leurs pas résonnaient étrangement, comme si les murs de pierre amplifiaient chaque son. Jacques ne cessait de jeter des regards inquiets autour de lui.
« J’ai l’impression qu’on nous observe », chuchota-t-il.
« Ce sont les statues », répondit Eugène, mais sa voix manquait de conviction.

La galerie protohistorique
Ils atteignirent finalement une petite galerie presque vide. Un panneau discret indiquait « Collections Protohistoriques ». En entrant, ils remarquèrent que cette section était rarement visitée : une fine couche de poussière recouvrait les vitrines et l’éclairage était tamisé, presque suffocant.
« Voilà qui explique l’état des lieux », observa Jacques en passant le doigt sur une vitrine poussiéreuse.
Eugénie frissonna. « Il fait encore plus froid ici. Et cette lumière… elle me donne mal à la tête. »
Eugène, lui, s’était immobilisé au centre de la pièce. Sur un socle isolé se trouvait la raison de leur venue : une étrange statuette d’argile qui semblait hors du temps, hors du monde.

La découverte de la statuette
« Bon Dieu », murmura Jacques en s’approchant. « Qu’est-ce que c’est que cette horreur ? »
La figure était grotesque, vaguement humanoïde, avec une masse de tentacules s’étendant sur son visage. Son corps trapu était posé sur un bloc rectangulaire couvert de symboles étranges, qui semblaient vibrer à la lueur jaunâtre des lampes.
Eugénie, malgré son trouble, s’approcha avec l’œil professionnel de l’artiste. « La technique de sculpture est… extraordinaire. Mais le style… je n’ai jamais rien vu de semblable. »
Eugène lisait le cartel : « Figure cultuelle en argile – provenance Yport, Seine-Inférieure – époque indéterminée. »
« Indéterminée », répéta-t-il. « Voilà qui est troublant. »
L’effet de la statuette
En se rapprochant, ils sentirent tous une étrange pression dans l’air, comme si la pièce devenait plus lourde. La statuette était plus petite qu’ils l’avaient imaginé, à peine plus grande qu’un avant-bras, mais sa présence était écrasante.
Jacques, qui s’était penché pour mieux voir, recula brusquement. « Elle… elle me donne la nausée. L’argile semble bouger. »
« C’est l’éclairage », tenta de le rassurer Eugène, mais lui aussi ressentait un malaise grandissant. « Un jeu d’ombres. »
Eugénie, fascinée malgré elle, observait les détails de la sculpture. « Regardez ces tentacules… ils sont repliés sur le visage, mais on a l’impression qu’ils pourraient s’animer. Et ces griffes… elles agrippent le socle comme si la créature était vivante. »
Un léger vertige la prit. « Ce n’est qu’une statuette », se répéta-t-elle à voix basse, mais sa voix tremblait.
Eugène, qui avait une formation en archéologie amateur, fronçait les sourcils. « Aucune école artistique que je connaisse n’a produit quelque chose de semblable. C’est trop vieux, trop étranger pour être classé comme protohistorique classique. Et cette matière… l’argile semble anormalement polie pour une sculpture aussi ancienne. »
Le malaise croissant
Jacques, qui fixait la statuette depuis plusieurs minutes, commença à avoir l’impression que son esprit flottait en dehors de son corps. « Elle… elle nous regarde », balbutia-t-il. « J’ai l’impression qu’elle attend quelque chose de nous. »
« Jacques ! » Eugène le secoua doucement par l’épaule. « Reprends-toi ! »
Eugénie, elle aussi troublée, détourna le regard. « Il a raison. Il y a quelque chose de… vivant dans cette chose. »
C’est à ce moment qu’un grincement de porte les tira de leur contemplation troublante.

L’arrivée du conservateur Roussel
Un homme mince, portant un veston défraîchi, entra dans la galerie. Il les observa un instant avant de s’approcher lentement, ses pas résonnant faiblement sur le sol de bois.
« Ah… bonjour messieurs… mademoiselle », ajouta-t-il en remarquant Eugénie. « Je ne pensais pas avoir de visiteurs ici… Vous… vous êtes intéressés par nos collections protohistoriques ? »
Sa voix était basse, hésitante, comme s’il n’était pas à l’aise dans cette partie du musée.
« Monsieur Roussel, je suppose ? » demanda poliment Eugène. « Nous venons nous renseigner sur cette pièce particulière. »
Il désigna la statuette, et Roussel jeta un coup d’œil furtif vers elle avant de reculer légèrement, comme par instinct.
« Cette… cette pièce est… étrange, n’est-ce pas ? » Sa voix se fit encore plus basse. « Le Professeur Calentier l’a rapportée il y a peu. Mais… je ne… je ne l’aime pas beaucoup. Elle… me fait froid dans le dos. »
Jacques, observateur malgré ses maladresses, remarqua que les mains du conservateur tremblaient légèrement. « Vous avez peur de cette statuette ? »
Roussel sursauta. « Peur ? Non, non, bien sûr que non ! C’est juste que… » Il s’interrompit, jetant un nouveau regard furtif vers l’objet. « Elle n’est pas… normale. Depuis qu’elle est ici, il se passe des choses étranges. »
« Quel genre de choses ? » demanda Eugénie, intriguée.
« Les gardiens de nuit refusent de faire leurs rondes dans cette section. Ils disent qu’ils entendent… des bruits. Et moi-même, quand je viens ici, j’ai l’impression… l’impression d’être observé. »
Eugène, usant de sa psychologie amateur, constata que Roussel était terrifié par cet objet. L’homme ne voulait visiblement pas en parler davantage et cherchait à s’éloigner.
« Monsieur Roussel », insista-t-il doucement, « le Professeur Calentier vous a-t-il dit où exactement il avait trouvé cette pièce ? »
« À Yport, sur la côte. Mais les détails… il faudrait lui demander directement. Maintenant, si vous voulez bien m’excuser… »
Il recula vers la sortie, manifestement pressé de quitter les lieux.
« Une dernière question », l’arrêta Jacques. « Vous connaissez le Professeur Grimault ? »
Le visage de Roussel se ferma encore davantage. « Ce… cet homme est venu ici il y a quelques semaines. Il a eu une violente altercation avec le Professeur Calentier à propos de cette statuette. Ils criaient si fort que j’ai dû intervenir. Grimault voulait… il voulait qu’on la détruise. Il disait que c’était dangereux, que ça ne devrait pas être exposé. »
« Et qu’est-ce que Calentier a répondu ? » demanda Eugénie.
« Qu’il était jaloux de sa découverte. Que Grimault était un illuminé. Mais… » Roussel hésita. « Mais depuis cette dispute, même Calentier semble… changé. Plus nerveux. Il vient vérifier la statuette presque tous les jours, comme s’il avait peur qu’elle disparaisse. »
Sur ces mots, le conservateur s’échappa pratiquement de la galerie, les laissant seuls avec l’objet maudit.
Les derniers moments
Un silence pesant retomba sur la galerie. La statuette semblait avoir gagné en présence, comme si la conversation l’avait… réveillée.
« Nous avons ce que nous cherchions », dit Eugène d’une voix mal assurée. « Sortons d’ici. »
Jacques acquiesça vivement. « Avec plaisir. Cette chose me donne des cauchemars éveillés. »
Eugénie, la dernière à détourner son regard de la sculpture, murmura : « Je comprends pourquoi le père de Joséphine fait des cauchemars. Cette chose… elle n’est pas de ce monde. »
Ils quittèrent le musée en hâte, mais l’image de la statuette resta gravée dans leur esprit. Dehors, la pluie avait cessé, mais l’atmosphère pesante qui les entourait semblait les avoir suivis.
« Alors », dit Jacques en rajustant sa cravate d’un geste nerveux, « on va toujours chez les Calentier ce soir ? »
Eugène regarda l’heure à sa montre de gousset. « Il est presque 18 heures. Joséphine nous attend. Et après ce que nous venons de voir… je pense qu’elle va avoir besoin de toute notre aide. »

Une rencontre fortuite
Alors qu’ils sortaient du musée, soulagés de retrouver l’air libre malgré la grisaille persistante, ils arrivèrent à la hauteur du portillon du square donnant sur la rue Sainte-Marie. C’est là qu’ils croisèrent un petit homme boiteux portant lunettes et chapeau mou, qui s’apprêtait à entrer dans l’enceinte du musée.
L’homme s’arrêta net en les voyant sortir, et Eugène, par pure courtoisie, s’effaça pour lui céder le passage.
« Après vous, monsieur », dit-il poliment.

Un comportement étrange
L’inconnu eut un mouvement de recul presque instinctif. Il était visiblement méfiant, mal à l’aise, et sa tête s’enfonça immédiatement dans l’encolure relevée de son pardessus comme s’il cherchait à dissimuler son visage.
« Hrmph… merci », grogna-t-il d’une voix sourde, évitant soigneusement leurs regards.
Jacques, toujours observateur malgré ses maladresses sociales, remarqua quelque chose d’inhabituel dans la démarche de l’homme. « Dites », chuchota-t-il à Eugène, « vous avez vu comme il boite ? »
Eugène plissa les yeux et observa plus attentivement. La claudication était prononcée, et il put distinguer que l’homme possédait un pied-bot à la jambe gauche, ce qui rendait sa démarche particulièrement reconnaissable.
Eugénie, elle, était frappée par l’attitude de l’inconnu. « Il a l’air terrifié », murmura-t-elle. « Comme s’il nous fuyait. »
Le soupçon
« Attendez », dit soudain Eugène, une idée lui traversant l’esprit. « Un homme âgé, boiteux, méfiant, qui se rend au musée juste après nous… C’est étrange, non ? »
« Qu’est-ce que vous voulez dire ? » demanda Jacques, intrigué.
« Je ne sais pas… mais son comportement me semble suspect. Pourquoi aurait-il peur de nous ? Nous ne sommes que de simples visiteurs. »
L’homme, sentant peser sur lui leurs regards insistants, accéléra le pas malgré sa claudication. Il franchit le portillon et se dirigea vers l’entrée du musée d’un pas pressé.
« Il faut le suivre », décida Jacques. « Il y a quelque chose qui cloche chez cet homme. »
La filature
« Mais on ne peut pas l’aborder directement », objecta Eugénie. « Il a l’air paniqué. Si on l’effraie, il ne nous dira rien. »
« Alors on le suit discrètement », proposa Jacques avec un sourire en coin. « J’ai l’habitude de ce genre d’exercice. »
Ils rebroussèrent chemin et pénétrèrent à nouveau dans l’enceinte du square, tentant de rester à distance respectueuse. Jacques menait la marche, ses années d’enquête lui ayant appris les rudiments de la filature.
Malheureusement, malgré leurs précautions, l’homme sembla deviner qu’il était suivi. Il s’arrêta brusquement devant l’entrée du musée, jeta un regard furtif par-dessus son épaule, et son visage se crispa d’inquiétude.
« Merde », marmonna Jacques. « Il nous a repérés. »
La fuite
Effectivement, l’inconnu changea soudain de direction. Au lieu d’entrer dans le musée, il passa devant l’entrée et se dirigea vers la rue Beauvoisine par le portillon opposé du square, sa claudication ne l’empêchant pas d’accélérer considérablement.
« Il file ! » s’exclama Eugénie.
Ils se lancèrent à sa poursuite, mais l’homme connaissait visiblement bien le quartier. Il tourna à l’angle de la rue suivante et, quand ils atteignirent ce même angle, il avait disparu.
« Bon sang », souffla Eugène, essoufflé. « Où est-il passé ? »
Jacques observait attentivement la rue, utilisant son expérience d’enquêteur. « Regardez », dit-il en pointant du doigt. « Il y a plusieurs portes cochères par ici. Il a dû entrer dans l’une d’elles. »
Ils remontèrent lentement la rue, examinant chaque entrée d’immeuble. Jacques s’arrêta devant une porte cochère particulièrement massive.
« Les traces s’arrêtent ici », murmura-t-il après avoir examiné le sol. « Mais impossible de savoir dans quel bâtiment exactement. Il y a trois entrées différentes qui donnent sur cette cour. »


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