H.P. Lovecraft
« Les plus anciennes et les plus puissantes émotions de l’humanité sont la peur, et la plus ancienne et la plus puissante forme de peur est la peur de l’inconnu. »
Il est des nuits où le voile entre les mondes s’amincit. Des nuits où les étoiles s’alignent selon des configurations que les astronomes modernes ont oublié de nommer, mais que d’autres — bien plus anciens — n’ont jamais cessé d’observer. Des nuits où la mer elle-même retient son souffle, où les vagues suspendent leur éternel assaut contre les falaises de craie, comme si l’océan tout entier attendait quelque chose.
La nuit de Beltane est de celles-là.
Lorsque nous avions quitté nos investigateurs, ils venaient de franchir la grille rouillée de la villa Calentier, perchée au sommet de la pointe du Chicard comme une sentinelle oubliée. Jean de Trégastel, le sculpteur aux traits ravagés par les obus de la Grande Guerre, cherchait désespérément celle qui hantait ses pensées — Joséphine, la fille du professeur disparu. Jacques, le vétéran taiseux au regard de fer, veillait sur le groupe avec la vigilance de ceux qui ont trop vu pour jamais baisser leur garde. Le jeune Eugène, gamin des rues au sourire canaille, cachait sous ses airs bravaches une loyauté à toute épreuve. Et Donna Serafina di Vallecorti, la médium italienne aux allures de duchesse déchue, avait senti dans cette demeure abandonnée quelque chose que ses dons lui interdisaient d’ignorer.
Mais ils n’étaient pas seuls.
Dans l’obscurité du jardin envahi de ronces, Jean avait vu approcher des silhouettes — une dizaine d’hommes de mer aux visages trop fixes, aux yeux trop fiévreux, aux démarches trop assurées sur ce sentier qu’ils semblaient connaître depuis toujours. Ces hommes qui n’étaient peut-être plus tout à fait des hommes s’étaient engouffrés dans la villa, puis avaient disparu derrière une porte secrète au pied de l’escalier.
Une porte qui menait vers les profondeurs.
Car sous la pointe du Chicard, sous les fondations vermoulues de cette demeure maudite, sous la craie poreuse des falaises normandes, quelque chose attendait. Quelque chose de très ancien. Quelque chose qui avait conclu un pacte avec la famille Calentier des générations auparavant, et qui, cette nuit — cette nuit précise où Celaeno et Aldébaran s’alignaient dans le ciel de Beltane —, réclamait son dû.
Le professeur Jules Calentier avait découvert un secret que sa mère avait tenté d’emporter dans la tombe. Sa fille Joséphine était désormais au cœur d’un rituel dont les origines se perdaient dans des abysses que l’esprit humain ne peut concevoir sans sombrer dans la folie.
Et nos quatre investigateurs, armés de leurs revolvers, de leur courage et de leur ignorance bénie, s’apprêtaient à descendre dans les entrailles de la terre pour affronter ce que les habitants d’Yport vénéraient en secret depuis des siècles.
Cette nuit, sous les falaises battues par les flots, dans une caverne que la lumière du soleil n’avait jamais effleurée, ils allaient découvrir pourquoi certaines portes doivent rester fermées, pourquoi certains noms ne doivent jamais être prononcés, et pourquoi la mer, parfois, se tait.
Car ce qui dort dans les profondeurs ne dort pas vraiment.
Et cette nuit, quelqu’un allait se réveiller.

La procession des ombres
La lumière déclinait sur la pointe du Chicard. L’heure était trouble — ce moment où les ombres s’allongent et où les formes perdent leur contour familier.
Jean était tapi dans l’herbe humide, blotti contre l’allée tortueuse, dissimulé sous les ormes noueux. En contrebas, la mer battait furieusement contre les récifs de craie. Devant lui, une procession silencieuse remontait le chemin de galets vers la villa abandonnée.
Une dizaine de silhouettes progressaient avec cette démarche particulière de ceux qui connaissent chaque pierre, chaque racine, chaque ornière d’un sentier emprunté cent fois. C’étaient des hommes — bien que quelque chose dans leur posture clochât. Ils portaient les vêtements des gens de mer d’Yport : cirés luisants, cabans râpés par le sel, bottes de cuir claquant sourdement sur les pierres humides.
Leurs visages, dans la pénombre croissante, n’avaient rien de commun avec ceux des paisibles pêcheurs croisés au port. Des traits tirés, des yeux fiévreux, fixes — des yeux qui avaient vu des choses que nul ne devrait voir.

Par où passent ceux qui savent
Les intrus connaissaient manifestement les lieux. Ils contournèrent la bâtisse par la droite, évitant soigneusement les fenêtres. Jean aperçut les faisceaux des lampes torches de ses compagnons à l’intérieur. Ces hommes les avaient certainement repérés aussi.
Il les vit s’arrêter, échanger des signes silencieux. Certains portaient des sacs de toile volumineux — assez grands pour contenir un corps. D’autres tenaient des outils de pêche : des gaffes, des crochets. Tout indiquait qu’ils sortaient directement des bateaux.
Pour pénétrer dans la propriété, ils n’avaient pas emprunté la grille d’entrée que nos enquêteurs avaient forcée. Ils connaissaient un autre passage — une brèche dans le mur d’enceinte, dissimulée par le lierre, qu’ils écartèrent pour se faufiler à l’intérieur.
Jean resta accroupi, immobile. Il vit les silhouettes se diriger vers la porte d’entrée. Cette lourde porte de chêne massif, conçue pour résister aux tempêtes, s’ouvrit sans résistance — comme si la maison les attendait.
Un à un, ils pénétrèrent dans la villa.

Nulle issue pour les profanes
À l’intérieur, Jacques, Eugène et Donna Serafina se trouvaient près de l’escalier lorsqu’ils entendirent distinctement la lourde porte s’ouvrir. Jacques, posté à l’angle du couloir, réagit instantanément.
« Vite ! Du monde arrive ! » souffla-t-il.
Sans hésitation, le groupe s’élança dans l’escalier. Donna Serafina monta avec une discrétion redoutable, sa silhouette déguingandée se fondant dans l’obscurité. Jacques la suivit avec la même efficacité silencieuse.
Mais Eugène, dans sa précipitation, rata une marche. Il dérapa et s’étala dans l’escalier. Le jeune homme se figea une seconde, tendant l’oreille. Ce qu’il entendit lui glaça le sang : des respirations lourdes, des pas pesants, des bottes de cuir bien chargées. Les intrus étaient en train d’entrer.
Eugène remonta à quatre pattes aussi vite que possible. Chaque marche crissait sous son poids, mais le bruit des dix hommes qui investissaient le couloir couvrait heureusement le sien. En haut des marches, il croisa le regard de Jacques qui retenait son souffle, et celui de Donna Serafina, pétrifiée à ses côtés.
Ils étaient coincés à l’étage. Et en bas, les silhouettes massives marquaient un temps d’arrêt…

Derrière chaque porte, l’attente
En haut de l’escalier, le spectacle qui s’offrait aux trois fugitifs était saisissant. Le palier s’ouvrait sur plusieurs portes fermées, mais surtout, la toiture au-dessus d’eux était complètement percée. La pluie s’abattait sur leurs silhouettes, le vent s’engouffrait dans la brèche. Ils se trouvaient à découvert, exposés aux éléments autant qu’à leurs poursuivants.
Donna Serafina réagit la première. Elle comprit immédiatement qu’ils tombaient dans une souricière. Elle éteignit sa lampe, se recroquevilla dans un coin sombre près d’un petit cagibi, dissimulant son visage sous le châle qu’elle portait sur les épaules. Vêtue entièrement de noir, elle se fondit dans l’obscurité. Son plan était simple : attendre que les hommes passent, puis redescendre l’escalier en silence.
Jacques, lui, opta pour une stratégie plus audacieuse. Convaincu que toutes les pièces seraient des pièges, il décida de passer par l’un des trous du toit pour se hisser sur la toiture — hors du champ de vision de quiconque passerait la tête par l’ouverture. Les tuiles glissaient dangereusement sous ses pieds, mais il parvint à se positionner sans faire trop de bruit.

Ce que le temps n’a pas effacé
Eugène, quant à lui, ne put résister à l’envie d’explorer. Il entrouvrit l’une des portes et passa la tête à l’intérieur, sa lampe éclairant brièvement la pièce.
C’était une chambre d’enfant, complètement ravagée par les éléments. Le toit au-dessus était arraché, laissant entrer la pluie depuis des années. Des lits avec leurs couvertures moisies, un fatras d’objets oubliés, une pourriture omniprésente et une humidité affreuse. Certaines lattes du plancher étaient tellement rongées que le passage semblait dangereux. Cette pièce n’avait pas été habitée depuis très, très longtemps.
Eugène tendit l’oreille. En bas, les pas continuaient de résonner. La maison, ancienne et vermoulue, n’isolait rien — chaque son se propageait à travers les murs. Il perçut distinctement le groupe s’arrêter au pied de l’escalier. Un temps de pause, des marmonnements incompréhensibles, puis le bruit caractéristique d’un verrou qu’on tire et d’une porte qui s’ouvre.
En bas. Au pied même de l’escalier.
En fouillant sa mémoire, Eugène se souvint d’un détail crucial : lorsqu’il s’était cassé la figure dans l’escalier et avait braqué sa lampe vers le bas, il avait aperçu une porte dissimulée dans les premières marches. Une porte cachée que les intrus venaient manifestement d’ouvrir.

Celui qui voit sans être vu
Dehors, Jean avait vu le groupe entrer dans la maison. Il s’assura d’abord qu’aucun guetteur n’était resté à l’extérieur pour surveiller les arrières. Une fois certain d’être seul, il s’approcha prudemment et silencieusement de la porte d’entrée.
La propriété était complètement envahie par les ronces — progresser autour du manoir s’avérait difficile. Il avait aperçu une véranda de l’autre côté de la bâtisse, mais sa priorité était ailleurs. Ses compagnons étaient à l’intérieur, et il devait savoir ce que ces hommes de mer manigançaient.
Il se glissa le long du mur, près de la porte, tendant l’oreille pour comprendre ce qui se passait…

Là où la lumière n’ose plus
Jean se glissa dans le couloir, sa lampe à pétrole réglée au minimum pour ne produire qu’une lueur diffuse. Il vit les lumières des intrus disparaître progressivement au fond du passage, puis le couloir fut plongé dans le noir total. Une porte claqua quelque part.
L’odeur de moisi était si forte qu’elle lui prit à la gorge. Le vent glacial s’engouffrait par la porte restée ouverte, créant des courants d’air puissants qui perturbaient tous ses sens. Il se sentait seul dans ce manoir, ignorant où se trouvaient ses compagnons comme les dix silhouettes qui venaient d’entrer.
Il avança prudemment jusqu’à l’angle du couloir. Sa lampe se refléta sur une porte vitrée derrière laquelle il devina une cuisine. Mais ce n’était pas là que les hommes de mer avaient disparu.
Jean examina le sol. Les intrus portaient des bottes lourdes et venaient de l’extérieur — ils avaient forcément laissé des traces de boue. Effectivement, les empreintes étaient bien visibles et s’arrêtaient net devant un pan de mur, au pied de l’escalier. En y regardant de plus près, il distingua les contours d’une porte parfaitement dissimulée. La serrure était quasi invisible, la jointure impeccable. Au premier coup d’œil, personne ne l’aurait remarquée.
Ils étaient descendus à la cave.

Deux souffles dans le noir
À l’étage, Donna Serafina comprit que les intrus n’avaient pas l’intention de monter. Son plan était simple : redescendre prudemment et filer. Elle quitta sa cachette et descendit l’escalier en silence.
Arrivée en bas, elle alluma sa lampe de poche pour repérer les traces de boue laissées par les hommes. C’est alors qu’elle aperçut un léger faisceau lumineux à l’angle de l’escalier. Quelqu’un était là.
Sans hésiter, elle arma son revolver et braqua sa lampe dans cette direction.

Le contact de l’indicible
Pendant ce temps, Eugène avait décidé de poursuivre son exploration à l’étage. Il avait entendu la porte claquer en bas, vu Donna Serafina descendre, mais sa curiosité l’emportait. Il voulait savoir ce que cachaient les autres pièces.
Il s’approcha d’une nouvelle porte et tourna la poignée. Ce qu’il toucha le fit grimacer de dégoût. Sa main ripa sur le métal, recouvert d’une matière visqueuse et collante. Une odeur agressive lui monta aux narines — si forte qu’il eut envie de vomir. Cela ressemblait à du poisson pourri, mais en bien pire.
Il lâcha un juron discret et s’essuya la main contre son pantalon. Malgré tout, il poussa la porte. Un vent glacial s’engouffra dans le couloir, provenant de carreaux cassés au fond de la pièce.
C’était une chambre de bonne, manifestement abandonnée depuis longtemps. La fenêtre était complètement brisée, le lit défait. De la saleté jonchait le sol, mais rien n’avait été dérangé depuis un certain temps. Aucune trace de passage récent.
Eugène referma la porte en utilisant un chiffon pour ne plus toucher cette poignée immonde.

Entre ciel et abîme
Jacques, perché sur la toiture, découvrit un panorama impressionnant. Le manoir dominait les falaises, offrant une vue vertigineuse sur les récifs en contrebas et la mer déchaînée. Les trous dans la toiture lui permettaient d’observer ce qui se passait en dessous, mais pour l’instant, seule l’immensité de la nuit normande s’étendait devant lui…
Du haut de son perchoir, Jacques apercevait derrière lui les lumières de la cité d’Yport, la grève et les bateaux de pêche. Le ciel était chargé de pluie, la nuit tombait inexorablement. À travers les trous de la charpente défoncée, il pouvait observer ce qui se passait dans les pièces en contrebas.
Il resta concentré sur l’escalier, guettant une éventuelle montée des intrus. Ce qu’il vit, ce fut la silhouette de Donna Serafina qui descendait prudemment, lampe torche dans une main, petit revolver dans l’autre. Elle se déplaçait avec une discrétion remarquable avant de disparaître au rez-de-chaussée.

Les signes que nul ne devrait lire
En bas, Jean était accroupi devant la porte secrète, l’oreille collée au bois. Un léger courant d’air s’en dégageait — l’air était aspiré vers l’intérieur, comme si un vaste espace s’ouvrait derrière. Soudain, une silhouette surgit sur sa droite et il fut aveuglé par une lampe braquée sur lui.
Il tendit instinctivement le bras, sa canne-épée pointée vers l’inconnu, tentant de distinguer qui se trouvait derrière cette lumière agressive.
« Doux Jésus, vous m’avez fait une peur bleue ! » murmura Donna Serafina en baissant son arme.
« Vous aussi vous m’avez fait peur », chuchota Jean en lui faisant signe de se taire. « Les hommes sont descendus derrière cette porte dissimulée. »
Il lui montra du doigt les contours de la porte secrète. Elle semblait fermée de l’intérieur — il n’y avait pas de poignée, seulement une serrure.
« Où sont les deux autres ? » demanda la médium. « Nous allons avoir besoin de leurs compétences de crochetage. Enfin, du moins ce qu’il en reste. J’ai vu lorsqu’ils ont essayé de crocheter cette grille… »
« C’était un accident », se défendit mentalement Eugène, quelque part à l’étage.
« L’un est en train de monter sur le toit », expliqua Donna Serafina, « et ce petit gamin mal élevé qui a voulu me cracher dessus, je ne sais pas ce qu’il trafique. Il fait le tour du propriétaire. »
« Sur le toit ? Mais qu’est-ce qu’il fait sur le toit ? »
« Allez lui demander. Je n’ai pas envie de monter sur le toit. »
Jean soupira. « Bon, écoutez. Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, attendez-moi là. Je vais aller les chercher. »
Il ramassa sa lampe, rangea son épée dans la canne et monta à l’étage.

Ce qu’elle a laissé derrière elle
Jacques, ayant vu Donna Serafina descendre, avait quitté son perchoir sur le toit pour la rejoindre. Il n’avait rien à faire là-haut. En descendant, il croisa Jean qui montait.
« On a besoin de vous », lui dit Jean. « J’ai trouvé une porte qui conduit certainement dans les sous-sols, mais elle est verrouillée. C’est une porte dissimulée. »
« Je n’ai pas vu Eugène. Il était dans les pièces quand je suis descendu. »
« Avant de descendre, dis-lui de se manier et de venir. »
Pendant ce temps, Eugène avait continué son exploration. Il ouvrit une dernière porte et découvrit un vestibule menant à ce qui semblait être la chambre du maître. Il ne put résister à la tentation.
Ce qu’il trouva lui glaça le sang.
La chambre était dans un état pitoyable. Le toit avait été arraché en partie, l’eau ruisselait le long des murs. Des caisses gorgées d’humidité étaient entreposées un peu partout, contenant des vêtements d’enfant moisis. Une armoire béante révélait des habits pourrissants. Les meubles n’avaient pas été utilisés depuis des années.
Mais ce qui attira son attention, ce fut le lit. Dessus, roulée en boule comme jetée négligemment, une robe. Et des sous-vêtements. Cette robe, Eugène l’aurait reconnue entre mille.
C’était celle de Joséphine.

Quelque chose a bougé
Eugène décida de ne pas s’attarder. Curieux mais pas téméraire, il avait vu ce qu’il voulait voir. Il fallait prévenir les autres.
Il s’apprêtait à rejoindre le palier quand, soudain, une porte claqua violemment derrière lui. Il se retourna et braqua sa lampe. La porte s’était ouverte puis refermée d’un coup.
Le vent, peut-être. Ou peut-être pas.
Jean et Jacques, en bas de l’escalier, avaient clairement entendu le claquement. Eugène les rejoignit sur le palier, le cœur battant…

Le bureau aux gravures
« Eugène, on a besoin de toi là ! Il y a une porte à crocheter ! »
« Il y a du monde ici, vous avez entendu ? » répondit le jeune homme, tendu. « La porte qui a claqué, c’était pas moi. Vous voyez la porte du fond ? Quelqu’un l’a ouverte et l’a refermée. »
Jacques saisit son arme. « Eugène s’en occupe. Descends rejoindre Séraphina, elle est toute seule en bas devant cette porte verrouillée avec ces hommes qui sont descendus à la cave. Donne-lui un coup de main. »
Jean acquiesça et descendit tandis que Jacques avançait prudemment vers la porte suspecte. Il colla d’abord son oreille au battant. Ce qu’il entendit le rassura partiellement : c’était le vent, qui faisait virevolter ce qui ressemblait à des feuilles de papier.
D’un grand coup de savate, il ouvrit la porte et entra comme tout bon militaire l’aurait fait en temps de guerre — balayant les coins, l’arme et la lampe tenues ensemble à la manière des policiers.
Ce qu’il découvrit le surprit. C’était un grand bureau, la seule pièce du manoir qui n’avait pas subi les ravages du temps. Un comptoir massif en chêne trônait au centre, recouvert de dossiers, de livres et de comptes. Une grosse ramette de papiers tachée d’humidité y était posée. Le vent qui s’engouffrait par un carreau cassé faisait voler les feuilles dans toute la pièce. Une bibliothèque imposante occupait le mur du fond, avec un petit escabeau permettant d’atteindre les étagères supérieures.
Jacques sécurisa la pièce, vérifiant chaque recoin. Personne. Il examina la porte : elle était partiellement défoncée, assez légère pour qu’un courant d’air puisse la faire claquer.
« Bon, on n’a plus de temps à perdre, il faut retrouver les autres », lança-t-il.
Mais Jean, avant de redescendre, balaya le sol avec sa lampe. Son intuition fut récompensée. Là, sur le plancher, des gravures. Partout. Le bois avait été creusé, gravé de symboles qu’il ne parvenait pas à déchiffrer. C’était anormal. Troublant. Mais il n’avait pas le temps de s’y attarder.

La descente sans retour
Eugène descendit l’escalier et déboucha dans le couloir du rez-de-chaussée. Donna Serafina n’était plus là. Le couloir était vide.
Son attention fut attirée par un courant d’air qui soulevait sa chevelure. En tournant la tête, il découvrit ce que Jean avait trouvé plus tôt : la porte dissimulée au pied de l’escalier était maintenant ouverte. Derrière, un escalier plongeait dans les ténèbres.
Il tendit l’oreille, espérant percevoir les pas de Donna Serafina — ou de n’importe qui de familier. Ce qu’il entendit lui glaça le sang.
Des pas. Calmes. Mesurés. Qui approchaient de l’entrée. De l’extérieur.
Eugène éteignit sa lampe et se plaqua dans l’ombre de l’escalier. Par l’embrasure de la porte d’entrée, il distingua une silhouette qui montait les marches du perron. Elle progressait tranquillement, d’un pas assuré. Difficile de distinguer sa corpulence dans l’obscurité, mais son attitude était étrangement calme.
Comme si elle le jaugeait. Comme si elle savait qu’il était là.
Eugène se sentait protégé par l’obscurité, mais la silhouette continuait d’avancer. Doucement. Inexorablement.
Il décida de remonter pour prévenir les autres. Mais à peine eut-il posé le pied sur la première marche que le bois craqua sous son poids. Plus il bougeait, plus les planches gémissaient, trahissant sa présence…

Réprimande dans l’obscurité
Eugène remontait l’escalier en catastrophe, le cœur battant à tout rompre. Chaque marche crissait sous ses pas, trahissant sa présence. Il était livide, la sueur coulant de son front, les yeux roulant de panique.
C’est alors que la voix de Donna Serafina retentit dans l’escalier, apparemment inconsciente du danger :
« Dites-moi, mon chou, vous êtes à peu près aussi mauvais cambrioleur pour crocheter une serrure que pour vous faire discret dans un escalier. Je vous attends depuis au moins une minute. Qu’est-ce que vous trafiquez là-haut ? »
Eugène la dévisagea, incrédule : « Mais vous étiez où ? Vous deviez m’attendre en bas ! »
« Oui, je ne suis pas son employée », rétorqua-t-elle sèchement. « Avec une de mes épingles à cheveux, j’ai crocheté la porte. Et ensuite, je me suis cachée à l’extérieur car un autre homme a suivi le premier groupe. Et croyez-moi, celui-là, il n’avait pas l’air sympathique du tout. Ce n’était pas Calentier. Ni aucun de ses amis dont j’ai pu faire la connaissance. »
Cette révélation glaça le sang d’Eugène. Un autre homme, en plus des dix premiers. La médium retira une de ses épingles à cheveux et la lui tendit :
« Tenez. J’ai crocheté la porte avec l’une d’entre elles. Visiblement, elle vous sera plus utile que tout votre bric-à-brac. »

La fresque de l’Atlantide
Pendant ce temps, Jean était resté dans le bureau. Son intuition l’avait poussé à examiner de plus près les symboles gravés sur le plancher. Il y en avait partout, et ils semblaient composer quelque chose de plus grand.
Il tenta d’abord de monter sur le bureau massif, mais celui-ci était tellement encombré de livres de comptabilité — des registres d’armateur de bateau, avec des poids, des mesures, des inventaires de caisses — qu’il peinait à trouver de la place. Il opta finalement pour l’escabeau à roulettes près de la bibliothèque.
De là-haut, balayant le sol avec sa lampe, il resta stupéfait.
Le parquet était recouvert de motifs géométriques qui, vus d’en haut, composaient une fresque extraordinaire. Des lignes aux angles biaisés représentaient une étrange cité cyclopéenne, encadrée de caractères cunéiformes. Il distinguait des bâtiments, un grand temple, des vagues stylisées, des crustacés et des coquillages. C’était comme une représentation de l’Atlantide, gravée dans le bois et rehaussée d’une peinture argentée — peut-être même de l’argent coulé dans chaque sillon.
En redescendant de l’escabeau, sa manche accrocha quelque chose. Un cadre tomba de la bibliothèque, qu’il rattrapa de justesse. Ce n’était pas un tableau, mais une grande photographie vieille d’une quarantaine d’années.

Le portrait représentait un homme au visage extrêmement sévère, tenant un haut-de-forme sur ses genoux — une pose commune à l’époque. Son regard était profond, ses globes oculaires particulièrement saillants, scrutant l’horizon en direction d’une baie vitrée. Sur le cadre, une plaque de cuivre oxydée portait l’inscription :
Joseph Mauritius Calentier — Yport
Le patriarche. Le grand-père du professeur.

« Où est Jean ? »
Jacques redescendit l’escalier, convaincu que Jean le suivait. Mais en se retournant au rez-de-chaussée, il ne vit personne.
« Mais où est Jean ? Il était avec vous ? »
« Oui, on était en train de redescendre », répondit Eugène, perplexe.
Donna Serafina poussa un soupir exaspéré : « Je croyais que vous étiez pressés de retrouver Calentier et que quitter Rouen était une urgence absolue. Voilà que depuis que nous sommes arrivés ici, vous traînez la patte à chaque virage ! »
« Excusez-moi, Madame Cagibi », rétorqua Eugène. « Ce n’était pas moi qui étais cachée sous un voile noir ! Vous avez bien vu les gaillards qui sont venus. Qu’est-ce que vous voulez faire ? Plonger dans la gueule du loup ? »
Sans attendre de réponse, Donna Serafina poussa la porte secrète. Aussitôt, une bouffée d’air froid les enveloppa…

La descente dans les ténèbres
Une bouffée d’air froid, très humide, les enveloppa. L’odeur de moisissure était si forte qu’elle prenait à la gorge. Devant eux, une volée de marches très raide descendait vers l’obscurité, le sol en briques menant à ce qui semblait être une petite cave de terre battue au plafond très bas.
« Les deux gaillards, j’imagine que vous êtes armés », lança Donna Serafina. « Passez devant et je vous suis. »
Jacques ouvrit la voie, suivi d’Eugène. L’endroit était complètement sombre, glacial, suintant d’humidité. À la lumière de leurs lampes, ils découvrirent quelques caisses en bois vermoulues et vides, entreposées dans cette cave minuscule.
« Il n’y a pas de porte », constata Jacques, perplexe.
« De toute manière, ces raffinés ne se sont pas volatilisés », rétorqua Donna Serafina. « Je les ai bien vus entrer. Et ils ne sont pas ressortis. D’ailleurs, j’en profite pour vous dire qu’il y en a encore un grand nombre autour de la maison. Lorsque j’ai voulu me cacher du dernier qui est passé, j’ai bien vu par la fenêtre qu’ils étaient nombreux à rôder dehors. »
Elle s’avança et, du bout de sa bottine, commença à pousser les caisses et les débris de bois. Son pied heurta une paire de bottes de cuir abandonnées près d’une caisse — de vieilles bottes souillées de traces blanchâtres évoquant la craie des falaises environnantes.

Le trou d’homme
En déplaçant les caisses, ils découvrirent ce qu’ils cherchaient : un trou d’homme. Une ouverture béante dans le sol, juste assez large pour qu’un adulte puisse s’y glisser à quatre pattes.
Ce passage existait depuis longtemps — il avait été volontairement obturé, condamné, oublié. Mais récemment, quelqu’un l’avait dégagé. Une binette cabossée gisait là, abandonnée après usage, sa lame ébréchée et souillée de craie. Tout attestait d’un travail de terrassement entrepris dans l’urgence.
Donna Serafina fit le rapprochement : « C’est là que je me rappelle ! Quand nous sommes entrés dans la boutique du quincailler Grouillon, il nous avait bien dit que Calentier était passé acheter du matériel. Des bottes et cette binette. »
Des traces de pas menaient vers le trou d’homme. Les dix hommes de mer avaient dû passer par là, rampant à quatre pattes pour accéder à ce qu’il y avait de l’autre côté.

Retrouvailles et révélations
Jean les rejoignit enfin, descendant les marches de l’escalier principal. Il leur fit part de sa découverte :
« J’ai trouvé un étrange dessin directement gravé dans le parquet à l’étage. Des motifs couleur argentée qui semblent représenter une île ou une ancienne cité, avec des caractères d’anciennes civilisations. Je n’y connais pas grand-chose, mais il y a quelque chose qui pourrait évoquer certains caractères qu’on retrouve sur la statuette. Les fameux caractères cunéiformes. »
« Montrez-la et vérifions si les caractères sont les mêmes », proposa Donna Serafina. « Remontez à l’étage, dans ce cas. »
« Jean », intervint Eugène, « vous avez vu dans la chambre du maître la robe ? »
« Non, je n’ai rien vu du tout. »
« C’est celle de Joséphine. Allez voir. Vous saurez mieux dire que moi. »
Jean remonta les marches quatre à quatre. Ce qu’il découvrit dans la chambre le bouleversa : la robe de Joséphine — celle qu’elle portait ces derniers jours — et ses sous-vêtements, roulés en boule comme si elle s’était déshabillée dans l’urgence. La pièce elle-même était ravagée par le temps, abandonnée depuis des années. Seuls ces vêtements étaient récents.

Débat sur les priorités
De retour en bas, Jean exprima son inquiétude. Jacques coupa court aux tergiversations :
« Peut-être qu’à la place de chercher des indices, on ferait bien de chercher Calentier et Joséphine. D’autant plus si elle a abandonné ses vêtements à la hâte. »
Donna Serafina acquiesça : « On n’est pas venus faire un cours d’histoire, on est venus sauver les Calentier. Je n’ai rien à faire des inscriptions dans le parquet. Avancez, essayez de déblayer ce boyau. Passez-moi cette statuette, je vais aller voir s’il y a un lien là-haut. »
Elle se tourna vers les hommes : « Est-ce que l’un d’entre vous veut bien rester avec moi pour me protéger ? »
Jean lui tendit la statuette : « Est-ce que vos pouvoirs de spirite peuvent… »
« Je ne suis pas Dieu, encore une fois », l’interrompit-elle. « Mes pouvoirs me permettent de faire éventuellement le lien entre un objet longuement manipulé, avec une charge affective forte, et un défunt. »
« Eh bien justement, dites-moi si vous ne ressentez rien avec cette robe, car c’est la robe de Joséphine et je m’inquiète beaucoup pour elle. J’aimerais m’assurer qu’elle est en bonne santé. »
« Je n’ai pas besoin de tripoter cette robe pour vous dire que la malheureuse fille de Calentier n’est sans doute pas en sécurité. »
« Au moins, pouvez-vous définir si elle est vivante ou décédée ? »
« Non, ça ne marche pas comme ça. Je vous l’ai dit, j’ai besoin de temps, de conditions, de concentration. Je ne touche pas les objets et hop, je ne suis pas douée de pouvoirs magiques instantanés. »
Elle examina la statuette : « En revanche, je peux essayer de comparer les caractères inscrits sur cette statuette avec ceux du parquet. D’ailleurs, est-il bien prudent que vous ayez cette statuette avec vous dans cette maison ? »
« Non, ce n’est certainement pas prudent », admit Jean. « Mais comme je l’ai expliqué à mes compagnons, mon intention est de la détruire. Le plus tôt sera le mieux. »

Les symboles de Beltane
Donna Serafina examina attentivement la statuette, comparant les caractères avec ceux gravés dans le parquet du bureau. Elle sortit un petit carnet de son sac et prit des notes.
« Effectivement », murmura-t-elle, « les caractères cunéiformes sont communs à ce qui est représenté sur la statuette. Ils sont répétés à l’infini. Et il y a autre chose… »
Sur la surface du parquet, au-delà de la représentation de la cité cyclopéenne, elle avait distingué une constellation d’étoiles. Des noms lui vinrent à l’esprit : Celaeno, Aldébaran, Elnath… Et surtout, une indication temporelle : « Nouvelle lune à Beltane ».
La qualité de son expertise occulte lui permit de comprendre immédiatement : cet alignement était précis. Beltane — l’antique fête celtique — avait lieu ce soir même. Et l’heure indiquée : une heure cinq du matin.
« Il est quelle heure ? » demanda-t-elle.
« Pas très loin de minuit. »
« Donc nous avons encore une heure. Redescendons voir si les deux autres ont réussi à explorer ce passage. »

Glisser vers ce qui attend
Dans la cave, Jacques s’était engagé à quatre pattes dans le trou d’homme. Ce qu’il découvrit lui coupa le souffle.
Le boyau semblait s’enfoncer dans les entrailles de la pointe du Chicard. La pente était raide, presque vertigineuse — comme un toboggan plongeant vers les profondeurs. Les murs suintaient d’eau salée qui filtrait à travers la craie poreuse, creusant des sillons blanchâtres.
Quiconque voulait emprunter ce passage devait s’allonger et se laisser glisser. Les traces de griffures sur les parois de craie attestaient cependant que des allers-retours avaient été effectués — la remontée était donc possible, bien que difficile.
Jacques fit demi-tour pour informer Eugène de sa découverte. Les autres les rejoignirent peu après.

Dernières paroles avant l’abîme
Chacun fit le résumé de ses découvertes. Donna Serafina rendit la statuette à Jacques et expliqua ses conclusions :
« De toute évidence, cette statuette sert à un culte. J’ai déchiffré le code inscrit sur le plancher, qui correspond à ce qui figure sur cet objet. D’ailleurs, il faudra que je vous montre les talons de chèque que mon mari et moi avons fait parvenir à Calentier concernant cette découverte. Si j’en crois les inscriptions, cette cérémonie se tiendra cette nuit. »
« Et d’après vous, quelle est la nature de cette cérémonie ? » demanda Jean.
« Moi, je l’ignore. En tout cas, si je me réfère à la tête patibulaire des individus que j’ai vus passer — rien de bon. Ils ressemblaient à tout sauf à des enseignants. »
« Ils étaient armés de pas mal de choses », ajouta Jacques. « Ils sont supérieurs en force, en nombre et… Il va falloir descendre. »
« Se jeter dans ce boyau, c’est impossible d’y aller discrètement », objecta Jean. « Eugène, tu es le plus petit d’entre nous. On peut récupérer une corde et te faire descendre pour que tu puisses aller voir ce qu’il y a. »
« Vous pensez que Joséphine et son père sont avec eux ? » demanda Donna Serafina.
« Je le crains, oui. »
« De leur plein gré ? »
« Je ne sais pas. Pour ça, il faut justement s’en assurer. Que ce soit de leur plein gré ou non, au moins, il faut sortir Joséphine de là. »
Eugène se tourna vers Jacques avec un regard de fierté adolescente : « Évidemment que je le ferai. C’est pour sauver une demoiselle, Jacques. Tu me connais. Je ne recule devant rien. »
Donna Serafina souleva une objection : « Je voudrais bien comprendre. Ceux qui s’engageront dans ce boyau ne pourront pas en remonter facilement. »
« C’est justement là que la corde interviendra », expliqua Jacques.
« Il ne faudrait pas que la corde cède, ni qu’un des affreux que j’ai vus traîner dehors ait la bonne idée de venir devant ce boyau et de la couper ou de la retirer. »
« Forcément une possibilité », admit Jacques. « Mais dans un premier temps, Eugène va déjà aller voir de quoi il retourne. Suite à cela, nous prendrons la décision de tous y aller ou non. »
« Vous pouvez déjà m’oublier », déclara Donna Serafina. « J’ai passé l’âge des cascades et je ne suis pas une gamine d’amour. »
Jean partit fouiller la maison à la recherche d’une corde. Il revint bredouille quelques minutes plus tard : « Rien à faire, je n’ai pas trouvé de cordage dans les pièces que j’ai inspectées. »
Jacques avait cependant fait une observation rassurante : la pente n’était pas à quatre-vingt-dix degrés, plutôt aux alentours de trente. Elle était très humide, certes, mais les traces de griffures sur les parois prouvaient que la remontée était possible. Un courant d’air se faisait sentir depuis le début — il y avait donc peut-être une autre sortie quelque part…

Dans la gueule de la terre
Avant de s’engager, Donna Serafina eut une dernière suggestion : « Vous devriez saboter la serrure afin que personne ne puisse refermer cette porte derrière nous. »
« Oui, c’est une bonne idée », approuva Jacques.
Eugène s’exécuta avec l’épingle à cheveux que lui avait donnée la médium. Cette fois, ses doigts ne le trahirent pas — il sabota efficacement le mécanisme, rendant la porte impossible à verrouiller.
« Allez, vas-y mon petit jeune », lança Jacques.
« De toute façon, moi j’ai pas peur de grimper. Je sais que vous faites tous les fiers, mais vous allez voir comment on fait. »
Eugène s’engagea dans le boyau. Le contact de l’eau saline, glaciale, le saisit immédiatement. Elle coulait le long de la pente comme un petit torrent, lubrifiant sa descente. En glissant plus profondément, il eut l’impression d’entendre des voix — pas très distinctes, mais présentes. C’était terrifiant. Chaque mètre parcouru le rapprochait d’une vérité qu’il avait sans doute peur d’affronter.
Les voix étaient lointaines, provenant de quelque part le long de cette paroi qui vibrait étrangement. La descente dura quelques minutes avant qu’il n’atteigne le bas du boyau.

Le ventre de la falaise
Eugène déboucha dans une salle creusée dans la masse calcaire, confusément éclairée par un rayon de lumière provenant d’une fissure dans la falaise. L’air venait de là — une possible sortie de secours.
Constatant l’absence de danger immédiat, il émit un petit sifflement — le signal convenu avec Jacques pour indiquer que la voie était libre.
Jacques se tourna vers Donna Serafina et Jean : « La voie est libre. Je rejoins le petit. »
Il s’enfonça dans le boyau. Jean proposa son aide à la médium : « Séraphina, est-ce que vous souhaitez que je vous aide à descendre en vous tenant par les bras ? »
« Mettez-vous derrière moi et retenez-moi. Et vous, Jacques, n’avancez pas trop vite afin que je puisse poser mes chaussures sur vos épaules. Laissez-moi glisser tout doucement. »
Le système fonctionna. Donna Serafina, petite et légère, glissa le long du boyau, freinée par le corps de Jacques devant elle et soutenue par Jean derrière. En bas, Eugène les éclairait avec sa lampe.

Là où la mer se mêle à la pierre
Le groupe se retrouva dans la caverne. Autour d’eux, des varecs et des algues tapissaient les parois. L’odeur des embruns était omniprésente. Et surtout, ils entendaient distinctement le fracas des vagues — une large ouverture dans l’obscurité permettait à la mer de pénétrer dans cette grotte. Le bruit était assourdissant.
Des bouts de bois avaient été traînés ici, témoignant d’une activité humaine. Un seul passage permettait de s’enfoncer plus avant dans les entrailles de la pointe du Chicard.
Eugène avança prudemment, arme à la main. Jacques le suivait, essayant de ne pas faire de bruit. Le jeune homme se retourna vers son compagnon :
« Jacques, vous êtes sûr de savoir ce qu’on est en train de faire là ? C’est quoi notre plan ? »
« Ramener les Calentier. Mais j’ai bien peur que ce soit une mission ardue. Essayons de jeter un œil, on avisera. Et si les choses tournent au vinaigre comme la dernière fois, rappelez-vous : on est tous les deux. »
« Oui, mais toujours… J’ai bien peur que le plus gros danger vienne de ces brutes épaisses qu’on a vues entrer avec des crocs de boucher. »
« Ça compte quand même. Je commence à me demander si les Calentier, on ne va pas les lâcher en elle. »
« Moi je comprends pas trop, mais cette Joséphine apparemment elle est très importante pour M. Jean. Et M. Jean, j’ai l’impression qu’il est très important pour notre business. »
« Oui, voilà. De toute façon, nous sommes ici pour ça. Essayons de mener à bien la mission, mais je t’avoue que je ne suis pas très confiant pour celle-là. »
« Moi non plus. Et l’autre, la vieille là… Franchement, j’ai pas confiance. »
Eugène sortit quelque chose de sa poche et le montra à Jacques : « Et peut-être à terme, une autre source d’argent… »
Jacques ramassa un morceau de bois — pas totalement pourri, utilisable comme arme de fortune. Donna Serafina, quant à elle, avançait derrière eux, fascinée malgré le danger.
Le passage s’élargissait progressivement. Et soudain, la salle s’ouvrit devant eux.

La cathédrale des abysses
Ce qu’ils découvrirent dépassait tout ce qu’ils auraient pu imaginer.
Un amphithéâtre minéral, creusé à même la falaise, s’étendait devant eux — comme une orbite dans un crâne de géant. Des torches fichées dans les anfractuosités des parois dégageaient une clarté trouble, faisant danser les ombres sur la roche.
L’air était épais, presque solide. Il sentait le musc rance, l’encens, la sueur froide mêlée à quelque chose d’animal, de putride. Cette puanteur de marée basse, de viscères exposées, de pourriture — elle leur rampait dans la gorge, s’accrochait à leur palais. Eugène porta instinctivement sa main à sa bouche. Jacques serra les dents, la mâchoire crispée. Jean sentit son estomac se soulever — cette odeur, il l’avait déjà ressentie dans les charniers de la Grande Guerre.
La chaleur était oppressante, moite, presque vivante. Elle collait à leur peau comme une membrane.
Au cœur de cette grotte se trouvait un cercle — une dalle massive creusée directement dans la craie de la pointe du Chicard. Sa forme était étrange : pas plate, mais parcourue de courbes et de creux disposés de manière troublante, presque anatomique. Quelque chose dans sa géométrie dérangeait l’œil, faisait glisser le regard.
Une trentaine de silhouettes — peut-être plus, difficile à compter dans cette lumière vacillante — se tenaient immobiles, disposées en arc de cercle parfait autour de la dalle. Elles psalmodiaient. Ce n’était ni du latin, ni du grec. C’était quelque chose de guttural, une langue qui semblait griffer l’intérieur du crâne plutôt que de passer par les oreilles. Les sons étaient à la fois secs et liquides, comme si les gorges qui les produisaient n’étaient pas tout à fait humaines. Les syllabes claquaient comme la pierre, se percutaient, se multipliaient jusqu’à devenir une marée sonore emplissant tout l’espace.
Jacques recula d’un demi-pas dans l’ombre du tunnel, la main crispée sur son revolver. Son pouls battait si fort qu’il l’entendait dans ses tempes. Jean fixait le cercle, les yeux écarquillés, cherchant parmi cette foule un visage familier. Eugène tremblait — pas de froid, mais d’autre chose. Et Donna Serafina était littéralement fascinée.

L’offrande sur la dalle
Sur la dalle de craie, au centre exact du cercle, gisait un corps.
Nu. Féminin. La peau blanche comme du lait dans la pénombre, presque irréelle sous les flammes qui léchaient les parois. Des cheveux roux répandus en éventail sur la pierre, collés par endroits à la sueur qui perlait sur ses tempes.
C’était Joséphine.
Elle était là, allongée sur la dalle. Pas comme une morte, pas comme une victime attachée. Elle était offerte — les bras relâchés le long du corps, les paumes ouvertes vers le ciel, les jambes légèrement écartées, les genoux fléchis juste assez pour épouser les creux de la pierre. Cette dalle, ces courbes — ils comprenaient maintenant. Elle avait été taillée pour cela. Pour ce corps. Pour cette posture.
Autour de son cou, un collier de quelque chose de sombre, de tressé — peut-être des algues séchées, peut-être autre chose — brillait faiblement dans la lueur des torches. Ses paupières frémissaient, non pas comme quelqu’un qui dort ou qui rêve, mais comme quelqu’un retenu entre deux mondes. Sa poitrine se soulevait doucement, régulièrement. Elle était vivante. Pas encore inconsciente.
Un gémissement s’échappa de sa gorge — très faible, involontaire. Un soupir dans son sommeil, ou un appel au secours que son corps ne pouvait retenir.
Jacques avait la nuque raide, incapable de soutenir cette scène. Eugène fixait le sol, les poings serrés. Jean était subjugué, pétrifié. Donna Serafina n’en croyait pas ses yeux.
Autour d’eux, les respirations de l’assemblée — des halètements courts, saccadés, des frémissements nerveux. Dans la lumière tremblante, des regards tous tournés vers la dalle, des pupilles dilatées, des lueurs fébriles, des langues passant sur des lèvres sèches. Ce n’étaient pas des adorateurs en prière. C’étaient des voyeurs en transe.

Ce qui reste quand l’âme s’en va
Au pied de la dalle, une silhouette recroquevillée attira leur attention.
Un homme. Ou ce qu’il en restait.
Le professeur Jules Calentier. Face à sa fille.
Ils reconnurent ses cheveux gris, collés par la sueur et la crasse. Mais son visage… Son visage était vitreux. Ses yeux ouverts, fixes, mais vides. Sa bouche entrouverte laissait couler un filet de bave sur son menton, tombant sur ses chaussures. Il ne bougeait pas. Il ne réagissait pas. Même lorsqu’un des psalmodieurs passait près de lui, il ne tressaillait pas.
Son corps tenait debout, il n’était ni à genoux ni recroquevillé contre la pierre. Mais c’était une coquille vide. Une marionnette dont on aurait coupé les fils.
Au-delà de toute médecine
Les enquêteurs tentèrent d’évaluer l’état du professeur Calentier. Mais aucun de leurs jets de médecine ne put expliquer son comportement. Il semblait complètement vide, debout, hébété, sans volonté ni âme. Il était présent physiquement, réceptif à ce qui se passait autour de lui, mais il fixait sa fille sans réagir.
Jean, lui, ne voyait que Joséphine. Elle était lascive, inconsciente de ce qui l’entourait, perdue dans une transe qui la faisait gémir et se caresser devant son père, devant l’assemblée entière.
Soudain, toutes les psalmodies s’arrêtèrent.
Le silence qui suivit fut pire encore. Des pas vibrèrent, écrasant l’air de la caverne. Puis ce bruit — clac, clac, clac — des claquements de langues, secs, répétés, synchronisés. Les sons résonnaient contre la pierre, se multipliant jusqu’à devenir une pulsation obscène.
Une silhouette humaine approchait du fond de la grotte.

Le patriarche revenu d’entre les morts
L’homme était maigre, sec comme du bois flotté. Mais son ventre était distendu, gonflé de manière obscène, comme si quelque chose de vivant palpitait à l’intérieur. Il avançait pieds nus sur la pierre, sa démarche raide, les bras légèrement écartés de chaque côté du corps. Il se plaça au-dessus de Joséphine, immobile comme un totem.
Jean fixa le visage de l’homme et le reconnut — celui de la photographie dans le bureau. L’homme au costume étriqué, le patriarche au regard dur : Joseph Calentier. Mais ce n’était pas tout à fait le même visage. Quelque chose avait changé. Quelque chose avait évolué.
Et surtout, il aurait dû être mort depuis des décennies.
Les enquêteurs se forcèrent à regarder cette scène, chaque détail griffant quelque chose au fond de leur esprit. Ils ne pouvaient pas détourner les yeux.
Le visage de Joseph n’exprimait rien — pas de colère, pas de désir, pas même de conscience. Figé comme un masque de cire, presque inerte. Ses yeux étaient translucides, d’un gris-bleu glacé, fixant Joséphine sans jamais cligner. Comme les yeux d’un poisson mort.
Son nez était aplati, presque rentré dans son visage, les narines réduites à des fentes humides qui palpitaient faiblement. Son front avait presque disparu, le crâne semblant avoir reculé, compressé vers l’arrière. Ses oreilles étaient atrophiées, réduites à deux petits replis de chair collés contre son crâne.
Des rides profondes, trop géométriques, striaient son cou comme des branchies refermées. Sa peau était grise, pelée par endroits, laissant apparaître des plaques squameuses, irisées dans la lumière des torches. Par endroits, cette peau brillait, humide, luisante — comme celle d’un amphibien.
Ses mains étaient monstrueuses. Les veines saillaient sous la peau d’une teinte bleuâtre, malsaine, presque noire par endroits. Ses doigts étaient trop courts, trop épais, presque rétractés. Ses ongles épais, jaunis et recourbés.
Ce n’était pas un homme qu’ils avaient face à eux. C’était une autre espèce.

Quand l’œil ne peut se détourner
Mais le pire, sous cette monstruosité, sous cette dégénérescence, quelque chose d’humain subsistait encore. Un reste de conscience. Une lueur au fond de ses yeux vitreux. Assez pour savoir. Assez pour vouloir. Assez pour désirer.
Joseph Calentier tendit ses mains vers Joséphine, lentement, comme un amant, comme un dieu. Ses doigts effleurèrent d’abord le collier à son cou, caressant presque tendrement le tressage des algues séchées. Puis ils descendirent — sur sa gorge, sur sa clavicule, sur sa peau qui frissonnait.
Joséphine gémit dans son sommeil. Un son faible, plaintif. Son corps réagissait. Son dos s’arquait légèrement, ses hanches se soulevaient de quelques centimètres, comme pour s’offrir davantage au creux de la dalle.
Les mains de Joseph continuaient leur descente.
Le contraste était insoutenable. Obscène.
Les enquêteurs voulaient crier, intervenir, fermer les yeux — mais ils ne pouvaient pas. Leurs jambes ne répondaient plus. Leurs mains pendaient le long de leur corps, inertes. Leur bouche était sèche, leur gorge nouée.
Ils étaient cloués dans l’ombre du tunnel, paralysés par quelque chose qui n’était pas de la peur.
C’était de la fascination.
Joseph se penchait maintenant au-dessus d’elle, son ventre distendu frôlant le corps offert de sa descendante…
Les noces de Beltane
Le ventre difforme de Joseph flottait au-dessus de Joséphine. Sa respiration était rauque, sifflante — comme celle d’un noyé ou d’une créature respirant sous l’eau. Sa bouche s’ouvrit, révélant des dents trop nombreuses, trop petites, trop irrégulières. Une langue épaisse, grise et humide apparut, léchant le cou de Joséphine, remontant vers sa mâchoire, son oreille. Elle bavait, visqueuse, laissant une traînée luisante sur sa peau blanche.
Joséphine gémit plus fort. Ses paupières frémissaient sans s’ouvrir. Ses lèvres s’entrouvrirent. Son corps entier semblait vibrer.
Joseph positionna son bassin contre le sien. Le creux de la dalle s’anima soudainement, épousant les corps, les guidant, les maintenant dans une position exacte. Et alors, lentement, avec une solennité rituelle et une obscénité bestiale, il commença.
Jacques avait la main sur son revolver mais tremblait trop pour le lever. Eugène fermait les yeux mais les rouvrait malgré lui, attiré par une force qu’il ne comprenait pas. Jean avait des larmes qui coulaient le long de ses joues, mais il regardait. Il ne voulait rien rater. Il regardait tout.
Même Donna Serafina était captive de ce spectacle.

Ceux qui ont changé
Le cercle bougea. D’abord un frémissement, une silhouette qui basculait légèrement, une autre qui ondulait — comme une vague invisible traversant cette foule. Les claquements de langue s’accélérèrent, le rythme devenant frénétique. Puis, lentement, dans une synchronisation obscène, tous les corps se mirent en mouvement.
Une femme âgée laissa tomber sa robe. Sa peau était marbrée, couverte de plaques gris-vertes luisant dans l’ombre. Ses bras étaient trop longs, ses coudes légèrement déformés, ses mains pendant presque jusqu’aux genoux. Sa peau était squameuse, irisée comme des écailles de poisson.
Un homme plus jeune se dénuda à son tour. Son torse était couvert d’un duvet épais, grisâtre — pas des poils normaux, trop raides, trop brillants, presque des piquants. Ses veines saillaient sous sa peau noircie, gonflée.
Et puis il y avait l’enfant. Douze ans, peut-être treize. Son dos était couvert de nodules, de petites excroissances formant comme une crête dorsale inachevée le long de sa colonne vertébrale.
Trop de difformités. Des membres trop longs ou trop courts, des articulations gonflées, des peaux suintantes, des yeux trop écartés, des bouches trop larges, des doigts palmés, des ongles noirs et recourbés. Ce n’étaient plus des humains. C’étaient des ébauches, des tentatives, des hybrides ratés entre deux mondes.

La communion des corps corrompus
Les mouvements commencèrent — d’abord subtils, comme une danse. Les bassins ondulaient, les hanches basculaient. Puis cela devint obscène. Les corps ondulaient en rythme, suivant une pulsation dictée par les mouvements réguliers de Calentier. Les gestes étaient mécaniques, comme si une volonté ancestrale avait pris possession de tous ces corps.
Les souffles s’élevèrent — rauques, sifflants, humides. Des gémissements, certains aigus, presque enfantins, d’autres graves, bestiaux. Des râles, des halètements, des bruits de sucion.
Et l’odeur empirait. Pestilentielle. Mêlée à la sueur, au sexe, à quelque chose de marin et de pourri qui faisait monter la bile dans la gorge.
Au centre, Joseph Calentier continuait son rituel implacable. Joséphine gémissait sous lui, le dos arqué, les mains crispées sur la pierre, ses ongles grattant la craie. Son corps répondait malgré elle. Sa bouche s’ouvrit et il en sortit un cri — faible d’abord, puis de plus en plus fort, de plus en plus déchirant. Un cri de plaisir, de douleur, de terreur. Peut-être les trois à la fois.

Ce que l’esprit ne peut contenir
Jacques vomit. Il ne put se retenir. Plié en deux, la main contre le mur du tunnel, il étouffa le bruit dans sa manche pour ne pas alerter l’assemblée. Un point de santé mentale perdu — ce petit point qui l’avait fait vomir.
Eugène pleurait. Des larmes silencieuses coulaient sur ses joues tandis qu’il serrait ses bras autour de son propre corps, tremblant. Il essayait de détourner les yeux, mais son regard revenait sans cesse sur la scène. Il tenta d’attraper l’épaule de Jacques dans l’obscurité, de lui faire signe, mais il suffoquait, n’y arrivait pas.
« Si j’étais toi, j’éviterais mon épaule pour l’instant », murmura Jacques entre deux haut-le-cœur.

Quand l’âme se fissure
Jean était tétanisé. Ses lèvres remuaient sans produire de son. Ses yeux étaient griffés sur Joséphine — sur son corps qui s’arquait, sur sa bouche ouverte, sur ses cheveux trempés de sueur. Il voyait chaque détail, enregistrait chaque seconde. Quelque chose en lui était en train de se briser de manière irrémédiable.
Donna Serafina, elle, était littéralement fascinée. Tous ces corps entrelacés, cette communion charnelle, cette énergie qui se dégageait… Elle ressentait une puissance émaner de l’ensemble, comme un rituel en train de s’accomplir. Mais c’était trop pour elle. La compréhension de la scène était trop surréaliste pour que son cerveau l’imprime. Elle éprouva un choc émotionnel profond — un mélange de fascination et de répulsion. Elle s’imaginait à la place de Joséphine, violée par ces ignobles créatures sous le regard de son père. Les trois hommes qui vomissaient et pleuraient à ses côtés la dégoûtaient. Elle se dégoûtait elle-même d’être là.
C’est alors que Jean craqua.
Quelque chose se fissura en lui, et il ne put s’empêcher de hurler :
« JOSÉPHINE ! »
D’un seul coup, toutes les têtes se tournèrent. Simultanément, avec une synchronisation absolument pas naturelle. Trente visages dans la pénombre — certains encore presque humains, d’autres complètement déformés — les fixèrent en silence. Les mouvements s’arrêtèrent, les corps se figèrent dans des postures obscènes.
Joseph Calentier se redressa lentement au-dessus de Joséphine. Son corps émacié se déploya, son ventre distendu luisant de sueur.
Et puis Joséphine bougea.
Son visage quitta la transe qui l’avait possédée. Ses doigts, crispés contre la pierre, se détendirent. Ses paupières papillonnèrent — une fois, deux fois — et s’ouvrirent.
Jean s’attendait à voir de la terreur, de la confusion, un appel au secours. Ce qu’il vit fut bien pire.
Ses yeux étaient vides. Ou plutôt trop pleins. Quelque chose d’autre s’agitait derrière ses pupilles dilatées — quelque chose d’ancien qui regardait à travers elle.
Elle se redressa, son corps entièrement nu, sa peau luisante de sueur et d’autres choses. Ses cheveux étaient collés à son visage, le collier d’algues pendait contre sa gorge. Elle s’assit sur la dalle, les jambes pendant sur le côté, dans une posture presque décontractée — comme si elle venait de se réveiller d’une sieste agréable.
Elle tourna la tête vers Jean.
Et elle sourit.
Ce sourire était lisse, parfait, affectueux. Ses lèvres s’étiraient, mais il n’y avait aucune chaleur derrière, aucune humanité. C’était le sourire d’une poupée, d’un masque, de quelque chose qui avait appris à imiter l’expression humaine sans en comprendre le sens. Ses yeux ne souriaient pas. Ils étaient vides. Morts.
Elle tendit une main vers Jean — un geste doux, une invitation — et prononça d’une voix qui était bien la sienne :
« Viens. »

Courir ou périr
Jean recula, le visage blanc comme de la craie.
Eugène fut le premier à réagir. Fidèle à son instinct de survie, il attrapa la manche de Jacques :
« Monsieur Jacques, on y va ! Il faut partir ! »
Donna Serafina n’attendit pas. Elle prit ses jambes à son cou, sa lampe torche à la main, et s’enfonça dans l’obscurité vers le boyau par lequel ils étaient arrivés. Dans sa panique, elle trébucha, s’essouffla rapidement. Le passage n’était pas large — une seule personne à la fois pouvait y passer. Les autres allaient la rattraper.
Jacques interpella Jean : « Suivez-nous ! Il faut fuir ! » Puis il fit demi-tour avec Eugène.
Mais Jean ne fuyait pas.
Il avait sorti son calibre 38. Il le tendit vers la silhouette monstrueuse de Joseph Calentier et pressa la détente…
Le tonnerre dans la caverne
La détonation du calibre 38 résonna dans la caverne comme un coup de tonnerre. La première balle atteignit Joseph Calentier en pleine tête. Le patriarche s’effondra à même le sol, son corps monstrueux s’affaissant sur la dalle de craie.
Un mouvement de panique parcourut l’assemblée des dégénérés.
Mais Jean ne s’arrêta pas. Il continua de tirer sur les deux créatures les plus proches de Joséphine. La deuxième balle toucha sa cible — sept points de dégâts. Le cultiste s’effondra. La troisième manqua son but.
« M’sieur Jacques, cours ! » hurla Eugène en s’enfuyant vers le boyau.
Jacques lui emboîta le pas : « Suivez-nous ! Il faut fuir ! »

Remonter vers la lumière
Eugène et Jacques rattrapèrent rapidement Donna Serafina qui s’était déjà engagée dans la fuite. Derrière eux, des bruits terrifiants : des corps en mouvement, ondulant comme des serpents, comme des anguilles, glissant et rampant sur la roche. Certains bondissaient le long des parois à quatre pattes, le dos arqué, la tête penchée en avant. Des cris gutturaux, des bruits de chair s’accrochant aux parois.
Donna Serafina, complètement échevelée, son turban tombé derrière elle, se mit à quatre pattes comme un animal et commença à remonter le boyau. Terrorisée, haletante, elle griffait la surface du sol de ses ongles, grimpant avec toute l’énergie du désespoir. Elle atteignit le sommet et se précipita vers la sortie — la porte de la cave qui, fort heureusement, ne pouvait plus se fermer grâce au sabotage d’Eugène. Direction la camionnette.

Seul face à la horde
En bas, Jean restait seul face à la horde.
« Rejoins-moi, Joséphine ! Sortons d’ici ! » cria-t-il.
Mais elle se tenait face à lui, digne, fière. Elle écarta les bras autant que les jambes et répéta d’une voix douce mais terrifiante :
« Viens. »
Quelque chose tenta de s’emparer de son esprit. Jean sentit une force ancienne essayer de le subjuguer, de l’attirer vers elle. Il se souvint qu’il était du coin, qu’il avait passé ses vacances ici, qu’il connaissait bien la famille Calentier. Cette connexion aurait dû le rendre vulnérable.
Mais il résista. Son cœur se souleva de dégoût et de chagrin.
Il rechargea et continua de tirer.
Deuxième balle sur un cultiste qui s’approchait — neuf points de dégâts. Le corps vola en l’air avant de s’écraser au sol. Troisième balle sur celui qui était trop près de lui — touché, explosé, mort.
Un véritable carnage. Six corps gisaient autour de lui…
Les créatures survivantes se déployaient, essayant d’encercler Jean et de lui bloquer la sortie. Mais le vétéran continuait de tirer, vidant son chargeur tout en appelant Joséphine, les larmes coulant sur ses joues.
Jacques, voyant que Jean était en plein délire, lui glissa à l’oreille : « Ce sera beaucoup plus simple si on les attend dans le boyau. »
Mais Jean ne l’entendait pas. Il était trop absorbé par son combat désespéré, tirant, criant le nom de sa bien-aimée, pleurant. Jacques décida de se positionner à l’entrée du boyau — là, le passage étroit ne permettrait qu’à un seul adversaire à la fois de les affronter. Un avantage tactique crucial face à la horde.
Jean vida son chargeur — six balles au total. Quand le percuteur claqua dans le vide, il dégaina sa canne-épée d’un geste fluide. Les années de guerre ne s’oubliaient pas.

On n’abandonne pas les siens
Eugène, arrivé au sommet du boyau, se retourna pour vérifier que Jacques était bien à ses talons. Personne. Son sang ne fit qu’un tour.
« Non, non, ce n’est pas possible. »
Sans hésiter, il fit demi-tour et dévala la pente glissante pour rejoindre ses compagnons. Il déboucha dans la caverne et aperçut Jacques posté à l’entrée du passage, arme au poing.
Eugène se positionna à ses côtés et ouvrit le feu avec son petit calibre 22. La première balle atteignit un cultiste en pleine poitrine — trois points de dégâts, suffisamment pour lui couper le souffle et le faire tituber. La deuxième balle manqua sa cible.

Ne te retourne pas
Pendant ce temps, Donna Serafina ne se retournait pas. Elle ne voulait pas savoir ce qui se passait derrière elle. Elle gravit les marches quatre à quatre, arracha presque la porte de la cave, traversa le rez-de-chaussée du manoir en courant.
Dehors, la nuit était totale. Sa lampe torche dansait follement devant elle tandis qu’elle courait, paniquée, à travers le parc envahi de ronces. Elle se souvint alors d’un détail crucial : la voiture de Calentier — une voiture sportive — avait ses clés à l’intérieur.
Elle ouvrit la portière, s’installa sur le siège en cuir, activa le contact. Le moteur rugit. Les phares s’allumèrent, perçant l’obscurité. C’était une machine puissante qu’elle avait entre les mains.
Elle écrasa l’accélérateur et partit en trombe vers la grille couchée au sol, direction la sortie de ce village maudit…

Fendre la chair des damnés
Jean, sa canne-épée à la main, se lança dans la foule des dégénérés. Faisant de grands moulinets avec sa lame, il fendit la masse des corps difformes qui tentaient de l’encercler. Son objectif était clair : atteindre Joséphine, lui prendre la main, et l’arracher à ce cauchemar.
Il parvint jusqu’à elle et saisit sa main.
Pendant ce temps, Jacques couvrait sa progression depuis l’entrée du boyau. Sa première balle fit exploser le crâne d’un cultiste qui s’approchait trop près. Les deux suivantes manquèrent leur cible, les détonations vrillant ses tympans dans l’espace confiné de la caverne.
Eugène, fidèle à son poste aux côtés de Jacques, continuait de tirer avec son petit calibre 22. Un premier cultiste s’effondra, touché en pleine poitrine. Un deuxième fut littéralement empalé par la balle suivante — un tir parfait qui le fit s’écrouler. La voie commençait à se dégager.
« Jacques, faut qu’on parte ! » lança Eugène, la voix tendue.
« Ça va me hanter toute ma vie si je sais que cette chose est encore en vie », répondit Jacques, désignant ce qui restait de Joseph Calentier.
« Mais d’ailleurs, même Joséphine… Je suis pas sûr que… »
La phrase resta en suspens. Ils avaient tous vu. Joséphine n’était peut-être plus vraiment Joséphine.
La débandade
Le carnage avait fait son effet. Quand Jacques fit le décompte — une dizaine de corps gisant autour d’eux — les créatures survivantes perdirent tout courage. La panique générale s’empara de l’assemblée des dégénérés. Ils se mirent à courir dans toutes les directions, plongeant dans des trous dissimulés dans les anfractuosités de la grotte, fuyant par des passages secrets que seuls eux connaissaient.
En quelques instants, la caverne redevint silencieuse.

L’extraction
Jean tenait la main de Joséphine. Au moment où il l’avait touchée, il avait senti quelque chose changer en elle — comme si son contact l’avait extirpée de la transe profonde dans laquelle elle était plongée. Son corps était mou, ses réactions lentes. Elle était dans un état fébrile, comme droguée, couverte de sueur et d’autres substances.
Jean l’attrapa et la porta du mieux qu’il put, épuisé par le combat.
Jacques examina rapidement la situation. Son regard se porta sur le ventre distendu de Joseph Calentier — toujours cette forme obscène, même dans la mort. Puis il inspecta Joséphine. Pas de déformation visible, pas de transfert apparent. Mais ce qui s’était passé… Il l’avait vu de ses propres yeux.
« Je vais chercher le père Calentier », annonça-t-il.
Le professeur Jules Calentier était toujours prostré au pied de la dalle, cette coquille vide dont l’esprit avait définitivement sombré. Jacques le récupéra — il finirait ses jours dans un asile, à subir des électrochocs, mais au moins il serait sorti de cet enfer.
Eugène rejoignit Jean et, ensemble, ils prirent chacun une épaule de Joséphine pour la faire remonter à travers le boyau.

L’air de la nuit
Quand ils émergèrent enfin à l’air libre, le froid normand les gifla au visage. C’était un vrai coup de fouet après l’atmosphère étouffante de la caverne. Ils s’effondrèrent sur l’herbe humide, épuisés.
Jacques resta aux aguets, le revolver toujours en main. Donna Serafina avait mentionné d’autres silhouettes rôdant autour de la propriété. Mais rien ne bougea.
Le silence était total. Les murmures s’étaient tus, les glissements avaient cessé. Ils fixèrent la maison, puis la mer.
La mer était haute. Et étrangement calme. Trop calme. Pas une vague, pas un bruit — juste une surface lisse, noire, immobile comme un miroir de verre. Comme si elle attendait quelque chose. Comme si, sous la surface, quelque chose attendait.

La fuite vers Rouen
Ils se précipitèrent vers la camionnette. Jacques prit le volant, Jean et Eugène s’installèrent à l’arrière avec Joséphine et le professeur catatonique.
Jean chercha la seconde statuette — celle qu’ils avaient laissée dans le véhicule. Elle n’était plus là. Disparue.
Il demanda alors à Jacques celle qu’il avait gardée dans son sac. Sans un mot, Jacques la lui tendit. Jean saisit le marteau qu’il avait emporté en prévision et fracassa l’idole maudite.
La camionnette s’éloigna dans la nuit.
Jacques conduisait en silence, muet pendant tout le trajet. Son cerveau tournait en boucle sur une seule pensée : il était persuadé qu’il était arrivé quelque chose à Joséphine. Et il regrettait de l’avoir sortie de là.
Eugène, lui, avait des pensées plus terre-à-terre. La première chose qu’il fit fut de prendre sa veste et celle de Jacques pour couvrir Joséphine — sa nudité forcée le heurtait profondément. Il regrettait de ne pas avoir mis le feu à cette baraque maudite, mais il y avait eu trop à faire…

Celle qui choisit de vivre
Pendant ce temps, Donna Serafina avait quitté la propriété au volant de la voiture de sport des Calentier. Dans son rétroviseur, le manoir disparaissait dans l’obscurité. Les nuages chargés masquaient la lune, et seul le roulis effrayant de la mer contre les falaises accompagnait sa fuite.
Elle repensait à la scène affreuse qu’elle venait de vivre. Cette orgie blasphématoire, ces corps difformes, cette chose qui avait été Joseph Calentier… Les images ne la quitteraient jamais.
La voiture filait sur le chemin défoncé, ses phares perçant l’obscurité normande. Elle ne s’arrêterait pas. Pas avant d’avoir mis des kilomètres entre elle et ce village maudit.
Donna Serafina, au volant de la voiture de sport des Calentier, jetait des regards nerveux dans le rétroviseur. Quelques embardées plus loin, quelques coups de volant secs dans les virages, elle reprit enfin son souffle. Elle n’était pas suivie.
Elle accéléra en direction de Rouen, décidée à appeler immédiatement la police dès qu’elle serait à son domicile. Ce n’est que bien plus tard qu’elle remarquerait la disparition de son collier le plus précieux — celui qu’elle portait lors de cette nuit maudite.
De leur côté, les trois hommes avaient survécu une fois de plus. Eugène et Jacques, ce duo improbable forgé dans l’adversité, avaient tenu bon face à l’indicible.

Les cicatrices invisibles
Arrivé à Rouen, Jean emmena immédiatement Joséphine chez un médecin, déclarant qu’elle avait été violée par un pêcheur. Il fallait prendre soin d’elle, et surveiller si une faiseuse d’anges serait nécessaire dans les mois à venir.
Il vivrait avec cette angoisse pendant de longs mois, l’observant, guettant le moindre signe. Joséphine, quant à elle, était profondément choquée par cette épreuve, mais n’en gardait que des souvenirs imparfaits — des ombres, une précipitation. Elle n’avait repris conscience qu’au moment où Jean l’avait arrachée à l’horreur. Elle n’avait pas vu son père dans cet état catatonique, ne réalisant la perte totale de son esprit qu’une fois de retour à Rouen.

L’asile
À Rouen, les chemins se séparèrent.
Jean emmena immédiatement Joséphine chez un médecin de confiance, déclarant qu’elle avait été agressée par un pêcheur. Il fallait prendre soin d’elle, la surveiller, et se préparer à faire appel à une faiseuse d’anges si le pire devait se confirmer dans les semaines à venir.
Quant au professeur Jules Calentier, son état ne laissait aucun espoir. L’homme qui avait été l’un des archéologues les plus prometteurs de sa génération n’était plus qu’une enveloppe vide, incapable de parler, de manger seul, de reconnaître quiconque. Les médecins parlèrent de choc traumatique, de catatonie, de démence précoce.
Il fut interné à l’asile psychiatrique de Quatre-Mares, dans la banlieue de Rouen.
Là, dans une chambre aux murs capitonnés, il passerait le reste de ses jours à fixer le plafond, murmurant parfois des syllabes incompréhensibles — des sons gutturaux, liquides, qui n’appartenaient à aucune langue connue.
Des sons que les infirmières apprendraient vite à ne plus écouter.
La vérité que nul ne voulait connaître
Ce scénario — dont le vrai nom est « L’Horreur d’Argile », inspiré des nouvelles de Lovecraft — touchait à sa fin. Mais les mystères pouvaient enfin être dévoilés.
Le professeur Calentier avait hérité d’une famille extrêmement riche en déclin, une famille qui cultivait un lourd secret. Il était le seul à ne pas avoir été initié — le secret d’un pacte ancestral avec les créatures des profondeurs, les Profonds de la mythologie lovecraftienne.
Sa famille avait fait fortune grâce à des trafics avec ces êtres, ramenant des caisses chargées d’or tirées des galions coulés au fond des océans. À la mort de sa mère, Calentier avait découvert un testament surprenant exigeant la destruction de la villa. Intrigué, il s’était rendu sur les lieux et, en creusant dans la cave, avait découvert la statuette maudite.
Au contact de l’idole, des rêves atroces l’avaient possédé, grignotant peu à peu son esprit. Il voyait cette cité cyclopéenne — celle-là même représentée sur le plancher du bureau de son père. Car son père, Joseph Calentier, était devenu un hybride, complètement dégénéré, vivant désormais dans les profondeurs avec les êtres des profondeurs.
Quand le professeur avait voulu exposer la statuette — une découverte qui révolutionnait l’entendement de l’archéologie normande —, son cousin Grimaud l’avait violemment mis en garde. Certaines vérités ne devaient jamais être révélées au monde.
Le rituel auquel nos héros avaient assisté était une cérémonie de reproduction ancestrale, pratiquée de génération en génération dans cette famille maudite. Le père ouvrait la voie… et toute la tribu suivait.
Joséphine avait été dans un état de transe au contact de la statuette, sans conscience de ce qui lui arrivait. L’intervention des enquêteurs lui avait épargné le pire — mais l’histoire n’était peut-être pas terminée.
Ce qui dort sous les vagues
Ainsi s’achève ce chapitre des aventures de nos investigateurs rouennais. La nuit de Beltane sur la pointe du Chicard restera gravée dans leurs mémoires — les visions cauchemardesques, l’odeur pestilentielle, les corps difformes, et cette mer étrangement calme qui semblait attendre quelque chose.
La statuette a été détruite. Le patriarche monstrueux a été abattu. Joséphine a été sauvée — du moins physiquement. Mais les Profonds sont toujours là, dans les cavernes sous Yport, dans les eaux sombres de la Manche.
Et comme l’a murmuré Eugène en regardant disparaître le village maudit dans le rétroviseur : « Je reviendrai un jour régler mes comptes avec cet endroit. »
D’autres scénarios attendent nos héros dans les contrées normandes. D’autres chemins se croiseront. L’agence de Rouen a encore de beaux jours devant elle — si ses membres survivent assez longtemps pour les voir.
Merci à tous les joueurs pour cette partie mémorable. À très bientôt pour la suite de nos aventures !


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