Par les tétons ensorceleurs de Shallya qui dansent sous la lune !Il est des moments où l’on descend dans une cale sombre s’attendant à du poison ou des pirates, et où l’on découvre à la place une beauté qui vous regarde comme si vous étiez Sigmar en personne. Il est des instants où votre cœur d’artichaut repart au galop malgré les trahisons passées. Et il est des heures où l’on découvre que la jeunesse dorée de l’Empire se drogue et kidnappe des gens pour jouer aux sorciers.
Ma vie devient de plus en plus étrange. Mais au moins, cette fois, quelqu’un me regarde avec admiration !
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach

L’amour au premier regard
La trappe béante nous narguait depuis notre montée à bord. Comme je suis le seul VRAI guerrier du groupe (Vanda ne compte pas, sa force titanesque reste un mystère), c’est naturellement moi qui descendis en premier.
Sans Familienehre. Trop grande pour l’espace. À mains nues, comme un vrai héros !
Dans l’obscurité complète, je grattai mon briquet d’amadou. Les étincelles jaillirent.
Et là…
PAR LES BOURSES SCINTILLANTES DE MORR SOUS LES ÉTOILES !
Face à moi : UNE BEAUTÉ ABSOLUE.
Recroquevillée au fond de la cale. Terrorisée. Tremblante. Mais d’une beauté… par Sigmar, d’une beauté à faire pleurer les anges !
De grands yeux verts — verts comme le jade, verts comme les forêts du Reikland au printemps, verts comme rien de ce que j’avais jamais vu. Des traits d’une finesse aristocratique qui contrastait avec la crasse de la cale. Des cheveux noirs de jais, retenus par un peigne orné d’une petite tête de mort — un bijou étrange, morbide et fascinant à la fois.
Une boucle d’oreille dorée brillait à son oreille gauche. Un collier de perles d’eau douce scintillait à son cou, captant la faible lumière de mon briquet comme autant d’étoiles tombées dans cette obscurité.
Une Strigany.
J’avais entendu parler de ce peuple. Ces nomades venus des contrées lointaines de l’est, au-delà même des frontières de l’Empire. On disait qu’ils lisaient l’avenir dans les lignes de la main, qu’ils dansaient sous la lune de Morrslieb, qu’ils portaient en eux la magie ancienne des steppes.
On disait aussi qu’ils étaient beaux comme des dieux.
Les légendes, pour une fois, ne mentaient pas.

Le malentendu — Ou comment je devins héros sans rien faire
Elle me vit.
Ses yeux s’écarquillèrent — pas de terreur, non. D’espoir.
« Tu m’as sauvée ! » s’écria-t-elle en se jetant dans mes bras.
Je faillis tomber à la renverse.
« Tu m’as sauvé la vie ! Tu es mon sauveur ! »
Ses bras s’enroulèrent autour de mon cou. Son corps tremblant se pressa contre le mien. Elle sentait la peur, la sueur, et — sous tout cela — un parfum de lavande et de mystère.
« Je… euh… » balbutiai-je avec l’éloquence d’un ogre constipé.
À cet instant précis, Loupiot — ce crétin magnifique — fit une embardée sur le pont au-dessus de nous. Le bateau tangua. Et l’énorme tentacule que Vanda avait tranchée glissa sur les planches et tomba par l’ouverture de la trappe avec un CLAC écœurant.
Renate la vit.
Ce membre chitineux, épais comme ma cuisse, encore suintant de sang noir. Cette horreur arrachée au corps d’une abomination des profondeurs.
Et elle fut convaincue.
« Par tous les dieux… » murmura-t-elle en me regardant avec une admiration qui me fit rougir jusqu’aux oreilles. « Seul un terrible guerrier pouvait accomplir pareil exploit ! »
Elle se blottit contre mon épaule. Mon épaule musculeuse — car j’ai 28 en force, donc je suis musclé, qu’on ne vienne pas me dire le contraire.
Et moi…
Moi, je n’eus pas le courage de lui dire la vérité.
(Note sur mon absence de courage moral : oui, j’aurais dû lui expliquer que c’était Vanda qui avait tranché cette tentacule. Oui, j’aurais dû corriger ce malentendu dès le départ. Mais elle me regardait avec tant d’admiration… Après la Gravine qui me regardait comme un pion, après des années à être traité comme un moins que rien… comment aurais-je pu briser cette illusion ? Je suis faible. Je l’admets. Mais par les faiblesses de Sigmar, cette faiblesse me rendait heureux.)

L’histoire de Renate — Ou comment des pirates mutants terrorisent le Reik
Nous la remontâmes sur le pont.
La lumière du jour — même cette lumière grise et pluvieuse qui semblait être notre lot quotidien — lui fit plisser les yeux. Elle s’accrocha à mon bras comme une naufragée à une bouée, refusant de me lâcher.
Je ne m’en plaignis pas.
« Raconte-nous ce qui s’est passé, » dis-je avec ma voix la plus héroïque — celle que j’avais travaillée devant le miroir pendant des années sans jamais avoir l’occasion de l’utiliser.
Elle s’appelait Renate Hausier.
Et son histoire glaça le sang.
Elle servait à bord de ce bateau — « La Destinée », tel était son nom — sous les ordres de Fritz Segel, le propriétaire, et de son fils Albrecht. Braves gens, selon elle. Opportunistes mais honnêtes. Le genre de bateliers qui transportent ce qu’on leur demande sans poser trop de questions, mais qui ne trichent jamais sur le prix convenu.
Et puis ils avaient attaqué.
« Les naufrageurs de Pollutio, » murmura Renate, et je vis Loupiot blêmir.
Je connaissais cette légende. Tous les bateliers du Reik la connaissaient.
Pollutio.
Un nom qui circulait dans les tavernes portuaires comme un mauvais présage. Un chef de bande — si on pouvait appeler ça un chef — qui avait rassemblé autour de lui tous les rebuts de l’humanité. Les mutants. Les corrompus. Les abominations que l’édit impérial condamnait au bûcher.
Car dans l’Empire, la mutation est punie de mort. Les répurgateurs traquent sans relâche ceux dont le corps porte les marques du Chaos — une griffe à la place d’une main, une queue qui pousse dans le dos, des yeux qui brillent dans l’obscurité.
Ces malheureux n’ont que deux choix : mourir sur le bûcher, ou rejoindre Pollutio.
Beaucoup choisissaient Pollutio.
« L’homme-tentacule n’était pas seul, » continua Renate en frissonnant. « Il y avait une autre figure perchée au sommet du mât. Je ne l’ai qu’entrevue, mais… »
Elle ne termina pas sa phrase.
Elle n’avait pas besoin de le faire.
Fritz et Albrecht avaient été dévorés vivants. Leurs corps — ce qu’il en restait — seraient probablement retrouvés plus tard, à moitié rongés, échoués sur quelque berge boueuse du Reik.
Renate n’avait survécu que parce qu’elle s’était enfermée dans la cale. Le cadenas — ce cadenas que nous avions trouvé fermé de l’intérieur — lui avait sauvé la vie.
Et maintenant, elle me regardait comme si j’étais son sauveur.
Par les mensonges de Sigmar, comme j’aurais voulu mériter ce regard.

La mission — Ou comment nous héritons d’un contrat lucratif
Mais Renate avait autre chose à nous dire.
« Le bateau devait embarquer une passagère à Diesdorf, » expliqua-t-elle. « Une femme mystérieuse. Fritz et Albrecht étaient très excités par ce contrat. »
« Excités comment ? » demanda Loupiot, ses yeux de batelier brillant d’un éclat que je ne lui connaissais pas.
« Beaucoup d’or pour beaucoup de discrétion. Un transport clandestin jusqu’à Bogenhafen. Pas de questions posées. »
Loupiot me glissa un regard en coin.
« Mon cher caporal… nous avons hérité du bateau. Nous pourrions aussi hériter de la mission. »
Je compris immédiatement où il voulait en venir.
De l’or. De la respectabilité. Une raison légitime de nous rendre à Bogenhafen — là où Ashkaroun et Etelka nous attendaient avec leurs secrets et leurs manipulations.
« Comment s’appelle cette passagère ? » demandai-je.
« Elvyra Kleinestun. »
Ce nom ne me disait rien. Mais quelque chose me soufflait qu’il allait bientôt signifier beaucoup.
(Révélation sur Loupiot : ce gamin des rues, ce batelier de bordel, ce bouffon qui faisait rire les foules… il avait de l’ambition. Derrière ses airs de simplet se cachait un esprit calculateur. Décidément, tout le monde dans ce groupe portait des masques. Sauf moi. Mes masques à moi, tout le monde les voyait.)

La diseuse de bonne aventure — Ou ce que Renate vit dans ma main
Renate, elle aussi, se rendait à Bogenhafen.
Pour la Schaffenfest — cette grande foire commerciale qui attirait des marchands de tout l’Empire. Elle avait des « talents », disait-elle. Des talents divinatoires. Elle espérait faire fortune en lisant l’avenir des riches bourgeois qui se presseraient dans les rues de la ville.
« Puis-je voir votre main ? » me demanda-t-elle, rougissante.
Mon cœur fit un bond.
« Bien sûr. »
Je lui tendis ma paume — cette paume calleuse de soldat, marquée par des années à manier l’épée et à creuser des latrines.
Elle la prit dans ses mains fines. Ses doigts tracèrent les lignes de ma peau avec une délicatesse qui me fit frissonner.
Et puis son visage changea.
Elle devint livide.
« Mais… je n’ai jamais vu une telle ligne d’amour ! » s’exclama-t-elle. « Vous êtes un séducteur ! »
Je souris, flatté.
Mais quelque chose dans ses yeux me troubla. Ce n’était pas de l’admiration. C’était de la peur.
« Ma petite Renate, » dis-je en essayant de garder un ton léger, « j’aimerais que tu vérifies une prédiction qu’on m’a faite autrefois. Car elle n’était pas très engageante… »
Son visage se ferma comme une porte qu’on claque.
Elle referma ma main sans un mot.
« Je ne vois rien. »
C’était un mensonge.
Je le savais. Elle le savait. Nous le savions tous les deux.
Elle avait vu quelque chose. Quelque chose qui l’avait terrifiée. Quelque chose qu’elle refusait de me dire.
(Note sur les diseuses de bonne aventure : elles voient l’avenir, dit-on. Mais que fait-on quand l’avenir qu’elles voient est trop horrible pour être partagé ? Se tait-on par pitié ? Ou parle-t-on par honnêteté ? Renate avait choisi le silence. Et ce silence me hantait plus que n’importe quelle révélation.)

Diesdorf — Ou comment une ville de garnison sent la bière, la peur et les ambitions avortées
(Et comment un gamin crasseux nous mena vers notre prochaine source d’ennuis)
Nous arrivâmes à Diesdorf le lendemain.
On la sent avant de la voir, cette ville. Comme une vieille tante qu’on n’a pas visitée depuis des années et qui vous accueille avec son odeur caractéristique — sauf qu’ici, c’est le grain humide, la fumée de charbon, la sueur rance des soldats et, par-dessus tout ça, le parfum sucré de la bière fraîchement brassée qui vous saisit aux narines comme une main de tavernier vous saisit au collet quand vous avez oublié de payer.
Elle apparaît d’abord par ses toits d’ardoise et ses pignons blanchis, serrée derrière une ceinture de murailles basses qui ont été réparées tant de fois qu’elles ressemblent à un vieux manteau de soldat : plus de pièces que de tissu original, mais ça tient encore. Autour d’elle, les champs de céréales ondulent comme une mer dorée — une mer qui nourrit l’Empire, certes, mais qui nourrit surtout les corbeaux qui tournent au-dessus des greniers comme s’ils guettaient déjà la prochaine famine.
(Note personnelle : les corbeaux savent toujours quelque chose que nous ignorons. C’est pour ça que je ne leur fais jamais confiance.)
Mais ce jour-là, Diesdorf n’était pas qu’une ville de garnison endormie.
Ce jour-là, Diesdorf grouillait.

Le port — Ou le chaos magnifique d’un Empire en mouvement
Tout le Reikland semblait converger vers l’ouest.
Vers Altdorf d’abord — la capitale, le cœur battant de l’Empire. Puis vers Bogenhafen pour la Schaffenfest — cette grande foire commerciale dont tout le monde parlait comme d’une terre promise où l’or coulait à flots et où les fortunes se faisaient en une nuit.
Les quais de bois, glissants et usés par des générations de pas, croulaient sous les marchandises. Épices exotiques dont les parfums me faisaient tourner la tête — cannelle, poivre, quelque chose d’autre que je ne reconnaissais pas mais qui sentait l’Orient et l’aventure. Soies chatoyantes qui brillaient même sous le ciel gris du Reikland. Animaux en cage qui hurlaient, grognaient, piaillaient dans un concert de protestations bestiales. Chevaux de prix aux robes luisantes, tenus par des palefreniers nerveux qui surveillaient chaque passant comme un voleur potentiel.
Et des mercenaires.
Par les armées de Sigmar, partout des mercenaires.
Des « gueules cassées » armées jusqu’aux dents — et quand je dis « gueules cassées », je sais de quoi je parle, car j’ai croisé ces hommes dans les compagnies mercenaires de ma jeunesse. Des vétérans aux cicatrices qui racontent des histoires que personne ne veut entendre. Des tueurs professionnels qui proposaient leurs services de protection aux bateliers terrorisés, négociant leurs tarifs avec l’assurance de ceux qui savent que la peur fait monter les prix.
Car les rumeurs sur Pollution et ses naufrageurs mutants s’étaient répandues comme une traînée de poudre.
Personne ne voulait naviguer seul sur le Reik.
(Observation cynique : nous avions échappé à l’homme-tentacule par miracle — enfin, par la force titanesque de Vanda, mais ça revient au même. Ces bateliers qui payaient des fortunes pour des gardes du corps avaient raison d’avoir peur. Le Reik était devenu une route dangereuse. Et nous naviguions dessus avec un équipage composé d’un caporal au cœur brisé, d’une apprentie magicienne aux pouvoirs mystérieux, d’un batelier plus malin qu’il n’en a l’air, et d’une diseuse de bonne aventure strigani qui refusait de me dire ce qu’elle avait vu dans ma main. Nous étions parfaitement préparés pour mourir.)

L’accostage — Ou comment « La Destinée » nous donna une légitimité
Nous accostâmes « La Destinée » bien en vue.
Ce nom — ce nom peint en lettres bleues sur la coque, ce nom qui appartenait à des morts que nous n’avions pas connus — nous donnait au moins une légitimité. Nous n’étions plus des vagabonds sans le sou longeant les berges boueuses du Reik. Nous étions des bateliers. Des transporteurs. Des gens qui avaient un navire et une mission.
Autour de nous, le port vivait sa vie bruyante et chaotique.
Les cris des marchands se mêlaient aux jurons des charretiers — et par les oreilles de Sigmar, quels jurons ! J’en notai trois nouveaux pour ma collection personnelle. Un vendeur de pain noir vantait sa marchandise « presque aussi bonne qu’à Altdorf » avec l’assurance d’un menteur professionnel. Un forgeron martelait des casques bosselés avec la régularité d’un cœur qui bat. CLANG. CLANG. CLANG. Le son de l’Empire qui se répare. Toujours se réparer. Jamais vraiment neuf.
Dans les recoins où la lumière des lanternes ne va pas, des silhouettes échangeaient des bourses lourdes et des promesses plus lourdes encore. On racontait que deux familles rivales se partageaient ces ombres — qu’elles se disputaient le ventre criminel de la ville à coups de couteaux discrets et de cadavres noyés. Le Reik emportait ces cadavres sans poser de questions. Le Reik emportait tout sans poser de questions.
Et au-dessus de tout ce chaos, dominant la ville comme un bloc de pierre dressé contre le ciel, le collège militaire observait. Austère. Massif. Indifférent. Dans sa cour, les cadets défilaient en formation serrée, cuirasses polies et visages trop jeunes pour les guerres qu’ils allaient connaître.
CLAC. CLAC. CLAC.
Le claquement sec des bottes. Le fracas des épées d’entraînement. Toute la cité battait au rythme du pas cadencé.
(Confession secrète : j’aurais voulu passer par un collège comme celui-là. Apprendre la stratégie, la tactique, l’art de commander. Au lieu de ça, j’ai appris sur le tas, dans la boue et le sang. Peut-être que c’est mieux ainsi. Les officiers formés dans les collèges connaissent la théorie de la guerre. Moi, je connais son odeur.)

Le thé de Renate — Ou le bonheur simple d’être servi par une beauté
Pendant que je contemplais cette ville qui attendait — qui attendait quoi ? la guerre ? la paix ? la prochaine catastrophe ? — Renate nous préparait du thé dans la cabine.
Quel bonheur d’être servi par une beauté !
Après des jours à manger des rations froides sous la pluie, après des nuits à dormir sur des planches humides qui sentaient le poisson mort, ce simple geste — une tasse de thé chaud tendue par des mains fines aux ongles vernis — me réchauffait le cœur autant que l’estomac.
Elle me regardait encore avec cette admiration que je ne méritais pas. Cette admiration basée sur un malentendu que je n’avais pas eu le courage de corriger. Elle croyait que j’avais tranché la tentacule du monstre. Elle croyait que j’étais un héros.
Et moi, lâche que j’étais, je la laissais croire.
(Réflexion sur la lâcheté : il y a plusieurs sortes de lâcheté. Celle qui vous fait fuir devant l’ennemi — celle-là, je ne l’ai jamais eue. Celle qui vous fait mentir pour préserver une illusion — celle-là, je la connais trop bien. Renate me regardait comme un sauveur. Comment aurais-je pu briser cette image ? Après la Gravine qui me regardait comme un pion… après des années à n’être qu’un caporal qu’on méprise… comment aurais-je pu renoncer à ce regard ?)

Le gamin crasseux — Ou comment les ennuis vous trouvent toujours
C’est alors qu’il apparut.
Un gamin. Crasseux. Le visage couvert de suie, les cheveux en bataille, les vêtements si sales qu’on ne distinguait plus leur couleur d’origine. Il devait avoir dix ans, peut-être douze — difficile à dire avec ces gamins des rues qui vieillissent trop vite.
Il se planta sur le quai, juste devant notre bateau, et renifla bruyamment.
« C’est la Destinée ? » demanda-t-il.
Loupiot s’avança jusqu’au bastingage.
« C’est nous. »
Le gamin nous examina avec cet œil calculateur des enfants qui ont appris trop jeune que rien n’est gratuit dans ce monde. Il sembla peser le pour et le contre — comme s’il évaluait si nous méritions l’information qu’il détenait.
Puis il cracha par terre et délivra son message :
« Faut aller chez l’apothicaire. Dame Elvyra vous attend. »
Elvyra Kleinestun.
Notre passagère mystérieuse.
Notre contrat lucratif.
Notre prochaine source d’ennuis.
(Note sur les présages : quand un gamin crasseux vous aborde sur un quai pour vous donner rendez-vous chez un apothicaire, c’est rarement pour vous annoncer une bonne nouvelle. Mais l’or promis brillait dans nos esprits comme le soleil derrière les nuages. Nous suivîmes les indications du gamin sans nous poser trop de questions. C’était une erreur. Mais à ce moment-là, nous ne le savions pas encore.)

L’impression générale — Ou la peur qui suinte des murs
Tandis que nous nous préparions à débarquer, je jetai un dernier regard à Diesdorf.
Cette ville donnait une impression paradoxale. De la solidité, d’abord. Les murs tenaient. Les bannières flottaient. Les cadets marchaient droit. L’Empire était là, présent, visible, rassurant.
Et puis, derrière chaque façade, on devinait la peur.
La peur sourde des temps troublés. La peur des armées du nord qui pourraient déferler un jour. La peur des cultes cachés qui murmuraient dans les caves. La peur des naufrageurs mutants qui terrorisaient le Reik. Mais aussi — et c’était peut-être la peur la plus profonde — la peur des décisions prises à Altdorf par des gens qui ne verraient jamais ces champs, ces quais, ces visages tirés.
Le soir venu, quand les cloches sonneraient la fermeture des portes et que le Reik se couvrirait de reflets de cuivre, la ville semblerait retenir son souffle. On entendrait encore le martèlement des bottes dans la cour du collège. Le murmure des prières dans les chapelles. Les rires forcés dans les tavernes — ces rires qui sonnent un peu trop fort, comme pour couvrir le silence qui menace.
Diesdorf était un nœud sur le fleuve. Un verrou sur la route. Un lieu où l’Empire se préparait à se défendre.
Sans savoir vraiment de quel côté viendrait le coup.
Mais pour l’instant, nous avions une mission. Une passagère à récupérer. Un contrat à honorer.
« Allons-y, » dis-je en saisissant Familienehre. « Dame Elvyra nous attend. »
Renate me tendit une dernière tasse de thé avec un sourire qui me fit fondre.
Loupiot vérifia que le bateau était bien amarré.
Vanda rassembla ses affaires avec cette efficacité silencieuse qui était la sienne.
Et nous descendîmes sur les quais de Diesdorf, ignorant encore que nous marchions droit vers un enlèvement, des apprentis magiciens drogués, et des révélations qui changeraient tout.
(Dernière réflexion avant de débarquer : les ennuis arrivent toujours. C’est la seule certitude dans ce monde. Mais parfois, on marche vers eux les yeux ouverts, convaincu qu’on pourra les affronter. C’est ce qu’on appelle le courage. Ou la stupidité. La frontière entre les deux est parfois bien mince.)

L’apothicaire — Ou comment nous découvrîmes l’horreur
La boutique d’Elvyra se trouvait dans une ruelle étroite, à l’écart du port.
Nous la trouvâmes… dans un état qui ne présageait rien de bon.
La fenêtre était brisée. De l’intérieur. Des éclats de verre jonchaient les pavés de la rue. Des traces de lutte marquaient le seuil — des meubles renversés, des fioles brisées, des taches sombres qui ressemblaient fâcheusement à du sang.
Et un message.
Planté au couteau dans la porte.
« C’est notre dernier avertissement. Livrez les marchandises à la grange rouge avant le coucher du soleil ce soir. »
« Quelqu’un l’a enlevée, » murmura Vanda.
« Sans blague, » répliquai-je avec mon sens habituel de l’observation.
Nous entrâmes dans la boutique dévastée.
C’était le chaos — mais un chaos révélateur. Quelqu’un avait fouillé les étagères avec frénésie, renversant des bocaux, déchirant des sachets d’herbes. Mais ils n’avaient pas trouvé ce qu’ils cherchaient.
Car Vanda découvrit une porte secrète.
Derrière un panneau de bois, un escalier descendait vers un laboratoire souterrain. Et ce laboratoire…
Par les pharmacopées de Sigmar !
Des centaines de fioles alignées sur des étagères. Des herbes séchées pendues au plafond. Des alambics, des mortiers, des balances de précision. C’était le paradis d’un apothicaire — ou l’enfer d’un répurgateur.
Mais ce n’était pas tout.
Au fond du laboratoire, une valise de voyage. Fermée. Cadenassée. Comme si quelqu’un l’avait préparée pour un départ imminent.
Vanda murmura quelques mots — des mots dans une langue que je ne reconnus pas, des mots qui firent vibrer l’air comme une corde de luth — et la serrure s’ouvrit.
(Note sur Vanda : elle cache vraiment des pouvoirs. Cette force titanesque. Ces incantations. Je commence à me demander si Etelka sait tout ce dont son apprentie est capable.)
À l’intérieur de la valise : des ingrédients.
Des ingrédients que même mon œil de profane reconnut comme précieux. Poudres iridescentes. Métaux qui brillaient d’un éclat surnaturel. Dents de créatures que je ne voulais pas imaginer. Cristaux qui pulsaient faiblement, comme s’ils étaient vivants.
« C’est pour un rituel, » murmura Vanda, le visage pâle. « Un rituel de très haute magie. Ces composants valent une fortune. Et ce qu’ils permettent de créer… »
Elle ne termina pas sa phrase.
Elle n’en avait pas besoin.

La grange rouge — Ou comment nous découvrîmes que nos ennemis étaient des crétins
Nous trouvâmes la grange rouge à la sortie du village.
Une bâtisse délabrée, aux planches disjointes, qui semblait sur le point de s’effondrer. Mais des voix s’en échappaient.
Des voix juvéniles.
Des voix défoncées.
Des ricanements stupides. Des phrases incohérentes. Le son caractéristique de jeunes gens qui ont abusé de substances qu’ils n’auraient jamais dû toucher.
Vanda tendit l’oreille.
« Ces accents… » murmura-t-elle. « Ce jargon… ce sont des apprentis magiciens d’Altdorf. Des fils de bourgeois qui jouent aux sorciers. »
Nous nous approchâmes.
À travers les planches disjointes, nous pûmes entendre leur conversation :
« Nos professeurs sont des crétins ! Ils nous empêchent de percer les vrais secrets ! »
« Les secrets noirs ! Les secrets interdits ! »
« Si cette pute d’apothicaire refuse de nous aider, je l’éventre comme un poisson ! »
Des rires hystériques suivirent cette menace.
Trois petits cons de nobles. Défoncés au cognac de Kemperbad et à la « ganja célèbre » — cette herbe que les marins ramènent des contrées lointaines et qui fait tourner la tête des imbéciles. Ils avaient kidnappé Elvyra pour qu’elle leur prépare une potion interdite. Une potion que leurs professeurs refusaient de leur enseigner.
Et ils pensaient pouvoir jouer aux sorciers.
Par les crétineries de Sigmar…
« Le plan est simple, » dis-je à mes compagnons. « Vanda, tu te fais passer pour une magicienne d’Altdorf venue enquêter. Tu connais Etelka, tu peux imiter l’attitude hautaine. Moi, je joue le capitaine de la garde. Loupiot… »
« Je fais le bouffon, » compléta-t-il avec un sourire. « Comme d’habitude. »
« Ils sont défoncés, » conclus-je. « Si on y va en mode ‘parents qui surprennent les gamins avec un joint’, ça passe comme une lettre à la poste. »
C’était un plan simple.
Un plan efficace.
— Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach, Capitaine Autoproclamé de « La Destinée », Héros par Malentendu mais Héros Quand Même, Protecteur d’une Beauté Strigany qui Voit l’Avenir, Sauveur à Venir d’une Apothicaire Kidnappée, Prêt à Distribuer des Baffes à des Apprentis Magiciens Drogués, Port de Diesdorf, Veille de l’Assaut sur la Grange Rouge, An 2523 de l’Empire


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