«Par les édredons moisis de Sigmar et tous les cauchemars de l’Empire !Si j’invente un seul mot de cette nuit, qu’on m’enferme dans une chambre humide pour l’éternité.
Un seul mot.
Permettez-moi de vous conter comment votre serviteur passa la nuit la plus terrifiante de son existence.
Une nuit où le sommeil fut un luxe inaccessible.
Où les murs suintaient autant que nos cœurs tremblaient.
Et où les bruits de l’extérieur nous rappelèrent à chaque instant que nous n’étions pas les bienvenus.»
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach

Les Barricades de la Peur — Ou l’art de se terrer comme un rat
Dès qu’Ashkarûn eut regagné sa chambre — nous claquant la porte au nez avec l’élégance d’un aristocrate qui congédie ses domestiques — nous entendîmes le bruit caractéristique d’une chaise qu’on coince sous une poignée.
Puis des froissements de tissu.
L’Arabien, apparemment, refusait de dormir dans les draps humides de l’auberge. Il avait tendu ses propres étoffes entre deux poutres, créant une sorte de hamac suspendu — loin du sol, loin de l’humidité, loin de tout ce qui pourrait ramper jusqu’à lui dans la nuit.
(Note admirative malgré moi : cet homme avait un instinct de survie qui forçait le respect. Même sa façon de dormir était calculée pour minimiser les risques.)
Quant à moi…
Je ne suis pas fier de ce que je vais vous confesser.
Je toquai à la porte de Vanda.
« Ma petite Vanda, » dis-je d’une voix que j’espérais ne pas être tremblante, « je ne suis pas très rassuré dans cette auberge. Est-ce que ça te dérangerait que je te tienne compagnie ce soir ? »
Silence.
Long silence.
Très long silence.
Je l’imaginai de l’autre côté de la porte.
Yeux écarquillés.
Se demandant si le vieux caporal était devenu fou.
Ou pire.
(Pire : un caporal lubrique qui profite de la situation pour faire des avances. Mais non. J’avais juste peur. Une peur simple, honnête, virile.)
La porte s’entrouvrit.
Un œil. Un seul œil de Vanda.
« Les poutres sont hautes, » dit-elle d’un ton pragmatique. « S’il se passe quelque chose, il vaudrait mieux qu’on soit ensemble. »
Ce n’était pas de l’affection.
Ce n’était pas de la confiance.
C’était du calcul tactique.
Je m’en contentai.
Nous passâmes la nuit dans la même chambre.
Elle sur le lit (après l’avoir inspecté trois fois pour vérifier qu’aucune créature n’y avait élu domicile).
Moi assis contre la porte, Familienehre en travers des genoux.
Lupio, quelque part dans les couloirs, faisait tinter ses grelots d’un air nerveux avant de se terrer dans sa propre chambre.
Grelot, grelot, grelot.
Le son le plus réconfortant de cette nuit maudite.

La Symphonie des Bouches — Ou le concert de l’horreur
La première heure fut presque supportable.
Presque.
Le silence. L’obscurité. Le suintement perpétuel des murs.
On aurait presque pu se convaincre que c’était une auberge ordinaire — miteuse, certes, mais ordinaire.
Puis les cris commencèrent.
Des cris au loin. Des cris de femmes ? D’enfants ? De créatures ?
Impossible à dire.
Ils montaient dans la nuit humide.
Se répercutaient sur les murs du village.
Puis s’éteignaient aussi soudainement qu’ils avaient surgi.
Et ensuite…
Par le tympan crevé de Sigmar.
La procession.
Ça commença par ce bruit. Ce maudit bruit que je connaissais désormais trop bien.
Smac. Smac. Smac.
Les bouches.
Les bouches humides des villageois.
Mais pas une seule bouche.
Pas deux.
Pas dix.
Des dizaines.
Des centaines.
Une chorale de succion.
Une symphonie de lèvres mouillées.
Un concert de gargarismes et de régurgitations qui montait des quatre coins du village comme le chant des crapauds-buffles dans les marais du Stirland.
Sauf que ce n’étaient pas des crapauds.
C’étaient les habitants de Wittgendorf.
Je les entendis d’abord se parler.
S’interpeller.
D’un bout à l’autre du village.
Ce langage de bouche.
Cette communication de salive et de succion.
Ces appels humides qui se répondaient dans la nuit.
Smac smac au nord.
Smac smac smac au sud.
Smac à l’est.
Smac smac à l’ouest.
Ils se parlaient.
Par Sigmar, ils se PARLAIENT avec leurs bouches.
Puis je les entendis marcher.
Des dizaines de pas.
Des centaines de pas.
Nus pour la plupart — le claquement mou des pieds sur la boue.
Splach. Splach. Splach.
Parfois le frottement d’un pied-bot. Parfois le traînement d’une jambe déformée.
Scrape. Scrape.
Ils convergeaient.
Vers quoi ? Je l’ignorais. Vers où ? Je ne voulais pas le savoir.
Et parfois — par Sigmar, parfois — ils s’arrêtaient.
Devant notre auberge.
Et ils grattaient.
Les volets. Les portes. Les murs gorgés d’humidité.
Scratch. Scratch. Scratch.
Comme s’ils voulaient entrer.
Comme s’ils savaient que nous étions là.
Comme s’ils nous cherchaient.
Je serrai Familienehre si fort que mes jointures blanchirent.
Vanda, sur le lit, ne dormait pas. Je voyais ses yeux briller dans l’obscurité — des yeux grands ouverts, fixés sur la porte.
Nous ne parlions pas.
Il n’y avait rien à dire.

La Psalmodie du Temple — Ou les prières des damnés
Les grattements cessèrent.
Les pas s’éloignèrent.
Le silence revint — un silence humide, oppressant, qui pesait sur nos épaules comme un linceul mouillé.
J’eus presque l’espoir de pouvoir dormir.
Presque.
Car c’est alors que commença la psalmodie.
Elle venait du temple de Sigmar — cette bâtisse blanche que nous avions vue en arrivant.
Une voix d’abord. Grave. Monocorde. Qui récitait quelque chose — des prières ? Des incantations ? Des malédictions ?
Puis d’autres voix se joignirent à elle.
Des dizaines de voix.
Toutes entrecoupées de ce bruit de bouche.
Smac. Smac. Smac.
Comme si même leurs prières devaient passer par cette mastication perpétuelle.
Cette régurgitation de salive.
Cette humidification constante de leurs lèvres et de leurs langues.
Les mots étaient indistincts — noyés dans le gargouillis collectif — mais le ton était reconnaissable.
C’était une liturgie.
Une liturgie à Sigmar ?
Ou une liturgie à quelque chose d’autre ?
La psalmodie dura une heure.
Une heure entière de chants mouillés, de prières gargouillées, de louanges bavées.
Une heure où je restai assis contre la porte, les yeux fixés sur le vide, me demandant si les fidèles de ce temple priaient vraiment le Dieu-Empereur — ou s’ils avaient trouvé un autre dieu. Un dieu plus humide. Un dieu qui répondait.
(Note théologique terrifiante : le temple de Sigmar était la seule construction intacte du village. La seule qui n’avait pas pourri, qui n’avait pas suinté, qui n’avait pas été envahie par la moisissure. Pourquoi ? Parce que la foi de Sigmar protégeait ses murs ? Ou parce que quelque chose d’autre — quelque chose qui se faisait passer pour Sigmar — avait décidé de le préserver ?)

Le Sommeil Impossible
La psalmodie cessa.
Le silence revint.
Un silence si profond, si total, que j’entendais mon propre cœur battre.
Boum. Boum. Boum.
Trop vite.
Beaucoup trop vite.
« Ulrich ? »
La voix de Vanda dans le noir.
Faible. Tremblante.
« Oui ? »
« Tu crois qu’on va mourir ici ? »
Question difficile.
Question qui méritait une réponse honnête.
« Probablement, » dis-je.
Silence.
« Mais pas cette nuit. Cette nuit, on survit. »
« Comment tu le sais ? »
« Parce qu’ils auraient déjà défoncé la porte. »
Logique de soldat.
Logique pragmatique.
Logique qui ne réconfortait personne mais qui avait au moins le mérite d’être vraie.
« Et demain ? »
« Demain, on monte au château. On trouve les preuves. On survit encore un jour. »
« Et après-demain ? »
« Un jour à la fois, Vanda. Un jour à la fois. »
Elle ne dit plus rien.
Mais je l’entendis se retourner sur le lit.
Cherchant une position confortable.
N’en trouvant aucune.
Et je dus m’assoupir.
Malgré moi.
Malgré ma terreur.
Malgré tout.
Parce que le corps a ses limites.
Et que même la peur ne peut pas vous garder éveillé éternellement.

Le Départ des Cavaliers — Ou les invités mystérieux
Ce ne fut pas la lumière qui me réveilla.
Ce fut le bruit des chevaux.
Hennissement.
Des chevaux lourdement caparaçonnés.
Cliquetis.
Des harnais. Des armures.
Voix.
Des ordres aboyés par des hommes.
Des voix humaines.
Vraiment humaines.
Sans gargouillis.
Sans smac smac smac.
Je me levai.
Mes articulations craquèrent.
Crac. Crac. Crac.
Une nuit passée assis contre la porte.
Mon dos me haïssait.
Mon genou blessé me haïssait encore plus.
(Merci, Alrela, ton cadeau continue à m’accompagner.)
Je m’approchai de la fenêtre.
Écartai légèrement les volets pourris.
Et je vis.
Une colonne.
Des cavaliers en armure.
Des serviteurs en livrée.
Des chariots chargés de coffres et de malles.
Et au centre : des carrosses.
Les mêmes carrosses aux blasons masqués que nous avions vus arriver.
Ils partaient.
Les invités mystérieux.
Ces nobles qui venaient consulter Dame Marguerite en secret.
Qui se cachaient derrière des tentures de velours.
Qui dissimulaient leurs armoiries.
Ils quittaient le château.
À l’aube.
Discrètement.
Comme des voleurs.
Ou comme des conspirateurs.
Je les regardai s’éloigner vers les docks.
J’entendis, au loin, le bruit d’une barge qu’on chargeait.
Des ordres. Des allées et venues.
Puis le silence.
Et quand le cortège eut disparu dans la brume matinale…
Le village de Wittgendorf était désert.
Totalement.
Absolument.
Désert.

Le Matin Gris — Ou le village fantôme
Nous sortîmes de l’auberge au lever du jour.
Ou plutôt, à ce qui passait pour le lever du jour dans cet endroit maudit — une clarté grisâtre qui filtrait à travers une brume si épaisse qu’on aurait dit de la ouate mouillée.
Le village était vide.
Pas une âme.
Pas un bruit.
Pas un mouvement.
Les maisons aux toits effondrés étaient silencieuses. Les ruelles boueuses étaient désertes. Les échoppes abandonnées ne montraient aucun signe de vie.
Seules traces de la nuit passée : la boue.
La boue qui, par endroits, portait les empreintes de dizaines — de centaines — de pieds.
Des pieds nus pour la plupart. Petits et grands. Déformés parfois — des orteils trop nombreux, des talons trop larges, des voûtes plantaires qui n’avaient rien d’humain.
Ils étaient tous passés par là.
Tous les habitants de Wittgendorf.
Cette nuit, pendant que nous nous terrions dans nos chambres miteuses, ils s’étaient rassemblés. Ils avaient processé. Ils avaient prié — ou ce qui leur tenait lieu de prière.
Et maintenant ?
Maintenant, ils avaient disparu.
Où ? Je l’ignorais.
Dans leurs maisons ? Sous terre ? Dans le fleuve aux eaux de cheveux ?
Peu importait.
Ce qui importait, c’était que le chemin vers le château était libre.
Et que nous allions l’emprunter.
Le Conseil du Matin — Ou la décision de monter
Nous nous retrouvâmes sur la place centrale — si l’on pouvait appeler « place » cet amas de pavés défoncés envahi par des racines tortueuses.
Ashkarûn était déjà là, impeccable malgré la nuit passée. Comment faisait-il pour avoir l’air si frais alors que nous ressemblions tous à des cadavres déterrés ? Mystère arabien.
Lupio faisait tinter ses grelots d’un air nerveux.
Vanda avait les yeux cernés mais le regard déterminé.
Et moi ?
Moi, je serrais la poignée de Familienehre comme si ma vie en dépendait.
Ce qui était probablement le cas.
« Les invités sont partis, » dis-je. « Je les ai vus embarquer à l’aube. Le château doit être moins rempli maintenant. »
« Parfait, » dit Ashkarûn. « Gotthard m’attend. Il est temps de lui rendre visite. »
« Et Dame Margritte, » ajouta Vanda. « Je veux voir cette astrologue de mes propres yeux. »
« Et les preuves, » conclus-je. « Nous avons besoin de preuves de corruption pour Matrella. Sinon, tout cela n’aura servi à rien. »
Nous regardâmes vers le haut.
Là-haut, sur son piton rocheux, la forteresse des Wittgenstein nous dominait.
Noire.
Menaçante.
Attendant.
« Alors, » dit Ashkarûn en ajustant ses vêtements, « allons-y. »
Et nous nous mîmes en marche vers le château.
À suivre…
Car quand un village entier disparaît au lever du jour et qu’une forteresse vous attend au sommet d’un pic rocheux, on sait que les véritables épreuves ne font que commencer.
Et les véritables épreuves, dans ce cas précis, portaient les noms de Gotthard et Marguerite von Wittgenstein.
— Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach, Survivant de la Nuit des Bouches, Gratteur de Porte et Veilleur Involontaire, Wittgendorf — Matin du Départ vers le Château, An 2523 de l’Empire


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