«Par le fendoir ensanglanté de Morr et tous les crochets de boucher de l’Enfer !
Permettez-moi de vous conter comment cette soirée bascula du ridicule à l’horreur, comment un bouffon en collants devint malgré lui un héros, et comment votre serviteur découvrit que les caves d’Achern cachaient bien plus que du vin.»
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach

L’Œil du Lynx strabique — Ou mes talents d’observation
Tandis que les langues se déliaient autour des coupes de vin, je m’efforçais de surveiller trois choses à la fois — ce qui, pour un homme doté d’un léger strabisme divergent comme le mien, s’avérait presque naturel.
Mon œil droit : la Gravine et Matrella, leurs murmures derrière leurs éventails.
Mon œil gauche : Ashkarûn et son numéro de charme avec Gotthard.
Et quelque part entre les deux : Dominique.
Car j’avais eu l’intuition — une de ces intuitions de vieux chien de garde qui a reniflé trop de complots — que la « Canonnière de Nuln » n’apprécierait guère de voir son Arabien adoré se faire courtiser par un noble en vert.
Et par les bourses gelées de Sigmar, j’avais raison.
Je la repérai dans une alcôve, à demi dissimulée par les tentures. Elle ne dansait pas. Elle ne mangeait pas. Elle ne parlait à personne.
Elle regardait.
Et ce regard… Par tous les tonneaux percés du Reikland, ce regard aurait fait fuir un Répurgateur. Noir. Agressif. Fixé sur Ashkarûn avec une intensité qui frisait la démence.

Ce n’était pas de la jalousie ordinaire — le genre de jalousie qu’on éprouve quand un rival vous vole une danse. Non. C’était une jalousie sourde, viscérale, le genre qui pousse les femmes à empoisonner les rivales et les hommes à provoquer des duels.
Elle plantait ses yeux dans la direction d’Ashkarûn, et il n’y avait pas l’ombre d’un doute : cette femme était dangereuse.
(Note inquiète : Bruno, notre champion, restait stoïque comme à son habitude. Lui, avec sa tête de statue grecque et son indifférence olympienne, semblait au-dessus de ces bassesses sentimentales. Mais Dominique ? Dominique brûlait d’un feu qui ne demandait qu’à consumer quelqu’un.)

Le petit papier — Ou comment je perdis ma proie
C’est alors que la Gravine se tourna vers moi.
Elle planta ses yeux dans les miens — et par Sigmar, quand la Gravine vous regarde ainsi, on sent son âme se contracter comme une vieille chaussette — puis elle me fit signe d’approcher.
Elle me tendit un petit papier plié.
« Donnez cette missive à Ashkarûn de ma part, s’il vous plaît, » dit-elle, assez fort pour que l’intéressé puisse lire sur ses lèvres.
Je vis Matrella fermer son éventail et tourner vers Ashkarûn un regard de joueuse d’échecs — froid, calculateur, mais indéniablement intéressé par ce qui allait se passer.
Je m’inclinai, pris le papier, et — parce que je suis un soldat et qu’un soldat doit connaître ses ordres — je le lus discrètement en marchant.
« Monsieur Ashkarûn, il faut que je m’entretienne deux minutes avec vous. »
Rien de plus. Mais dans le contexte de cette soirée de manigances, ces quelques mots pesaient plus lourd qu’un édit impérial.
Je m’approchai d’Ashkarûn — qui était en pleine conversation avec Gotthard, leurs visages si proches qu’on aurait dit deux conspirateurs préparant un coup d’État — et me penchai à son oreille.
« Monsieur Ashkarûn, » murmurai-je de ma voix la plus professionnelle, « j’éprouve ce petit mot qui vient de la Gravine. »
Il se retourna. Je vis passer sur son visage un sourire composé — le genre de sourire qu’on plaque sur son visage quand on est interrompu au milieu de quelque chose d’important — derrière lequel pointait une once d’agacement.
« Une audience ? Déjà ? Eh bien donnez, donnez, caporal. Donnez ce papier. »
Je le lui tendis.
« Vous devriez peut-être retourner la voir. Je crains qu’elle ait besoin de vous. »
« Oui, oui, certes, certes. J’y vais tout de suite. »
Il s’excusa auprès de Gotthard — qui le regarda partir avec des yeux de chien abandonné — et se dirigea vers la Gravine.
Et c’est alors que je me retournai vers l’alcôve.
Dominique n’était plus là.
Par le caleçon de Sigmar ! Je regardai à gauche. À droite. Je scrutai la foule des danseurs, les serviteurs qui circulaient, les alcôves le long des murs.
Rien.
Elle avait disparu.
(Note d’auto-flagellation : j’avais passé la soirée à la surveiller, et au moment précis où j’aurais dû garder un œil sur elle, j’avais été distrait par une commission de messager. Quel caporal lamentable ! Quel garde pitoyable ! Si quelque chose arrivait par ma faute, je ne me le pardonnerais jamais.)

Les secrets de Gotthard — Ou la Sœur empoisonneuse
Pendant ce temps — car dans ce château maudit, tout se passait toujours en même temps — Ashkarûn avait extrait de Gotthard une dernière information.
Une information qui changeait tout.
« Votre famille, » avait demandé l’Arabien avec cette innocence feinte qu’il maîtrisait si bien, « vous avez mentionné une sœur ? »
Et Gotthard, ivre d’alcool et de désir, avait parlé.
Sa sœur était une « grande savante, une érudite ». Elle n’avait fait ni l’école de guerre de Nuln, ni le Collège de Magie d’Altdorf, ni les guildes marchandes de Bogenhafen — mais elle aurait « brillamment réussi » dans chacune de ces institutions.
« Elle s’est faite toute seule, ma sœur. Nous sommes comme ça, nous, les von Wittgenstein. »
Elle était versée dans « les choses de la médecine ».
Et quelqu’un — quelqu’un qui s’intéressait au procès de la Gravine — était venu la consulter.
« Il était question, » avait dit Gotthard avec mépris, « qu’il puisse lui demander quelques conseils. Au sujet de la Gravine… »
Il avait craché le mot comme on crache un noyau de prune.
« …et surtout dans l’art et la manière de pouvoir sortir victorieux d’un duel judiciaire. Vous savez, ces combats d’un autre temps, cette barbarie où deux hommes vont brutalement, pour deux bonnes femmes, s’étriper et s’éventrer… »
(Note glaçante : ainsi donc, quelqu’un avait engagé la sœur de Gotthard — une « experte en médecine » — pour aider à vaincre Bruno dans le duel judiciaire. Et quand on engage une experte en médecine pour « aider » dans un combat… ce n’est généralement pas pour soigner les blessures.)
Ashkarûn, flairant l’opportunité, avait poussé son avantage :
« Serait-il possible de rencontrer votre sœur, monseigneur ? »
Le sourire de Gotthard s’était élargi — le sourire du joueur d’échecs qui vient de prendre la dame adverse.
« Mais bien sûr ! Je serais plus que ravi. Voyez-vous, mon château est plus au nord. C’est une étape parfaite avant d’arriver à Kemperbad. Je serais donc votre obligé… »
Il s’était penché vers Ashkarûn, leurs visages si proches qu’on aurait pu glisser une feuille de papier entre eux.
« Il faudra juste que vous acceptiez de faire ce voyage — d’ici jusqu’à von Wittgenstein — avec moi. »
Et c’est ainsi qu’Ashkarûn obtint une invitation au château des von Wittgenstein.
Une invitation qui nous mènerait, je le pressentais, dans la gueule du loup.

Le bal — Ou la danse des conspirateurs
Mais nous n’en avions pas fini avec les surprises de la soirée.
Car c’est alors que Lupio — notre bouffon attitré, notre goûteur sacrificiel — commit l’acte le plus stupide et le plus héroïque de sa misérable existence.
Il se leva.
Il prit une bouchée d’un plat destiné à Bruno.
Et il annonça, d’une voix de théâtre qui porta jusqu’aux confins de la salle :
« Il serait tout de même fort regrettable que je m’effondre empoisonné ! Ce qui montrerait que les cuisines de notre hôte sont extrêmement mal tenues, et que notre hôte n’a aucune maîtrise sur qui sont les commis, cuisiniers, glaciers, sauciers qui œuvrent dans ses propres cuisines ! N’est-ce pas ? »
Il porta la bouchée à ses lèvres.
« Il serait regrettable donc que quelque chose m’arrive en cet instant ! Pourquoi les sauciers, les glaciers, les commis qui font le service ne sont-ils pas les premiers à goûter les plats ? »
Et il avala.
Puis — parce que Lupio est Lupio — il se saisit théâtralement le cœur et la gorge, mimant une agonie spectaculaire.
Le silence qui s’abattit sur la salle fut total.
La Gravine blêmit.
Matrella blêmit.
Tout le monde blêmit.
Un seul convive — Gotthard, complètement ivre — éclata de rire, pensant que c’était une plaisanterie. Mais quand il croisa le regard glacial de Matrella, il se rassit si vite qu’on aurait dit qu’on l’avait poussé.
(Note sur la diplomatie selon Lupio : ce petit crétin venait d’accuser publiquement notre hôte de complicité d’empoisonnement. Dans la haute société impériale, c’était l’équivalent de cracher au visage de l’Empereur lui-même. Une offense mortelle. Un scandale sans précédent.)
Matrella claqua des doigts.
Elle murmura quelque chose à l’oreille de la Gravine, qui hocha la tête.
Un page transmit un message. Puis un autre.
Trois claquements de bâtons sur le marbre.
Et soudain, tout se mit en mouvement.
Des musiciens apparurent sur l’alcôve de droite, avec leurs violes et leurs luths.
Des piquiers — une dizaine de soldats en armure — entrèrent par la gauche.
« Le moment du bal ! » annonça Matrella d’une voix qui ne souffrait aucune réplique. « Que tout le monde puisse se lever ! Que ces dames et ces messieurs puissent s’avancer ! Nous demanderons aux valets et autres commis de bien vouloir reculer. »
Les convives se levèrent. Les couples se formèrent. Les « commis » — dont Lupio — reculèrent.
Droit dans les bras des piquiers.
« Eh bien, » dit Lupio avec un sourire crispé tandis que les gardes l’encadraient, « ne me remerciez pas. Je vous ai peut-être tous sauvé la vie. »
Personne ne le remercia.

La valse des secrets — Ou chacun danse avec son destin
Le bal commença.
La Gravine s’avança vers Ashkarûn et lui tendit la main :
« Vous m’accorderez bien cette danse ? »
Ashkarûn se tourna vers Gotthard — qui le regardait avec des yeux de chien battu — et dit avec un sourire cruel :
« Veuillez m’excuser, mon ami. Nous aurons sans doute l’occasion de pratiquer d’autres… danses. »
Il prit la main de la Gravine et l’entraîna sur la piste.
Matrella, elle, se dirigea vers Gotthard :
« Avec moi, monseigneur. Vous êtes jeune, mais vous êtes — comme le nom noble de votre famille l’indique depuis des temps et des temps — doué de discernement, n’est-ce pas ? »
Ce n’était pas une question. C’était un ordre.
Gotthard obtempéra, le visage soudain livide.
Quant à Etelka…
Elle se tourna vers Vanda, claqua des doigts, et désigna Philippe Descartes qui attendait, le regard brûlant.
« Débrouille-toi. À la fin de cette danse, c’est ton pantin. C’est clair ? Montre-toi digne de quelque chose, espèce de pisse-cocotte. »
Et Vanda, la mort dans l’âme, s’avança vers le Quenellois.

Les cuisines de l’enfer — Ou ce que je découvris
Pendant que les couples valsaient, la Gravine m’avait donné mes ordres :
« Allez immédiatement voir ce que ce stupide Lupio a certainement dû dénicher. Car même quand il parle pour semer le trouble et la zizanie, il a peut-être mis la main sur quelque chose. »
Je m’inclinai et partis au pas de course.
Dans les cuisines, je trouvai Lupio — encadré par deux piquiers — face à un colosse aux avant-bras retroussés et au capitaine de la garde d’Achern.
« Par Sigmar, » gronda le capitaine, « j’ai l’ordre de savoir très précisément quelles sont ces accusations que porte ce sbire ! Alors maintenant, tu le fais parler, sinon… »
Il désigna une énorme bouilloire d’huile incandescente qui bouillonnait sur le feu.
« …l’huile bouillante. T’as compris ? »
Je m’interposai :
« Écoutez, les amis. Le petit Lupio n’a pas eu une enfance facile. Il lui manque une case, si vous voyez ce que je veux dire. L’interrogatoire ne va pas être chose aisée. »
Je me tournai vers le bâtelier :
« Alors, mon petit Lupio, dis-moi tout. Dans quelle merde tu nous as foutus ? »
Lupio, pour une fois, parla sans fioritures :
« Mon cher Ulrich, mes paroles ont encore une fois dépassé ma pensée. Néanmoins, je n’ai rien inventé. »
Il désigna un homme maigre au teint cireux — le goûteur de Matrella.
« C’est lui qui m’a dit qu’il se passait des choses anormales en cuisine. Que des glaciers, sauciers avaient disparu — ou du moins qu’ils ne s’étaient pas présentés à leur poste. Et que malgré tout, les plats sont envoyés. Donc qui les prépare ? Qu’ont-ils mis dedans ? Tout laisse supposer une tentative d’empoisonnement ! »
Le capitaine fronça les sourcils.
« Mais qui donne l’ordre d’envoyer les plats ? »
« Le maître de queue, » répondit Lupio. « Il faut lui faire goûter ses propres plats ! C’est ce que je disais tout à l’heure ! »
Le capitaine fit signe à ses hommes.
« Amenez-moi le maître de queue. Non — on va faire mieux. On va y aller nous-mêmes. Toi, le caporal, ton Lupio, et mes gars. On va voir de quoi il retourne. »

La boucherie — Ou les crochets de Morr
Ce que nous découvrîmes dans les profondeurs du château restera gravé dans ma mémoire jusqu’à ce que Morr vienne me chercher.
Le maître de queue gisait au milieu de la cuisine principale.
Égorgé.
Le crâne pourfendu en deux par un fendoir à viande.
Le sang avait éclaboussé les murs, les plans de travail, les cuivres rutilants qui pendaient du plafond. On aurait dit qu’un boucher fou avait décidé de transformer un être humain en pièce de boucherie.
(Note nauséeuse : j’ai vu des champs de bataille. J’ai vu des hommes éventrés par des orques, des soldats déchiquetés par des boulets de canon. Mais cette violence froide, méthodique, dans l’enceinte d’un château noble… Elle avait quelque chose de plus obscène encore.)
Mais le pire nous attendait dans les caves.
Nous descendîmes l’escalier de pierre, nos torches projetant des ombres dansantes sur les murs humides. L’air sentait le sang et la glace — cette odeur métallique qui vous prend à la gorge et ne vous lâche plus.
Et là, suspendus à trois crochets de boucher, entre les blocs de glace et les carcasses de gibier…
Le sommelier.
Le saucier.
Le glacier.
Pendus comme des porcs à l’abattoir. Nus. Vidés.
Leurs yeux vitreux fixaient le vide. Leurs bouches étaient ouvertes en un cri silencieux que personne n’avait entendu.
Lupio vomit.
Je dois avouer que je faillis l’imiter.
(Note d’horreur : quelqu’un avait fait disparaître ces trois hommes, pris leur place en cuisine, et préparé les plats destinés à notre table. Si Lupio n’avait pas fait son esclandre… si nous avions continué à manger sans nous poser de questions… combien d’entre nous seraient morts cette nuit ?)

Dominique la Sanglante — Ou le retour de la Canonnière
C’est alors qu’elle apparut.
Dominique.
La poitrine à moitié dénudée, l’avant-bras ensanglanté, le souffle court comme si elle venait de courir — ou de se battre.
« Cette espèce de pute ! » cracha-t-elle. « J’en suis sûre, il voulait s’en prendre à Ashkarûn ! Il a fui, le bâtard ! »
Elle s’approcha de nous, et je vis que le sang sur son bras n’était pas le sien — ou du moins, pas entièrement.
« Un homme en vert, » dit-elle. « Vêtu de jade. Il rôdait près des alcôves. Je l’ai surpris. On s’est battus. Il m’a échappé. »
L’homme en vert.
L’homme de vert et de jade.
Le fils d’Otto von Damenblatt.
Celui qui nous poursuivait depuis Nuln. Celui qui avait orchestré tout cela — les assassinats, l’infiltration des cuisines, la tentative d’empoisonnement.
Il était ici. Dans ce château. Et il nous avait échappé.
Dominique regarda Lupio avec quelque chose qui ressemblait presque à du respect :
« Toi. Le petit braillard. Quand je t’ai entendu gueuler ce que tu disais, ça n’a fait qu’un tour. Je me suis précipitée en cuisine. J’ai cherché partout le maître de queue. Et je les ai trouvés ici. »
Elle désigna les cadavres pendus aux crochets.
« Tu leur as sauvé la vie. À tous. »
Lupio, encore verdâtre, esquissa un sourire tremblant :
« Ne me remerciez pas. C’est mon métier. »
(Note sur l’ironie du destin : le plus grand idiot de notre compagnie, celui dont les blagues tombaient toujours à plat, celui qui avait causé un incident diplomatique majeur… venait de nous sauver la vie. Par sa stupidité même. Sigmar a vraiment un sens de l’humour tordu.)

La révélation d’Ashkarûn — Ou le nom de l’empoisonneuse
Pendant ce temps, sur la piste de danse, d’autres révélations avaient eu lieu.
Ashkarûn — cet homme qui osait tout — avait profité de sa danse avec la Gravine pour… lui mordre le lobe de l’oreille.
Oui. Mordre. L’oreille. De la Gravine.
Et l’embrasser dans le cou.
En plein bal.
Devant Matrella.
Devant Gotthard.
Devant tout le monde.
(Note scandalisée : si j’avais fait ça, on m’aurait pendu sur-le-champ. Mais Ashkarûn ? Ashkarûn pouvait se permettre n’importe quoi. La Gravine avait même ri — d’un rire « gourgandine » qui ne fit qu’attiser la jalousie de Gotthard et rendre l’Arabien encore plus irrésistible.)
Et c’est à ce moment-là qu’il lui avait glissé à l’oreille :
« D’ailleurs… c’est sa sœur qui a été mandatée pour empoisonner votre champion. »
Sa sœur.
La sœur de Gotthard von Wittgenstein.
L’érudite. La « savante en médecine ». Celle qui avait été consultée sur l’art de « sortir victorieux d’un duel judiciaire ».
Elle n’était pas venue conseiller von Damenblatt sur les techniques de combat.
Elle était venue lui fournir du poison.
Les fils du complot — Ou ce que nous savions désormais
La nuit s’acheva dans le sang et les révélations.
Ce que nous savions :
L’homme de vert — le fils d’Otto von Damenblatt — nous avait suivis jusqu’à Achern. Il avait infiltré les cuisines, fait assassiner le maître de queue et trois commis, et tenté de nous empoisonner.
La sœur de Gotthard von Wittgenstein était impliquée dans le complot. Elle avait fourni le poison — ou du moins, les conseils pour l’utiliser.
Les von Wittgenstein étaient une famille « très intrigante » aux « rumeurs les plus folles, les plus sombres, les plus abjectes ». Matrella elle-même les soupçonnait d’être « assujettis aux puissances de la ruine » — c’est-à-dire corrompus par le Chaos.
Et nous venions d’accepter une invitation à visiter leur château.
Ce que nous ignorions :
Où avait fui l’homme de vert ?
Que préparait réellement la sœur de Gotthard ?
Et surtout : combien d’autres pièges nous attendaient sur la route de Kemperbad ?

Vanda dans les alcôves — Ou ce que je préfère ne pas raconter
Il me reste à mentionner — car un chroniqueur honnête ne peut passer sous silence les horreurs de son époque — ce qui arriva à Vanda cette nuit-là.
Philippe Descartes, le Quenellois à la cicatrice, avait mal interprété sa froideur. Il avait pris sa réticence pour du désir. Son dégoût pour de la timidité.
Et quand elle avait échoué à le « séduire » comme Etelka l’exigeait…
Il l’avait empoignée.
Violemment.
Et l’avait entraînée vers les alcôves, persuadé qu’elle le suppliait de la « consommer sur-le-champ ».
Etelka avait tout vu.
Elle n’avait pas bougé.
(Note de rage impuissante : je n’étais pas là. J’étais dans les caves, à contempler des cadavres pendus à des crochets. Je n’ai pas pu intervenir. Personne n’a pu intervenir. Et cette vieille garce d’Etelka a regardé son apprentie se faire traîner dans l’ombre sans lever le petit doigt.)
Ce qui se passa ensuite dans ces alcôves…
Je ne le sais pas.
Je ne veux pas le savoir.
Mais quand je revis Vanda le lendemain matin, quelque chose en elle était mort.
Et quelque chose d’autre — quelque chose de plus dur, de plus froid — avait pris sa place.
À suivre…
(Car l’homme de vert rôde toujours. Car le château des Wittgenstein nous attend. Car le procès de Kemperbad approche. Et car, dans ce monde pourri jusqu’à la moelle, même les victoires ont un goût de cendres.)
— Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach, Témoin des Boucheries Nobiliaires, Découvreur de Cadavres et Collecteur de Cauchemars, Château d’Achern — Nuit du Bal Sanglant, An 2523 de l’Empire
Post-scriptum grommelé : Lupio est un héros. Par accident, certes. Par stupidité, assurément. Mais un héros quand même. Et ça, voyez-vous, c’est peut-être la chose la plus terrifiante de cette nuit : dans ce monde de fous, seuls les fous peuvent nous sauver.


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