Le décor s’ouvre sur une scène pesante. Les joueurs reprennent leur souffle tandis que le marais, toujours enveloppé d’une brume lourde et oppressante, laisse apparaître des silhouettes menaçantes. Deux chiens, visiblement dressés pour tuer, fondent sur les roseaux dans un concert de grognements. Juste derrière eux, des hommes armés font irruption. Hawkins mène la charge. Sa chemise détrempée lui colle à la peau et son regard bouillonne d’une haine froide.
— « Je les entends ! Par là ! » hurle-t-il, le fusil levé.
Il découvre les joueurs, haletants, couverts de sueur, sur le fil du rasoir.

La ruse de Cléophas
Face au danger, Cléophas s’avance. Il ne fuit pas.
— « Remontez immédiatement sur vos chevaux et procurez-nous des montures. Votre maître est en danger. »
Il parle d’un ton ferme, direct. Il évoque les fugitifs, prétend que les alligators s’en chargeront. Ce qui compte désormais : sauver le maître et mademoiselle Constance.
Un jet de persuasion suit. Et contre toute attente… ça passe.
Hawkins, Ezra, et les autres se laissent convaincre. Le ton change. Les chiens sont rappelés. Cléophas leur montre la carte, y désigne une grande croix noire :
— « Voici notre destination. Attendez mon signal pour lâcher les chiens. »
Cléophas insiste :
— « Ce qui est arrivé à Newton peut se reproduire. La conjuration est en marche. Nous devons l’arrêter. »
Sous ses ordres, les hommes rendent leurs montures aux joueurs, et partent à pied prévenir le maître. Ils acceptent même d’emmener deux anciens esclaves avec eux :
— « Ce sont des hommes de confiance. Charles les estime. »
Ezra, en tête, demande à Cléophas de le suivre.
Dans le tumulte, chacun reprend ses esprits. Lafayette, prêt à en découdre, relâche la main posée sur son arme. Il crache à terre, grimpe sur un cheval.
Joseph, Jarod et Boudreau prennent un autre chemin, à pied, direction le nord. Pendant ce temps, les joueurs, escortés par Ezra, Ezekiel et les chiens, pénètrent plus profondément dans le marécage.
Avant de partir, Cléophas échange quelques mots rapides avec Mathilde :
— « Vous savez comment rentrer. »
Elle disparaît dans les fourrés. Son silence est une réponse en soi. À peine ont-ils tourné la tête que les ombres des marrons réapparaissent, dissimulées sous les branchages, figées, suspendues au moindre son.
La croix noire et les lieux vaudous
Direction : la croix noire, indiquée par Mambo Célestine — l’endroit où se cacherait la mère de Constance.
Les joueurs se remémorent les autres lieux indiqués sur la carte :
- La croix du Baron Samedi,
- L’offrande à Erzulie,
- Le sanctuaire de Mambo Célestine.
Mais c’est bien vers la croix noire qu’ils se dirigent à présent. Un coin isolé. Difficile d’accès. L’endroit parfait pour cacher un secret… ou un fantôme du passé.
Alors que la petite troupe s’ébranle, Lafayette adresse un discret signe de tête à Otis. Presque invisible, mais porteur de sens. Un message silencieux que seul Otis comprendra.
Le marais les avale, une nouvelle fois.

Silence, moisissures et lac noir
À mesure que les chevaux s’enfoncent dans les sentiers inondés du bayou, la nature se tait peu à peu. Plus de chant d’oiseaux, plus de bourdonnement d’insectes. Seuls persistent le clapotis de l’eau sale, le bruissement des sabots sur le sol spongieux et, parfois, un gargouillis inquiétant venu des profondeurs marécageuses. L’air, quant à lui, est lourdaud et suffocant, chargé d’un mélange nauséeux de vase, de méthane et de soufre naturel. Même les alligators fuient cette zone, ce qui n’augure rien de bon.
Cléophas, Otis et Lafayette progressent à cheval vers un point précis indiqué par la croix noire sur la carte. Ezra et les hommes de Hawkins attendent derrière eux, en retrait, armés, les chiens en alerte. Un sifflet d’alerte a été confié à l’un d’eux : si Cléophas appelle à l’aide, les molosses seront lâchés.
Devant eux, un lac parfaitement circulaire se révèle. Sa surface, noire et huileuse, semble avaler la lumière. On dirait une tache d’encre. Un silence anormal enveloppe les lieux. Le temps paraît suspendu.
Un vieux ponton en bois, partiellement effondré et couvert de mousse, serpente jusqu’à la rive. Il faut descendre des chevaux. Le bois grince. Les planches semblent prêtes à céder.

Un arbre mort et une barque qui respire
Au centre du lac, un îlot émerge à peine de l’eau noire. Pas plus grand qu’une chambre. Sur cet îlot :
un arbre mort, immense, noir, tordu.
Ses racines s’accrochent désespérément à la vase et aux pierres.
Ses branches, longues, fines, plongent dans l’eau et en ressortent, semblables à des doigts noueux, comme ceux d’un géant noyé.

Sur la berge, à demi-enfouie dans la vase, une barque pourrie semble attendre. Elle tangue doucement, grinçant au rythme de quelque chose… ou de quelqu’un… en dessous. Elle respire, presque. Le vent se lève. Les cyprès bruissent. Et des chuchotements se font entendre.
Des voix, des murmures, et un enfant
Lafayette tend l’oreille. Il distingue d’abord les rires lointains des contremaîtres, toujours au camp, occupés à boire et à fumer. Puis, plus près… le murmure d’un enfant.
— « Il y a quelqu’un », dit-il en se retournant, la main crispée sur sa petite canne-épée.
Cléophas, déjà armé, riposte avec conviction :
— « Évidemment qu’il y a quelqu’un. Et nous allons la faire parler. »
Dans sa main, un pistolet de poche, bien plus efficace que sa cravache, qu’il réserve à Lafayette — dans un rictus de mépris mal contenu.
La barque, le doute et l’intention
Lafayette s’approche de la barque. Elle n’a pas été utilisée depuis longtemps. L’eau au fond est croupie, épaisse. Il se retourne vers Cléophas et demande, le ton calme mais tendu :
— « Quel est le but de Monsieur ? Que cherchons-nous exactement ici ? »
Cléophas est catégorique :
— « Cet endroit est la source. La source des idées folles de Charles. De Constance. Et de cette femme. C’est ici que tout a commencé. Et c’est ici que ça doit finir. »


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