Cléophas, le regard dur, assène un coup de cravache sur le tronc d’un arbre détrempé. Son ton est sans appel :
— « Si cette femme ne parle pas, je la ferai parler moi-même. »
Mais Lafayette, plus sensible aux bruits du marais, insiste :
— « Ce n’est pas une femme… C’est un enfant que j’ai entendu. »
La tension monte. Cléophas ne le prend pas au sérieux.
— « Tu divagues. C’est encore cette histoire d’homme au marché qui t’obsède. »
Mais Lafayette insiste : une voix, claire, fluette, a murmuré « enfin vous voilà ».
Cléophas balaie les doutes, certain d’avoir affaire à la fameuse Mama Célestine, celle-là même qui, selon lui, a envoûté Charles, Newton et Grinvala avec ses promesses.
Otis, de son côté, semble moins tranché. Il se penche vers Cléophas et lui souffle, un brin inquiet :
— « Monsieur devrait quand même se méfier. Les choses sont… différentes, ici. »
Cléophas, agacé, les envoie tous deux en première ligne. Fusil armé, Otis s’avance comme s’il allait à la guerre. Lafayette, quant à lui, reste trois pas en retrait. Tous convergent vers la vieille barque abandonnée.

L’île et la barque
La barque flotte, lourde d’humidité. Lafayette l’examine brièvement : elle est en état. Pas pourrie, juste remplie d’eau. Elle n’a pas servi depuis des semaines, voire des mois. Il monte avec hésitation. Otis le suit, plus méfiant encore.
Cléophas, fidèle à lui-même, les rejoint en dernier et leur ordonne de ramer. Les rames fendent l’eau stagnante. Le bois de la barque gémit. Et l’eau noire révèle peu à peu ses horreurs.
Des morts sous la surface
À mesure que la barque progresse, des formes pâles remontent lentement à la surface. Une main. Un visage gonflé par la putréfaction. Puis d’autres encore.
Des dizaines de cadavres.
Hommes. Femmes. Enfants. Tous de peau noire. Tous sacrifiés. Leurs bouches s’ouvrent et se referment, comme si elles cherchaient encore à respirer.
Otis et Cléophas tiennent bon. Lafayette, lui, craque. Il perd ses moyens, sa voix tremble :
— « C’est Paul… Vous l’avez entendu, Otis ? Vous l’avez entendu ? »
Il vacille, vomit presque, balbutie des mots confus. Otis tente de le soutenir :
— « Ressaisis-toi. On a besoin de toi. »
Et enfin, la barque atteint l’îlot.

Une terre maudite
Lafayette, le premier à poser pied à terre, enfonce ses bottes dans une matière spongieuse et fétide. Ce n’est pas de la boue, ni de la terre. C’est un mélange de sang, d’os broyés, de chair putréfiée.
Otis suit, dégoûté, ses souliers vernis imbibés par cette fange innommable. Chaque pas semble aspiré par le sol, comme si l’île elle-même cherchait à les engloutir.
Cléophas reste un instant dans la barque, contemplant la scène. Puis son regard se lève vers l’arbre gigantesque qui domine le paysage. Son écorce noire suinte une résine rougeâtre, corrosive, qui grésille au contact du sol. Et il murmure, incrédule :
— « Ils ont vraiment cru cette sorcière… Jusqu’à égorger des esclaves devant elle ? »
Le petit squelette et l’arbre
Lafayette, toujours sur le qui-vive, s’avance à pas hésitants. Ses bottes craquent sur des ossements. Le sol semble vivant, palpitant. Puis, il le voit.
Un petit squelette.
Allongé contre le tronc. Et à côté de lui, un second corps, cette fois-ci littéralement fusionné à l’arbre. Sa cage thoracique, ses os, sont incrustés dans l’écorce comme avalés par le bois. L’horreur devient presque sacrée. Le silence, absolu.

Le corps éclaté, la fleur de l’horreur
À la base de l’arbre, l’un des squelettes se détache brutalement du reste. Son thorax a littéralement explosé, les côtes écartées telles des pétales monstrueux, projetant des fragments d’os sur plusieurs mètres. Une scène d’une violence surnaturelle. Otis, en le découvrant, est submergé.
— « Non ! Je voulais pas… Je suis désolé, petit ! » hurle-t-il, la voix brisée, agrippé à sa canne-épée.
Il tremble, à l’affût de la moindre attaque, les yeux fous. La panique le submerge.
Fusion avec l’écorce
Le second squelette, plus inquiétant encore, semble avoir fusionné avec le tronc noir. Des cheveux longs, sombres, sont encore prisonniers de l’écorce. Les racines courent à travers son crâne, traversant les orbites vides. Ce n’était pas une mort naturelle. C’était une offrande. Un enfermement. Peut-être un supplice.
Cléophas, silencieux, cherche un indice. Une lame. Un objet. Il échoue. L’ambiance devient étouffante.
La fange avale Otis
Soudain, le sol aspire Otis, littéralement. Ses jambes sont happées par la matière molle, visqueuse et vivante, une fange mêlée d’os, de chair et de boue. Il hurle :
— « Aide-moi ! Elle m’avale ! »

Mais Lafayette ne l’entend pas. Il est ailleurs, en transe, comme absorbé par l’aura du lieu.
Otis se débat. Il tente de ramper, de pivoter, de s’étaler pour ne pas sombrer. Avec effort, il se libère, ruiné, souillé, mais vivant. Sa canne-épée ? Sauvée. Par miracle.
La peur monte, le feu comme solution
Cléophas, toujours debout, se signe et crie :
— « Jetez l’huile de vos lampes ! Et mettez-y le feu ! »
Mais Lafayette se retourne, les yeux injectés de sang :
— « Pourquoi voulez-vous brûler ça ? Vous qui ne croyez pas à ces balivernes ? »
Cléophas répond, implacable :
— « Justement. Parce que ces superstitions primitives gangrènent l’esprit de ceux qui vivent ici. »
Les deux hommes s’affrontent. Otis, à terre, abandonné, sent que personne ne le voit plus.

Rampant dans la boue, Otis remarque alors des chaînes rouillées, des bracelets décorés de petites figurines, de crânes miniatures, de croix inversées. Tous sont des objets vaudou d’une qualité exceptionnelle.
Et autour du cou du squelette enchâssé dans l’arbre :
un collier de perles rouges et noires, couleurs d’Erzulie Dantor, la lwa de la vengeance et de la protection. À ses chevilles, des anneaux de cuivre gravés de Vevés, symboles mystiques réservés aux grandes cérémonies. Trop complexes pour un simple croyant.
Otis comprend.
Ce n’était pas une victime.
C’était une prêtresse. Une kaplata. Une officiant vaudou de haut rang. Une maîtresse des mystères. Venue ici, ou peut-être amenée de force.

Le triangle de pierre
Devant l’arbre, trois piédestaux de granit noir veiné de rouge forment un triangle parfait. Ils mesurent un mètre de haut chacun.
Leur surface est couverte de couches de sang séché, strates épaisses, presque noires à force d’avoir été versées là, année après année.
Quel genre de rituel nécessitait autant de sang ?
Et pourquoi ici ?
À la base des trois piédestaux, des rigoles finement taillées canalisent un liquide — sans doute du sang — vers des bassins creusés dans la roche. L’ensemble forme un système d’écoulement précis, presque mathématique. Le sol est imbibé, l’air toujours lourd d’une odeur métallique.
Otis, en observant l’ensemble, s’adresse à Lafayette avec gravité :
— « Ils ont tenté quelque chose ici… Je crois qu’ils ont voulu sauver l’enfant. Le ramener. »
Il montre chaque symbole, chaque vevé gravé, chaque artefact placé comme un jalon d’un rituel de résurrection. Et tout semble le confirmer.
Le couteau, les crânes et les dents
Cléophas fouille. Il repère un couteau sacrificiel à lame d’obsidienne, gravé des mêmes motifs que ceux vus sur l’arbre. Non loin, il découvre des bols façonnés dans des crânes humains, encore poisseux de sang séché. Un collier de dents repose là, mêlant dents humaines et crocs d’animaux.
Tout autour, des pièces de monnaie anciennes, françaises comme espagnoles, sont éparpillées. Comme si elles avaient été jetées en offrande. Ou comme paiement.
— « C’est sale… et primitif. » murmure Cléophas.
— « Voilà pourquoi cette famille est devenue folle. » ajoute-t-il.
« Entourée de croyances, de domestiques superstitieux, enfermée dans une ambiance rituelle permanente. »
Il regrette de ne pas avoir pu traîner la prétendue sorcière devant Charles et Constance, pour démonter ses mensonges.
Une voix qui revient d’ailleurs
Alors que les tensions montent, une voix retentit :
— « J’ai essayé ! J’ai essayé ! »
C’est celle de Paul. Ou quelque chose qui en porte la trace. Un murmure qui résonne, un soupçon de folie, une détresse surnaturelle.
Lafayette perd pied. Il entend une voix intérieure lui chuchoter :
— « Prends l’arme. Mets-la sous ton menton. Appuie. »
Il pleure, les yeux rougis, la terreur au bord des lèvres. Il baisse les yeux vers ce qu’il croit être son fils.
Cléophas agit
Cléophas comprend ce qu’il se passe. Il agrippe le bras de Lafayette, l’arrache à sa torpeur et hurle à Otis :
— « Mets-y le feu, tout de suite ! »
Mais Otis hésite encore.
— « Il faut d’abord s’occuper de l’enfant. »
Cléophas ne lui laisse pas le choix : il jette sa lampe-tempête.
L’arbre brûle, la panique monte
La lampe explose sur le tronc. Les flammes se répandent violemment, dévorant l’arbre, les racines, les squelettes, la terre gorgée de fluides. Une chaleur insoutenable se dégage.
Otis, sans réfléchir, se jette sur le corps de l’enfant pour en arracher les os avant qu’ils ne soient consumés. Il creuse dans la boue, tire sur les côtes, extrait les petits os blanchis, comme un père désespéré.
Cléophas le regarde, figé. Lafayette, lui, commence lentement à revenir à lui.
Un baluchon d’os et un marais en feu
Otis improvise une sacoche de fortune avec sa veste, y glisse les os du petit. Il espère encore qu’une sépulture correcte ramènera un peu de paix à cette âme brisée. Il sent que le rituel ne pourra être effacé que s’il est clôturé.
Mais déjà, les flammes s’étendent, gagnant les marais. Le méthane naturel se mêle à la putréfaction ambiante. De petites explosions jaillissent autour d’eux, dans l’eau, sur les berges, comme si l’île s’embrasait de l’intérieur.
Il faut fuir. Otis court vers la barque.
— « Lafayette, bouge-toi ! Il faut partir maintenant ! »

L’île maudite s’efface dans les flammes
Tous montent à bord. Même Lafayette, hébété, reprend enfin ses esprits. La barque s’éloigne doucement.
Et alors que l’île s’effondre dans le feu, que la clarté rouge envahit le ciel noir, ils voient les corps. Flottants. Autour d’eux. Partout.
Un charnier.
Ils ont longtemps pataugé dans les restes d’un sacrifice oublié.


Leave a Comment