Nos investigateurs quittent l’Égypte à bord du Luthier, dirigeable de luxe du mystérieux Nicolae Dragomir. Entre caviar et cocktails à 6000 mètres d’altitude, Roy charme Lady Wilmot, Cordelia surprend des voix inquiétantes dans les conduits, et Sylvanus reçoit la visite troublante d’un steward au regard fixe et aux manières d’un autre siècle. Puis le comte Volkonsky et sa mallette font leur entrée, Pilar de Torres révèle ses dons de médium, et Roy découvre une lettre de menace dans sa poche. Le voyage vers New York s’annonce fatal. Acte 2 de Terreur Transatlantique, campagne L’Appel de Cthulhu.
Le spectacle triomphal de Roy
Roy donna exactement la représentation qu’il avait préparée. Il sentit qu’il avait capté son public – les gens furent ravis de son spectacle. La presse s’échauffa rapidement par rapport à ce qu’il avait présenté.
Les réactions d’Houdini furent au départ assez froides lorsque Roy reçut son télégramme. Puis, par la suite, il sentit qu’Houdini allait annoncer sa présence en Égypte, dans l’espoir justement de pouvoir voir son spectacle et de pouvoir le juger.
Roy sentit une espèce de pression qui remontait plus fortement. Ce n’était pas une nouvelle qui le réjouissait particulièrement, car cela lui rajoutait une pression supplémentaire. Mais il savait qu’il lui faudrait, de son côté, mieux préparer encore son spectacle pour lui en mettre plein la vue. C’était vraiment le défi qu’il s’imposait.
Les derniers préparatifs
Roy se sur-équipa, aiguisant ses lames. Il essayait d’imaginer tout ce qui pourrait arriver dans ces contrées lointaines, ce qui leur avait manqué, de faire le bilan de leurs expéditions précédentes. Il ne voulait plus jamais se retrouver acculé sans défense.
Quitter Luxor
Nos investigateurs avaient laissé derrière eux cette magnifique ville de Luxor, toute dorée, qui s’estompait derrière eux comme un mirage s’évanouissant dans la chaleur du désert. La ville n’était plus pour eux qu’un souvenir de sable brûlant, de soleil impitoyable et de secrets trop lourds pour qu’on les emporte.
Ils avaient quitté Luxor sans fracas, certes, mais pas sans panache. Ils étaient montés à bord d’une superbe Rolls Royce décapotable, la capote abaissée, les foulards claquant au vent tels des bannières de soie, et ils avaient soulevé derrière eux un nuage de poussière ocre semblable au voile d’une mariée fantomatique.
Une bouteille de champagne, trop tiède pour être honnête, vidée à trois dans des flûtes de cristal dépareillées avait scellé leur départ. La décision, comme toujours, n’avait pas été prise à la légère mais avec une légèreté étudiée.
Les derniers moments au Winter Palace
Une valse langoureuse jouée sur un gramophone usé dans le bar du Winter Palace, là où le marbre transpirait les secrets, où le gin coulait plus librement que les confidences, avait accompagné leurs derniers instants en Égypte.
Sylvanus avait décroché le combiné de bakélite de la cabine téléphonique en acajou. Il avait passé deux appels, rien de plus. Des noms susurrés avec la précision d’un coup de stylet sur une fresque fragile – des noms qu’on reconnaissait dans les arrière-salles feutrées de Monaco, dans les loges privées du Royal Opera House, dans ces clubs si fermés qu’ils n’avaient pas de plaques à l’entrée.

Le dirigeable « Le Luthier »
À Alexandrie, un joyau les attendait : « Le Luthier ». Ce n’était pas un bateau, pas un train, pas un avion – c’était un dirigeable. Un palais du ciel qui effleurait les nuages comme un gant de velours effleurant une joue poudrée.
Il faisait 260 mètres de pure audace, gainé d’aluminium poli et de tissus tendus comme la peau d’un tambour. C’était la propriété d’un magnat du pétrole roumain qui s’appelait Nicolae Dragomir, que personne n’avait jamais vu deux fois au même endroit.

L’intérieur art déco
L’intérieur respirait l’art déco. Il y avait du cuivre brossé, des parquets cirés, des lampes opalescentes et des fauteuils très profonds où l’on était prêt à s’endormir pour écouter des confidences.
Il y avait un seul impératif à bord : ils ne pouvaient disposer d’aucune arme à feu ni d’objet inflammable. Ces éléments étaient strictement interdits à bord à cause de l’hydrogène.
Le Luthier en soi était un dirigeable rigide ultra moderne, un chef-d’œuvre d’ingénierie aéronautique.
L’embarquement final
Nos trois investigateurs – Cordélia avec ses carnets remplis de théories controversées, Roy encore hanté par ses visions et préoccupé par sa carrière, et Sylvanus animé par ses ambitions archéologiques – s’apprêtaient à quitter définitivement l’Égypte et ses mystères pour répondre à l’appel au secours de Jackson Elias depuis les terres lointaines du Mexique.
Le dirigeable les attendait, ses moteurs vibrant d’une impatience contenue, prêt à les emporter vers de nouveaux dangers et de nouvelles révélations sur ces cultes anciens qui semblaient tisser leur toile à travers les continents et les millénaires.

À bord du Luthier : premiers instants
Roy croisa ses jambes et s’adressa à Heinrich à voix basse, mentionnant cette petite dame assise qui, avec son air un peu perdu, n’avait en réalité pas l’air perdue du tout. Elle semblait décalée, mais se trouvait très à l’aise. Elle ne remarquait pas que tout le monde la regardait comme si elle était…
« Je ne suis pas certain qu’elle veuille du champagne, mais n’hésitez pas à lui montrer la boîte de tous les thés que vous proposez à bord. Je crois qu’elle est plutôt amatrice d’Earl Grey et de thé anglais. Elle appréciera certainement cette délicate attention. »
L’Incident du thé
Le majordome vint voir Cordélia au sujet du thé, de la part de ce monsieur. Cordélia, qui avait une coupe de champagne dans la main, répliqua :
« Enfin, quelle drôle d’idée, jeune homme. M’avez-vous donc pris pour une vieille Anglaise prohibitionniste de l’alcool ? Apportez-moi donc plutôt la carte de vos cocktails. »
Heinrich sembla vraiment perturbé et lui dit : « Excusez-moi madame, je pense que c’est un malentendu. » Il roula délicatement des yeux et essaya d’indiquer la direction de Sylvanus, que Cordélia vit en train de rigoler dans son coin.
« Décidément, Sylvanus est une triple buse. Mais cela ne vous dispense pas de m’apporter la carte de vos cocktails. »
Heinrich s’exécuta immédiatement. « Madame, qu’est-ce qui vous ferait plaisir ? »
« Écoutez, surprenez-moi et apportez-moi, vous avez peut-être un cocktail signature sur cet étrange véhicule-là. »
« Tout à fait. Un Gin Gillet, je peux vous apporter cela. »
« Parfait. »

Le décollage magique
À ce moment-là, les trois investigateurs ressentirent comme un frisson qui traversait la nacelle. C’était à peine perceptible – comme si quelque chose quelque part venait de relâcher son souffle. Ils ne l’entendaient pas, ils le ressentaient. Sous le tapis épais, le parquet vibrait légèrement. Les lustres de Baccarat commençaient à s’ajuster avec un cliquetis discret et les baies vitrées renvoyaient l’image d’un monde qui commençait doucement à s’éloigner.
Ou peut-être était-ce eux qui s’éloignaient du monde.
L’élévation silencieuse
Le Luthier ne décollait pas – il s’élevait. Sans secousse, sans bruit. Juste un glissement vers le haut, presque irréel. La piste se rétrécissait sous leurs pieds. Le port d’Alexandrie devenait une dentelle de lumière fondue dans l’ombre. Et puis très vite, il n’y avait plus que le ciel.
Un fondu maîtrisé, du bleu au noir, comme un rideau qu’on tirait sur le monde connu pour laisser place à l’inconnu, à l’innommable. Dans le salon, tout restait immobile, sauf leurs regards qui commençaient à chercher, à scruter, à se demander ce qui les attendait dans les hauteurs.
Le service de luxe
Heinrich revint à pas feutrés. Il déposa une vasque givrée au centre d’un guéridon en loupe d’orme, posa trois cuillères en nacre devant eux avec une précision chirurgicale.
« Voilà, messieurs-dames, le caviar beluga est servi. Bon appétit. »
Il était 19h. Roy remarqua : « Du caviar avant de décoller. Je ne suis pas sûr que ce soit une grande idée. »
« Tout à fait, si cela vous convient. Mais vous devriez goûter le caviar, il est excellent. »
L’ascension silencieuse
Ils avaient décollé. Ils étaient au-dessus d’Alexandrie, ils commençaient à survoler l’océan. Tout était doux, presque religieux, silencieux. Autour d’eux, les baies vitrées se transformaient. Le dirigeable glissait entre les couches de l’atmosphère au ralenti.
Quelque part dans sa cabine, le capitaine Herbert Mayer veillait. Droit comme un sabre, impassible comme un métronome, il ne parlait pas – il écoutait le ciel.
Les explorations
On leur apporta quelques sandwichs, des collations. Ce n’était pas encore l’heure du repas, c’était l’heure du cocktail. Maintenant qu’ils avaient décollé, et après avoir réfléchi à ce qu’il venait de dire à Cordélia sur le fait qu’ils n’avaient pas eu de chance sur tous leurs trajets, Roy s’excusa auprès de ses amis :
« Cordélia, je vous laisse en bonne compagnie. J’aimerais explorer un peu ce monument d’acier et d’air. »
Et Roy partit explorer le navire.
L’attribution des cabines
Heinrich leur apporta immédiatement les clés de leurs cabines. Cordélia avait la cabine A23, Roy la A24, et Sylvanus la A11.
Roy, volontairement, n’alla pas dans les cabines mais explora vraiment, essayant d’aller dans les endroits où ils n’étaient pas censés aller, quitte à faire un petit numéro de charlatan pour dire qu’il s’était perdu ou qu’il était quelqu’un du personnel.
Les autres passagers
Dans le salon où ils se trouvaient, il n’y avait que deux autres passagers. L’un fumait patiemment en lisant la presse – il ne parlait pas beaucoup. L’autre passager était parti dans sa chambre. L’essentiel des passagers avaient rejoint leur chambre pour se préparer pour le dîner.
Roy ne put identifier l’homme qui fumait – sa photo n’était pas dans la presse, son air ne lui disait rien. Vu l’uniforme qu’il portait et son très beau costume taillé sur mesure, avec une petite plaque à moitié dissimulée par son journal, Roy imagina que c’était une personne qui faisait partie du personnel de bord.
Cordélia se retire
De son côté, Cordélia but tranquillement ses cocktails. Ses joues commençaient un petit peu à chauffer. Elle tricotait tranquillement en gardant un œil sur son environnement.
Puis soudain, elle regarda sa petite montre : « Mais grand Dieu, je ne peux quand même pas aller dîner dans cette tenue ! »
Elle rangea son tricot rapidement, se leva et partit dans sa chambre.
La cabine A23 : Le refuge de Cordélia
La cabine de Cordélia était assez étroite par rapport à une cabine qu’on pourrait avoir dans un navire de croisière, mais elle ne manquait pas de charme. La porte se referma derrière elle dans un claquement trop feutré. Elle posa ses mains machinalement sur le bois vernis, qui était magnifique dans cette pièce.
Tout ici était chaud, vivant. En fait, tout dans ce dirigeable respirait l’ordre – l’exact inverse de ce qu’elle transportait dans ses malles. Ses deux valises avaient été posées sur son lit : une cantine en cuir, un porte-cartes en os de baleine et cette sacoche indienne que personne n’avait jamais osé ouvrir sans son autorisation.
Tout était là, à ses pieds, attendant qu’elle déballe son passé pour l’éparpiller sur le mobilier d’acajou. La lumière du hublot face à elle se mêlait à celle des appliques de laiton. Il y avait dans l’air une odeur d’agrumes, de cire chaude – l’odeur d’un lieu qui fermait trop bien ses secrets.
L’inspection prudente
Cordélia ne fit pas grand-chose d’extraordinaire. Elle essaya tant bien que mal de défroisser une de ses robes de soirée qui était dans une de ses valises – une robe totalement démodée qu’elle enfila.
Mais comme ils avaient vécu des moments un peu particuliers récemment, elle vérifia soigneusement sa cabine. La pièce était si petite qu’elle fut rapide à inspecter. Elle chercha s’il n’y avait rien d’étrange qui aurait été disposé dans sa chambre, rien de manquant dans ses affaires, rien de dérangé par rapport à son chaos habituel.
Elle regarda attentivement ses affaires, ouvrit ses sacs, commença à examiner. Tout était là, comme il fallait, à sa place. On n’avait pas touché à ses affaires. Elle en avait la certitude et poussa un soupir de soulagement.
L’exploration de Roy : Dans les entrailles du dirigeable
Roy, de son côté, se trouvait dans un couloir avec exactement cinq portes face à lui. Il essaya d’aller le plus loin possible. La porte la plus éloignée laissait entendre comme un vrombissement et des voix.
Il écouta un peu ce qui se disait – c’étaient des voix en allemand qui discutaient entre elles. L’équipage était manifestement allemand.
La cabine de pilotage
Roy ouvrit discrètement la porte et vit que c’était effectivement la cabine de pilotage. Il y avait du monde dans cette cabine, et tout le personnel était très concentré dans ce qu’il faisait.

Il aperçut au fond la silhouette du capitaine Meyer et de ses assistants. Chacun était à sa place avec différents outils de navigation. Il y avait d’énormes projecteurs qui balayaient la mer complètement plongée dans l’obscurité puisque c’était la nuit. Les faisceaux virevoltaient au-dessus des vagues. Le spectacle était incroyable.
Meyer avait un visage assez austère, mais Roy reconnut cette allure prussienne d’un ancien officier de la marine. Il se déplaçait avec une très grande aisance – Le Luthier était son navire et il en était l’inventeur. Malgré son visage austère, son regard était assez doux. Il était confiant, un peu rêveur, souriant, détendu.
À côté de lui, il y avait deux machinistes qui surveillaient avec des outils de navigation et pilotaient les projecteurs qui inondaient la surface de la mer, juste pour essayer de distinguer parmi les ombres la côte ou des repères comme des îles.
Le copilote, avec sa moustache, avait étalé des cartes et se repérait de manière très concentrée. Il y avait également une radio présente.
La descente vers les machines
Derrière Roy, un escalier de secours permettait d’accéder aux machines. N’y voyant personne dans le couloir, il l’emprunta. Il se faufila dans l’obscurité, guidé par de petites lampes d’urgence qui éclairaient sa descente. Là, juste en dessous, il entendit distinctement, d’une manière plus forte, le bruit des machines.
Ce qu’il découvrit était impressionnant : la moitié de la soute était composée de machines imposantes qui fonctionnaient au diesel et alimentaient les quatre hélices de l’aéronef. Le reste de la nef était chargé de caisses, d’eau potable, d’approvisionnement pour assurer le fonctionnement du restaurant qui était juste au-dessus de sa tête. D’ailleurs, il entendait distinctement la musique qui s’en dégageait.
C’était un lieu très calme, très propre – clinique tellement c’était impeccable. Roy était seul et admirait la beauté de ce lieu. C’était la première fois qu’il découvrait ce qu’était un dirigeable. Passionné de mécanismes et de machines, il se dit que c’était grand – il avait plus d’une centaine de mètres devant lui. C’était colossal et désert. Assez reposant, même.

La rencontre de Sylvanus avec l’agent de sécurité
Sylvanus, quant à lui, était seul à table. Les cocktails s’étalaient devant lui. Tout le monde avait bu son verre, Cordélia avait disparu pour rejoindre sa chambre. Le fumeur était en face de lui, lisant la presse de manière assez concentrée. Il restait deux serveurs, deux stewards en sa compagnie, avec bien évidemment Heinrich qui était là, prêt au moindre doigt levé à sauter pour lui proposer un cocktail.
La présentation
Sylvanus s’approcha du fumeur et s’éclaircit la voix pour attirer son attention. L’homme baissa son journal et le salua. Sylvanus lui tendit la main :
« Sylvanus Morley. Nous nous rendons prochainement en Amérique avec mes amis. Je suis ravi de faire la connaissance des autres passagers à bord. Vous êtes monsieur ? »
« Je suis Réginald Fenster. Je fais partie du personnel. Je suis l’agent de sécurité. »
Cela expliquait la présence de ce badge qui avait attiré l’œil de Sylvanus, avec un rayon de soleil accroché au métal.
« J’avoue, j’essaie d’être le plus discret possible pour ne pas importuner la clientèle. »
Une conversation rassurante
« Tout se passe bien ? » demanda Fenster.
« Oui, écoutez, je suis ravi de savoir que nous aurons un agent de sécurité pour veiller à ce que tout se déroule sans problème lors de notre voyage. Mais j’imagine qu’il n’y a pas de raison de s’inquiéter, n’est-ce pas ? »
« Absolument pas. Monsieur Dragomir nous a prévenus de votre arrivée, monsieur Morley. J’ose espérer que vous allez passer un voyage aussi tranquille que nous. »
« Écoutez… Il n’y a pas de passagers qui présentent de dangers, de risques ? »
« Vous êtes ici dans un lieu très select. Un club, en quelque sorte… »
La clientèle exclusive du Luthier
Fenster continua : « Vous êtes ici dans un lieu très select. Un club, en quelque sorte… Il en faut toujours un, vous savez. Il se passe toujours des choses, toujours des surprises à bord d’un dirigeable. Nous avons une clientèle un peu particulière, vous savez. »
« L’alcool coule à flot. Nous avons des clients qui aiment bien faire la fête. Nous avons beaucoup d’imprévus, de situations un peu incongrues. Donc parfois il faut savoir encadrer pour que tout se passe bien pour tout le monde. »
« Combien sommes-nous de passagers d’ailleurs sur ce vol ? J’entends hors équipage, » demanda Sylvanus.
« Vingt. C’est très particulier, oui. C’est le souhait de monsieur Dragomir. »
Les divertissements prévus
« Et y a-t-il des réjouissances particulières qui sont prévues lors de ce voyage ? Pour égayer un petit peu la monotonie ? J’imagine qu’au bout d’un moment, nous serons peut-être un peu lassés de surplomber les nuages, n’est-ce pas ? »
« Ne vous inquiétez pas, nous avons prévu une escale… Deux escales exactement. Une aura lieu en Allemagne et une autre à Londres avant de faire la grande traversée. Mais vous savez, le trajet ne va durer que cinq jours. Donc vous n’aurez pas le temps de vous ennuyer, croyez-moi. »
« À bord, il y a largement de quoi faire. Chaque chambre est pourvue de bibliothèques bien fournies. Nous avons un orchestre à bord qui joue tous les soirs. Et puis des animations sont prévues. Vous aimez jouer aux cartes, monsieur Morley ? »
« Un peu de bridge à l’occasion. »
« Très bien. Je pense que vous allez trouver des adversaires certainement à votre taille, si je puis me permettre. »
« Je suis plus habitué à consulter des cartes géographiques que des cartes de jeu, mais tout ce qui sera utile pour égayer et suspendre la monotonie du voyage sera bien vu. Eh bien écoutez, je vais aller me préparer pour le dîner qui nous attend d’ici peu, et je serai ravi de reprendre cette discussion plus tard. »
« Faites, faites. Je vous souhaite un agréable voyage à bord du Luthier. »
Une observation troublante
Alors que Sylvanus se levait, il remarqua deux choses troublantes chez Fenster. Sous son apparence extrêmement élégante – il avait un petit air tout droit sorti d’une université pour gens de bonne compagnie – Sylvanus vit que ses mains étaient bien calleuses. Il remarqua que c’était quelqu’un certainement habitué à la boxe, au combat en tout cas.
D’autre part, il vit que dans un de ses vestons, il y avait une forme très inhabituelle. Sylvanus reconnut un poing américain. Curieux, pour un dirigeable où les armes étaient interdites…
L’incident de la chambre
En se dirigeant vers sa chambre pour se préparer également, Sylvanus ne put s’empêcher de gratter un petit coup à la porte de Cordélia en passant.
L’intrusion maladroite
Comme Sylvanus avait fait la réservation à bord, il savait quelle était sa chambre. Quand il gratta à la porte, celle-ci s’ouvrit violemment. Il la vit en tenue légère, Cordélia avec ses épingles à cheveux essayant maladroitement de se faire un chignon.
« Vous n’avez donc rien d’autre à faire à votre âge, Morley ? »
« Je voulais m’assurer que vous étiez bien installée, ma chère Cordélia. »
« Je n’ai pas besoin d’ange gardien. Je n’en ai pas eu besoin pendant 57 ans. Ce n’est pas aujourd’hui que ça va changer. »
« Je vous reconnais bien là, ma chère Cordélia. Quel bout de femme ! »
Les voix mystérieuses dans les conduits
Pendant ce temps, Roy essayait de trouver une petite serveuse ou quelqu’un avec qui baragouiner. Il vit que le personnel s’affairait pour préparer les tables, que l’orchestre se mettait en place. Sir Reginald Fenster, l’agent de sécurité, le regardait discrètement au-delà de son journal, l’air assez amusé par ses allées et venues.
Cordélia, après avoir claqué la porte parce que Sylvanus la dérangeait, était en train de défaire ses affaires et de s’occuper de sa première malle lorsqu’elle entendit quelque chose de particulier.
L’écoute indiscrète
Un bruit subtil. Un raclement. Un écho. Elle tendit l’oreille. Rien. Puis elle entendit un murmure. Deux voix floues, déformées, comme sifflées par un tuyau.
Le son venait d’un conduit de ventilation. Cordélia prit le fauteuil, l’approcha, enleva ses chaussures et monta dessus. Sur la pointe des pieds, elle prit dans son sac – où il y avait à peu près tout – un petit canif, défit la grille et essaya de tendre l’oreille un peu plus.
Elle ne pouvait pas s’en empêcher – c’était comme ça depuis qu’elle était toute petite.
Les paroles inquiétantes
Elle entendit ce timbre étrange vrillé par la réverbération métallique. Et elle entendit enfin :
« Il est là. Vous savez ce qu’il faut faire. »
Là, elle se figea. Elle entendit une voix étrange, plutôt calme, grave, mais déformée par l’écho métallique. Elle ne venait pas d’à côté – elle venait certainement d’en dessous, d’entre les murs.
Cette voix était très particulière. Cordélia avait du mal à déterminer s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme.
« Vous savez ce qu’il faut faire. »
Et là, il y eut une réponse : « Oui, tout est prêt. »
Cette réponse était masculine, mais aussi altérée. C’étaient des voix qu’elle ne connaissait pas du tout. C’était comme si elle essayait d’entendre une scène à travers l’eau – tout était déformé.
Finalement, elle entendit cette voix assez lointaine, toujours la même, qui dit : « Parfait. »
Il y eut une pause. Puis un souffle. Elle entendit presque un soupir. Ce n’était pas du désir, ce n’était pas de la peur – c’était autre chose. C’était comme une tension.
La découverte embarrassante
Cordélia repoussa le fauteuil, remit ses souliers, enfonça rapidement un bijou de tête sur l’espèce de chignon qu’elle s’était fait, sortit et ferma sa porte. Elle ouvrit la porte d’à côté et entra.
Elle tomba sur Sylvanus en caleçon.
« Cordélia, je ne vous attendais pas. Vous pouvez… »
« Vous devriez frapper avant d’entrer tout de même. Vous devriez fermer votre porte surtout ! »
Cordélia claqua la porte et repartit dans le salon, un peu déçue de ce qu’elle avait prévu. Elle se disait qu’ils ne devaient pas être bien loin, ce qu’elle avait entendu – donc peut-être la chambre d’à côté. Elle était rouge pivoine et lamentablement échouée dans sa tentative d’enquête.
« Excusez-moi, j’avoue que je suis perdue, je me suis trompée de chambre, » dit-elle en ressortant.
La lettre menaçante de Roy
Pendant que Cordélia sortait, il se passa quelque chose d’important pour Roy. Il entendait toujours le gramophone diffusant cette douce musique, cet air de jazz entraînant. Il était gagné par cette espèce de luxe, de volupté qui le gagnait petit à petit.
Machinalement, il observait le paysage. Il commençait vraiment à avoir un peu chaud. Mécaniquement, il ôta sa veste, défit légèrement son nœud papillon avec un geste lent, plutôt désinvolte – quelque chose qu’il avait perfectionné au fil des années sur scène. Il se regarda dans le miroir, s’admira un petit peu.
L’arrivée d’Heinrich
Heinrich s’approcha de lui avec un plateau en argent et s’arrêta face à lui.
« Monsieur, j’ai cela pour vous. On m’a demandé de vous apporter cette enveloppe. »
« Pourriez-vous me dire qui est l’expéditeur ? »
« Je n’ai pas eu… On m’a apporté cette enveloppe. Je ne connais pas la personne en soi. Cela vient d’un passager. Elle est pour vous. »
« Vous ne pouvez pas me dire quel passager vous l’a remise ? »
« Non. Il n’a pas cherché à décliner son identité. »
« Cela est bien étrange. Je vous remercie. »
Le contenu terrifiant
Roy prit la lettre et l’inspecta avant de l’ouvrir. Elle n’était pas dans une enveloppe à proprement parler – c’était plutôt la lettre qui avait été pliée en trois. Il devinait par transparence une écriture un peu mécanique.
Il la lut trois fois. Personne ne l’appelait jamais « Monsieur Morello » :
« 70 000 dollars. Vous avez trois mois. Nous savons que vous prenez le Luthier. Un de nos associés voyage également en première classe et a été chargé de discuter avec vous des dettes de votre frère et de sa sécurité qui est désormais compromise. Les intérêts courent toujours. Cordialement, Gio Toriani. »
Le sang de Roy ne fit qu’un tour. Toriani. Il se redressa aussitôt. 70 000 dollars – c’était l’équivalent d’un million d’euros. Il fut frappé d’effroi et regarda immédiatement à droite et à gauche pour voir si quelqu’un observait la scène.
L’inquiétude grandissante
Tout le personnel était affairé à ses affaires. Roy essayait de comprendre comment ils avaient su. Le dirigeable, la croisière discrète – personne ne savait qu’il allait monter à bord. Personne ne devait savoir. Il n’avait présenté qu’un seul contact à Alexandrie, avait payé cash son entrée. Son identité était confidentielle pour l’extérieur, en tout cas à l’embarquement.
Même Heinrich n’avait pas prononcé son nom complet. Comment cela pouvait-il être possible ?
Mais surtout, il y avait quelqu’un à bord – quelqu’un qui savait. Et il n’était pas là pour le saluer. Il était là pour lui rappeler que les dettes ne disparaissaient pas, même à 6000 mètres d’altitude, même dans le cristal et le chrome.
Roy inspira, se ressaisit, puis dans un mouvement sec, froissa la lettre. À ce moment-là, il vit la porte s’ouvrir et Cordélia arriver. Il cacha spontanément la lettre, la mit en boule dans sa poche et adopta un masque social.
Cordélia, avec son regard perçant d’institutrice, remarqua que Roy n’avait pas l’air dans son assiette. Il était un peu livide.
Les préoccupations pour son frère
Roy était inquiet parce qu’il pensait que cela risquait de mettre encore plus de dangers sur ce voyage qui lui semblait déjà périlleux. Surtout, il s’inquiétait s’il était déjà surveillé. Il se disait que son frère – aussi sympathique soit-il – devait être encore plus dans de mauvaises situations que cela.
Son frère était à New York, et cela devait être compliqué pour lui. Il devait être en mauvaise posture, et dans ce genre de moment, il risquait de faire n’importe quoi. Comme c’était le dernier membre de sa famille, Roy était plutôt inquiet.
La somme était colossale ! Mais elle était tellement énorme qu’il ne la réalisait pas tout de suite et qu’il s’inquiétait plutôt pour son frère, pour sa famille, avant de rejoindre sa propre situation. La somme lui semblait tellement élevée qu’elle lui paraissait délirante, impayable.
La visite mystérieuse de Lester Shaw
Pendant ce temps, Sylvanus était dans sa cabine A11. Elle respirait le calme – vraiment, il se sentait dans un sanctuaire privé. Il avait déjà déballé trois de ses ouvrages les plus précieux : un traité sumérien, un recueil d’incantations bantou annoté par un missionnaire à moitié fou, et un volume rarissime sur les civilisations oubliées du croissant de Jade.
Sylvanus rangeait chacun de ces ouvrages avec la précision d’un chirurgien. Chaque objet trouvait sa place dans un ordre qui n’obéissait qu’à lui. Il positionnait cela sur le bureau, entendant Le Luthier qui grondait doucement autour de lui – un ronronnement très discret, presque apaisant.
L’arrivée inattendue
On frappa. Une fois. Trois coups. Sylvanus jeta nonchalamment une chemise sur les livres qui étaient sur son bureau.
« Oui, c’est ouvert, entrez. »
La porte s’ouvrit. Il s’attendait à voir Heinrich, avec le tact des hommes qui avaient déjà servi des politiciens, peut-être des criminels ou des reines anonymes.
La porte s’ouvrit sans empressement. Dans l’embrasure, Sylvanus vit un steward avec un veston impeccable, une plaque argentée sur laquelle il put lire « Lester Shaw », gravé proprement sur cette plaque argentée.

Un homme énigmatique
C’était un homme à l’allure sombre, sobre même, qu’on n’aurait pas remarqué dans un salon mondain, à moins qu’il ne se soit tenu trop longtemps sans bouger. Il ne souriait pas. Il ne fronçait pas non plus les sourcils. Il ne semblait pas vraiment exprimer quoi que ce soit.
Il regarda Sylvanus.
« Monsieur Morley, excusez-moi de vous déranger. »
Sa voix était très calme.
« Qu’est-ce qui se passe ? »
L’homme respira. Il semblait un peu perdu. Il regardait Sylvanus et restait planté devant lui…
L’étrange comportement de Lester Shaw
Lester Shaw ne franchit pas le seuil. Il ne recula pas non plus. Il ne fit pas ce pas traditionnel qui laisse respirer une conversation. Il occupait l’espace comme le ferait un acteur qui avait répété sa scène trop longtemps devant un miroir. Son regard fixait Sylvanus. Trop longtemps. Il ne dit rien.
Sylvanus tenta un jet de psychologie pour déterminer, puisque Shaw ne se présentait pas davantage et ne parlait pas – ce qui paraissait complètement inhabituel de la part d’un steward – s’il devait ressentir une menace quelconque.
« Je vous écoute. Exprimez-vous, monsieur Shaw. »
Un regard troublant
Les yeux de Shaw semblaient immobiles. Il restait là, figé. Sylvanus remarqua qu’il ne clignait pas des yeux – pas une seule fois. Ses mains étaient jointes devant lui, trop droites, comme s’il tenait une tasse invisible.
« Que signifie cette visite, monsieur Shaw ? Que puis-je faire pour vous exactement ? »
Sylvanus remarqua un détail troublant : sa barbe noire était trop fournie. Elle était taillée avec soin, mais à l’ancienne. Il avait des favoris qui effleuraient sa mâchoire, comme on les portait dans les portraits de daguerréotype du siècle dernier.
Ses cheveux sombres étaient légèrement ondulés, coiffés avec une raie très marquée, presque brillante. C’était comme si Sylvanus avait l’impression d’avoir un buste en marbre devant lui. Surtout, son col avait une rigidité qu’on ne voyait plus, qui n’était plus à la mode – une façon de nouer le tissu qui était trop stricte, trop cérémonieuse, presque monacale.
Tout dans cet homme semblait emprunté.
L’examen minutieux
Mais c’était son regard qui dérangeait Sylvanus. Shaw le scrutait lentement. Sylvanus sentit ses yeux descendre le long de ses épaules, descendre le long de sa veste, revenir à son visage. Ce n’était pas d’une manière vulgaire qu’il l’observait, ni d’une manière hostile non plus. C’était comme si chaque détail de lui l’intéressait vraiment, et qu’il ne savait pas masquer cette attention.
« Cela devient gênant. Exprimez-vous ou laissez-moi tranquille. Vous voyez bien que je suis en train de me préparer pour le dîner. »
Shaw sembla revenir à lui.
L’explication confuse
« Je suis désolé. L’espace d’un instant, vous me rappelez quelqu’un. »
Sa voix baissa d’un ton : « Vous me rappelez quelqu’un que j’ai connu il y a longtemps. »
Sa voix était maintenant beaucoup plus douce, presque chaleureuse – tout le contraire de ce qu’indiquait son visage qui restait immobile. Sylvanus sentit cette tension étrange. Comme si Shaw, pour une raison qui lui échappait, avait du mal à détacher son regard de lui. Il semblait hypnotisé. Ce n’était pas du désir franc, ce n’était pas du danger non plus – mais c’était autre chose.
Shaw vit que Sylvanus était mal à l’aise et se reprit, ou du moins fit semblant.
« Je suis désolé. Je sais que ce n’est pas possible. »
Sa voix se brisa.
« Et qu’est-ce qui n’est pas possible ? Qu’est-ce que vous voulez exactement ? »
« Pardonnez-moi. Je viens parce que si vous avez besoin de quoi que ce soit, je me tiens à votre disposition. Monsieur Nicolas Dragomir souhaite… »
Le nom qu’il venait de prononcer tomba complètement maladroitement. Shaw s’interrompit, comme s’il avait eu l’intention de dire quelque chose d’autre. Il inclina légèrement le buste – c’était presque cérémonial – et se retira.
« Il souhaite quoi ? Expliquez-vous ! »
Mais la porte était refermée.
Le trouble de Sylvanus
Sylvanus hallucinait de la scène qu’il venait de vivre. L’homme n’était pas menaçant. Il n’était pas doux non plus. Et il y avait eu ce regard. Un regard possessif, mais Sylvanus ne savait pas si c’était la bonne interprétation. Il s’était senti tellement gêné sur le moment que son souffle revenait à peine. Il était profondément troublé.
Le fait que Shaw n’avait pas cligné des yeux une seule fois l’intriguait particulièrement. Il garda ce détail dans un coin de son esprit pour quand il le recroiserait.
Le dîner et la rencontre avec Daniel Kelly
Il était 20h. Le Luthier glissait au-dessus des rivages sombres de la Libye. Par les hublots, les investigateurs apercevaient le désert qui ressemblait à une mer d’encre.
Dans les couloirs, alors qu’ils étaient tous apprêtés pour aller dîner, la moquette étouffait les pas de Sylvanus. Le dirigeable était très silencieux, c’était presque religieux.
La porte s’ouvrit et un autre steward fit son apparition devant Sylvanus. Son visage était magnifique – il était beau, avec un visage très doux. Il était souriant, voire peut-être un peu trop souriant lorsqu’il vit Sylvanus. Ses yeux étaient clairs, vifs. Mais là aussi, il y avait quelque chose qui gênait dans son regard.
La reconnaissance
Sylvanus reconnut Nicolae Dragomir. C’était un très grand collectionneur qu’il avait beaucoup fréquenté. Dragomir écumait les musées, les ventes aux enchères. C’était quelqu’un que Sylvanus avait énormément croisé dans sa vie. Dragomir était extrêmement fier de lui avoir montré des pièces qui n’étaient plus en circulation, que les musées seraient prêts à s’arracher.
Il avait une collection époustouflante. C’était plus qu’un concurrent – c’était un mentor. Il était beaucoup plus âgé que Sylvanus, beaucoup plus fortuné. Sa richesse n’avait aucune limite. Quand on parlait de mentor, c’était la personne qui avait inspiré Sylvanus dans toute sa passion de collectionneur, puisque la sienne était sans limite.
L’enquête sur Shaw
Sylvanus fit quelques pas et croisa le steward qui lui souriait à pleines dents et poussait les portes. En le croisant, Sylvanus lui fit signe de s’approcher. Il vit qu’il avait une petite plaque sur laquelle était marqué « Daniel Kelly ».
« Dites-moi… Monsieur Lester Shaw, cela fait longtemps qu’il sert à bord ? Quel est son rôle exactement ? »
« Ah, monsieur Shaw. C’est un steward, tout comme moi. Nous travaillons ensemble. Quelque chose ne va pas, monsieur ? »
« Non, je l’ai trouvé un petit peu… comment dire ? Hésitant, lorsqu’il est venu me rendre visite. Et j’ai eu l’impression que cela ne faisait pas très longtemps qu’il travaillait… »
L’information troublante sur Shaw
Kelly confirma les soupçons de Sylvanus : « Je vous le confirme, oui. C’est son premier voyage. »
« Si vous voulez bien me suivre, monsieur Morley, le dîner est servi dans le Grand Salon. »
Kelly poussa la porte à double battant et Sylvanus entra dans cette grande atmosphère sublime. Beaucoup de monde était déjà à table.
Le Grand Salon : Un écrin de luxe
La salle à manger du Luthier s’ouvrit comme une boîte à musique. Sous la lumière des lampes en opaline, les tables étaient dressées avec une rigueur d’orfèvre. Il y avait des nappes immaculées, de l’argenterie alignée comme une parade militaire, des verres taillés comme des joyaux.
Le parfum du beurre noisette et du pain brioché flottait déjà dans l’air. Un quatuor plutôt discret entama un morceau de jazz lent, langoureux, presque timide.
Le steward fit signe à Sylvanus d’approcher et le conduisit à une grande tablée à laquelle se trouvaient déjà Roy et Cordélia. Heinrich en personne le guida vers son siège. Les places avaient été préparées, avec des serviettes pliées avec soin et des verres déjà remplis sans qu’un mot ait été prononcé. On était en train d’ouvrir des grands crus rien que pour eux.
Petit à petit, la salle se remplit.

L’arrivée Spectaculaire de Lady Wilmot
D’abord apparut Lady Wilmot. Elle entra dans la pièce comme un feu d’artifice à retardement. Elle portait une robe nacrée brodée de fils d’or, des gants en ivoire jusqu’au coude. Son port était parfaitement dosé. Elle ne marchait pas – elle flottait entre deux anecdotes mondaines.
Derrière elle, son secrétaire personnel griffonnait son carnet sans lever les yeux, peut-être même notait-il sa respiration.
D’une voix plutôt fluette, on l’entendit prononcer : « Mais vous savez, Joséphine, elle ne danse jamais sans son boa. Enfin, sauf cette fois-là à Montmartre, où elle l’avait oublié dans un taxi. »
Mécaniquement, elle prit place à la droite de Sylvanus. Elle s’assit et il sentit immédiatement son parfum – quelque chose de très fleuri, de très sucré, qui envahissait l’espace comme une présence physique.
Sylvanus reconnut immédiatement le type : Lady Wilmot était l’héritière d’une fortune du thé de Ceylan.
La séduction audacieuse de Roy
Quand Lady Wilmot s’assit à la droite de Sylvanus, elle tourna la tête, reposa sa coupe de champagne vide, cligna des yeux et fixa Sylvanus avec une intensité particulière. Elle ne semblait pas le reconnaître, ce qui était logique.
Sylvanus la regarda directement dans les yeux : « Je connais mille façons de détourner l’attention, pourtant je ne trouve aucun moyen de détourner la mienne de vous. »
La réaction électrisante
Lady Wilmot perdit immédiatement sa contenance. Le verre échappa de ses mains, mais Sylvanus le rattrapa. Quand il effleura sa main gantée – de longs gants ivoire magnifiques – le contact fut électrique. Elle lâcha sa coupe de champagne qui se brisa au sol.
Elle se sentit fragile, vraiment fragile, complètement décompensée par cette approche.
« Voyons, voyons, jeune homme ! Quelle audace ! À qui ai-je donc affaire ? »
Ses yeux pétillaient.
La reconnaissance
Roy fut immédiatement reconnu : « Roy l’Immortel ! Le prestidigitateur ! L’homme de spectacle ! J’ai tellement entendu parler de vous ! Écoutez, c’est fou que vous soyez là ! »
« Mais rien n’est aussi spectaculaire que votre beauté ce soir. »
« Allons, allons ! Vous ne pouvez pas me dire ça ! »
Lady Wilmot était toute rouge, tremblante comme une feuille.
L’intensité croissante
Roy s’approcha très près de son visage. Ils se parlèrent les yeux dans les yeux. Elle devenait de plus en plus rouge, reculait, fondait sur son siège.
« Mais que faites-vous ici, au milieu des cieux ? Vous risquez de faire de l’ombre au soleil ! »
Elle avait du mal à prendre son souffle : « Écoutez, je… C’est adorable ce que vous me dites, mais… je ne suis pas toute seule. Si mon fiancé vous voit… il va… Écoutez, je… »
Elle était tremblante.
« Comme cet homme est chanceux. Je ne saurais vous retenir. Je ne voudrais pas vous attirer des problèmes. Vous ne le méritez pas. »
Lady Wilmot agitait son éventail pour essayer de retrouver un peu de contenance.
Le rendez-vous secret
Roy lui murmura juste quelque chose à l’oreille avant de se lever et de partir nonchalamment : « À 23. »
Les témoins de la scène
Cordélia et Sylvanus avaient été témoins de cette scène. Sylvanus était resté scotché car il avait vu qu’elle ne le reconnaissait absolument pas, et Roy était venu lui « chiper » la conversation. Il était là, complètement sidéré.
La démonstration de charme de Roy avait été spectaculaire, transformant une Lady distinguée en jeune femme éperdue en quelques minutes seulement.
La découverte de Cordélia
Quant à Cordélia, ce n’était pas sa génération. Elle avait sans doute entendu parler de cette famille Wilmot. Elle fit un petit hochement de tête polie, un petit sourire. Elle vit que Roy draguait Lady Wilmot mais ne réagit ni négativement ni positivement.
Quelque chose attira son regard. Au moment où Roy s’était levé de table, un papier tout chiffonné était tombé de sa poche. Il ne s’en était pas aperçu.
Cordélia le ramassa discrètement, le fourra dans son sac en même temps qu’elle en remontait quelque chose – une petite bouteille de gin – en pestant contre la lenteur du service pour l’apéritif.
Le contenu troublant
Elle jeta un œil au papier et vit distinctement le message. Les noms ne lui disaient rien – Morello, Toriani – ce n’était pas son milieu du tout.
Les souvenirs de Lady Wilmot
Pendant ce temps, Sylvanus était estomaqué par la scène qui venait de se passer. Roy lui avait coupé la parole, avait complètement brisé son effet – même si son effet était déjà un peu raté puisqu’elle ne l’avait pas reconnu.
« Je vous en prie, prenez place. Ne vous laissez pas importuner. »
« Il ne m’importune pas. Vous le connaissez, c’est votre ami ? »
« Nous voyageons ensemble, effectivement. Sylvanus Morley. Vous ne l’avez probablement pas remis. Morley de la manufacture Minturn. »
La reconnaissance tardive
« Morley ! Sylvanus ! Je ne me trompe pas. Oui, c’était vous au Claridge ! Au Claridge 1919, le Salon Mauve, le bal d’hiver ! Nous sommes proches par nos affaires, n’est-ce pas ? On fournissait le produit et nous, nous le servions dans nos salons ! »
Elle était complètement excitée.
« Vous vous rappelez de moi ? Du Claridge ? En 19 ? Il y avait cette rumeur sur vous… »
Lady Wilmot avait presque la trentaine, soit l’âge de Sylvanus.
Les anecdotes embarrassantes
« Je me souviens bien. Vous aviez passé la soirée collé-serré avec la comtesse Vance Trackenberg… Enfin… »
Elle souriait : « Vous étiez très collé à la comtesse Vance Trackenberg. Et qui plus est… je suis un peu gênée… »
Elle marqua une pause : « Effectivement, vous n’avez peut-être pas passé la soirée complètement avec elle, mais je crois qu’elle s’est évanouie dans l’alcôve avec le marquis… je ne me rappelle plus de son nom. Ce marquis avec les gants blancs. »
Elle essayait d’observer la réaction de Sylvanus, qui ne savait pas quoi lui répondre.
« Ah non ! Peut-être que je mélange. Mais ça y est, ça me revient ! Ça devait être à Paris. Mais oui, au Ritz ! C’était en février 1920. Il y avait la neige qui fondait sur les toits, je me rappelle bien. Et vous portiez ce manteau en cachemire bleu – un cachemire bleu nuit même. Vous aviez l’air de vouloir fuir le monde entier. Sauf moi, bien sûr. »
Les souvenirs parisiens
Elle riait : « On avait fini la nuit aux Folies-Bergère. J’ai dansé le Charleston avec Joséphine Baker en personne ! Elle portait à peine plus que ses perles et ses jambes. Et vous étiez là, mon cher, malheureux, raide comme un archéologue dans un bordel ! Vous vous rappelez ? »
« Certainement un soir où j’avais probablement abusé un petit peu du délicieux champagne parisien. Je n’ai pas le souvenir de ces… »
« Oh, mais on avait tellement ri ! On avait ri toute la nuit. Et Dieu sait que vous aviez encore besoin de rire à cette époque-là. »
Les questions personnelles
« Vous êtes toujours un homme marié ? »
« Bien entendu. »
« Je vous avais toujours dit que le mariage, ça vous rendrait soucieux. Et ça va mieux ? »
« Ça va très bien. J’ai deux enfants qui me comblent de bonheur. Mais je ne les vois pas souvent. Je suis beaucoup par monts et par vaux pour… Je finance des expéditions archéologiques désormais. »
« Ah bon ? Ça a toujours été votre passion, votre marotte. Dis-moi, mon cher, ça explique votre présence en Égypte ? »
Les insinuations malicieuses
« C’est votre seule collection ? Ou vous vous êtes décidé à collectionner les vivants aussi ? »
Sylvanus haussa les sourcils.
« Oh, voyons, Sylvanus, tout le monde connaît votre réputation. Il n’y a peut-être que votre femme qui ne sait pas que… elle a des cornes, mais… Allons, voyons, dis-moi, mon cher… »
Elle jouait avec son collier de perles : « Vous n’êtes donc pas venu seul. Vous êtes venu avec ce délicieux Mr. King ? »
« Ces rumeurs d’infidélité sont extrêmement exagérées. Je ne suis plus le jeune homme que j’étais, ma chère Lady Wilmot. J’aime ma femme, j’aime mes enfants. Tout cela, c’est une histoire du passé. »
« Oui, quelle conviction ! »
La présentation de Cordélia
« Mais dis-moi, qui est cette délicieuse sorcière qui est en face de nous ? Celle avec les bottines crottées ? »
Lady Wilmot observait Cordélia dans sa tenue improvisée : « Elle a décroché les rideaux de sa chambre et s’est habillée avec ! Fascinant. Écoutez, elle me rappelle quelqu’un. C’est étrange. Vous croyez qu’elle a traversé la guerre civile ? Elle a l’air de lire l’avenir dans les os brûlés. Elle est fascinante. »
« Ah, vous ne croyez pas si bien dire ! »
« J’ai connu une médium hongroise à Cannes qui lui ressemblait comme deux gouttes. Elle lisait les vies passées dans des grains de grenade. Vous croyez qu’elle se réfère au tarot ? »
« Ce n’est pas trop son genre. Mais laissez-moi vous présenter. »
L’échange de politesses
« Je vous présente Lady Wilmot. »
« Vous oubliez une nouvelle fois, mon cher Morley – non pas que je sois particulièrement snob, mais la manière convenable de m’appeler est Lady Russell. »
« Lady Russell ! Écoutez, je suis enchantée. Laissez-moi me présenter, je suis Lady Wilmot. »
Cordélia la reconnut : « Il me semble qu’il y a 5 ou 6 ans, vous et l’un de vos frères étiez venus chasser à Appleby Castle. Avec une troupe d’amis sympathiques mais à la fois fort bruyants. Nous avions fait une fête. Vous avez un domaine incroyable. »
« Comment va votre frère ? »
« Fort bien. »
« Et votre… belle-sœur ? Comment se porte-t-elle ? »
« De manière tout aussi excellente. Enfin… »
Les critiques aristocratiques
Cordélia poursuivit avec une pointe d’ironie : « Eux ont la chance d’être à Appleby Castle mais ne supportent pas le luxe tapageur et la vulgarité assez déplacée de ce zeppelin. »
« C’est vrai qu’il est magnifique tout de même. C’est un bijou volant. »
« Magnifique, mais excessif. Enfin… Même à Buckingham, il n’y a pas cet étalage du luxe. C’est totalement déraisonnable. »
« Ce sont les goûts de… monsieur Dragomir, » expliqua Sylvanus.
« Oui, ce sont des… nouveaux riches, nous allons dire. Des fortunes colossales. »
« J’en conviens, bien évidemment. »
« Lady Russell ! Ah, j’ai une surprise incroyable à vous dire ! Oh non, écoutez, je vous en ferai part plus tard dans le dîner. Je ne veux pas gâcher cet instant. »
L’arrivée de Lorenzo di Marschiano
D’un seul coup, la porte s’ouvrit et ils virent un homme faire son entrée. Il entrait avec un bouton de manchette entre les doigts, comme s’il venait juste de quitter une table de jeu pour venir dîner par politesse.
Il jouait avec son bouton de manchette, rangeait un jeu de cartes dans sa poche. Il croisa surtout Roy, qui s’était levé de table. Roy se dirigeait mécaniquement vers le bar, et l’homme s’orientait dans la même direction.
L’identification
Cordélia et Sylvanus l’identifièrent immédiatement : c’était Lorenzo di Marschiano, le fils cadet d’une famille de banquiers vénitiens. Sa famille était extrêmement riche, mais il avait dilapidé la moitié de leur fortune dans les casinos de Monte Carlo et l’autre moitié en champagne.
Son smoking était impeccable, son sourire ravageur. Sa cravate était toujours légèrement de travers – ce n’était pas vraiment de la négligence, mais il y avait quelque chose qu’on arrivait à lui pardonner tout de suite. Il avait un sourire incroyable.
C’était un homme beau, extrêmement beau, jusqu’à la ruine.
La rencontre au bar
Quand il s’approcha de Roy, il sentait bon la lavande ancienne. Il avait les manières d’un diplomate tombé en disgrâce – très élégant. Il semblait assez curieux, avec peut-être une arrière-pensée assez légère, propre à des hommes de son acabit. Il était légèrement éméché.
« Mais toi… toi, je ne te connais pas, mais… toi, je ne te connais pas. Et ça, c’est rare. Je perds généralement mon argent chez les gens célèbres. Toi, c’est… On pourrait faire une petite partie de cartes, à défaut d’être célèbre ? »
Son regard s’illuminait. Il parlait anglais avec un léger accent d’acteur italien, comme dans les films américains – un accent un peu exagéré, trop bien pour être honnête.
« Mais tellement, mon ami ! Je pense qu’on va bien s’entendre ! Qu’est-ce que je vous offre à boire ? Nous buvons la même chose. Allez, serveur ! Du champagne ! Deux verres de champagne ! »
L’observation attentive de Roy
Pendant qu’ils trinquaient et que leurs verres vibraient, Roy scrutait Lorenzo attentivement. Il remarqua plusieurs choses : Lorenzo avait un chéquier dans la poche gauche, mais il n’y avait plus qu’un talon dessus – plus aucun chèque. Dans son autre poche, il y avait un jeu de cartes.
Tout de suite, lorsque Lorenzo vit la montre magnifique au poignet de Roy, son regard fut comme aimanté par cette montre. Il regardait Roy, le détaillait, examinait chaque millimètre de son costume, essayait de le jauger.
Son apparence d’homme légèrement bourré laissait apparaître quelqu’un d’assez calculateur.

L’entrée de Madame Pilar de Torres
Pendant que Roy se concentrait sur Lorenzo, une silhouette traversa la pièce. Une femme entra sans un bruit, comme une ombre bien élevée.
L’actrice déchue
Cordélia et Sylvanus la reconnurent immédiatement : c’était Madame Pilar de Torres, une déesse déchue du cinéma muet espagnol. Son visage avait couvert énormément d’affiches à une époque, mais maintenant, c’étaient des affiches totalement oubliées.
Elle portait une étoffe de soie orangée, beaucoup trop fine pour le voyage, trop parfaite pour être négligée. On devinait facilement les courbes de son corps extrêmement parfaites. Elle ne regardait personne, traversait la salle comme dans un rêve.
Lorsqu’elle marchait, on voyait comme une traînée de fumée bleue qui la suivait – cela provenait de son fume-cigarette en jade qui glissait entre ses doigts comme un sceptre.
L’installation naturelle
Elle ne parlait pas. Elle s’imposait. Sans hésitation, elle s’assit à côté de Cordélia – pas comme une invitée, mais comme si elle savait que cette chaise lui appartenait. Elle s’assit lentement.
La disposition à table était maintenant claire : Cordélia avait juste à côté d’elle Madame Pilar de Torres. À côté de Cordélia, il y avait la place de Roy. En face, Sylvanus était en compagnie de Lady Wilmot. Il y avait d’autres chaises vides – une réservée à Lorenzo, et mécaniquement, dès que Pilar s’installa, toutes les places furent occupées. Il ne manquait plus que Roy et Lorenzo qui étaient au bar.
Cordélia vit Pilar s’asseoir en face d’elle. Au bout de quelques secondes, elle leva la main et dit simplement : « Du champagne ! »
Tout de suite, des stewards s’approchèrent et la servirent. Son ton était neutre, et Heinrich courut, s’inclina, s’exécuta. Elle croisa les jambes, posa son coude sur l’accoudoir, sa cigarette en équilibre.
La conversation avec Pilar de Torres
Cordélia était entourée de deux très belles femmes. Elle s’adressa à Pilar dans un petit éclat de rire : « Vous aussi, vous appréciez donc le champagne ? »
« Toujours glacé. Toujours. Je déteste le champagne tiède. Je me demande si ce n’est pas l’un de mes péchés mignons. »
Le visage de Pilar était totalement parfait – il illuminait, irradiait.
« Permettez-moi de me présenter. Lady Cordélia Russell. »
« Enchantée. Je suis Madame Pilar de Torres. »
« Je vous ai connue, madame. »
Cordélia lui fit énormément plaisir en disant cela.
« Je suis assez cinéphile et le révérend a la délicatesse à Appleby de tous les mercredis soirs de nous faire une revue cinématographique de son choix. Et vous avez été de ce choix à plusieurs reprises. »
« J’en suis agréablement touchée. Mais dites-moi, vous avez un petit accent… Vous êtes anglaise ? »
« Oui, du nord de l’Angleterre. »
« Mais que faites-vous à bord de… Vous êtes l’invitée de monsieur Dragomir ? »
« Pas du tout. Je ne le connais pas et… je pense que nous ne fréquentons pas les mêmes cercles. Nous nous rendons en Amérique du Sud, moi et quelques amis, pour des affaires culturelles, dirons-nous. »
La révélation des dons
« C’est étrange. »
Le regard de Pilar se perdit dans celui de Cordélia. Elle était d’une beauté troublante. Ses yeux verts étaient intenses, irisés, avec de petites paillettes d’or.
Pendant qu’elle regardait Cordélia, elle dit : « C’est étrange… »
Elle recrache sa fumée : « Vous sentez la pierre froide. Les lieux oubliés. La vraie poussière. Pas celle des musées. »
Elle écrasa doucement sa cigarette dans son verre de champagne.
« Je ressens beaucoup de choses en vous. Vous cherchez quelque chose que personne ne veut retrouver. Quelque chose… »
« Pas seulement actrice, chère madame, vous êtes aussi douée de… Comment pourrait-on dire ? Médiumnité ? Extralucidité ? »
« Médiumnité, c’est le mot. Quelle perspicacité. »
« Je déteste faire étalage de mes dons, j’avoue. Mais vous me fascinez. »
« C’est la première fois, je pense, que je suscite ce genre de sentiments chez… quelqu’un. Pourquoi pas, après tout. »
L’échange intellectuel
« Je vous ai choquée. Je n’aurais peut-être pas dû entrer dans votre intimité. »
« Je suis très difficilement choquable, malgré peut-être l’apparence que je renvoie. Et puis… Voyez-vous, j’ai dans mes amis proches un certain nombre de personnes qui partagent ou prétendent partager le même talent que vous. Les histoires de fantômes et d’extralucides m’ont toujours fascinée. »
« Les Anglaises… Moi, depuis toute petite, j’ai toujours eu ce don. Il m’a toujours accompagnée. Je ne peux pas m’en débarrasser. »
« Et qu’allez-vous donc faire au Mexique ? »
« Écoutez, je… vais rejoindre des amis. Ma première destination est New York, puis le Mexique. »
Cordélia était méfiante. Elle enleva ses lorgnons, les plia, et posa son regard perçant dans les yeux de cette dame très intrigante. Elle attendait une réponse.
« Mon don s’accompagne d’observations, bien évidemment. Je vois en vous beaucoup de perspicacité. Une fibre digne d’un grand détective, Lady Russell. »
Pilar la regardait avec un peu de défiance.

L’arrivée du Comte Volkonsky
C’est à cet instant que le dernier invité entra dans la pièce. Tout de suite, lorsqu’il fit son apparition, l’air changea. C’était comme si la température venait de chuter d’un degré ou peut-être même dix degrés. Comme si l’éclairage baissait et comme si le silence autour de cette table se resserrait, se condensait. Tout devenait presque palpable.
L’identification du mystérieux aristocrate
L’homme avait un visage blanc avec des yeux intenses, presque transparents. Cordélia et Sylvanus l’identifièrent immédiatement : c’était le comte Volkonsky, un Russe blanc en exil. C’était le dernier éclat d’un empire complètement effondré.
C’était un homme qui était une grande célébrité dans le gotha européen. Il avait eu son heure de gloire et avait vu, à cause de la révolution, trop de sang, trop de trahison. C’était un homme qui portait son passé comme un manteau de fourrure – lourd, étouffant.
L’apparence saisissante
Sa silhouette était extrêmement droite, raide même, impossible à ignorer. Il portait un manteau à col de fourrure qui effleurait le sol. Il ne transpirait pas – on avait juste l’impression qu’il était froid.
Ses yeux bleus glacés, presque surnaturels, passaient lentement sur chacun d’eux, comme un faisceau d’interrogatoire. Il ne cherchait pas à séduire – il évaluait, il triait. Il ne parlait pas, du moins pas encore.
Dans sa main, il portait une mallette en cuir noir. Elle était usée, lourde, mais ne quittait jamais ses doigts.
L’installation silencieuse
Il s’installa en bout de table, sans prononcer un mot. Il posa sur ses genoux avec une lenteur d’horloger cette mallette et garda constamment la main dessus, comme si c’était la dernière chose qui lui restait, peut-être la seule chose qui le maintenait encore.
Tout de suite, Lady Wilmot, assise à la droite de Sylvanus, se pencha légèrement en direction de Volkonsky. Malgré le fait qu’il fût en bout de table, elle observait sa main posée sur la mallette – c’était comme s’il était un sphinx gardant une tombe.
Les révélations sinistres
Quelque chose d’entêtant avait gagné cette table – ils ressentaient son parfum. C’était comme une odeur de vieux thé à la rose.
Lady Wilmot détourna son regard et plongea ses yeux dans ceux de Sylvanus :
« Je le reconnais, c’est… c’est le prince Volkonsky. On dit qu’il a sauvé les derniers œufs Fabergé de Saint-Pétersbourg au prix de quelques domestiques oubliés dans la panique. »
Elle marqua une pause dramatique :
« Des domestiques qui d’ailleurs n’ont jamais été retrouvés. Peut-être qu’ils l’ont été, mais en morceaux dans la neige. Personne n’aime en parler. »
Elle hocha la tête en direction de la mallette :
« Il y en a d’autres qui disent que dans cette mallette, il y a les cendres de ses fils. Ses trois fils… »
La tragédie des fils Volkonsky
« … morts pendant la Révolution. Il les aurait brûlés lui-même plutôt que de les laisser aux bolcheviques. Personnellement, j’espère que c’est du sucre en poudre. Ce serait beaucoup plus festif ! »
Lady Wilmot rigola et lança un petit clin d’œil malicieux : « Regardez, il ne faut pas croire tous ces racontars qui sont plus des médisances, voire des jalousies. »
Puis elle retourna vers son assiette comme si de rien n’était.
Le retour de Roy : Charme à double tranchant
La conversation était très légère à table. On remplissait les coupes de champagne. Dès que Roy put se rasseoir à table, il décida de séduire les deux femmes d’un coup.
« On dit que certains voyages sont inoubliables, mais c’est plutôt mémorable d’avoir deux aussi belles étoiles à notre table. »
Sa tentative de séduction réussit parfaitement. Tout le monde rigola à table – Roy avait détendu l’atmosphère. Les assiettes se succédaient, et il faisait des petits jeux de passe-passe pour faire rire les dames, faisant apparaître des choses derrière leurs oreilles pour frôler leur cou, leur nuque.
L’attention troublante de Volkonsky
Volkonsky, assis au bout de table, ne regardait pas son assiette. Il inspectait leurs mains, leurs mimiques, leurs regards. Lentement, son regard glissa vers Cordélia et s’arrêta. Il ne semblait pas la juger, mais l’observait attentivement.
Cordélia, ne pouvant lui tendre la main car il était trop loin, pencha la tête sur le côté avec un petit sourire coquin. Son regard sembla s’adoucir.
L’inquiétante proximité de Lester Shaw
Tout autour d’eux, le service avait commencé sans aucun tâtonnement, aucune maladresse. Tout était fluide, extrêmement fluide. C’est à cet instant que Sylvanus le vit : Lester Shaw s’approchait de la table pour les servir.
Sylvanus ne l’interpella pas mais tint discrètement à l’observer et le détailler de pied en cap pour voir si quelque chose lui avait échappé plus tôt.
L’analyse troublante
Le style vestimentaire était le même que pour tous les stewards à bord. Par contre, ce qui était totalement démodé, c’était sa coupe de cheveux, la manière dont il portait la barbe, les favoris. Les favoris ne se portaient plus – enfin, pas dans les années 20. Sylvanus avait juste l’impression d’avoir vraiment un homme qui sortait d’un daguerréotype.
Quand Shaw passa à côté de lui, Sylvanus fit attention à quelque chose de bien particulier : son odeur.
L’invasion de l’espace personnel
Shaw se tenait toujours un peu à distance, mais à chaque passage, Sylvanus sentait sa présence, sa proximité exacte qui envahissait son espace personnel. Par moments, il était beaucoup trop proche pour que ce soit un hasard. Parfois, c’était dérangeant.
Shaw ne lui adressait pas un mot. Quand il apportait les plats de viande en sauce, son corps était assez proche – trop proche. Sylvanus sentait qu’il envahissait son espace personnel. Vraiment. Cela le dérangeait.
Le regard insistant
Roy aussi eut droit à cette attention particulière. Shaw lui apporta un petit bol d’amuse-bouches dans un bol en cristal. À cet instant, Roy croisa son regard un bref instant. C’était le même regard que lorsqu’il était dans sa chambre – un regard d’appréciation, pas admiratif, pas lubrique, mais inconfortable au possible.
Pour une raison quelconque, Shaw en avait après Roy.
L’intervention de Lady Wilmot
Lady Wilmot remarqua aussi le fait que Sylvanus soit dérangé, son immobilité. Elle s’approcha de lui et commença à lui glisser à l’oreille :
« Eh bien, vous voilà bien sérieux tout à coup. Si ce charmant garçon vous intimide, je suis prête à le faire remplacer ou le garder pour moi. »
« Je le trouve un petit peu trop… comment dire… Apparemment, c’est un nouveau membre du personnel. Et je ne suis pas sûr qu’il ait toutes les qualités requises pour servir et convenir du rang de ceux que nous avons à bord. Je ne crois pas qu’il soit bien à sa place. »
« Observez-le bien et dites-moi ce que vous en pensez d’ici quelques minutes. »
L’odeur mystérieuse
Concernant l’odeur de Shaw, elle était plutôt dérangeante. Assez indéfinissable – ce n’était pas une odeur musquée. C’était une odeur qui dérangeait Sylvanus.
Il essaya de l’associer à quelque chose de familier, qu’il avait peut-être ressenti lorsqu’il était enfant, à Londres, certainement avec sa gouvernante. L’odeur était vraiment dérangeante, un peu acide.
Le souvenir enfoui
Il se rappelait de grands bâtiments avec une foule impressionnante. C’était comme une grande exposition. Ses souvenirs n’étaient pas assez clairs – il avait certainement trop bu ce soir. Mais cette odeur, il l’avait ressentie lorsqu’il avait 8 ans.
Il était avec sa gouvernante, à Londres. Il y avait de grandes galeries, des gens qui s’écartaient sur son passage. Il se précipitait pour voir quelque chose, pour se coller à une immense vitre.
Il faudrait qu’il réfléchisse, qu’il fasse peut-être une introspection, ou qu’il se concentre davantage. Mais son esprit était trop chargé d’alcool. C’était un souvenir en fouille.
Les observations de Cordélia
De son côté, Cordélia remarqua quelque chose d’important. Son regard observait toujours avec une grande acuité les gens autour d’elle.
Elle vit que Lady Wilmot semblait curieuse vis-à-vis de ce steward qui se tenait face à elle et s’en amusait, et que la conversation qu’elle avait avec Sylvanus portait sur ce jeune homme.
La réaction troublante de Pilar
Mais surtout, ce qu’elle remarqua également, c’est que Pilar, qui était à table, observa aussi Lester juste un instant. À cet instant, il y eut comme une expression vraiment indéchiffrable qui traversa son visage.
Était-elle apeurée ? Surprise ? Étonnée ? Troublée ? Heureuse ? Elle semblait troublée et, qui plus est, peut-être légèrement dérangée. Paniquée.
L’interrogation discrète de Pilar
Cordélia se pencha vers Pilar : « L’agneau n’est pas à votre goût ? »
« C’est très gentil. Je n’ai pas grand appétit. Je crois que j’ai peut-être un peu trop bu. La tête me tourne un peu. Le repas terminé, nous demanderons une bonne tisane et il n’y paraîtra plus. Merci. »
Cordélia sentit qu’il y avait quelque chose dans son regard. Pilar semblait profondément perturbée, avait perdu légèrement son sang-froid. Elle semblait un peu agacée, ce qui expliquait peut-être son attitude.
L’obsession de Shaw pour Sylvanus
Pour Roy, Shaw ne lui avait rien apporté, ne lui avait rien fait. Il ne le calculait pas. Roy le sentait juste attentionné, peut-être un peu trop zélé. Il sentait qu’il était très aux petits soins concernant Sylvanus. Mais ce qu’il remarquait, c’est que Shaw ne quittait jamais Sylvanus du regard.
Pour l’instant, Roy n’avait pas d’éléments qui auraient dû lui permettre de s’inquiéter.
Les destinations révélées
La conversation roulait. Personne ne leur avait dit pourquoi ils se rendaient au Mexique. En fait, ils ne se rendaient pas tous au Mexique – ils se dirigeaient tous vers New York. Ils passaient par l’Europe, allaient faire un stop en Allemagne, puis Londres, et après c’était New York.
Pilar l’avait dit – elle allait à New York. Le comte Volkonsky, lui, n’avait pas prononcé un mot.
L’attitude militaire de Volkonsky
On le voyait assis sur son trône à l’extrémité de la table dans un mutisme complet. Son regard s’ajustait. Il était très attentif lorsqu’il regardait les autres. C’était quelqu’un qui semblait obsédé par le pli de son pantalon, par exemple.
Il y avait une brillance presque militaire sur ses bottes au cuir fauve. Il ne se séparait jamais de cette mallette – elle était toujours sur ses genoux, jamais posée sur le sol.
L’échange glacial avec Lady Wilmot
Lady Wilmot, juste à côté de Sylvanus, interrompit les discussions et prit à partie le prince Volkonsky :
« Prince ! Quelle délicieuse surprise de vous trouver ici à bord de ce miracle suspendu ! Je vous avoue que j’ai pensé que votre lignée était définitivement éteinte dans les neiges de Yalta ! »
Elle rit de sa propre blague. Le comte tourna lentement la tête vers elle. Rien ne bougea, sauf ses yeux – deux pointes de glace.
« Je vous demande pardon, mais lignée ? Définitivement éteinte, vous savez, beaucoup de choses meurent dans la neige, madame. Mais certaines hibernent. Quant à la lignée, je suppose qu’un nom n’a besoin que d’un souffle pour survivre. »
Sa réplique était totalement sèche. Lady Wilmot sourit, rougit même. Elle était troublée, un peu dépassée, comme une petite fille qui avait fait une grosse bêtise.
L’état de Pilar
Pilar de Torres n’avait pas quitté le comte des yeux. Elle fumait lentement, et son fume-cigarette en jade tremblait légèrement. Pour la première fois depuis qu’elle était à table, Cordélia vit que son visage changeait d’attitude. Elle semblait songeuse et très attentive. L’accumulation des petits verres d’alcool depuis leur arrivée à table était en train de l’adoucir encore plus.
La vérification de Sylvanus
Le repas touchait à sa fin – ils en étaient presque au dessert. Mais il y avait des pauses. L’orchestre jouait, de temps en temps des gens se levaient de table pour danser. Il y avait toute une ambiance très glamour et très chargée.
Sylvanus se rendit à sa chambre pour vérifier que rien n’avait été bouleversé en son absence. Il vérifica d’abord si les trois ouvrages – le traité sumérien, le recueil d’incantations bantou et le volume sur les civilisations oubliées du croissant de Jade – étaient toujours en place. Bien évidemment, ils étaient là.
Personne n’était venu dans sa chambre – il en avait la certitude. Par contre, tout autour de lui, il sentait toujours ce calme pesant l’accompagner. Il était dans la semi-obscurité, regardait les ombres à travers le hublot, distinguait les dunes. Il ne savait pas exactement ce qu’ils étaient en train de survoler.
Les révélations de Cordélia
Pendant ce temps, Cordélia, l’air de rien, jouait la vieille fille insignifiante dont personne ne s’inquiétait trop. Elle faisait rouler la conversation avec ses deux voisines.
Les confidences de Pilar
Avec l’Espagnole, elle essayait d’en savoir plus sur le but de son voyage. Voyageait-elle seule ? N’avait-elle pas peur de voyager seule ? L’actrice espagnole lui dit qu’elle voyageait seule suite à un immense chagrin d’amour, qu’elle ne faisait plus confiance aux hommes, qu’ils l’avaient extrêmement déçue.
Cordélia lui dit qu’elle avait bien raison – c’était une âme sœur pour elle.
Mais lorsque Pilar dit qu’elle était très déçue par les hommes, son regard se dirigea irrésistiblement vers Roy, comme s’il était magnétique.
« Je ne peux m’empêcher de voir que vous regardez mon ami. Mais enfin, ma chère amie, c’est un enfant ! »
Pilar sembla troublée : « Mais sa peau est tellement parfaite. Il a l’air si doux. »
Les questions sur les sentiments
L’alcool déliait la langue de Cordélia, qui avait de moins en moins de filtres.
« Il n’y a plus guère d’hommes que j’apprécie qui ne sont plus de mon âge, n’est-ce pas ? »
« Non, vous ne pouvez pas dire cela. Réfléchissez. Il y a bien encore des hommes sur cette terre qui pourraient faire chavirer votre cœur, Cordélia. »
« Il ne faut jamais dire jamais. »
« Amoureuse et fiancée, pour tout vous dire. »
L’interruption de Roy
C’est à ce moment-là que Roy revint s’installer à côté de Wilmot.
Les derniers échanges de la soirée
Avant la fin du dîner, Roy eut une dernière préoccupation. Il voulut savoir : « Quelle est votre technique pour parler aux femmes, s’il vous plaît ? »
Mais plus sérieusement, il se pencha pour murmurer à l’oreille de Sylvanus : « J’aimerais que vous prêtiez attention à ce steward, monsieur Lester Shaw. J’aimerais avoir votre avis car je le trouve inquiétant comme individu. »
« Eh bien, Sylvanus, je prêterai un regard attentif. Mais je suis un petit peu occupé. La nuit va être très longue. »
Sur cette note mystérieuse, le dîner prit fin.
Épilogue : Une soirée riche en révélations
Cette première soirée à bord du dirigeable Le Luthier avait révélé bien plus que nos trois investigateurs ne l’avaient espéré. Partis d’Égypte pour répondre à l’appel au secours de Jackson Elias au Mexique, Cordélia, Roy et Sylvanus se retrouvaient plongés dans un nouveau mystère à 6000 mètres d’altitude.
Des passagers aux secrets troublants
Le luxueux dirigeable de Nicolae Dragomir s’était révélé être bien plus qu’un simple moyen de transport. Les passagers qu’ils avaient rencontrés formaient une galerie de portraits fascinante et inquiétante :
- Lady Russell (Wilmot), l’héritière du thé de Ceylan aux souvenirs précis mais embarrassants
- Lorenzo di Marschiano, le banquier vénitien ruiné par le jeu
- Madame Pilar de Torres, l’actrice déchue aux dons de médiumnité troublants
- Le comte Volkonsky, l’aristocrate russe glacial et sa mystérieuse mallette
Chacun d’eux semblait porter ses propres secrets, ses propres blessures, et tous se dirigeaient vers New York pour des raisons qui restaient floues.
Le personnel énigmatique
Plus troublant encore était le comportement du personnel, notamment celui de Lester Shaw, ce steward aux manières d’un autre siècle qui semblait porter une attention particulière – et dérangeante – à Sylvanus. Son apparence anachronique, son regard insistant et cette odeur familière mais indéfinissable qu’il dégageait soulevaient bien des questions.
L’agent de sécurité Réginald Fenster avec son poing américain, Daniel Kelly avec ses sourires trop parfaits, tous contribuaient à créer une atmosphère d’étrangeté dans ce palais volant.
Les indices inquiétants
Au-delà des rencontres mondaines, plusieurs éléments préoccupants avaient émergé :
- La lettre de menace reçue par Roy, révélant des dettes considérables et la présence d’un associé de Toriani à bord
- Les voix mystérieuses entendues par Cordélia dans les conduits de ventilation
- Les réactions troublées de certains passagers face à Shaw
- L’atmosphère générale de secrets et de non-dits
Une nuit prometteuse
Alors que minuit sonnait et que la nuit s’annonçait « très longue » selon les mots de Sylvanus, nos investigateurs se trouvaient confrontés à de nouveaux mystères. Loin d’échapper aux horreurs de l’Égypte, ils semblaient avoir embarqué dans une nouvelle aventure où le surnaturel et le danger rôdaient dans les couloirs feutrés du Luthier.
Cette première soirée n’était manifestement que le prélude à des révélations plus troublantes encore. Entre les secrets du passé de chaque passager et les étrangetés du présent, le voyage vers l’Amérique promettait d’être riche en surprises – et en dangers.


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