Après les ténèbres suffocantes des nécropoles maudites et les cauchemars éveillés des profondeurs antiques, le Winter Palace Hotel apparaît comme un mirage de civilisation au cœur de Luxor. Ses façades blanches immaculées et ses jardins soigneusement entretenus offrent un contraste saisissant avec les sables souillés et les pierres noircies que nos investigateurs viennent de laisser derrière eux.

L’établissement, fierté de la Thomas Cook & Son, accueille en cette fin septembre 1922 l’élite internationale de l’archéologie et du tourisme de luxe. Ses salons feutrés résonnent encore des conversations excitées autour des recherches de Carter dans la Vallée des Rois, ignorant superbement que d’autres secrets, bien plus anciens et infiniment plus dangereux, viennent d’être exhumés.
Dans leurs suites climatisées, face aux eaux paisibles du Nil qui reflètent les dernières lueurs du couchant, Lady Cordélia Russell, Roy Morello et Sylvanus Morley tentent de reprendre pied dans un monde qui leur semble soudain étrangement fragile et superficiel.
Les domestiques en galabieh s’empressent autour d’eux, apportant thé à la menthe et pâtisseries, mais leurs sourires polis ne peuvent masquer les regards inquiets qu’ils jettent parfois vers ces étrangers revenus des terres interdites. Car même ici, dans ce temple du confort occidental, les murmures du désert parviennent encore aux oreilles de ceux qui savent écouter.
Les lustres en cristal du grand salon projettent une lumière rassurante sur les meubles en acajou et les tapis persans, créant une atmosphère de raffinement européen au cœur de l’Afrique. Les conversations se déroulent en français, en anglais, en allemand – langues civilisées de gens civilisés qui croient dur comme fer que la science et le progrès ont définitivement triomphé des superstitions antiques.
Mais dans les miroirs dorés qui ornent les murs, nos investigateurs peuvent parfois surprendre des reflets qui ne devraient pas être là. Et dans le tintement délicat des verres de cristal lors du thé de cinq heures, d’autres oreilles entendent l’écho lointain de rituels millénaires.
Sous leurs habits impeccables fraîchement apportés par les valets, sous les sourires de circonstance qu’ils affichent lors des mondanités obligées du palace, nos trois compagnons portent des cicatrices que seuls eux peuvent voir. Les horreurs de Gatanothora ont laissé des marques indélébiles sur leurs esprits, des visions qui resurgiront dans leurs rêves les plus sombres.

Car ils savent désormais que derrière le vernis de la civilisation moderne se cachent des vérités que l’humanité n’est pas prête à affronter. Ils ont vu les masques tomber, révélant des visages qui n’appartiennent plus tout à fait à ce monde.
C’est dans ce cadre faussement rassurant qu’un télégramme urgent va venir troubler leur fragile quiétude. Un message en provenance du Mexique, signé d’un nom qu’ils connaissent bien : Jackson Elias. Un ami en détresse qui les appelle au secours depuis Campeche, parlant d’une découverte qui pourrait changer le cours de l’histoire… ou précipiter l’humanité vers sa perte.
En cette soirée du 30 septembre 1922, tandis que le muezzin lance son appel à la prière depuis la mosquée voisine et que les fellahs remontent leurs filets sur le Nil, nos investigateurs savourent peut-être leurs derniers moments de paix relative.
Car ils ne le savent pas encore, mais leur voyage vers les terres nouvelles les mènera bien plus loin qu’ils ne l’imaginent, vers des horreurs qui font pâlir celles qu’ils viennent de traverser.

Le Winter Palace, Luxor – 30 septembre 1922
La terrasse baignait dans une lumière de couchant si belle qu’on se serait cru dans un décor d’opéra orientaliste, figé entre rêve et réalité. Les palmiers projetaient des ombres longues sur le marbre blanc, tandis que le Nil roulait ses eaux rougeoyantes dans la lumière du crépuscule.
Cordélia fut la première arrivée. Sa silhouette droite en saharienne un peu froissée tranchait avec les robes de soie et les diamants qui scintillaient autour d’elle. Les regards se posaient, s’attardaient – étaient-ils moqueurs ou intrigués ?
Même si Cordélia n’était pas du tout vaniteuse ou orgueilleuse, elle savait d’où elle venait. C’était une Lady, et elle savait que la plupart des gens autour d’elle, notamment les femmes, n’en étaient pas. Peut-être étaient-elles riches, peut-être étaient-elles belles, peut-être étaient-elles beaucoup mieux habillées qu’elle, mais ce n’étaient pas de vraies Ladies.
Elle arriva sur la terrasse avec la nonchalance d’une vraie Lady, peu important le monde d’où elle venait. Habillée en saharienne, en robe à sequins ou avec n’importe quoi sur le dos – peu lui importait. Elle avança avec un grand sourire, accordant peut-être quelques sourires aux gens dont le visage lui semblait familier, son éternel gros sac en cuir à la main.
Cordélia s’installa dans un fauteuil en rotin, appela immédiatement un serveur et commanda non pas un, mais deux crocodile teeth. Sur ses genoux apparut Ishtar, son chat abyssin aux yeux d’ambre. Il s’étira avec un soupir félin, s’assit sur ses genoux et la scruta comme s’il lisait ses pensées.

Le contact avec son chat était hautement réconfortant. C’était un cadeau que lui avait fait Zachary avant de les quitter. Lui qui faisait régulièrement des trajets en hydravion en Méditerranée lui avait apporté son chat à l’hôtel comme une grande surprise. Sa simple présence la réconfortait énormément. Elle demanda au serveur de lui apporter de la sardine ou un poisson quelconque.
Les obsessions de Cordélia
Malgré ce retour à la civilisation, Cordélia n’avait pas vraiment quitté la cité maudite – pas dans sa tête. Depuis son retour, elle saisissait machinalement son carnet de cuir qui ne la quittait plus. Ses doigts griffonnaient des phrases nerveuses, des fragments, des souvenirs. Elle essayait de reconstituer tout ce qui s’était passé dans cette cité, tout ce qu’elle avait pu observer. Elle redesssinait sans cesse, prenait beaucoup de notes, beaucoup de dessins.
Sa tendance à « picoler » un peu s’était même accentuée ces derniers temps, et elle trouvait beaucoup de réconfort dans les cocktails de l’hôtel.

La thèse controversée
Cordélia avait écrit avant toutes ses aventures une thèse très controversée sur les divinités psychopompes. Sur tout son carnet de notes qu’elle tenait avec elle, au milieu d’une quantité d’observations, il y avait écrit un peu partout avec son écriture de pattes de mouche typique : « Il y avait quelque chose avant, il y avait des choses avant, il y avait quelque chose avant. » C’était une phrase qui tournait en boucle.
Pendant qu’elle travaillait, elle cherchait désespérément des parallèles entre ce qu’elle avait pu étudier à Oxford, les symboles qu’elle avait pu observer dans les temples scellés, ses observations sur certains passages du Livre des Morts. Tout cela engendrait en elle des variations très troublantes.
À un moment, elle posa son stylo et relut ses notes sur les habitants des sables, ces êtres qui évoluaient autour d’eux sur leurs genoux et leurs coudes. Si elle racontait cette histoire à Margaret Murray, elle pensait qu’elle serait fascinée. Mais comment expliquer tout cela sans passer pour une folle ? Comment expliquer à ses pairs ce qu’elle avait vu ?

Le retour du magicien
Cordélia sursauta au tintement cristallin qui brisa le silence de la terrasse. Roy venait de la rejoindre, et la pièce d’or qu’il faisait tourner entre ses doigts avait échappé à sa prise, roulant sur le carrelage. Il la rattrapa d’un geste vif, mais son masque d’assurance s’était déjà fissuré.
« Pardon, je ne voulais pas t’effrayer », murmura-t-il en s’approchant de la balustrade où elle se tenait.
Son smoking impeccable contrastait avec l’inquiétude qui creusait ses traits. Le soleil d’Égypte avait révélé ses origines hindoues, transformant sa peau en bronze sombre qui accentuait l’éclat fiévreux de ses yeux. Cordélia l’observa s’installer près d’elle, remarquant cette démarche nouvelle – une nonchalance forcée, celle d’un homme qui refuse d’admettre que le monde a basculé.
La brise nocturne charriait les parfums de jasmin du jardin en contrebas, mêlés aux fumées lointaines de la ville. Roy reprit sa manipulation de la relique antique, sentant sous ses phalanges les hiéroglyphes gravés dans le métal millénaire. Cordélia reconnut ce tic nouveau : chaque rotation de la pièce semblait hypnotique, comme s’il cherchait à retrouver l’illusion rassurante de ses tours de scène.

Écrire sa propre légende
« Le Prisonnier des Pharaons… » murmura-t-il, les yeux perdus vers l’horizon. Ce serait le titre de son prochain spectacle. Cordélia l’écouta sans l’interrompre, comprenant qu’il avait besoin de parler.
« Comment simuler l’épouvante quand on a vu la terre s’ouvrir sur des abominations bien réelles ? » poursuivit-il, plus pour lui-même que pour elle. « Comment faire frissonner un public quand on porte encore en soi l’écho de hurlements qui n’appartenaient plus à ce monde ? »
Cordélia savait qu’il avait trouvé sa parade : transformer la vérité en légende. Chaque soir, elle l’avait vu consigner méticuleusement leurs aventures, brodant ici et là, ajoutant une pointe de romanesque à l’horreur brute. Seules des âmes d’exception pouvaient vivre de telles épreuves, se répétait-il. Ce n’était pas de la malchance – c’était un destin extraordinaire.
« Tu écris encore ? » demanda-t-elle doucement.
Roy tapota la poche intérieure de son smoking où reposait son carnet de cuir. « Chaque détail, chaque frisson, chaque moment de bravoure. Il faut que tout soit consigné. » Il se mentait à lui-même avec un talent de prestidigitateur, transformant la terreur en épopée, la fuite en quête héroïque. C’était sa seule façon de tenir debout face au gouffre béant que le réel était devenu.

L’ombre de Houdini
Cordélia remarqua que la manipulation de la pièce s’accélérait. Quelque chose rongeait Roy, une angoisse tapie au fond de ses entrailles comme un ver dans un fruit doré.
« Dans huit semaines, Harry Houdini arrivera », lâcha-t-il soudain, comme si elle pouvait lire dans ses pensées.
Elle comprit aussitôt. Le grand maître avait adoré son récit du « Prisonnier des Pharaons » – trop adoré, peut-être. Il parlait déjà d’adaptation cinématographique, de droits, de collaboration.
Roy serra la pièce d’or jusqu’à en sentir les contours s’imprimer dans sa paume. « Il va tout s’approprier, comme il l’a toujours fait. Sa célébrité est un soleil noir qui éclipse tout sur son passage. »
Cordélia posa une main apaisante sur son bras. « Tu as vécu ces événements, Roy. Personne ne peut te voler ça. »
Le cliquetis reprit, plus nerveux. « Mais lequel des deux est vraiment le magicien ? Celui qui a survécu aux véritables mystères, ou celui qui excelle à les singer ? »

Masques et miroirs
Roy se redressa, chassant ces pensées d’un haussement d’épaules étudié. Dans le reflet de la baie vitrée, Cordélia vit l’image qu’il s’efforçait de projeter : celle d’un homme transformé par l’aventure, bronzé et sûr de lui, un conquistador des temps modernes.
Mais elle le connaissait trop bien pour être dupe de cette façade. Sous le vernis de l’assurance, elle pouvait lire la vérité : Roy acceptait désormais que l’altérité du réel soit un fait incontournable. Chaque jour apportait son lot de possibles horreurs, de tentations indicibles, de monstruosités qui défient l’entendement.
« Nous sommes marqués », dit-il finalement, et ce « nous » inclut Cordélia dans cette fatalité. « Condamnés à attirer l’impossible comme des aimants. »
Cette certitude le terrifiait autant qu’elle le grisait. Car au fond, n’était-ce pas là la preuve ultime de leur caractère exceptionnel ? Le commun des mortels ne vivrait jamais de telles épreuves. Seuls les élus – et il se comptait parmi eux – pouvaient prétendre à un tel destin.
La pièce s’immobilisa dans sa paume. Dans le silence de la terrasse qu’ils partageaient, Roy sourit – un sourire de façade qui ne trompait personne, surtout pas Cordélia. Le spectacle devait continuer, même quand la réalité refusait de se plier aux règles de l’illusion.

L’entrée de Sylvanus : l’élégance fatiguée
Une apparition spectrale
Le claquement feutré de semelles en cuir sur les dalles de la terrasse annonça l’arrivée de Sylvanus. Il progressait avec la démarche mesurée d’un lord britannique, le menton haut, les épaules droites – une prestance acquise dans les couloirs d’Oxford et les clubs londoniens. Pourtant, quelque chose clochait dans ce tableau parfait.
Les cernes violacés qui creusaient ses orbites trahissaient des nuits blanches. Son panama, d’ordinaire impeccablement ajusté, penchait légèrement sur la droite. Sa chemise de lin, bien que soigneusement repassée, portait les traces humides d’une transpiration que même la brise nocturne ne parvenait pas à sécher.
Derrière lui, un serveur fantomatique suivait à trois pas de distance, portant un plateau d’argent comme un sacrement. Le troisième Glen Fiddich de la soirée oscillait doucement dans son verre de cristal, amber liquide qui semblait promettre un répit momentané aux tourments de l’archéologue.

L’effondrement
Parvenu au centre de la terrasse, Sylvanus s’affaissa dans le fauteuil en osier avec la lourdeur d’un homme au bout de ses forces. Ce ne fut pas une chute, mais plutôt un abandon calculé – celui de quelqu’un qui a appris à dissimuler son épuisement sous les atours de la civilité.
Son regard balaya l’assemblée sans vraiment la voir. Cordélia et Roy auraient pu être des ombres pour tout l’intérêt qu’il leur portait. Ses yeux, d’ordinaire vifs et perçants, avaient pris cette teinte terne du verre dépoli. Il était là physiquement, mais son esprit naviguait dans des eaux plus sombres.
Le serveur déposa silencieusement le plateau sur la table basse en bambou et se retira avec la discrétion d’un esprit. Sylvanus n’eut même pas un regard de remerciement – un comportement qui, chez lui, témoignait d’un trouble profond.
Les rituels de l’inquiétude
D’un geste automatique, Sylvanus déploya son arsenal de préoccupations : plusieurs journaux froissés par une lecture nerveuse, un carnet de cuir rouge aux pages cornées, une liasse d’enveloppes dont certaines portaient encore leur cachet de cire intact. Sa correspondance s’étalait autour de lui comme les pièces d’un puzzle qu’il tentait de reconstituer.
Son étui à cigarettes en argent gravé apparut dans sa main – un héritage de son père, orné de ses initiales entrelacées dans une calligraphie victorienne. Le claquement métallique de l’ouverture résonna dans l’air tiède. La flamme de son briquet éclaira brièvement son visage, révélant des rides de concentration qui n’existaient pas quelques mois plus tôt.
La première bouffée de tabac turc sembla le ramener partiellement au présent. Il étala les journaux devant lui avec la méticulosité d’un joueur de cartes, scrutant les colonnes à la recherche d’informations qui seules lui importaient désormais.
L’homme aux mille lettres
Sylvanus saisit son stylo plume – un Waterman en ébonite noire qui avait survécu à trois expéditions – et commença à griffonner dans les marges d’un télégramme. Sa main tremblait légèrement, non pas de fatigue physique, mais de cette tension intérieure qui accompagne les hommes poursuivis par des vérités trop lourdes à porter.
Chaque geste trahissait une agitation contenue : la façon dont il tapotait le papier de la pointe de sa plume, dont ses doigts tambourinaient sur l’accoudoir du fauteuil, dont ses yeux revenaient sans cesse vers les mêmes lignes qu’il venait de lire. Il rédigeait, raturait, reprenait – un homme tentant de mettre de l’ordre dans un chaos qui dépassait l’entendement.
Le whisky attendait, patient et doré, témoin silencieux de cette lutte entre l’homme de science et l’homme qui avait vu s’effondrer toutes ses certitudes. Dans la lueur tremblante de la bougie posée sur la table, Sylvanus Morley ressemblait à un érudit de l’époque victorienne confronté à des mystères que ni Oxford ni Cambridge ne l’avaient préparé à affronter.
Lorsque Cordélia et Roy virent Sylvanus s’installer sans les avoir remarqués, il y eut comme un frisson qui passa. Y avait-il un détail, un geste dans son regard qui les inquiétait ?
Après tout, ils ne le connaissaient pas tant que cela, Sylvanus. Mise à part qu’il avait été un peu lourd avec Cordélia, il leur avait été un peu imposé lors de leur dernier périple. Il les avait mis en danger et, quand ils avaient essayé de partir de la cité maudite, ils étaient même prêts à l’abandonner.
Mais rappelons-nous : c’était le financier du groupe…
Sylvanus agissait en tant que mécène des expéditions archéologiques. Il avait souhaité embaucher, ou en tout cas appuyer les recherches de Cordélia. Il leur avait expliqué qu’il était à la recherche de la découverte du siècle, assez frustré de ne pas avoir encore réussi à faire une découverte majeure, malgré que les découvertes qu’ils avaient réussies à effectuer ensemble lui avaient valu une certaine renommée.
En 1922, la découverte de Toutankhamon n’avait pas encore eu lieu – c’était dans quelques mois. Sylvanus était conscient qu’il y avait une concurrence de plus en plus accrue parmi les archéologues localement.

Le pari sur Cordélia
Il avait décidé de miser sur un cheval – Cordélia en l’occurrence – en se disant que cette femme avait suffisamment de culture, de volonté et d’esprit de débrouillardise pour être potentiellement la future archéologue qui pourrait faire une découverte majeure. D’autant qu’il savait qu’elle avait des idées qui sortaient clairement des sentiers battus.
Sylvanus finançait les expéditions et tous leurs frais. Il était fortuné, à la tête d’une importante manufacture de porcelaine en Angleterre, d’où il tirait sa fortune et une collection d’art. Il était aventurier par la force des choses, parfois même par procuration, car ce n’était pas un archéologue à proprement parler, ni un aventurier, mais il avait besoin d’être sur le terrain pour voir ce qui se passait.
De toute évidence, il avait dans ses mains la presse internationale, la presse financière, des courriers. De loin, Cordélia et Roy pouvaient reconnaître des timbres et des logos. Sylvanus était perdu dans ses pensées. Le soleil, la chaleur et le whisky faisaient qu’il avait un petit côté soufflé – il avait pris un peu de poids. Il transpirait du visage, avait les joues très rouges. Il n’était pas forcément très confortable, ce britannique sous le soleil égyptien.
Depuis leur retour, Sylvanus s’enfonçait, s’isolait, sombrait même à certains moments. Cordélia et Roy étaient un peu surpris de son attitude.

Voyant Sylvanus arriver du coin de l’œil, Cordélia murmura à l’oreille de Roy :
« Regardez un peu qui voilà. Ce pauvre garçon a une mine affreuse. Il a ce nœud papillon en plein après-midi. Quelle drôle d’idée. Eh bien, on peut dire qu’il dénote dans le paysage. »
Souhaitant faire bonne figure, en tout cas mieux que lui qui avait l’air déconfit, Cordélia lança :
« Ah, Sylvanus ! Asseyez-vous donc et prenez un verre avec nous. Vous semblez en nage, mon ami. Prenez quelque chose de rafraîchissant. »

Les préoccupations de Sylvanus
Sylvanus répondit avec une certaine lassitude :
« Cette température, je ne m’y ferai jamais. Je dois reconnaître que ce Glen Fiddich n’aide probablement pas à faire baisser ma température corporelle. Je suis un peu excédé. Les nouvelles ne sont pas très bonnes du pays. Je ne veux pas vous ennuyer avec mes histoires. Il faudrait trouver quelque chose qui nous remette en avant. »
« Je n’en peux plus de tourner en rond dans cet hôtel. Les frais s’accumulent, les fonds tardent à arriver, je ne fais qu’échanger des câbles avec la banque. Je ne veux pas vous embêter avec ces considérations financières, mais il faut que nous allions de l’avant de nouveau. J’ai besoin qu’on retrouve quelque chose qui relance notre dynamique, nos découvertes que nous avions trouvées. »
Cordélia esquissa un sourire, comme si elle voulait focaliser la conversation sur le moins important de ce qu’il avait dit :
« Si nous étions à Appleby Castle, je vous dirais qu’il est très vulgaire de parler d’argent à table. »
Roy, tentant d’alléger l’atmosphère, répondit :
« Il est vrai que le soleil new-yorkais vient à me manquer lui aussi. J’imagine que la température anglaise est sûrement plus propice à vos morphologies, » dit-il en regardant Sylvanus.

La menace de Howard Carter
Mais il y avait quelque chose d’autre qui préoccupait Sylvanus. Non seulement les nouvelles n’étaient pas bonnes, mais en plus il avait entendu des rumeurs qui lui retournaient le ventre. Il savait que Carter rôdait encore dans les souks.
Sylvanus avait appris de source sûre que Howard Carter avait acheté quelque chose à Mustapha El Kadi. Les investigateurs avaient rencontré Mustapha El Kadi dans le scénario précédent, lors de la grande vente aux enchères – c’était un grand trafiquant d’art qui régnait au Caire.
Les rumeurs de découverte imminente
Sylvanus savait que Mustapha El Kadi avait vendu un papyrus à Carter. Les rumeurs s’enflammaient dans les bazars. Tout le monde parlait d’une découverte imminente qui allait avoir lieu dans la Vallée des Rois. Carter refusait de révéler l’emplacement exact, mais il y avait comme qui dirait de l’électricité dans l’air.
Pendant que Roy ressentait cette nostalgie, cette envie de retourner au pays et de regoûter à la fraîcheur américaine, Sylvanus avait encore quelque chose qui le retenait : Carter, sa némésis. L’homme pour lequel il était éperdument jaloux. Ça avait toujours été une course entre eux deux.
La rivalité éternelle
Quand Carter frôlait le succès, Sylvanus courait à sa perte. Et quand Sylvanus courait vers le succès, Carter s’effondrait. Ils étaient à eux deux comme un juste équilibre.
Cette révélation sur Carter affectait particulièrement Sylvanus :
« J’estimais, je croyais, avec notre découverte, avoir coiffé au poteau Carter. Gloire et fortune m’attendaient. Certes, il y a eu une certaine renommée, des retombées sociales, financières pas tant que ça finalement, puisque j’avais réussi à extraire quelques menus trésors d’or de la nécropole. Ce qui m’avait permis de tirer un revenu et de me faire valoir auprès du musée du Caire ou du British Museum. J’ai eu la satisfaction, la fierté d’obtenir un titre. »

L’amertume de la victoire gâchée
« Mais l’amertume vient du fait que, alors que je me voyais être au sommet de la gloire et recueillir les lauriers de cette découverte, finalement ce que nous avons découvert a… »
L’amertume était palpable dans la voix de Sylvanus. Leur découverte précédente dans la nécropole, qui aurait dû le propulser au sommet, semblait maintenant éclipsée par ce que Carter s’apprêtait à révéler au monde…
Sylvanus continua, sa frustration grandissante :
« Cordélia, vous êtes une femme de valeur, vous avez des idées brillantes, vous avez énormément de compétences et je ne comprends pas que vous ne soyez pas mieux reconnue et plus écoutée. Et je regrette que vous-même, vous ne soyez pas plus montée au créneau pour faire valoir ce que nous avons découvert. Qu’est-ce que c’est que ces choses que nous avons vues ? Personne n’en parle. Sommes-nous les premiers à en avoir connaissance ? »
Cordélia répliqua avec pragmatisme :
« Je l’ignore, mais si nous en parlions, ce que nous attirerions ne serait que des moqueries. C’est vrai que nous sommes sans preuve. Je préfère taire l’information que d’être traitée de folle. »
« Après, Morley, vous pouvez toujours financer une nouvelle expédition pour tenter de capturer l’une de ces choses et de l’exposer au zoo de Londres. Mais ni moi, ni Roy ne vous seront d’une grande utilité dans… cela. »

Les réticences de Roy
Roy intervint avec fermeté :
« Je ne suis pas du tout désireux de recroiser une de ces choses. Il faut que vous compreniez, monsieur Morley, que madame Cordélia et moi-même avons une certaine notoriété, certes dans des milieux différents, mais je pense que l’un comme l’autre, nous ne souhaitions pas que nos personnalités deviennent risibles auprès du grand public. »
« La thèse que j’ai publiée ne m’a attiré de la part de ces messieurs de l’université que moquerie. Une fois la déception passée, je m’en suis accommodée. Mais je sais que si je devais divulguer mes recherches et mes conclusions quant aux dernières découvertes que nous avons faites, les moqueries redoubleraient. Et la crédibilité avec. En outre, je suis une femme dans un milieu dominé par des hommes qui n’ont que mépris pour ma condition. »
Cordélia semblait un peu insensible à ces considérations – ce n’était pas une suffragette. Elle était farfelue, mais pas révolutionnaire.
L’impasse des projets futurs
Sylvanus tenta une dernière fois :
« Dites-moi donc, avez-vous de nouveaux projets que vous souhaitez poursuivre et que je vous aide à mener à bien ? »
Cordélia fut catégorique :
« Grand Dieu, non. Je crois que la meilleure chose que nous ayons à faire désormais, c’est d’oublier cette triste histoire et de repartir. Il est vrai que l’hôtel dans lequel nous séjournons est fort agréable. Nous pourrons y rester et nous y attarder jusqu’à ce que la mystérieuse découverte de Carter soit révélée, mais malheureusement, je n’ai pas d’autre piste. Je vous rappelle par ailleurs que je ne suis pas à proprement parler une égyptologue. Mes sujets de recherche portent sur les divinités psychopompes, mais pas uniquement en Égypte. »
« Y a-t-il une destination que vous souhaitez aller explorer qui serait un peu délaissée par vos confrères ? » insista Sylvanus.
« Là, vous me demandez l’impossible. Je n’ai, à ce jour, pas de piste sérieuse pour vous amener où que ce soit. »
Cordélia murmura à Roy : « Nous sommes encore coincés là. Je crois que monsieur King attend la venue de monsieur Houdini, n’est-ce pas ? Dans combien de jours ou semaines doit-il arriver ? »
Roy répondit : « C’est mon seul impératif, à vrai dire. J’ai mon spectacle à finaliser. Cela devrait arriver sous peut-être une semaine. Et après cela, en effet, je serai libéré de mes obligations. Mais oui, monsieur Houdini viendra dans le même délai. Il est sûrement là pour voir ma performance aussi. J’espère qu’il sera bien luné, contrairement à l’habitude. »
« Et après cela, si vous souhaitez tant nous offrir des vacances, il paraît que le soleil de la Polynésie française est très agréable. »

L’arrivée mystérieuse
À cet instant, on leur apporta de nouveaux rafraîchissements. L’air autour d’eux était tiède, saturé de parfums. Cela sentait le jasmin. Le Nil endormi s’étendait face à eux, une brise légère soulevant les nappes de la terrasse.
Ils entendirent des pas feutrés. Un serveur égyptien s’approchait en livrée immaculée. Ce n’était pas un inconnu – c’était le même homme que Sylvanus avait croisé dans le couloir quelques minutes plus tôt. Cette fois, il apportait un plateau d’argent sur lequel reposait une simple enveloppe jaunie et scellée de cire rouge. Rien d’autre.
Roy fit remarquer : « À cause de tout ce qui nous est arrivé, j’aurai toujours une dague quelque part. »
Une enveloppe
Cordélia fut la première à remarquer l’arrivée du serveur égyptien. Le serveur se tenait devant elle, plateau en main. Cordélia leva la tête pour regarder s’il y avait un nom sur l’enveloppe.
Le serveur se tenait devant Cordélia, mais quand elle examina l’enveloppe, elle ne vit aucun nom dessus, aucune adresse. Par contre, sur le cachet de cire, il y avait un symbole géométrique imprimé : une pyramide à degrés qui n’était pas égyptienne. Pas tout à fait. C’était assez inexact et dérangeant.
L’homme murmura quelque chose dans sa moustache chiffonnée. Cordélia, qui parlait arabe, comprit qu’il disait : « Pour les explorateurs de la cité perdue. »
Cordélia reconnut distinctement une des pyramides qui étaient gorgées d’eau dans la cité qu’ils avaient explorée. Le visage pourtant très poker face, très jovial, très vieille demoiselle gentille de Cordélia se troubla un peu et les rides de son front se plissèrent. D’un seul coup, elle eut l’air beaucoup moins rigolote qu’elle en avait l’habitude.
Prenant l’enveloppe, elle dit au serveur : « Rapportez-nous trois crocodiles. » Il s’exécuta et disparut en direction du bar.
Roy remarqua son trouble : « Un souci ? »
« Voyons voir ce qu’il y a à l’intérieur de cette enveloppe, » répondit Cordélia.
Elle défît le cachet de cire. L’enveloppe était légère, il n’y avait que du papier. À l’intérieur, Cordélia découvrit une feuille rugueuse, tachée, presque moisie. Sur le haut de cette feuille, elle vit des hiéroglyphes anciens très altérés. Et juste en dessous, griffonnés à la hâte d’une main nerveuse, des mots inquiétants.
Cordélia, les yeux plissés, lut d’abord en silence avant de dire quoi que ce soit. Puis elle leva les yeux vers ses compagnons, but une gorgée de son cocktail, et déclara :
« Grand Dieu, j’ignore si elles sont bonnes ou mauvaises. Voilà un message bien mystérieux. »

Le contenu du message
Et elle leur lut :
« Les sceaux brisés appellent leurs gardiens. Les anciens ont tant attendu. Ce qui dort sous Thèbes s’éveille lentement. La Vallée des Rois cache plus que des tombes royales. Méfiez-vous de celui qui cherche. Il ne sait pas ce qu’il va réveiller. Les étoiles sont presque alignées. Un ami qui se souvient d’avant les pharaons. »
Bien entendu, cette signature – « Un ami qui se souvient d’avant les pharaons » – résonnait en Cordélia avec ses petites annotations où elle avait écrit « Il y avait quelque chose avant, il y avait des choses avant, quelque chose avant… »
Cordélia fit mentalement appel à ses connaissances en égyptien pour déchiffrer les hiéroglyphes. Ils étaient à moitié effacés, mais elle devina que c’étaient des hiéroglyphes de protection qu’on plaçait au-dessus des tombes pour chasser les pillards.
« Est-ce que votre Carter cherche du côté de Thèbes, Morley ? » demanda Cordélia.
« Eh bien, il cherche du côté de la Vallée des Rois, oui. »
« Les rumeurs disent qu’il fait des recherches dans la Vallée des Rois. Aucune découverte majeure n’a été réalisée pour l’instant, mais après tout, c’est la nécropole. »
Cordélia continua : « J’ignore ce que signifie tout ce charabia, mais cet ami ou cet ennemi qui nous envoie cette missive… Je dois vous dire que je me méfie beaucoup des gens qui ne signent pas, qui n’ont pas l’honneur ni la décence de signer de leur nom. Mais quoi qu’il en soit, c’est probablement vers Carter qu’il nous envoie. »
« ‘Méfiez-vous de celui qui cherche, il ne sait pas ce qu’il va réveiller.’ Si j’en crois ce que je sais de ce fanfaron de Carter, il n’est rien d’autre qu’un aventurier cupide. Il est probable qu’il ne sait même pas ce qu’il va trouver. »
Sylvanus s’inquiéta : « Donc quelqu’un était au courant de notre précédente expédition dans la cité, les temples scellés ? »
« L’Institut français d’archéologie orientale. C’est eux qui accordent les concessions. Sans leur accord, on ne peut pas fouiller le sol. Malgré qu’on soit britanniques et que l’Égypte soit sous influence britannique, ce sont eux qui délivrent les autorisations. »
L’incident de la pièce d’or
À ce moment-là, alors qu’ils étaient en train de discuter de ce point, un tintement métallique brisa soudain le silence. Roy, dans son trouble, laissa glisser entre ses doigts la pièce d’or qu’il tenait. Elle tomba et roula sur le marbre blanc de la terrasse en faisant un cercle parfait, hypnotique, jusqu’à ce qu’elle s’immobilise dans un dernier « cling » qui était presque trop net.
Le disque de cette pièce antique capta à cet instant précis la dernière lumière du jour. Il y eut comme des reflets rougeoyants qui dansèrent sur le métal usé, projetant des ombres étranges, étrangement mouvantes sur le visage gravé du pharaon.
La vision
Roy regarda bien ce profil royal. Subtilement, il lui sembla étrange. Les autres avaient vu la pièce tomber, mais n’avaient pas eu son attention particulière. Ce que Roy vit, c’était que les traits de ce pharaon semblaient plus allongés, déformés, presque inhumains.
Il entendit en écho la voix de Sylvanus qui disait : « Méfiez-vous de celui qui cherche. » Sylvanus, convaincu, ajouta : « On parle de Carter, ça c’est sûr. C’est forcément lui. Cette espèce de nouvelle obsession pour la vallée. Cette tombe qu’il croit proche. La certitude qu’il a d’avoir trouvé quelque chose. »
Le vent du désert
Quand Roy eut un doute sur quelque chose d’extrasensoriel, il repensa toujours aux miroirs et aux impacts que cela avait eus sur lui. Cette vision fut comme un flash qui dura quelques fractions de secondes – l’espace d’un moment, il eut l’impression de voir ce visage apparaître dans cette pièce.
Soudain, un vent sec et glacé traversa toute la terrasse. Il souleva la nappe, fit vibrer les verres. C’était comme un souffle qui venait du désert, chargé de poussière. Roy sentit cette odeur qu’il avait ressentie dans la nécropole – une odeur ancienne, très inquiétante.
Roy se baissa pour ramasser la pièce, mais ne la mit pas dans sa poche. Il ne la fit pas danser entre ses doigts non plus. Il la regarda avec insistance tout en écoutant la conversation…

L’arrivée du télégramme de Jackson Elias
Cordélia avait eu des échanges avec Jackson Elias depuis plusieurs années. Elle le connaissait depuis 1919, et leurs pistes s’étaient séparées. De ce qu’elle savait, Jackson Elias était en train d’écrire un livre sur le culte des créatures qu’ils avaient rencontrées – une version édulcorée, bien évidemment, un peu grand public de leur expédition, et surtout des croyances populaires autour de ces êtres et du culte de la mort qu’ils avaient développé.
C’était le fil conducteur de Jackson Elias : étudier tous les cultes de la mort et essayer de trouver des similitudes entre eux. Comme dans ses propres travaux, Cordélia et lui avaient échangé pas mal de choses durant ces dernières années, notamment sur les trouvailles de chacun et sur les doutes qu’ils pouvaient avoir.

Sylvanus et Roy virent Cordélia plier rapidement le télégramme et le fourrer dans son sac qui devait contenir mille choses. Elle quitta la terrasse, monta probablement dans sa chambre, et revint cinq minutes plus tard avec Ishtar posé sur ses épaules. Elle revint l’air un peu soucieuse.
« Eh bien voilà, Morley, » dit-elle. « Vous ne saviez pas que faire, vous avez désormais deux possibilités. Soit aller voir d’un peu plus près ce que fait Carter, soit partir au Mexique. »
« Au Mexique ? » s’étonna Sylvanus.
« Oui, Jackson Elias est un de nos amis que nous avons croisé il y a quelques mois. Un garçon brillant. »
L’inquiétude de Cordélia
Ce qui inquiétait Cordélia, c’est qu’elle savait que Jackson Elias était quelqu’un de très méthodique – le même type d’humeur et de comportement qu’elle. Mais c’était aussi quelqu’un de très méfiant. Elle savait que s’il envoyait ce type de message aussi pressant, c’est qu’il devait être déjà au bord du gouffre.
Cordélia interprétait ce télégramme comme pressant mais pas catastrophiste.
« Écoutez, chère Cordélia, le Mexique est une destination ma foi originale et très attrayante, » répondit Sylvanus avec un enthousiasme forcé.
Les réticences de Roy
Roy intervint : « La dernière fois que nous sommes allés dans ces contrées d’Amérique latine, Roy King et moi-même, nous n’avons ramené que de mauvais souvenirs. Un peu similaire à ce qui s’est passé avec ces espèces d’abjectes créatures que nous avons croisées dans le désert égyptien. »
« Vous aviez parlé du Pérou, c’est bien cela ? » demanda Sylvanus.
« C’est un pays différent, on peut espérer que… »
« Écoutez, de toute évidence, vous ne savez pas de quoi vous parlez, Morley. Nous avons vécu des choses qui dépassent l’entendement et je ne souhaite pas reprendre des risques en allant dans ces contrées d’Amérique latine. Nous avons failli perdre la vie, c’est de cela que nous parlons. »
« J’entends, j’entends, mais ici aussi, nous avons vécu des dangers assez conséquents, n’est-ce pas ? Justement, traverser la planète dans le seul but de peut-être perdre la vie, ce sont bien d’autres projets. »
Ahpuch
Il y eut quelque chose qui interpella Sylvanus et Cordélia. Dans ce télégramme, il y avait un terme qui attirait toute leur attention : Ahpuch. Ahpuch était le seigneur de la mort chez les Mayas, le dieu des entrailles, de la pourriture et des ossements.
Un autre terme attira leur attention : Walter F. Kimball. Mais ce nom ne leur disait rien. Malgré leurs connaissances respectives dans leurs domaines, Kimball ne leur évoquait rien – ce nom n’était absolument pas dans leurs univers ni dans leurs connaissances. C’était assez troublant.
L’Épiphanie de Cordélia
Depuis qu’elle avait lu ce télégramme, Cordélia ne souriait plus. Il se passait quelque chose en elle. C’était comme si elle était en train de se déconnecter du décor autour d’elle, de la voix de ses compagnons, de l’agitation environnante. Tout s’estompait. Les voix de la terrasse s’effaçaient.
Il y avait deux feuilles devant elle dans son esprit : une marquée d’un sceau rouge ancien presque oublié, comme un avertissement, et l’autre complètement tordue par l’urgence d’un télégramme venu de l’autre côté de la planète. Il y avait deux appels, deux avertissements, et en elle se formait comme un lien, quelque chose d’instinctif, de dérangeant, comme si ces messages ne venaient pas de deux lieux distincts, mais d’une seule et même source.
Cordélia observa tout cela longuement, l’un après l’autre. L’un de ces messages parlait de gardiens réveillés, de sceaux brisés, et l’autre mentionnait un dieu de la mort oublié, des armes, le nom de Jackson Elias.
Au fond d’elle, elle se disait que tout cela n’était peut-être pas une coïncidence. Elle le savait dans son ventre avant même de pouvoir le prouver.
Le Carnet aux révélations
Dans son sac, son carnet était là, à portée de main. Elle y plongea ses mains sans y penser, presque mécaniquement, et retrouva le cuir craquelé, taché de sable. Elle tourna les pages fébrilement, ses doigts effleurant des fragments de mots, des bouts de vérité encore mal rassemblés.
Ses pupilles s’agrandirent. Les symboles lui revinrent, les rites funéraires croisés. Elle repensa à toutes ces similitudes obsédantes entre les stèles de Saqqarah et les reliefs de Chichén Itzá.
La grande théorie
Elle avait déjà pensé à tout cela, bien sûr. Elle s’était déjà dit, comme d’autres avant elle, que ce n’était peut-être qu’une espèce de mirage d’érudit, une lubie, une extrapolation. Mais ce soir, il se passait quelque chose d’étrange. Peut-être le message de Jackson Elias, peut-être cette atmosphère dans le ciel de Luxor, ou peut-être même le silence étrange d’Ishtar depuis qu’il s’était recroquevillé à ses pieds.
Des souvenirs enfouis remontaient, des lectures anciennes, des récits sur des dieux venus de l’Est, sur des civilisations enseignées par d’autres.
C’était la grande thèse de Cordélia : elle avait écrit des articles sur le fait que d’un bout à l’autre du globe, il existait des similitudes entre les cultes des morts, similitudes que l’archéologie moderne n’expliquait pas. C’était cela qui lui avait valu la moquerie de l’université.
La vérité cachée
Ces études, complètement méprisées par l’académie, reprochées d’être des fantasmes, des théories perdues, cachaient peut-être une vérité beaucoup plus ancienne encore.
D’un point de vue pragmatique, Cordélia accordait plus de confiance à un message signé par Elias qu’à un message anonyme. Après tout, quand on était un gentleman, on mettait son nom sur le courrier qu’on envoyait.
Concernant Jonah Prospero Press mentionné dans le télégramme, Cordélia reconnut le nom. Dans le domaine de l’édition qu’elle connaissait, Prospero Press était effectivement un éditeur d’ouvrages spécialisés – c’était celui qui avait publié les livres de Jackson Elias.
[Les connexions entre les différents cultes de la mort commençaient à se dessiner dans l’esprit brillant de Cordélia, révélant une trame bien plus vaste et terrifiante que ce qu’elle avait jamais imaginé…]
L’éditeur des thèses controversées
Jackson Elias leur avait effectivement déjà parlé de Prospero Press. C’était un éditeur alternatif qui soutenait justement des thèses peu reconnues par les académies. Cordélia sentit son cœur s’accélérer, comme une espèce de fébrillité. Plus que de l’archéologie, en réalité, c’était un sujet qui concernait directement Cordélia, parce que c’était Elias qui lui envoyait en gros un appel à l’aide sur des sujets de recherche qu’ils avaient en commun.
La photographie révélatrice
Sylvanus et Roy virent Cordélia fouiller dans son carnet et l’ouvrir sur la table. Elle l’effleurait, mais presque à regret. Ils pouvaient apercevoir ses notes, ses dessins. Elle cherchait quelque chose. Puis elle glissa sa main dans le rabat intérieur de son carnet et en sortit une photographie froissée et légèrement cornée aux angles.
Cette photo datait de plusieurs mois. C’était un envoi de Jackson Elias qu’elle avait reçu dans une lettre brûlée d’enthousiasme. Cordélia posa la photo au centre de la table.
Cette photographie était très particulière. Elle montrait une statuette olmèque à moitié effacée par le temps. Cela représentait un être mi-homme, mi-fauve, avec des traits bestiaux, exagérés, grotesques.

La posture familière
Ce n’était pas la forme de cette statuette qui leur glaça le sang – c’était la posture. Elle était agenouillée, le corps voûté, appuyée sur les genoux et les coudes. Cette similitude était frappante. Cela leur rappelait ce qu’ils avaient retrouvé dans les tombes scellées du désert – les créatures du désert. C’était exactement la même position. Comme une espèce de force écrasante qui se matérialisait dans cette statuette.

Cordélia entendit quelque chose qui grinçait autour d’elle, tout doucement. C’était peut-être Roy qui se penchait, c’était peut-être Sylvanus qui s’était figé par rapport à son attitude. Mais il y eut un terme qui lui revint et qu’elle prononça :
« Kukulkan. »
Les connexions mythologiques
Elle pensait au serpent à plumes, au dieu de l’Est, au dieu enseignant, au dieu à la peau claire. Elle savait qu’on lui avait dit que c’était un mythe, un fantasme post-conquête. Mais elle se souvenait.
Elle se souvenait précisément avoir vu dans des frises sculptées dans les ruines de Luxor. Cela montrait des êtres ailés, barbus, eux aussi agenouillés face à un soleil noir. C’était ce qu’ils avaient vu dans le tombeau qu’ils avaient exploré dans la nécropole. Cela leur rappelait ces formes anciennes qui étaient venues d’un rivage oublié.
Il y eut comme un froid lent qui grimpa le long de leur nuque. Puis il y eut surtout cette question suspendue dans l’air chaud du soir que se posait Cordélia : Et si ce qu’ils avaient poursuivi dans les sables les attendait aussi dans la jungle du Mexique ?
Elle se l’était déjà posée mille fois, cette question. Roy avait déjà fait le lien entre le Pérou et l’Égypte, et même deux fois en Égypte, car il y avait eu aussi la créature dans le tombeau.
La décision du départ
Cordélia défroissa machinalement le télégramme en passant ses petites mains potelées dessus.
« Mon cher Roy, je ne sais pas ce que vous en pensez, mais nous avons vécu trop de choses avec Jackson Elias et les liens qui nous unissent sont trop forts pour que nous le laissions sans réponse. En ce qui me concerne, je partirai au Mexique. »
« J’ai besoin d’y réfléchir. Prenons la nuit pour peser le pour et le contre, » répondit Roy.
« Tout de même, ce n’est pas l’envie qui manque. Je vous suis sur le fait que nous ne pouvons pas rester insensibles à sa requête, mais je ne peux pas tout plaquer et partir du jour au lendemain pour aller braver la mort. Car assurément, vu son message et sa nature, nous allons au-devant d’ennuis encore. »
Les réticences de Roy
« Alors vous êtes un homme, Roy, vous n’êtes plus un enfant. Je n’en doute pas, » répliqua Cordélia.
Roy était quand même très agité et se remémorait tout. Il n’était pas si confiant.
« Je ne dis pas qu’il ne faut pas y aller. Nous retrouverons peut-être Bolland sur place et il nous fera peut-être le plaisir de nous faire une nouvelle démonstration d’équitation. »
À ces mots, Roy avoua que l’envie de venir croissait. Mais toutefois :
« J’ai des obligations ici et comme je l’ai dit à monsieur Morley juste avant, je ne peux partir comme ça sur un coup de tête. Il y a trop de mon avenir engagé ici. Je suis certain que si le message avait été plus urgent, il aurait su se faire comprendre. Prenons la semaine et partons après mes obligations. »
« C’est peut-être un gros risque que tu prends vis-à-vis d’un message de détresse qui vous a été envoyé, » fit remarquer Cordélia.
« Oui, mais en vrai, toute ma carrière peut reposer sur ce spectacle. J’ai un enjeu énorme, il y a Houdini qui arrive. »

L’argument de Sylvanus
« Je vous conseille de nous suivre. Si Carter a déjà conquis l’Égypte, la fameuse découverte que vous espérez se trouve peut-être dans le Yucatan, » dit Sylvanus.
« C’est justement la réflexion qui me porte à être fortement tenté de vous accompagner là-bas, même si de toute évidence, il ne s’agit pas d’un sujet à proprement parler archéologique, si je comprends bien. »
Pour Sylvanus, le Yucatan était une terre bénie. Le contexte était particulier : l’Europe et une partie de l’Amérique s’excitaient autour de l’Égypte – ils étaient en pleine égyptomanie. Mais le Mexique était une terre complètement délaissée.
Le Mexique, terre d’opportunités
Tout le monde savait que le Mexique regorgeait de trésors, de ruines, de civilisations disparues, sur lesquelles on était très peu renseigné. Pourquoi ? Parce que le pays était en guerre depuis presque deux siècles – en guerre civile.
Entre les rebelles et le pays qui n’arrivait pas à rétablir l’ordre, tous les trésors du pays étaient aux mains de chasseurs de trésors, de pillards. Une grande partie du patrimoine et de l’histoire de l’humanité était en train de disparaître pour des raisons politiques. Pour Sylvanus, c’était une mine d’or.
« Ma foi, c’est très convaincant car malheureusement, suite à nos dernières expéditions, nous n’avons pas de découverte majeure sur laquelle nous puissions librement communiquer. Nous n’avons pas d’expédition en cours ni à venir ici en Égypte et comme vous l’avez dit, Carter occupe la place et est peut-être sur le point de faire une découverte lui-même à son tour. »
L’accord final
« Dans ce cas, il peut être opportun d’essayer de trouver une nouvelle longueur d’avance en allant explorer un terrain sur lequel nous n’aurons pas de concurrence ou d’opposition et bien évidemment répondre à cet appel au secours de votre ami. En tout cas, lui vous considère comme un ami fiable sur qui compter en cas de problème. Je suis disposé à vous accompagner, chère Cordélia, en espérant que monsieur King pourra nous rejoindre dans les plus brefs délais sur place. »
Sylvanus savait qu’il avait le contact de Bolland, savait comment le joindre, comment lui envoyer des télégrammes. Il pouvait prendre en charge l’organisation de l’expédition grâce à son habitude – calculer le temps que cela représenterait pour se rendre sur place, trouver les voies les plus rapides, les solutions les plus adéquates.
« Écoutez, je vais m’occuper de ces questions logistiques et financières avec l’aide de Bolland, dans les plus brefs délais. »

Les préparatifs immédiats
Sylvanus poursuivit : « Vous, de votre côté, j’imagine que vous pouvez déjà faire les recherches que vous avez l’habitude de faire sur le sujet qui a été évoqué dans ce télégramme. Peut-être faire des recherches sur ce monsieur Kimball. Je ne sais pas quelles recherches je puis faire en Égypte sur les sujets qui nous intéressent, mais en tous les cas je vais déjà, de manière concrète, envoyer un télégramme à Jackson Elias. »
Cordélia se leva, s’excusa, et fila à la réception de l’hôtel pour envoyer un télégramme à Jackson Elias. Elle lui envoya un message concis : « Bien reçu. Stop. Étais sur autre chose. Stop. Quel degré d’urgence ? Stop. Bien noté pour les armes. Stop. »
Le télégramme partit, et elle savait qu’avec le décalage horaire, il lui faudrait certainement plusieurs heures avant d’obtenir une réponse.
Les interrogations de Cordélia sur Roy
Cordélia était assez travaillée par le fait que Roy était perturbé par l’annonce et toute l’initiative qu’ils étaient en train de mettre en place pour essayer de secourir Elias. Elle était attachée à lui, mais elle se disait que ce brave garçon, de manière très pragmatique, n’avait peut-être pas beaucoup d’intérêt à venir avec eux.
Même si Cordélia ne le dirait jamais – bien qu’elle fût très ouverte d’esprit, épaisse, noble – Roy menait un peu une vie de saltimbanque qui lui paraissait très éloignée de ses repères à elle. Pour elle, quelqu’un comme Roy King allait où le vent le portait, et elle se disait que si le vent le portait au Mexique, il irait bien au Mexique.
La nuit portant conseil, elle se dit qu’elle lui parlerait demain matin s’il ne s’était pas décidé.
Les calculs logistiques de Sylvanus
Pendant ce temps-là, Sylvanus envoyait différents télégrammes, obtenait des réponses, quelques petites solutions, et surtout un fait où il se disait qu’il avait peut-être les moyens, pour lui, pour le groupe, de gérer un voyage rapide. Il y avait une petite idée qui naissait au fond de lui, parce qu’il voyait à peu près les difficultés que cela pouvait représenter en termes de logistique pour les faire partir d’Égypte et rallier le Mexique.
Sylvanus était en train d’explorer tout cela, faisant différents calculs, dépliant des cartes. Il sentait une espèce de fébrillité naître en lui, et au bout d’un moment il se dit : « Bon sang, la solution je l’ai ! »

Les tourments de Roy
Roy avoua qu’il était très perturbé au final, plus qu’il ne voulait le montrer. Il ne pouvait pas dire qu’il ne pensait jamais aux dangers, mais aussi aux opportunités qu’on pourrait offrir. Il commençait à avoir à nouveau des visions, et c’était quelque chose qu’il détestait.
Roy se sentait assez proche malgré tout de Cordélia, même si ce n’était pas si proche, et il n’avait pas envie qu’elle se mette en danger – même si elle lui avait déjà tiré dessus par le passé. Il se disait qu’ils allaient se mettre en danger et cela l’ennuyait de les laisser, et surtout il y avait une espèce de désir malsain de retourner vers le paranormal et d’en découvrir plus tout en connaissant les risques qu’il y avait eus avec les miroirs.
Maintenant, en effet, cela serait illogique de partir maintenant en ayant tant préparé, en ayant traversé le tombeau, en ayant convié la presse et tout cela. À la limite, il pourrait essayer d’avancer le rendez-vous, il pourrait louper Houdini, mais il ne pourrait pas partir demain comme ils faisaient d’habitude, sur un coup de tête. Il faudrait au mieux qu’il reste trois jours pour avancer ses préparatifs.
Roy était tiraillé. Il voyait au fur et à mesure que les préparatifs se faisaient par rapport à l’expédition. Il commençait à voir les malles qui étaient chargées. Il voyait que Cordélia sortait sur la terrasse, regardait de temps en temps la fenêtre en sa direction comme si elle l’attendait.
Au bout d’un moment, Roy piétinait dans sa chambre. Il était sans nouvelles d’Houdini et assez marqué aussi par ces images où il savait qu’Houdini était un peu ce père autoritaire qui était dur avec lui, qui essayait de faire ressortir le meilleur de lui par sa dureté, mais qui l’enfonçait aussi psychologiquement. Il y avait un côté sur lequel il lui en voulait – pourquoi ce rendez-vous ? Si c’était pour lui piquer ses idées…
La solution du dirigeable
Sylvanus avait trouvé une solution extrêmement rapide : le dirigeable zeppelin. Pour lui, c’était la meilleure solution. Il savait qu’un zeppelin faisait le tour du monde en trois semaines. D’après ses calculs, rallier le Mexique en dirigeable leur permettrait de faire ce voyage en trois ou quatre jours. C’était même encore plus rapide pour rallier New York dans un premier temps.
La réponse urgente d’Elias
La réponse d’Elias ne tarda pas. Cordélia reçut le message depuis la gare de Campeche au Mexique. Elias écrivait : « Suis en danger. Stop. Venez. Fin. »
Peut-être qu’elle ne le dit pas exactement comme cela, mais elle confirma le lendemain en buvant son thé qu’Elias avait confirmé que sa demande était urgente – sans mentionner spécifiquement le danger. Elle dit que les mystérieux correspondants du premier message – cet « ami qui se souvient du temps d’avant les pharaons » – devraient peut-être attendre, à moins qu’ils ne préfèrent rester en Égypte. Dans ce cas-là, elle demanderait à Prospero de financer son voyage jusqu’au Mexique.
La décision finale
Sylvanus était taraudé entre la curiosité de savoir ce que faisait Carter, mais la perspective de faire un voyage au Yucatan était quelque chose qui, bien évidemment, le séduisait. En outre, sa curiosité était aiguisée par cet appel à l’aide.
« Je me dis que nous avons peut-être quelques jours, deux ou trois jours, pour préparer notre voyage. D’ici là, j’aurai certainement des retours d’informations sur ce que fait Carter. Et cela permettra de rapidement prendre une décision en fonction du délai de préparation de notre expédition au Yucatan et de ce qui se passe ici, localement, à Luxor. »
Roy, sachant cela, prit sa décision : s’il y avait deux ou trois jours, il avancerait sa représentation de spectacle, peu importe Houdini ou pas Houdini. Il annoncerait dans toute la presse que le spectacle aurait lieu dès le lendemain. Il était prêt, de toute façon, puisqu’ils avaient eu plein de temps morts. Il donnerait sa représentation légendaire de son spectacle.
[Ainsi les trois investigateurs se préparaient-ils à abandonner l’Égypte et ses mystères pour plonger vers de nouveaux dangers dans les jungles du Mexique, où Jackson Elias les attendait dans une situation désespérée…]


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