Blanca et Urbano s’infiltrent dans le manoir abandonné de la marquise de la Alameda, où les attendent deux aquarelles inédites attribuées à Goya, une page de Bible au verset troublant et une lettre de confession à demi brûlée. Les secrets du manoir se dévoilent dans ce quatrième chapitre de notre campagne L’Appel de Cthulhu en pleine guerre civile espagnole.
Rue de Luchana : à l’ombre d’un manoir éventré
La piste suivante les mène à la rue de Luchana, dans le quartier de Chamberí. À Madrid, ce quartier bourgeois équivaut à Neuilly à Paris : cossu, élitiste, huppé. Ou du moins, il l’était. Car maintenant, la guerre a tout bouleversé.
Les façades sont éventrées, les vitres soufflées, les maisons abandonnées. Le silence règne, troublé par les échos d’un passé figé par la peur. À 14h, Blanca et Urbano arrivent devant le numéro 38. Un manoir aux allures sinistres, massif, délabré. Le crépi est arraché, les volets pendent, certaines vitres sont cassées, d’autres murées. Une aile entière du bâtiment est inhabitée. Autour, les maisons sont réduites à l’état de ruines.
Devant cette scène de désolation, une silhouette inattendue : une vieille femme balaie le trottoir. Mécaniquement. Son geste ne sert à rien, la poussière retombe aussitôt. Vêtue de noir, les cheveux gris ébouriffés, elle semble coupée du monde.
Rencontre avec une ombre du quartier
Blanca, inquiète, l’aborde avec douceur. Elle lui conseille de se mettre à l’abri, lui rappelle que les bombes peuvent tomber n’importe quand. Mais la vieille, inflexible, assure n’avoir peur de rien. « Tout le monde craint la vieille Remedios, ici. »
Malgré la folie apparente, elle semble lucide sur une chose : peu de gens montent jusqu’à cette rue. Seuls les soldats ou ceux qui n’ont pas le choix. Elle s’interroge sur la présence de Blanca et Urbano. Ceux-ci mentionnent un « ami » qu’ils viennent voir, mais leur inquiétude pour elle est sincère. L’échange est étrange, suspendu, presque irréel. La vieille continue à balayer, comme si le monde autour n’existait plus.
Blanca insiste, lui propose de l’aider, ne serait-ce que pour finir plus vite. Remedios sourit brièvement, accepte. Mais son regard reste perdu. Elle parle du « beau palais » derrière elle – le manoir éventré. Elle semble y attacher une mémoire particulière.
Quelque chose ne tourne pas rond. Le quartier est mort, le manoir abandonné. Et cette femme, là, à balayer l’air, pourrait bien détenir une part du mystère.
La marquise de la Alameda : un nom chargé d’histoire
La vieille femme qui balayait la poussière révèle que le manoir appartient à la marquise de la Alameda : Genoveva Alcala Prieto. Un nom que Blanca reconnaît aussitôt. Elle se souvient de cette figure, mécène connue du Prado, passionnée d’art mais aussi réputée pour son conservatisme intransigeant. Elle fréquentait les galeries du musée, toujours voilée, et usait de ses relations pour tenter d’imposer ses collections privées – notamment deux aquarelles attribuées à Goya, inédites et jugées trop dérangeantes pour être exposées.
Son fils, Isidoro, avocat à la diction irréprochable, vit toujours avec elle dans la maison. Malgré la guerre, ils n’ont pas fui. Leurs convictions, leur réputation et leurs secrets semblent les avoir ancrés dans ce quartier dévasté. La rumeur des deux œuvres mystérieuses, dans le style des Caprices de Goya, ajoute une tension supplémentaire à leur présence.
Une bâtisse figée dans la guerre
Le quartier autour du manoir est sinistre : dévasté par les bombes, silencieux, désert. De la fumée s’élève encore entre les ruines. Le manoir lui-même, bien qu’imposant, porte les stigmates du conflit : crépi arraché, ferrures noircies, vitres cassées, volets arrachés, pierres éclatées. Une aile entière semble inhabitable.
Après avoir salué et dissuadé la vieille voisine de rester dans les rues – grâce à un ton militaire ferme et une autorité naturelle – Blanca et Urbano se retrouvent seuls face à l’entrée massive de la demeure. La stratégie à adopter devient un sujet de débat.
Une infiltration réfléchie
Blanca propose deux approches : l’entrée directe, assumée, où ils exigeraient le retour du tableau en usant de la menace d’une dénonciation politique ; ou une tactique plus subtile, où elle irait frapper à la porte principale en prétendant avoir une raison crédible de venir, tandis qu’Urbano tenterait une entrée discrète par l’arrière ou par un soupirail.
Urbano opte pour la seconde solution. La confrontation directe risquerait de faire fuir les occupants ou de déclencher une réaction violente. Le plan est donc simple : Blanca joue le rôle de l’intermédiaire cultivée, conservatrice du Prado, au passé légitime auprès des mécènes. Pendant ce temps, Urbano contourne le bâtiment pour chercher un point d’entrée plus discret.
Deux soupiraux en mauvais état sont repérés à proximité. Ils pourraient mener aux caves du manoir. Le bâtiment semble fragile, l’intérieur peut-être dangereux, mais le besoin d’agir est urgent.
Le tableau de Pickman est ici. Et ses nouveaux propriétaires ne doivent pas avoir conscience du poids qu’ils détiennent entre leurs murs.


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