Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach
« Un bon plan est un plan qui survit au premier contact avec l’ennemi. Un excellent plan est un plan qui survit au premier contact avec vos propres alliés. Le nôtre n’était ni l’un ni l’autre, mais au moins, nous en avions un. »

Par les stratégies bancales de Sigmar et tous les plans foireux qu’il n’a jamais bénis !
Nous étions là, accroupis derrière un muret de pierres sèches, à observer la grange rouge dans la lumière déclinante du soir. Le soleil se couchait sur Diesdorf, baignant les champs de céréales d’une lueur dorée qui aurait pu être romantique si nous n’étions pas sur le point de confronter trois apprentis magiciens drogués qui avaient kidnappé notre passagère.
À l’intérieur, les voix continuaient.
Des ricanements stupides. Des phrases incohérentes. Le son caractéristique de jeunes gens qui avaient abusé de substances interdites et qui se croyaient invincibles.
« Bon, » murmurai-je en me tournant vers mes compagnons. « Il nous faut un plan. »
Loupiot haussa un sourcil.
« Un plan ? Toi ? »
« Figure-toi que je suis capable de réfléchir, petit insolent. J’ai commandé des escouades entières dans ma carrière. »
(Note sur mes « escouades entières » : six hommes. J’ai commandé six hommes. Mais techniquement, c’est une escouade. Personne n’a besoin de connaître les détails.)

Le plan — Ou comment trois cerveaux valent mieux qu’un
Vanda prit la parole avec cette efficacité qui la caractérisait.
« Voici ce que je propose. Ces trois-là sont des apprentis magiciens d’Altdorf — je reconnais leur jargon, leurs accents. Ils jouent aux sorciers, mais ils ne savent pas vraiment ce qu’ils font. Le rituel qu’ils veulent accomplir avec les ingrédients d’Elvyra va probablement les dépasser complètement. »
« Et donc ? » demandai-je.
« Et donc, ils ont peur. Peur des autorités. Peur des répurgateurs. Peur de se faire prendre. Si on leur fait croire que les répurgateurs sont là… »
Ses yeux brillèrent d’une lueur que je ne lui connaissais pas.
« …ils vont paniquer. »
Loupiot fouilla dans sa besace et en sortit quelque chose.
Un badge.
Un badge de répurgateur.
Par les souvenirs de Sigmar, j’avais oublié ce truc ! Les répurgateurs le lui avaient donné à Kemperbad — non pas comme signe d’autorité, mais comme signe qu’il était « sous surveillance ». Un avertissement. Une menace à peine voilée.
Mais ces petits cons de nobles ne le sauraient pas.
« Je l’ai toujours, » dit Loupiot avec un sourire carnassier. « Et ces gamins défoncés ne feront pas la différence entre un vrai répurgateur et un batelier qui brandit leur insigne. »
Le plan prenait forme.

Les rôles — Ou comment chacun trouva sa place
« Voici comment nous procédons, » déclarai-je en prenant ma voix de commandant — cette voix que j’avais travaillée pendant des années et que j’avais si rarement l’occasion d’utiliser.
« Moi, je fais l’entrée. Coup de bottes dans la porte. Mode répurgateur. Je hurle quelque chose comme ‘ON SAIT TRÈS BIEN CE QUE VOUS FAITES, TOUT LE MONDE À GENOUX’. La terreur incarnée. »
Loupiot hocha la tête.
« Moi, je brandis le badge. L’élément visuel. La preuve qu’on est officiels. »
« Et moi, » ajouta Vanda, « je reste en retrait. Je concentre les vents de magie. Si jamais ils ne se rendent pas… »
Elle fit un geste vague qui suggérait des choses désagréables.
« …je m’occupe du premier qui essaie de sortir. »
(Note sur les vents de magie : Vanda m’avait expliqué que ces « vents » étaient capricieux, surtout pour une apprentie. Parfois ils répondaient, parfois non. C’était comme essayer d’allumer un feu sous la pluie — on pouvait y arriver, mais il ne fallait pas compter dessus à coup sûr. Néanmoins, même la possibilité qu’elle puisse lancer un sort devrait suffire à terrifier ces gamins.)
« Le chef, » dis-je en repensant à ce que nous avions entendu, « c’est celui avec le couteau. La brute épaisse. C’est lui qui menace d’éventrer Elvyra. C’est lui qu’il faudra neutraliser en premier s’ils résistent. »
« Et les deux autres ? » demanda Loupiot.
« Des suiveurs. Des lâches. Ils suivent le chef parce qu’il leur fait peur ou parce qu’il a l’argent. Dès que le chef tombe, ils s’effondreront. »
C’était de la psychologie de caserne. De la tactique apprise sur le tas. Mais ça marchait généralement.
Généralement.

L’approche — Ou les derniers instants avant le chaos
Le soleil avait presque disparu maintenant.
Les ombres s’allongeaient sur les champs comme des doigts crochus. La grange rouge se découpait contre le ciel crépusculaire, ses planches disjointes laissant filtrer la lumière tremblante de ce qui devait être des bougies ou des lanternes.
Nous nous approchâmes en silence.
Loupiot se déplaçait comme un chat — ces années dans les rues de Nuln lui avaient appris à marcher sans faire de bruit. Vanda glissait sur l’herbe avec cette grâce surnaturelle qui me faisait parfois douter de sa nature humaine. Et moi…
Moi, je faisais de mon mieux pour ne pas trébucher sur mes propres pieds.
(Je suis un soldat, pas un assassin. Ma spécialité, c’est de charger en hurlant mon nom, pas de me faufiler dans l’ombre. )
Nous atteignîmes la porte de la grange.
À l’intérieur, les voix étaient plus claires maintenant. Je pouvais distinguer trois timbres différents :
Le premier — grave, pâteux, menaçant. Le chef. La brute épaisse.
« Cette pute a intérêt à coopérer, sinon je lui ouvre le bide comme à un cochon de lait. »
Le deuxième — aigu, nerveux, ricanant. Un suiveur.
« T’inquiètes, elle va coopérer. Elles coopèrent toujours. »
Le troisième — hésitant, presque effrayé. L’autre suiveur. Celui qui commençait peut-être à réaliser qu’ils étaient allés trop loin.
« Les gars… vous êtes sûrs que c’est une bonne idée ? Si le Collège apprend… »
« LE COLLÈGE N’APPRENDRA RIEN ! » rugit le chef. « Nos professeurs sont des crétins qui nous empêchent d’accéder aux vrais secrets ! Les secrets noirs ! Les secrets interdits ! »
Par les délires de Sigmar, ces gamins étaient complètement perdus.
Ils jouaient avec des forces qui les dépassaient, convaincus que leur naissance noble et leur petite éducation magique les rendaient invincibles. Ils allaient apprendre — douloureusement — que le monde ne fonctionnait pas ainsi.
Je me positionnai devant la porte.
Loupiot à ma droite, badge en main.
Vanda en retrait, les lèvres murmurant des mots que je ne comprenais pas, les mains tremblant légèrement tandis qu’elle tentait de canaliser les vents de magie.
Je pris une grande inspiration.
Je pensai à toutes les portes que j’avais défoncées dans ma carrière. Toutes les charges que j’avais menées. Tous les moments où j’avais hurlé mon nom face à l’ennemi.
C’était ce que je savais faire.
C’était ce pour quoi j’étais né.
« Prêts ? » murmurai-je.
Loupiot hocha la tête.
Vanda ferma les yeux, concentrée.
Je levai ma botte.
Et je frappai.

Le coup de pied — Ou comment les dieux décident parfois de ne pas se foutre de notre gueule
Par les portes défoncées de Sigmar, j’ai eu de la chance.
Car il s’en est fallu de peu. Un mauvais angle, une porte plus solide qu’elle n’en avait l’air, et mon pied aurait pu passer à travers les planches pourries — me laissant coincé comme un crétin, une jambe à l’intérieur et l’autre dehors, à la merci de trois apprentis magiciens drogués.
Mais non.
La porte s’ouvrit à la volée.
Elle claqua contre le mur intérieur avec un fracas qui dut s’entendre jusqu’à Diesdorf.
Et mon ombre s’étendit sur le sol de la grange, découpée par la lumière déclinante du crépuscule — une silhouette massive, menaçante, la Zweihander dans une main et le symbole des répurgateurs dans l’autre.
À contre-jour, je devais paraître deux fois plus grand. Deux fois plus terrifiant.

« PERSONNE NE BOUGE ! » hurlai-je de ma voix la plus tonitruante. « BANDE DE MAUVIETTES ! QU’EST-CE QUE VOUS ÊTES EN TRAIN DE FAIRE ? »
Je brandis le parchemin — cette prière de mort qu’on voit d’habitude flanquée sur les pectoraux des vrais répurgateurs.
« VOUS ÊTES CUITS ! JE VOUS PRÉVIENS, VOUS N’ALLEZ PAS VOUS EN SORTIR COMME ÇA ! IL Y A DES RÉPURGATEURS ! »
Derrière moi, la voix de Loupiot s’éleva — forte, autoritaire, méconnaissable :
« BLOQUEZ TOUTES LES ISSUES ! ENCERCLEZ LA GRANGE ! »

Par les talents de comédien de ce batelier de bordel ! Il jouait son rôle à la perfection, donnant l’impression qu’une armée entière nous attendait dehors.
Et pour couronner le tout, depuis l’extérieur, on entendait Vanda qui commençait à psalmodier — des mots étranges, gutturaux, qui faisaient vibrer l’air comme une corde de luth trop tendue. Elle canalisait les vents de magie, prête à intervenir si les choses tournaient mal.
Les trois apprentis nous regardèrent.
Et je vis la terreur dans leurs yeux.

Les apprentis — Ou comment trois gamins défoncés découvrent ce qu’est la vraie peur
Ils étaient pathétiques.
Le premier — le chef, la « brute épaisse » — était un jeune homme massif au visage bouffi par l’alcool et les excès. Il tenait un couteau de cuisine dans sa main tremblante, et ses yeux rouges de défoncé papillonnaient entre moi et la porte comme s’il cherchait une issue qui n’existait pas.

Le deuxième était maigre comme un clou, nerveux, ricanant — mais son ricanement s’était étranglé dans sa gorge dès que mon ombre avait envahi la pièce.

Le troisième — le plus jeune, le plus effrayé — avait déjà les larmes aux yeux. Celui-là, je le sentais, était sur le point de se pisser dessus.
« Les… les répurgateurs ? » balbutia le chef. « Mais… mais on n’a rien fait de… »
« SILENCE ! » tonnai-je. « À GENOUX ! LES MAINS DERRIÈRE LA TÊTE ! LE TRIBUNAL SERA PEUT-ÊTRE CLÉMENT SI VOUS COOPÉREZ ! »
Ils obtempérèrent.
Par les genoux tremblants de Sigmar, ils obtempérèrent.
Le jeune s’effondra immédiatement, sanglotant. Le nerveux suivit, les mains sur la nuque, marmonnant des prières incohérentes. Même le chef — cette prétendue brute épaisse — lâcha son couteau et tomba à genoux, le visage livide.
Notre plan avait fonctionné.

Elvyra Kleinestun — Ou la surprise que je n’avais pas anticipée
Et puis je la vis.
Au fond de la grange, ligotée sur une chaise, notre passagère. Notre contrat. Notre raison d’être là.
Elvyra Kleinestun.
Je m’attendais à… je ne sais pas. Une érudite distinguée, peut-être. Une dame d’un certain âge, sévère et compétente. Une apothicaire respectable au visage marqué par des années d’étude.
Ce que je vis était… différent.

Elle était jeune. Plus jeune que je ne l’avais imaginé. Une fille de paysans, visiblement — peut-être la dixième ou douzième d’une longue fratrie, de celles qu’on accouche trop près de la porte parce que la mère n’a plus la force de se traîner jusqu’au lit.
Son visage était parsemé de taches de rousseur. Ses dents — par les dentitions de Sigmar, ses dents ! — avaient quelque chose de… particulier. Elles lui donnaient un air de lapin, une expression à la fois comique et étrangement attachante. Sa bouche était disgracieuse, son nez semblait avoir été volé par Ranald le Filou et déposé là par Shallya qui ne savait plus quoi en faire.
Elle n’était pas belle.
Pas au sens où Renate était belle — cette beauté incendiaire, mystérieuse, ancestrale.
Mais…

Mais elle me regardait.
Et la façon dont elle me regardait…
Par les regards dévoreurs de Shallya !
Elle n’avait rien de la timide victime tremblante que j’avais imaginée. Non. Dès l’instant où mes yeux croisèrent les siens — ces yeux de jade rehaussés par un chapeau orné de plumes vertes — je vis une femme qui calculait.
Et ce qu’elle calculait, c’était mon entrejambe.
Sans la moindre subtilité. Sans la moindre gêne. Elle me détaillait de haut en bas avec l’appétit d’une louve qui n’a pas mangé depuis des lunes, et son regard s’attardait sur certaines parties de mon anatomie avec une insistance qui me fit rougir jusqu’aux oreilles.
Elle ne regardait même pas les autres. Ni Loupiot. Ni Vanda. Ni les trois apprentis à genoux.
Juste moi.
« Eh bien, » dit-elle d’une voix rauque qui n’avait rien de celle d’une victime, « il était temps que quelqu’un vienne me chercher. »
(Note sur ma situation sentimentale soudainement compliquée : il y a deux jours, j’avais le cœur brisé par la trahison de la Gravine. Hier, je suis tombé amoureux de Renate et de ses yeux verts mystérieux. Et maintenant, voilà qu’une apothicaire aux dents de lapin me dévore du regard comme si j’étais un jambon et qu’elle n’avait pas mangé depuis une semaine. Les dieux se moquent vraiment de moi. Ou alors ils me testent. Ou alors… non, ils se moquent définitivement de moi.)

Le choix du roi — Ou comment Ulrich se retrouve entre deux femmes
Renate.
Beauté brune incendiaire. Sang ancestral d’une peuplade millénaire. Mystère et lavande. Elle me regardait comme un héros, comme un sauveur — même si cette admiration reposait sur un malentendu que je n’avais pas eu le courage de corriger.

Elvyra.
Fille de paysans aux taches de rousseur. Dents de lapin et nez improbable. Mais entreprenante — par les entreprises de Sigmar, tellement entreprenante ! Elle ne me regardait pas comme un héros. Elle me regardait comme un mâle. Et cette distinction, aussi crue soit-elle, avait quelque chose de… rafraîchissant.
L’une était de condition inférieure à la mienne — une Strigani, une nomade, une diseuse de bonne aventure.
L’autre était de condition supérieure — une apothicaire, une femme de métier, quelqu’un de respectable.
L’une me cachait des visions terrifiantes qu’elle avait vues dans ma main.
L’autre ne semblait rien me cacher du tout — surtout pas ses intentions.
Par les dilemmes romantiques de Sigmar, dans quoi m’étais-je encore fourré ?

La libération — Ou comment une apothicaire aux dents de lapin me dévore des yeux pendant tout le trajet
Nous libérâmes Elvyra sans difficulté.
Les trois apprentis restèrent à genoux, tremblants, persuadés qu’une armée de répurgateurs les attendait dehors. Nous ne prîmes pas la peine de les détromper. Qu’ils mijotent dans leur terreur — cela leur apprendrait à jouer aux sorciers avec des forces qui les dépassaient.
Le trajet jusqu’au port fut… comment dire… instructif.
Nous traversâmes les champs dorés qui entouraient Diesdorf, passâmes devant des moulins dont les ailes tournaient paresseusement dans le vent du soir. Elvyra était saluée de toute part par les habitants — des paysans qui soulevaient leur chapeau, des matrones qui lui faisaient signe, des enfants qui couraient vers elle avant de s’arrêter net en voyant mon uniforme et ma Zweihander.
Elle était connue. Respectée. Une apothicaire installée, de celles dont la réputation dépasse les murs de la ville.
Et pendant tout ce trajet, elle ne cessa de me regarder.
(Note sur le regard d’Elvyra : ce n’était pas le regard timide d’une demoiselle reconnaissante. C’était le regard d’un maquignon qui examine un étalon avant la vente. Elle me détaillait avec une précision clinique qui me faisait rougir jusqu’aux oreilles.)
« Quelles jambes arquées vous avez là, caporal, » ronronna-t-elle tandis que nous marchions. « C’est la marque des vrais cavaliers. Pas de ces bœufs de la Reiksguard qui s’épuisent à peine ont-ils chevauché… »
Elle laissa sa phrase en suspens, mais son sourire suggérait qu’elle ne parlait pas que d’équitation.
« Et ces épaules larges ! Ces bras puissants ! On voit que vous savez manier… l’épée. »
Par les allusions de Sigmar, cette femme n’avait aucune subtilité !
Vanda, qui marchait derrière nous, tenta à plusieurs reprises de poser des questions sur le rituel, sur les apprentis, sur les ingrédients mystérieux. Mais chaque fois qu’Elvyra commençait à répondre, elle s’interrompait pour me complimenter sur une autre partie de mon anatomie.
Cinq minutes de flirt. Puis une phrase de réponse. Puis cinq nouvelles minutes de flirt.
C’était épuisant.
C’était flatteur.
C’était terriblement inapproprié.
(Confession secrète : j’adorais ça.)

Vanda l’inquisitrice — Ou les questions qui fâchent
Notre apprentie magicienne, elle, n’était pas d’humeur à badiner.
Dès que nous eûmes quitté la grange, elle brandit la main sous le nez d’Elvyra avec l’autorité d’une vraie répurgatrice :
« Quel était ce rituel que voulaient faire ces étudiants ? Que veulent-ils faire ? D’où viennent-ils ? Quelle est leur magie ? Ont-ils prononcé des mots interdits ? »
Elvyra la regarda avec un mélange d’amusement et d’agacement.
« Tout doux, tout doux, ma jolie. » Elle se tourna vers moi avec un sourire carnassier. « Mon chou, présente-toi d’abord. Je répondrai à la petite dame juste après. »
Je me présentai donc. Caporal Ulrich von Schnitzelbach, au service de la Gravine de Nuln, escortant un prisonnier vers Bogenhafen avec mes compagnons.
(Note sur mes présentations : j’omis soigneusement de mentionner que j’étais un simple caporal et non un capitaine. Certaines informations n’ont pas besoin d’être partagées.)
Finalement, entre deux commentaires sur mes mollets et trois allusions à mes « capacités d’endurance », Elvyra daigna répondre aux questions de Vanda.
Ces trois couillons — ses propres mots — avaient entendu parler de sa réputation. Elle était connue dans certains cercles pour être « fort versée dans différentes potions utilisées pour des rituels d’exception ». Le genre de potions qu’on ne trouve pas dans les échoppes ordinaires. Le genre de rituels qu’on ne pratique pas au grand jour.
« Ils voulaient jouer aux grands sorciers, » expliqua-t-elle avec mépris. « Des fils de bourgeois qui pensent que quelques ingrédients rares et une incantation mal prononcée leur donneront le pouvoir. Pathétique. »
Elle ne précisa pas quel rituel exactement ils comptaient accomplir.
Et pour l’instant, nous ne poussâmes pas plus loin.

L’apothicaire et ses secrets — Ou ce que font les femmes de sa profession
Au fil de la conversation, je compris mieux qui était Elvyra Kleinestun.
Une apothicaire. Mais pas n’importe laquelle.
Elle faisait partie de ces professionnelles dont les services sont « fort prisés par les nobles et autres ». Le genre de femme qui, d’un côté, prépare des potions et des onguents pour permettre à de vieux comtes et barons d’avoir encore les moyens de leurs ambitions nocturnes. Et de l’autre côté, le genre de femme qui aide à « éviter bien des scandales » — quand une jeune princesse ou comtesse se retrouve embrossée par un écuyer ou un palefrenier un peu trop entreprenant.
En d’autres termes : des potions de virilité pour les vieux, et des solutions d’avortement pour les jeunes.
Une profession utile. Lucrative. Et dangereuse.
Car ce genre de secrets, ça vous fait des ennemis.
(Réflexion : Madame Schmidt, à l’Auberge des Trois Plumes, avait-elle fait appel aux services d’une femme comme Elvyra ? Toutes ces affaires semblaient se connecter d’une façon que je ne comprenais pas encore.)

Loupiot le vigilant — Ou comment notre batelier nous sauva peut-être la vie
Pendant qu’Elvyra me dévorait des yeux et que Vanda tentait d’obtenir des réponses, Loupiot restait aux aguets.
Je ne l’avais jamais vu ainsi.
D’ordinaire, il était le bouffon du groupe — celui qui faisait des blagues, qui allégeait l’atmosphère, qui semblait ne jamais prendre les choses au sérieux. Mais depuis notre aventure avec la créature tentaculaire, quelque chose avait changé en lui.
Il surveillait les arrières. Vérifiait chaque fenêtre, chaque porte, chaque recoin d’ombre. Pressait le pas quand nous nous attardions trop.
« Pressons-nous. Allez, allez. Ces trois charlot pourraient reprendre confiance et revenir. »
Grâce à lui, nous ne fûmes jamais surpris durant tout le trajet.
(Note sur Loupiot : je l’avais sous-estimé. Comme j’avais sous-estimé Vanda et sa force titanesque. Ce groupe était plein de surprises. Et moi, le « vrai guerrier », j’étais peut-être celui qui avait le plus à apprendre.)

La rencontre — Ou comment deux femmes se déclarent la guerre sans dire un mot
Nous arrivâmes enfin au port.
« La Destinée » nous attendait, amarrée au quai, ses voiles affalées dans la lumière déclinante du crépuscule.
Et sur le pont, une silhouette familière.
Renate.
Elle se dressa à notre approche, un sourire radieux illuminant son visage. Ses yeux verts — ces yeux de jade qui m’avaient fait fondre dans la cale du navire — brillaient de joie en me voyant revenir.
Mais son sourire se figea.
Car derrière moi, marchant d’un pas chaloupé qui faisait onduler ses hanches de façon presque obscène, venait Elvyra. Avec sa malle gigantesque. Avec ses taches de rousseur. Avec ses dents de lapin.
Et surtout, avec ses regards sur moi.
Des regards que Renate ne pouvait pas manquer.
L’atmosphère changea instantanément.
Ce fut subtil — une tension dans l’air, un refroidissement imperceptible. Renate ne dit rien. Elvyra ne dit rien. Mais leurs yeux se croisèrent, et dans ce croisement de regards, une guerre silencieuse fut déclarée.
« Vous devez être la passagère, » dit Renate d’une voix qui s’efforçait d’être aimable mais qui sonnait comme du verre brisé.
« Et vous devez être… la servante ? » répondit Elvyra avec un sourire qui n’atteignait pas ses yeux.
Par les rivalités féminines de Shallya !
« Je suis diseuse de bonne aventure, » corrigea Renate, le menton levé. « Et je suis sous la protection du caporal von Schnitzelbach. »
« Oh, le caporal vous protège ? » Elvyra se tourna vers moi avec un sourire carnassier. « Comme c’est… touchant. »
Je me retrouvai entre elles deux, ne sachant plus où regarder.
« J’ai l’impression d’être la victime de la malédiction d’Ashkaroun, » murmurai-je à Loupiot qui passait près de moi. « Je commence à exciter les femmes. »
« Tu as prononcé son nom, caporal, » répondit-il avec un sourire narquois. « Fais attention à ce que tu souhaites. »
(Note sur ma situation : il y a une semaine, j’étais un caporal solitaire au cœur sec. Aujourd’hui, j’ai une beauté strigani qui me regarde comme un héros, et une apothicaire aux dents de lapin qui me regarde comme un étalon reproducteur. Les dieux se moquent vraiment de moi. Ou alors Ashkaroun a effectivement jeté une malédiction sur tous ceux qui croisent son chemin. À ce stade, les deux hypothèses se valent.)

La malle mystérieuse — Ou les secrets d’Elvyra
Une fois à bord, une question cruciale se posa.
La malle.
Cette impressionnante malle fortement cadenassée que nous avions trouvée dans le laboratoire secret d’Elvyra. Celle qui contenait les ingrédients pour le fameux rituel. Celle que les trois apprentis voulaient acheter.
Nous l’avions récupérée et cachée dans la barge avant même de libérer Elvyra.
Quand elle s’en aperçut — quand elle constata que sa précieuse malle n’était plus dans sa cachette secrète — son visage changea du tout au tout. La femme entreprenante et guillerette disparut, remplacée par une expression de froideur absolue.
« Ma malle, » dit-elle d’une voix glaciale. « Où est ma malle ? »
Elle nous supplia de l’aider à la retrouver. Sa voix tremblait — non pas de peur, mais de quelque chose de plus profond. De plus désespéré.
Nous échangeâmes un regard, Loupiot, Vanda et moi.
« Elle est en sécurité, » dis-je finalement. « Dans la barge. Nous l’avons récupérée avant de venir vous chercher. »
Son visage s’illumina. Elle se jeta presque dans mes bras — ce qui fit grincer des dents Renate depuis l’autre bout du pont.
« Oh, mon héros ! Mon sauveur ! »
Et grâce à cet « amour naissant » — par les amours compliqués de Sigmar, comme si j’avais besoin de ça — elle ne réalisa pas que nous avions fouillé ses affaires. Que nous avions ouvert sa valise secrète. Que nous savions qu’elle transportait des ingrédients pour un rituel de haute magie.
Elle ne vit pas qu’elle avait peut-être été dupée.
Elle ne vit que moi.
Et mes « épaules larges ».
Et mes « jambes arquées de cavalier ».
Les questions qui brûlent — Ou ce que nous devions encore découvrir
Tandis que « La Destinée » quittait le port de Diesdorf et remontait le Reik vers l’ouest, nous avions encore des questions.
Beaucoup de questions.
Que contenait exactement cette malle ? Des ingrédients pour un rituel, certes — mais quel rituel ? Et pourquoi des apprentis magiciens d’Altdorf étaient-ils prêts à kidnapper une apothicaire pour l’obtenir ?
Et surtout : pourquoi Elvyra devait-elle être exfiltrée secrètement de Diesdorf ? Pourquoi ce voyage clandestin vers Bogenhafen, payé si grassement que Fritz et Albrecht — les anciens propriétaires de ce bateau — avaient accepté sans poser de questions ?
Qu’est-ce qu’Elvyra Kleinestun fuyait ?
Ou qu’est-ce qu’elle allait rejoindre ?
Nous avions le temps de découvrir la vérité. Le Reik était long, et Bogenhafen était encore loin.
En attendant, je devais gérer deux femmes qui se regardaient comme des chattes prêtes à se sauter à la gorge.
Par les complications sentimentales de Sigmar, ma vie devenait de plus en plus étrange.


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