« Par le bonnet à pompons de Loupiot et tous les grelots qui y pendent !
Il est des jours où l’on apprend qu’un mystérieux homme en vert galope vers notre destination comme la mort vers un pestiféré, où une tenancière aux seins comme des boulets de canon retrouve son artilleur arabien, et où l’on se rend compte qu’on est le bouffon de service dans une garde d’élite.
Moi qui croyais protéger la Gravine, je n’ai réussi qu’à agresser des poissonniers innocents et à me prendre une nuée de mouches dans la gueule. Pendant ce temps, Ashkarûn séduit les serveuses avec de la verroterie et se fait assaillir par des obus de chair.
Bienvenue dans ma descente aux enfers de la dignité professionnelle !»
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach

Les révélations de la serveuse ensorcelée (ou comment Ashkarûn transforme du verre en or avec sa langue de miel)
Laissez-moi vous conter comment notre ambassadeur du désert — ce magicien de la manipulation sentimentale — arracha les secrets à une pauvre serveuse comme on arrache les plumes à une oie.
La fille tremblait comme une feuille de saule devant lui, pendant que Zandar, son petit singe, mimait parfaitement l’expression de prédateur satisfait de son maître. Ces deux-là étaient synchronisés comme des danseurs de Tilée.
Et elle parla. Oh, par les tripes de Morr, comme elle déballa !
« Oui ! Ils correspondent à votre description ! Partis vers Kemperbad ! À plat ventre sur leurs montures ! Comme s’ils avaient les feux de l’enfer au cul ! »
(Note inquiétante : Kemperbad. Là où se tient le procès. Là où nous allons. Si c’est une coïncidence, alors je suis le fils secret de Magnus le Pieux.)
« Et il n’était pas seul… » souffla-t-elle.
Ashkarûn — avec cette grâce de serpent charmeur — posa ses mains sur les lèvres de la pauvre fille qui faillit s’évanouir de bonheur :
« L’homme était vêtu de vert, n’est-ce pas ? »
Elle hocha la tête comme une marionnette cassée. Oui ! L’homme en vert ! Bas de soie émeraude ! Chaussures vernies comme des miroirs ! Un chapeau à plumes (pas pourpres, nota-t-elle, comme si ça changeait quelque chose) qui cachait son visage !
Et son cheval ! Un destrier de noble qui valait plus que tout mon patrimoine familial (c’est-à-dire trois cochons malades et des dettes).
Puis — tenez-vous bien — Ashkarûn sortit une bille de VERROTERIE. Un bout de verre coloré qui valait moins que la morve d’un mendiant. Il la glissa derrière l’oreille de la serveuse avec la dextérité d’un pickpocket de Marienburg :
« Voilà la perle de la première concubine du Shah-du-Temps. Elle vaut plus que toute cette ville. »
La pauvre cruche prit ce bout de verre comme si c’était le Saint Graal de Sigmar lui-même.
(Observation cruelle : cette gourde va chérir cette merde toute sa vie. Quand elle épousera le fils du boucher avec ses furoncles, quand elle pondra sept mioches braillards, elle serrera ce bout de verre en pensant qu’un prince arabien l’a aimée. Alors qu’Ashkarûn aura oublié son existence avant la prochaine chopine. C’est magnifique de cruauté.)
« Ne parle à personne de notre conversation, » murmura-t-il en partant.
Elle obéira. Par « amour ». La pauvre.

L‘entrée fracassante de la Canonnière de Nuln
C’est alors que la porte de la taverne EXPLOSA.
Non, pas littéralement. Mais presque.
DOMINIQUE DÉBARQUAIT !
La plantureuse tenancière de l’Auberge des Trois Plumes ! Celle qui avait « testé » Ashkarûn pour la science !
Par les forges de Nuln, quelle ARTILLERIE elle trimbalait ! Des hanches qui auraient pu bloquer le Reik ! Une poitrine… mes amis, cette poitrine ! Deux canons de siège pointés vers l’avant, menaçant de trouer n’importe quelle chemise assez brave pour les contenir !
« LA CANONNIÈRE DE NULN ! » hurlèrent les marins en chœur.
Toute la taverne se leva d’un bond. Choppes renversées, tabourets qui volent, hommes qui s’écartent comme devant une charge de cavalerie lourde. Elle fendit la foule comme un navire de guerre fend les flots.
Direction : Ashkarûn.
« MON AIMÉ ! MON PRINCE ! MON ÉTALON DU DÉSERT ! »
(Note traumatisante : ils s’étaient donc retrouvés quelque part entre l’Auberge et ici. L’image mentale de ces deux-là en pleine action me donne envie de me laver les yeux à l’eau bénite. Avec du savon. Et peut-être de l’acide.)
Le petit chat, témoin de cette scène, eut la réaction la plus sensée : il se barra en courant.
Vers moi. Évidemment.

Comment se ridiculiser en douze étapes
Pendant que ces retrouvailles tumultueuses secouaient la taverne, votre humble serviteur accomplissait son devoir.
La Gravine descendait de la barge.
Ma Gravine. Celle que je sers. Celle pour qui je donnerais ma vie — même si elle ne me le demande pas, et probablement ne le fera jamais, parce qu’elle a des gardes bien plus compétents que moi pour ça.
Car voyez-vous, il me faut confesser une vérité douloureuse.
La Gravine ne voyage pas seule. Oh non. Elle est accompagnée en permanence d’une garde d’élite. Douze hommes. Douze colosses en armure finement ouvragée. Douze soldats aussi fiables et réguliers que les douze coups d’une horloge sortie des forgeries de Nuln.
Des gardes prétoriens, comme auraient dit ces anciens du Sud dont parlent les vieux grimoires.
Et ces douze-là, cher lecteur… ces douze-là m’éclipsent en toute chose.
Ils sont plus grands. Plus forts. Mieux équipés. Mieux entraînés. Ils ne parlent pas. Ils ne plaisantent pas. Ils ne font pas de zèle ridicule. Ils sont, tout simplement, l’incarnation même de la protection rapprochée.
Et moi ? Moi, Ulrich von Schnitzelbach, caporal de mes deux ?
Ils m’ont catalogué comme une sorte de « valet armé ». Un amuseur. Un bouffon avec une épée.
Ils me laissent jouer à celui qui protège. Par indulgence. Ou par mépris. Je ne sais pas lequel est pire.
Mais ce jour-là — par le caleçon de Sigmar ! — ce jour-là, je décidai de prouver ma valeur.
La Gravine traversait les halles. Je bondis en avant. Je repoussai les badauds. J’écartai les curieux. Je scrutai chaque visage à la recherche d’assassins potentiels.
Et puis je vis ce poissonnier.
Son panier. Pourquoi cachait-il son panier ? Qu’y avait-il dedans ? Une arme ? Un poison ? Une bombe ?
Je plongeai mes mains dans le panier.
BZZZZZZZZ !

Une nuée de mouches à merde — des centaines, des milliers ! — m’explosa au visage. Je crachai, je toussai, je battis des bras comme un moulin de Wissenland. Une mouche particulièrement téméraire alla s’écraser sur le casque immaculé d’un garde d’élite, qui commença à friser sa moustache d’un air très énervé.
(Note humiliante : pas de bombe. Que des mouches. Et du poisson pourri.)
Plus loin, plus loin ! Je repérai un gros bonhomme qui reculait avec un tonneau. Un tonneau ! Qui dit tonneau dit poudre ! Qui dit poudre dit explosion ! Qui dit explosion dit ATTENTAT !
Je le plaquai violemment contre le mur.
« HALTE, ASSASSIN ! »
Le pauvre bougre — un simple docker qui déplaçait un tonneau de harengs marinés — me regarda avec des yeux de merlan frit.
Un garde d’élite s’approcha. Il posa sa main gantée sur mon épaule. Il me dit, avec ce calme glacial des professionnels :
« Calme-toi, Ulrich. Calme-toi. »
(Note pour moi-même : quand un garde prétorien te dit de te calmer, c’est que tu as dépassé les bornes de l’acceptable. Et probablement celles du ridicule aussi.)
Ainsi, de panier en tonneau, de fausse alerte en humiliation publique, je semai chaos et confusion dans l’intégralité de la traversée des halles.
Mais le pire ? Le pire, c’est que la Gravine… riait.
Oh, pas un rire moqueur. Un petit rire discret, derrière son éventail. Un amusement sincère. Peut-être que ce divertissement, cette légèreté involontaire que j’apportais dans la gravité de sa mission, lui pesait moins lourd qu’un garde compétent mais sinistre.
Et chaque fois que le chef de sa garde d’élite semblait sur le point d’imploser comme une marmite trop cuite, elle le calmait d’un petit geste de la main.

Le padre entre en scène
Un vieillard qui semblait avoir été taillé dans du bois de cercueil. Austère ? Non, SINISTRE. Le genre d’homme qui sourit aux enterrements et pleure aux mariages.
Une fraise empesée du siècle dernier. Des vêtements noirs comme la conscience d’un usurier.
Mais autour de son cou…
Un collier d’or MASSIF avec un pendentif en forme de bateau. Le symbole des armateurs. Les vrais maîtres du Reik.
C’était soit le père de Thomas le Cocu, soit le père d’Hanna la Cocufiante. Dans tous les cas, un des architectes du mariage commercial du siècle.
Il s’avança vers la Gravine avec la confiance tranquille de celui qui sait que l’argent achète tout, même le respect de la noblesse.
(Note prémonitoire : quand un marchand aussi riche rencontre une noble aussi politique, les petites gens comme moi finissent toujours par trinquer. Littéralement et figurativement.)
Le vieil armateur s’inclina. Pas trop bas — juste assez pour montrer du respect sans servilité. L’inclinaison exacte de quelqu’un qui connaît la valeur de son or.
« Votre Grâce, » dit-il d’une voix qui craquait comme un vieux navire, « Grissenwald est honorée de votre présence. »
(Sous-texte : qu’est-ce que vous foutez dans MON fief et combien ça va me coûter ?)
Et derrière lui, une silhouette que je n’avais pas remarquée…
— Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach, Bouffon Involontaire de Sa Grâce, Pourchasseur de Mouches et Plaqueur de Dockers Innocents, Grissenwald — An 2523 de l’Empire


Leave a Comment