Un crâne en feu, un masque de hibou et un squelette hurlant surgissent de la jungle — Cordélia leur répond à coups de fusil. Les faux dieux tombent, et le survivant parle. Acte 6 du Dieu de Mitnal, campagne Les Masques de Nyarlathotep.

Ce qu’il reste d’un camp
Le jour mourut. La pénombre verte tourna au gris, puis au bleu de fer, et ce fut à l’instant précis où la lumière rendit l’âme que la clairière s’ouvrit sous leurs pas. Petite, tordue, taillée à la machette dans la chair de la jungle, tapie contre le coude d’une rivière. L’eau grondait fort, ici. Assez fort pour noyer une voix. Assez fort pour noyer des pas.
Les lanternes crachèrent leur lumière. Elles n’éclairèrent pas un camp. Elles éclairèrent ce qu’on en avait laissé.
Deux tentes — ou les loques qui pendaient encore aux pieux brisés. Un lit de camp jeté à terre, le cadre cassé en deux. Un foyer noir, mort depuis longtemps. Des lanternes fracassées, du verre semé dans l’herbe, des boîtes de sardines crevées, des bouteilles, des cordes tranchées net. Tout gisait pêle-mêle, éparpillé avec la fureur désordonnée d’une chose qui va vite et va mal. Et la jungle, déjà, reprenait son bien : les lianes rampaient sur les toiles, la mousse mangeait les objets. Deux semaines que cela pourrissait là. Au bas mot.
Cordélia marcha sur le foyer, sa lampe levée haut, la pluie lui coulant sur les épaules et dans les cheveux, la rivière rugissant dans son dos. Une grosse pierre plate reposait contre les cendres. Elle approcha la flamme et vit les taches. Sombres, brunâtres, semées sur la pierre. Elle y posa le doigt : sec, croûté, rendu collant par la pluie. Pas une boucherie. Mais assez de sang pour une plaie. Le sang n’arrivait pas, ne repartait pas — il était là, concentré, tombé d’un coup. Un impact. Quelque chose s’était abattu sur cette pierre, lourdement, de haut. Pas une plume. Pas un poil. Rien que la canopée refermée sur le ciel.
Roy, lui, arrachait du bois sec à la boue. C’est en fouillant les débris qu’il trouva la bourse, à demi enfoncée dans la fange. Du cuir froissé, léger. Il l’ouvrit. Du tabac. Il le porta à son nez avant même de savoir pourquoi, et l’odeur le prit à la gorge — du Prince Albert. L’image le frappa, nette comme une gifle : Elias tassant le fourneau de sa pipe du pouce, au bord d’un feu, ce geste mille fois répété qui valait sa signature. Le tabac était trempé. Aucun doute : la bourse était la sienne. Perdue, lâchée, ou arrachée d’une poigne — impossible à dire ; le bord n’était pas déchiré.
Roy la brandit vers les autres. « Notre vagabond est passé par ici. »

Quatre paires de bottes, et une de trop
Sylvanus s’était écarté vers les mules, un fusil qu’il finissait de charger entre les mains. Quelques minutes plus tôt, Cordélia avait vidé six coups dans les frondaisons, croyant y voir fondre une ombre — homme ou bête, allez savoir. Six détonations, dans une nuit pareille, cela s’entend loin et cela appelle du monde. Il ratissa donc le noir en cercle, lanterne d’une main, arme de l’autre, un disque de lumière jaune qui butait net contre le mur de verdure. Au-delà, rien. Le noir plein. La jungle respirait autour de lui ; le fleuve avalait tout le reste. Une chose aurait bougé à vingt pas qu’il ne l’aurait pas entendue. Les mules broutaient, calmes enfin. C’était déjà ça de pris.
La nuit gagnait. Des lucioles quittèrent le sol et se mirent à tourner, montant vers le ciel en une spirale d’or — le seul répit que la soirée accorderait à personne. Puis le noir se referma pour de bon. Impossible de bouger avant l’aube. Ils dormiraient là.
Avant de dresser la toile, on lut le sol. Sylvanus, torche baissée, releva les traces près des mules : des bottes, plusieurs paires, quatre hommes, cinq peut-être, venus et repartis par le même sentier. Et, au bord sud de la clairière, une autre piste filait vers le sud-est — des empreintes mêlées, cette fois. Des bottes. Et deux pieds nus.
Un dernier détail rattrapa Cordélia. Le sang, sur la pierre, était tombé de haut. Un mètre au moins, en gouttes désordonnées, comme égoutté à hauteur d’homme. Ce n’était pas un blessé couché ni accroupi qui avait saigné là. Et dans la terre molle, contre la pierre, une empreinte profonde, lourde : une botte de cavalier. Une botte de l’Ouest, chère, faite pour tenir l’étrier. Pas celle d’Elias. Pas celle des voyous du train.
Ils montèrent leur propre toile — hors de question de coucher sous ces charognes de tentes —, tendirent les bâches, allumèrent le feu par-dessus le vieux foyer, déroulèrent les moustiquaires. Cordélia dormirait entre les deux hommes, fusil chargé sous la main. Deux heures de garde chacun. La dame, cette fois, ne s’en tirerait pas.

Ce que la peau retient
Vers vingt-trois heures, la pluie avait cessé. L’humidité remontait du sol, les lucioles s’étaient dispersées. Roy veillait.
Il rouvrit le carnet du Zeppelin, ce petit journal où il se trouvait, lui, dessiné, et se laissa glisser. Le décor était immense, le ciel se fendait un peu, quelques étoiles perçaient. Et les vieilles questions revinrent, comme des chiens qu’on ne chasse pas : son avenir, les signes reçus, cette idée qui lui rongeait la nuque — qu’il appartiendrait à quelqu’un. Alors monta la vision du Pérou. Le miroir. Ce visage parfait à la peau sombre, ces yeux d’améthyste, ce timbre qu’il n’oublierait jamais. Il la chassa comme on chasse une fièvre, referma le carnet d’un coup sec, alla tâter les mules — calmes, deux souffles de vapeur aux naseaux — et rendit sa place.
Plus tard, à l’écart du feu, le dos contre un arbre pour qu’on ne le prenne pas par-derrière, Sylvanus s’accorda un instant à lui seul. Il ouvrit sa chemise et regarda ses cicatrices — ses symboles, ces scarifications creusées jadis dans sa chair. La torche accrocha un reflet qui n’avait rien à faire là. Là où la peau, écartée autrefois par la lame, aurait dû repousser en bourrelet de chair vive, courait une pellicule cuivrée. Métallique. À l’intérieur de chaque entaille.
Le souffle lui manqua d’un coup, comme d’un poignard au ventre. Les images le vrillèrent : la scarification, le majordome au couteau qui se délectait d’écarter sa peau, et ce liquide qu’il versait le long des plaies — ceci, exactement, qui prenait forme aujourd’hui. Sa chair refusait de se refermer. Elle se craquelait. Il n’était plus sûr que son propre corps ne fût pas en train de le lâcher — ou de devenir autre chose.
Il appela Roy. Parce que Roy était un homme, et parce que c’était lui qui l’avait tiré des mains de ses bourreaux. Roy le trouva à terre, recroquevillé, la chemise béante, les yeux fous, s’arrachant la peau à deux mains. « Regardez, Roy — ça ne guérit pas. Ça devient métallique. Qu’est-ce qu’ils m’ont fait ? » Roy s’accroupit, l’empoigna contre lui, brisa d’une étreinte les secousses qui couraient dans ce corps de cinquante ans. Il parla bas et dur : les cicatrices prendraient leur temps, ils portaient tous les plaies de leurs guerres, ce n’était ni l’heure ni le lieu de flancher. Les mots firent leur travail. Le souffle de Sylvanus ralentit ; il s’abandonna. Cordélia, réveillée, jeta un trait de lumière sur la scène depuis l’entrée de la tente, cracha un mot sur ceux qui pleurent leurs bobos au fond de la jungle, et retourna dormir.
Ce fut alors que le regard de Roy tomba dans les flammes. En rebâtissant leur feu sur le vieux foyer, ils avaient recouvert une couche plus fine, plus noire, plus légère que les cendres grises : du papier brûlé. Beaucoup de papier. Quelqu’un, ici, avait réduit des documents en cendres, et par brassées. Roy y glissa une de ses lames comme une pelle, voulut en tirer un lambeau lisible — les morceaux se défirent sous ses doigts, envolés, illisibles. Il n’aurait rien vu. Il n’en dirait rien.
Le reste de la nuit, tandis que Sylvanus sombrait d’un sommeil de plomb, Roy tint bon, seul, à décalquer des feuilles et à retourner ses pensées. Jusqu’à ce qu’un bruit le fige.

Le crâne, la flûte et le masque
Pas un cri de bête. Pas un craquement de bois. Un clic. Léger, régulier, entêté. Un son que Roy n’avait jamais entendu.
Il réveilla les autres, une main plaquée sur leurs bouches. Un carillon de bois se mêla au clic — le tintement d’un mobile éolien pendu à une véranda, sauf qu’il n’y avait pas de véranda et que le son ne suivait pas le vent : il venait d’un point précis. Le sud-est. Et il approchait. Puis une flûte s’y greffa, crachant des notes chaotiques, frénétiques, sans l’ombre d’une mélodie.
Une lueur rouge, malade, jaillit du sol derrière Sylvanus. Elle enfla, jeta le long des troncs des ombres longues et tordues — des ombres qui n’avaient pas la forme de ce qui les projetait. Une puanteur de soufre, âcre, chimique, impossible sous ces latitudes, flotta sur la clairière comme un voile.

À demi noyée dans le feuillage, baignée de rouge, une silhouette se dressa. Haute, humanoïde, immobile, découpée par la lueur qui montait derrière elle. Dans une main, un crâne humain en feu — c’était lui, la source ; les flammes léchaient les orbites vides et faisaient danser les ombres sur des plumes, sur des os. Un masque de hibou lui mangeait le visage.
Et tout contre elle, une seconde forme parut : un être squelettique dont la tête entière brûlait.
Roy, pris à la gorge, perdit pied. Ce qu’il voyait, lui, était pire encore, et cela le cloua sur place. Sylvanus, réveillé en sursaut, se pétrifia de même. Mais Cordélia tint bon. Elle jaugea la mise en scène, le squelette qui titubait et s’accrochait à une branche pour ne pas choir — un dieu ivre mort —, et se dit tout bas qu’il ne manquait qu’un déguisement pour parfaire la farce. Son arme était déjà dégainée.
Le hibou leva les bras et parla au campement, en espagnol, d’une voix de grand prêtre :
« Voici le crâne d’un intrus. Je suis Ap’uch, venu du Mitnal, et je marche sur cette terre. Vous laisserez ici toute votre nourriture et tous vos biens, et vous ne reviendrez jamais. Sinon je dévorerai votre âme et je volerai votre crâne. »
Un dieu qui déclame en phrases bien tournées n’est pas un dieu. Cordélia visa.
La déroute des dieux
Le fusil de Cordélia parla le premier, et la nuit se déchira.
L’homme-hibou partit en arrière comme frappé par un cheval au galop, l’épaule éclatée, et s’abattit dans les feuilles en un tas de plumes et de terreur. Le squelette hurla — « Imbécile ! J’invoque les démons dans les entrailles de la terre ! » — et la jungle vomit deux formes de plus, une de chaque côté.
Peau sombre bariolée d’os blancs, mâchoires béantes, bras ouverts, elles chargèrent en hurlant à s’arracher la gorge.
Cordélia ne recula pas d’un pouce. Elle brisa le fusil, réarma, épaula. Le second coup emporta la main du squelette dans une gerbe rouge — les doigts, la paume, tout partit en bouillie. L’homme tomba à genoux en glapissant, un moignon fumant au bout du bras. Ses démons se figèrent net, flairèrent la poudre et le sang, et décidèrent d’un coup qu’ils n’étaient plus des dieux. L’un d’eux lança quelque chose. Un éclair blanc, un claquement sec, un mur de fumée qui jaillit du sol. Cordélia se jeta contre la pierre, encaissa, cracha la boue — et fit sienne la fumée qu’on lui destinait.
Roy sortit de sa torpeur d’un seul bloc. Son bras se détendit. La dague fendit l’obscurité, trouva la gorge du lanceur de pétard et y ouvrit l’artère d’un trait net. L’homme s’étrangla, chancela, les mains à la gorge, et s’écroula dans son propre sang. Son compère poussa un cri de femme et détala.
Sylvanus, lui, cracha deux fois du calibre 12 sur le squelette debout — et deux fois la nuit ne lui rendit que des éclats de branches. La brute encaissa le vent des plombs, cessa net de brailler ses menaces, et prit ses jambes à son cou.
Alors ce ne fut plus qu’une chasse. Trois lâches, trois directions, et la clairière pour arène. Le hibou arracha son masque en courant : dessous, pas de dieu — un homme. Brun, ruisselant, la peur au ventre, un fantoche en costume filant dans les fourrés comme un lièvre. Le porteur de crâne prit sa robe dans les ronces ; l’étoffe craqua, le feu de son propre crâne mordit les feuillages, et il se débattit dans un buisson qui s’embrasait.
Cordélia bondit à ses trousses. Elle franchit la rivière d’un saut de fauve, retomba en pleine foulée et courut — comme elle avait couru sur les terrains de Cambridge, quand la mêlée sentait la boue et le sang de nez plutôt que la poudre. Roy s’élança sur le hibou, lame en main. Sylvanus, cul à terre, rechargeait en jurant.
Le hibou courait trop vite pour Roy. Qu’importe : le crâne clopinait plus près. Roy visa les jambes et lança. La dague siffla, mordit le tendon derrière la cheville et le trancha net. L’homme qui avait déjà laissé sa main dans l’herbe y laissa son pied. Il tomba comme un arbre, hurlant, empêtré dans ses oripeaux de dieu. Roy fut sur lui avant qu’il eût fini de crier, et le lia.
Sylvanus, enfin rechargé, chercha une cible digne de sa vengeance — et son fusil la lui refusa. La cartouche, gorgée d’eau, péta dans le canon. L’arme lui sauta au visage dans un nuage âcre ; il recula, à demi aveuglé, un juron ancien aux lèvres, tenant deux morceaux de ferraille inutile. Le dernier démon se fondit dans le noir et ne revint pas.
Restait le hibou. Cordélia le rattrapa au bord de la clairière et se jeta dans ses jambes. Le choc les emporta tous deux dans les branchages ; ils roulèrent, et quand la poussière retomba, c’était la femme qui était dessus.

Un Mexicain la fixait de dessous — grosse moustache, cheveux longs, l’œil torve d’un chacal pris au piège. Il lui cracha au visage et se débattit. Elle ne discuta pas. La crosse s’abattit, l’os sonna, et le faux dieu s’en alla rejoindre le sommeil des vaincus.

Les mules frappent encore
Car aucune nuit ne saurait épargner Sylvanus.
Les mules, affolées par la pétarade, firent céder leurs cordes et détalèrent. Il arriva à leur hauteur juste à temps pour les voir s’arracher au piquet. Dans un dernier élan désespéré, il se jeta au cou de l’une d’elles — et n’attrapa rien. Il se rattrapa aux sacs sanglés sur le dos de la bête, se fit traîner sur plusieurs mètres, le nez dans la fange, et parvint enfin, à grand-peine, à se hisser en croupe. La mule rua, se cabra, voulut le vider comme on vide un cavalier de trop. Ce fut un rodéo en pleine jungle, un homme cramponné aux bagages d’une monture folle pendant que l’autre bête disparaissait pour de bon dans le noir. Il sauva celle-là. Et avec elle la moitié des armes et les bouteilles de gin de Cordélia. L’autre emporta les vivres et les dernières compresses. Plus tard, il voulut la pister. Il fit chou blanc — comme il faisait chou blanc de tout, ce soir-là, dès qu’une bête ou une gâchette lui passait entre les mains.

Ce que le masque cachait
Deux hommes gisaient à leurs pieds.
Le crâne — une main, un pied en moins — convulsait dans l’herbe. Roy le traîna sous les larges feuilles de bananier et voulut le tenir en vie. La jungle lui refusa cela aussi. L’homme se plaqua les tympans de son unique main, hurla comme si son crâne allait éclater, se débattant contre un son que lui seul entendait, tombant de la canopée. Puis les cris s’éteignirent. Il mourut ainsi, les oreilles bouchées, une main crispée sur ce qu’il ne voulait plus entendre.
Restait le hibou. Il revint à lui sous le genou de Cordélia et supplia qu’on l’épargnât. On lui donna à boire. On l’ouvrit — non au couteau, mais aux questions.
Un Texan du nom de Kimble ? Connais pas. Le nom de son maître, alors ? Esteban Santos. Ils travaillaient pour Santos, qui les payait pour effrayer les gens : endosser les costumes, allumer les feux, jouer la comédie du dieu. Les villages laissaient des offrandes et ne s’approchaient plus des ruines. Santos ne voulait rien d’autre. La farce était crevée, le tour de passe-passe des faux dieux étalé au grand jour.
Mais sous la terreur, l’homme ne mentait pas. Et ce qu’il lâchait était d’un tout autre métal.
Le camp, dit-il, était là bien avant nous. Quatre nuits plus tôt, Paco avait disparu. Son hamac pendait à vingt mètres du puits ; au matin, il était vide. Santos avait crié à la désertion. Seulement, personne ne déserte sans ses bottes — et celles de Paco étaient dessous, rangées côte à côte, bien droites.
C’était Santos qui avait éventré ce camp-ci, le prenant pour une bande de chasseurs de primes. Il avait lâché ses hommes pour les débusquer, tout raser, ramener les vivants. Il y avait un gringo, qui s’était battu ; on l’avait roué de coups et emmené. Trois autres avec lui — des locos, disait-il, des fous. Vivants, tous : Santos ne tue pas ceux qu’il peut faire suer à la tâche.
Seulement, les hommes avaient peur. Ils rêvaient — pas des rêves d’hommes. Miguel s’était réveillé en hurlant trois nuits d’affilée : il se voyait couché sur une pierre, la poitrine qu’on lui ouvrait, et des ailes. Cinq déserteurs la semaine passée ; Santos avait doublé la paie. C’était l’argent qui tenait les autres, pas le courage. Et il y avait Thomas — Thomas qui creusait tout le jour contre la paroi du puits, là où Santos n’avait rien commandé, et qui, la nuit, dormait comme un mort. Avant, Thomas avait peur du noir.
Contraint de dessiner le plan — Sylvanus lui promettant, pour l’encourager, de lui ôter les mains et les pieds comme à son camarade —, l’homme traça dans la terre les contours de la cité. Une pyramide. Le caracol, l’observatoire, cette tour ronde où Santos avait d’abord fait creuser sans rien tirer que des gravats. Et, au cœur de tout, un énorme cénote — une caverne à ciel ouvert, un lac souterrain sans plafond, courant sous la roche sur des lieues. C’est là qu’on avait tout porté. C’est là qu’était l’or.

Car de l’or, il y en avait. Des objets mayas par centaines, remontés chaque jour du gouffre, que le maître entassait dans des caisses — le lit même de sa fortune. « Il n’y a qu’à se baisser pour ramasser l’or, seigneur. » Et c’était Elias, le gringo, qu’on forçait à faire le tri.
Mais Elias, a eu un souci au camp. Un soir il a été ramené de force, il n’était plus au puits. Il a été surpris dans la tour. Il portait quelque chose sous sa chemise, qu’il refusait de lâcher ; on l’avait frappé pour le lui arracher, et le maître s’en était emparé avant de chasser tout le monde. Ce qui s’était joué là s’était joué entre lui et le gringo, loin des regards.

Vers Xamanik
Le marché fut vite conclu. Qu’il fût franc, qu’il les aidât à tirer Elias de ce trou, et il repartirait libre — un peu de cet or dans les poches. L’homme, soulagé, se laissa panser : Roy y usa les toutes dernières compresses, celles qui restaient, les autres ayant fui avec la mule perdue.
Elias vivait encore. Roué, peut-être, à demi brisé — à Xamanik —, mais vivant. Une journée de marche. Une quinzaine d’hommes en armes, des tentes, des vivres, des gardes.
Sylvanus, entre-temps, avait fini par ressurgir de la jungle où il s’était égaré, glorieux d’avoir simplement survécu à lui-même.
La nuit les enveloppa de ses dernières confessions, le plan gravé dans la terre sous leurs yeux. À l’aube, ils marcheraient sur les ruines.
Mais il restait cette pierre, et le sang tombé de haut. Il restait ces bottes vides, rangées bien droites sous un hamac par un homme qui n’était jamais revenu les chausser. Il restait ce chant que les hommes de Santos entendaient la nuit, dans la canopée, et dont l’un venait de mourir en se bouchant les oreilles. Les faux dieux étaient tombés, et tomber leur allait bien. Mais quelque chose, à Xamanik, était là bien avant eux — quelque chose de très vieux, de très patient, qui n’avait jamais eu besoin de masque.


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