Robert ouvre le feu en rafale sur une masse blanche et abat Devlin. Des copies desséchées de Brandon tombent du toit éventré et massacrent les campeurs. Les géants arrachent la station mur après mur. Dev fuit avec le vrai Brandon dans les bras — et un géant soulève leur 4×4 dans la nuit. Acte 5 d’Opération Fulminate, campagne Delta Green.

La rafale
1h10 du matin. Hall de la station.
Robert força la porte. L’obscurité était totale. La première chose qu’il vit furent les téléphones — des rectangles de lumière blanche découpant des fragments de visages, de mains, de bouches ouvertes dans le noir.
Contre le mur du couloir, dans le faisceau tremblant d’un téléphone que personne n’avait eu la force de baisser : Devlin. Encore debout. La chose blanche et filandreuse enroulée autour de son torse, remontant vers ses épaules à toute vitesse, pulsant contre le tissu de sa chemise de ranger, brûlant à travers. Des volutes de fumée montaient des points de contact. Sa joue se dissolvait.

Devlin regardait ses mains avec l’expression de quelqu’un qui essaie de comprendre ce qui lui arrive. Il ne criait pas. Il ne luttait pas. Vingt-deux ans, impuissant, une incompréhension totale.
Quelque chose se brisa en Robert à cet instant. Dans cette chute, l’instinct prit le relais — plus ancien que l’entraînement, plus rapide que la pensée. Pour lui, le monde s’était toujours réduit à une seule équation : menace, distance, élimination. Il ne protégeait plus personne. Il frappait la source la plus proche, sans réfléchir, sans viser. Le réflexe à l’état pur.
Il leva le M16 sans l’avoir décidé. Le canon trouva la masse blanche de Devlin. Il tira en rafale.
Le bruit dans cet espace clos fut épouvantable — chaque détonation rebondissant entre les murs en bois et le carrelage, se multipliant, écrasant tout le reste. Des éclairs oranges figeaient la salle par fragments. Des silhouettes au sol. Des bras qui se levaient. Des bouches ouvertes.
Dans le noir, dans la foule, avec un fusil en rafale et un esprit en lutte — viser proprement n’existait pas.
La rafale traversa la masse blanche. Elle la fragmenta — des morceaux translucides se détachant, tombant, s’évaporant comme de la buée sur du métal chaud. Mais les balles continuèrent jusqu’à Devlin.
Plusieurs impacts. Sa jambe. Son flanc. Sa poitrine. Le son de ses cris, s’il y en eut, fut noyé par le fusil et les hurlements du hall. La chose blanche se rétracta, se libéra à moitié, s’écroula sur le carrelage.
Le silence qui suivit fut horrible. Les oreilles de Robert sifflaient — un son aigu continu remplaçant tout le reste. Il était debout, le canon du M16 fumant, le percuteur claquant dans le vide. Clic. Clic. Clic. Chargeur vide. Ses mains tremblaient encore — pas de l’adrénaline. Son corps n’en avait pas fini.

Devlin était au sol, immobile, couvert de sang. Du vrai. Du rouge. De l’ordinaire. Son épaule gauche — là où la masse blanche avait travaillé — n’était plus tout à fait une épaule. Sa joue perforée par la rafale. Il respirait encore. Deux fois. Trois fois. Ses yeux cherchaient quelque chose au plafond.
Naomi Blomberg était déjà sur lui — traversant le hall à quatre pattes entre les corps couchés, deux doigts posés sur sa gorge. Elle ne disait rien. Elle restait accroupie, la main sur la gorge d’un homme qui ne respirait plus, pendant que tout continuait autour d’elle.
La rafale avait aussi atteint Nicholson, près de l’entrée, qui avait tenté de s’interposer. Une balle dans le flanc. Un hurlement aigu, presque animal, aucun mot. Il était parti en arrière sous l’impact, puis avait continué mécaniquement à quatre pattes, comme une poupée désarticulée, le nez en sang, la jambe en charpie, fuyant n’importe où, pourvu que ce soit loin de Robert.
Robert regarda ses mains. Le fusil. Le hall. Devlin. Blomberg accroupie. Nicholson hurlant en fuyant. Et au-delà, les gens commençant à se ruer vers la porte.

Sarah et Clara
Robert pensa à ses filles.
Pas par sentimentalité — par mortification. Si elles le voyaient dans une scène comme celle-ci, il ne serait plus leur père. Il pensa à l’âge de Sarah, à peu près celui de Devlin. Il venait d’abattre un gamin à peine plus âgé que ses propres enfants.
Tétanisé de ne pas comprendre ce qui venait de se passer — lui, l’homme du sang-froid absolu — il chercha à les mettre en sécurité, du moins dans son esprit. Fuir. Mettre de la distance entre la menace qu’il était devenu et les civils.
Il sacrifia deux points de volonté pris dans ses attaches — Sarah, Clara — pour retenter un jet de santé mentale. Succès critique.
Il reprit connaissance presque immédiatement. Le hall ne l’attendait pas. Red, debout, le visage blanc dans la lueur d’un téléphone tombé au sol, le pointa du doigt.

— C’est vous ! C’est vous !
Il n’eut pas le temps de finir. Keena hurlait par-dessus le chaos : Bougez ! Ne restez pas là ! Par groupe ! Personne ne doit rester seul ! Personne ne l’écoutait. Marcus Webb se précipitait vers ses trois enfants planqués sous un sofa, paralysés. Tomika Gallegos se redressait, ne courait pas vers la porte, regardait Robert, complètement figée par la peur, reculant en agitant les mains pour qu’il arrête de tirer.
Robert sauta par une fenêtre fermée. Pas pour l’ouvrir — pour la traverser. Mettre de la distance entre la menace qu’il représentait et tout le reste.

Le toit
Le parking. Au même instant.
Amos venait d’allumer le dernier phare du dernier véhicule quand il entendit la rafale. Longue, continue, un bruit qu’on ne confond pas avec le tonnerre, étouffé par les murs, déformé par la pluie, mais parfaitement reconnaissable. Une arme automatique.
Ces fédéraux sont vraiment des imbéciles.
Il attrapa son fusil à pompe.
Au moment où il se redressait, le toit de l’aile où se trouvait la chambre du fond s’arracha d’un seul coup — comme soulevé par une main immense et invisible. Planches, barres d’étanchéité, morceaux de charpente s’envolèrent dans la tempête et retombèrent en pluie de débris sur le parking, sur les véhicules, autour de lui.
Il esquiva — par réflexe pur, quarante ans de terrain.
Puis la porte d’entrée explosa vers l’extérieur. Pas une image — littéralement arrachée de ses gonds par la masse des corps qui se pressaient contre elle. Le parking se remplit d’un coup de gens qui couraient, qui hurlaient, qui ne regardaient pas où ils allaient. La seule chose qui comptait : loin, n’importe où. Pyjamas, sous-vêtements, certains pieds nus sur le gravier détrempé.

Quelqu’un le bouscula — un homme torse nu, pieds nus, qui ne l’avait même pas vu, continuant vers les voitures. Une femme avec un enfant dans les bras hurlait un prénom en passant. Les gens convergeaient vers les véhicules dans une bousculade complète. Le premier 4×4 — celui dont le toit avait été écrasé plus tôt — était inaccessible, vitres soufflées vers l’intérieur ; quelqu’un l’ouvrit par réflexe et recula en hurlant. D’autres se ruaient vers le pickup de Red, intact, trois personnes essayant d’ouvrir la même portière, se bousculant. Une femme tomba dans la boue.
Aucune clé. Robert n’avait récupéré que les deux trousseaux des 4×4 des rangers. Pas les clés de Keena pour les quads. Le chaos était total — des moteurs qui toussaient, qui calaient, noyés par l’humidité ; un véhicule démarrant brutalement dans un nuage de fumée que la pluie aplatissait aussitôt ; une personne tapant à mains nues sur une vitre arrière pendant qu’une autre voiture reculait et l’écrasait dans la panique.
Amos avançait vers la station — c’était son métier, arrêter les tueurs et les méchants — quand il le vit.
Au milieu des cris, des moteurs, immobile dans le faisceau d’un phare : un enfant. Six ans. Nu. Cheveux roux collés sur la peau. Les gens couraient autour de lui sans vraiment le voir, le traversant presque du regard.
Le gamin ne bougeait pas.
Il tourna la tête vers Amos.
C’était Brandon.

Amos se précipita, écartant un campeur qui lui coupait la route. L’enfant le regarda, complètement surpris, déboussolé. Amos l’attrapa par le bras, passa sa main derrière sa nuque.
Une boule sous la peau. Le contact le rassura un instant — ils l’ont fait, ils ont retiré l’implant.
Puis quelque chose accrocha un coin de son esprit.
L’enfant ne tremblait pas.
Six ans, nu, trempé, exposé depuis combien de temps déjà à une pluie glaciale — et sa peau était immobile. Aucun frisson. Aucun claquement de dents. Rien. Quarante ans de comté, Amos avait ramassé des chasseurs perdus, des gamins tombés dans des rivières glacées. Ils tremblaient tous. Tous, sans exception.
Celui-là, non.
Une voiture passa à trois mètres, ses phares balayant le visage d’Amos et celui de l’enfant dans le même mouvement de lumière. L’enfant n’eut aucune réaction à la lumière.
Quelqu’un le bouscula à nouveau. Du coin de l’œil, Amos vit quelque chose partir vers la lisière — une forme haute, se déplaçant entre les arbres à un endroit où le vent n’expliquait rien. Il braqua sa torche dans cette direction. Les feuilles se refermaient derrière une masse, comme après un souffle d’air.
Il tenait toujours la main de l’enfant. Froide. Extrêmement froide. Mais docile. Silencieux. Calme.
— Je l’amène avec moi en direction du chalet, dit-il à voix basse, à lui-même autant qu’à quiconque aurait pu l’entendre.
Il se mit en mouvement, l’enfant à la main, vers son pickup intact, de l’autre côté du parking.

Le quartz
Ce qui reste de la chambre de Brandon.
Le bruit dans la tête de Dev s’éteignait progressivement. Pas le bruit extérieur — le vent, la tempête continuaient sans relâche. Mais la note continue, qui avait remplacé toute pensée cohérente, commençait à se dissiper, laissant place à autre chose.
Il était au sol. Sa main droite, encore gantée, était fermée sur le fragment de quartz. Il ne l’avait pas lâché. Même projeté contre le mur par le souffle, même maintenant, quelque chose en lui avait eu la force de tenir bon sur ce point précis — alors que tout le reste s’effondrait.
Il leva lentement les yeux.
Il n’y avait plus de plafond.
La pluie tombait directement sur lui, sur Brandon, sur Lemay, sur ce qui restait de la chambre — des morceaux de charpente, de draps, de mobilier éparpillés dans toutes les directions, certains encore en train de rebondir sur le carrelage fracturé.

Trois silhouettes
Au-delà du sol trempé, sans mur, sans fenêtre, sans rien entre eux et la nuit, Dev vit trois silhouettes.
Beaucoup plus proches qu’une trentaine de secondes plus tôt. Cinq mètres au moins, peut-être davantage. Elles avançaient toujours avec la même absence d’urgence — mais l’une d’elles s’était arrêtée. Elle ne bougeait plus. Sa tête — si cette protubérance allongée et ornée était une tête — était tournée vers l’endroit où il y avait eu un toit un instant plus tôt, et où il n’y en avait plus.
Elle l’avait remarqué.
Il n’y avait plus rien entre cette silhouette et lui. Rien qu’une distance. Et cette distance se réduisait.
Dev prit une seconde — même dans la panique, surtout dans la panique — pour faire ce qu’il savait faire de mieux. Calculer. Deux choses. La silhouette le fixait-elle, lui, ou Brandon ? Et Brandon allait-il plus mal qu’il y a cinq minutes ?
La silhouette fixait Brandon.
Et Brandon était en train de mourir d’hypothermie. Au sol, couvert de débris, sous la pluie battante, lèvres bleues, yeux ouverts qui ne suivaient rien. Il tremblait — pas d’un tremblement nerveux, d’un tremblement profond, musculaire. Il luttait. J’ai froid, dit-il d’une voix presque inaudible.
À côté de lui, Lemay ne s’était pas relevée. Elle s’était accrochée à l’enfant par un réflexe plus fort que la terreur — sa veste en lambeaux, ses mains sur la poitrine de Brandon, cherchant un pouls, guettant une respiration, sans même lever les yeux vers la chose qui les regardait au-dessus d’elle.
— Maria ! Il faut mettre l’enfant à l’abri, tout de suite !
Elle leva les yeux. Elle vit la chose. Son visage se décomposa.
Une fraction de seconde pour agir.
Dev fonça vers Brandon, l’attrapa, s’engouffra avec lui dans ce qui restait du couloir menant vers l’escalier. Un mouvement d’air au-dessus de sa tête — il esquiva de justesse, les planches craquant dans son dos. Maria s’engouffra avec lui. Il eut juste le temps de ramasser la couverture bleue pour en envelopper l’enfant.
Le couloir avait encore un toit. Quelques mètres de répit. Les castors empaillés tombés, soufflés ; les têtes de cerfs pendant à des angles impossibles ; et par terre, le carnet de Nicholson, trempé, ses pages gondolées sous l’eau.
Avant de descendre, Dev s’arrêta. Il laissa Maria et Brandon avancer.
Il avait besoin de savoir.
De sa main gantée, il sortit le cristal et le brandit vers les silhouettes.
La plus proche — celle qui s’était postée au-dessus de l’ouverture — eut un mouvement. Dev lut en elle, distinctement, de la stupeur. De l’incompréhension totale.
Elles ne savaient pas ce qu’il leur montrait. Ou elles ne comprenaient pas qu’il le détienne.

Le double
En bas. Au même instant.
Amos rentra dans le hall, l’enfant par la main.
Le chaos le frappa avant même que ses yeux s’habituent à la pénombre. Le corps de Devlin au sol, immobile. Red, debout, hurlant à la foule. Et la scène horrible qui valait à elle seule un test de santé mentale — mais Amos avait vu pire. Quarante ans de comté. Il tint bon.
Brandon, à côté de lui, leva les yeux. Il ne fit pas attention au cadavre. Pas attention aux cris. Il lâcha la main d’Amos et regarda vers le plafond — vers ce qui restait de l’escalier pulvérisé, vers l’étage arraché, vers la pluie qui tombait directement par le toit éventré.
Il attendait.
Des pas descendaient l’escalier. Amos reconnut Lemay, une grande couverture à la main. Puis l’agent Farhan, trempé.
Puis ce qui lui glaça le sang.
Un deuxième Brandon descendait l’escalier. Identique. Couverture bleue sur les épaules.
Deux enfants. Le même visage, deux fois.

Viens
Là-haut, derrière Dev, une des silhouettes recula devant le cristal brandi. Dev avança d’un pas. La deuxième regarda celle qui reculait. Puis son bras bougea — et s’aplatit d’un coup sur ce qui restait du toit. Dev plongea sur le côté, les planches volant au-dessus de sa tête.
En bas, le réflexe d’Amos fut de repousser l’enfant qu’il tenait — le pousser loin de lui. Le corps de Brandon réagit mal au contact. Flasque. Mou. Et l’enfant ne faisait déjà plus attention à lui.
Il s’était tourné vers son double, sur l’escalier. Il leva le bras. Tendit la main, paume ouverte vers le haut. Le geste de quelqu’un qui tend la main vers une chose précieuse, et qui patiente.
L’enfant ouvrit la bouche.
— Viens.
L’autre Brandon, celui de l’escalier, répondit. D’une voix toute petite, celle d’un enfant de six ans.
Puis il hurla : — Non !
Et toute la pièce changea.
Le clone près d’Amos se plia. Et ce qui arriva à l’enfant qu’Amos tenait deux secondes plus tôt n’avait pas de nom. Son corps se tordit dans une direction que les os ne pouvaient plus suivre. La main tendue se rétracta d’un coup contre son torse, les doigts se repliant comme les pattes d’un insecte mort. Sa colonne vertébrale s’arqua brutalement vers l’arrière dans un craquement humide et profond — comme s’il était comprimé à l’envers, retourné par une main immense et invisible. La peau se tendit sur le crâne, sur les joues, jusqu’à la déchirure. La bouche s’ouvrit sur un cri qu’il n’eut pas le temps de pousser.
Du sang blanc jaillit de sa bouche, de son nez, de ses oreilles, de ses yeux — projeté en épais filaments tout autour de lui.
Amos s’écarta — réflexe pur, succès critique. Le sang blanc aspergea les campeurs voisins, qui se mirent à hurler quand ça leur brûla le visage et les mains, frottant leurs vêtements contre leur peau pour effacer les projections.
Amos était à un mètre. Il venait de tenir cette main.
Le corps du gosse s’effondra. Complètement vidé. Plat d’une façon dont un corps ne devrait jamais l’être — comme une enveloppe dont on aurait retiré d’un seul coup tout ce qui lui donnait sa forme. Il tomba sur le carrelage, au milieu du sang blanc qui disparaissait déjà sous la pluie entrant par le toit éventré.
Amos réussit son test. Il perdit quand même un point de santé mentale.
Autour de lui, des campeurs s’évanouissaient, vomissaient, hurlaient.

Je suis désolé
Au pied de l’escalier, l’autre Brandon — le vrai, ou ce qu’il en restait — baissa les bras. Il regarda le corps vidé sur le carrelage. Aucune expression. Pas de triomphe. Pas de regret. Pas de peur.
Puis l’effort le rattrapa. Il vacilla, se rattrapa à la rampe, ne tint plus debout. Quand il releva les yeux vers Amos, son regard était vide.
— Je suis désolé. Je suis désolé.
Amos l’attrapa.
Dev descendit l’escalier quatre à quatre, prêt à arracher Brandon à la scène. Il vit le premier corps — l’enveloppe vidée — et passa son test. Soulagé de découvrir l’autre Brandon, couverture bleue sur les épaules, Amos à ses côtés, fusil à la main. Ils échangèrent un bref regard.
— Il faut protéger l’enfant, dit Dev. C’est ce qu’il recherche.
— Votre collègue vient de tuer un touriste, répondit Amos. Quoi qu’il arrive cette nuit, il y aura un coupable de meurtre au premier degré. Je vous conseille d’avoir une préoccupation pour Brandon — mais pas que.
À peine avait-il prononcé ces mots que Brandon lâcha la main de Dev. Il tomba. Pas comme tombe un être humain — il s’effondra proprement, sans bruit, comme une chose qui avait eu une structure interne et qui ne l’avait plus. La main de Dev resta tendue dans le vide. L’enfant ne bougea plus.
Maria se jeta sur lui pour vérifier son pouls.
Et à cet instant, l’attention de tous se porta vers le haut. Par le trou béant du toit, le ciel se remplit de formes.
Elles tombèrent. Pas une — plusieurs. Trois, quatre, cinq silhouettes pâles se laissant choir à travers l’ouverture, depuis l’étage à ciel ouvert, atterrissant dans le hall avec des bruits mous. Repliées sur elles-mêmes, elles se redressèrent une à une.
Des enfants.
La peau complètement desséchée, tendue sur les os comme du parchemin trempé. Des yeux opaques, blancs, comme du lait caillé. Et ces visages — tous le même que Brandon. La même structure ratée. Le même brouillon répété cinq fois.
Une odeur emplit le hall d’un coup. Cannelle et chlore.

Le carnage
Les petits Brandon ravagés se dispersèrent avec une rapidité que rien ne préparait.
Le premier se jeta sur Red, toujours figé au milieu du hall — s’accrochant à son torse, dévorant la base de son cou. Red hurla, battit des bras, n’arriva pas à s’en débarrasser. Le deuxième fonça vers Keena, qui s’était précipité pour protéger les enfants Webb, mettant son corps entre la chose et eux. Il reçut la créature de plein fouet et fut projeté à deux mètres en arrière contre le mobilier — une force impossible, inimaginable.
Trois autres convergeaient vers Dev, Lemay, Amos, et surtout Brandon.
Dev agit le premier. Il se jeta vers Brandon pour l’attraper et fuir vers les voitures — mais sa manœuvre échoua, échec critique. Il s’étala dans une flaque de sang blanc. La brûlure le long de son corps, immédiate. La substance qui tentait de l’attraper, montant le long de son torse vers sa tête, comme elle l’avait fait pour Devlin. Il brandit le cristal sans effet, puis comprit que c’étaient ses vêtements qui fondaient, pas encore sa peau — et il se déshabilla frénétiquement, ne faisant plus attention à rien autour de lui. Il perdit deux points de santé mentale.
Amos vit Farhan se débattre dans le sang blanc, hurlant, arrachant ses vêtements. Et les silhouettes des gamins fonçant vers lui.
Il tira au fusil à pompe sur l’une d’elles. Quatorze points de dégâts. L’enfant fut arrêté net en pleine course, le torse littéralement pulvérisé — la tête et les bras continuant de bouger, les jambes basculant sur le côté. La détonation, dans cet espace, fut aussi violente que celle qui avait arraché le toit.
Le deuxième gamin chargea en voyant tomber le premier. Échec critique : il percuta le corps de son camarade et se vianda devant Amos, glissant à ses pieds.
Le troisième fonça vers Dev — torse nu désormais — et tenta de le plaquer. Il se prit dans les vêtements que l’anthropologue venait de retirer. Il se releva, enragé, se déplaçant avec une célérité que Dev n’avait jamais vue de sa vie.

Vers le barrage
Dehors. Au même moment.
Robert s’éloignait sous la pluie, vers la gauche du lac, en direction du barrage.
Il avait laissé son fusil — mais gardé le sac. Il courait en se raccrochant à la carte du paysage qu’il avait longuement étudiée, visant un des points stratégiques qu’il avait mémorisés. Aucune réponse sur le talkie. Puis une détonation violente venant du bâtiment — aussi forte que celle qui avait arraché le plafond.
Il reprit le talkie.
— J’ai été contaminé. Je vis avec la menace. Essaie de finir le travail autant que possible. Détruis la preuve. N’oublie pas de limiter au maximum l’impact de l’entité. Je vais essayer de régler la propagation. Je ne suis plus viable.
Il coupa.
Devant lui, dans la nuit à visibilité presque nulle, une seule chose attirait son attention : le lac. Et au-delà du lac, des lumières. L’énorme barrage d’O’Shaughnessy, construit dans les années vingt, ses projecteurs encore allumés. Là où il n’y avait plus de réseau, il y aurait forcément un téléphone filaire. Quelque chose qui permettrait de prévenir Delta Green de ce qui était en train d’arriver dans cette vallée.
Il chercha, avec ce qui lui restait de lecture tactique, un point surélevé d’où il pourrait embrasser la scène du regard avant de s’y engager.
Derrière lui, la station éventrée crachait sa lumière de fortune dans la tempête — les phares en quinconce qu’Amos avait allumés, les cris, les coups de feu, les alarmes. Et au-dessus, immobile, centrée, la tempête qui n’avait pas bougé depuis le début de la nuit.
Le coup de grâce
Amos baissa le canon vers le gamin qui se tenait à ses pieds — celui qui s’était brisé contre le corps de son frère — et tira. À bout portant, il avait l’avantage. Quatorze points de dégâts. La tête de l’enfant vola en morceaux.
Le corps continua de bouger.
C’est ce détail, plus que tout le reste, qui s’inscrivit dans une partie d’Amos qu’aucun rapport ne mentionnerait jamais. Une tête arrachée, et le corps qui continue.
Dev avait réussi à s’extraire du sang blanc. Il l’avait senti — ce n’était pas du sang ordinaire, c’était une chose vivante, informe, un blob qui avait tenté de s’infiltrer dans son corps en brûlant chaque pore de sa peau. Elle n’avait pas eu le temps d’avoir prise. Il avait retiré ses vêtements au bon moment.
Torse nu, il se redressa dans le hall.
La scène, autour de lui : Red en train de se faire égorger par un enfant. Keena se relevant des décombres où un gosse l’avait projeté. Gallegos tirant au pistolet sur l’une des créatures. Et Lemay — qui s’était approchée de Brandon par réflexe, qui essayait de le réveiller — assaillie par un autre enfant. Il s’était jeté sur elle, accroché à son visage, à son épaule. Il la mordait. Quand Lemay tourna la tête en criant, il l’attrapa à la gorge.
Dev fit son calcul. La mort de Lemay n’était pas, en soi, un problème. Un témoin de moins dans une scène déjà apocalyptique. Mais elle tenait Brandon serré contre sa poitrine, et la créature était en train de la déchirer pour l’atteindre.
Brandon, secoué dans tous les sens, se réveilla. Il vit le gosse en train d’égorger Lemay. Il se mit à hurler.
— Non ! Non, je veux pas ! Je veux pas retourner là-bas !
Sa voix se brisa, terrifiée.
— Je veux plus les nourrir ! Je veux plus ! Ils me réveillent, et après ça ils me font mal ! Ils me font mal ! Et le sang, le sang blanc, il sort ! Et après ils me forcent à me rendormir !
Sa tête se tourna vers Amos.
— Sauvez-moi ! Sauvez-moi, monsieur !
Dev courut. Pour montrer à l’enfant qu’il était de son côté — j’arrive, compte sur moi — il arracha Brandon des bras de Lemay de toutes ses forces. Réussite. L’enfant lui resta dans les bras.
Lemay, elle, ne se relèverait pas. La gorge ouverte. Quelques secondes, tout au plus. Le seul regret de Dev fut de ne pas avoir le temps de l’achever proprement, d’une balle dans la tête. Il n’y avait pas le temps pour ça.
Amos vit tout. Le gamin sur Lemay. L’agent Farhan qui arrachait Brandon des bras de la mourante, torse nu, l’enfant contre lui. Il braqua son fusil sur le fédéral.
— Monsieur. Je pense qu’il va falloir que vous arrêtiez de bouger.
Dev ne s’arrêta pas. Il voyait rouge. Il fonça vers la porte, l’enfant à la main, sans une fraction de seconde d’hésitation. Amos eut l’impression de parler dans le vide.

Le mur nord
Derrière Amos, Keena hurlait : Il faut qu’on bouge ! Ça ne va pas tenir !
C’est alors qu’un grand craquement parcourut le mur nord. Pas un trou — une section entière de la paroi qui se détachait et basculait vers l’intérieur dans un fracas de bois, de plâtre et de métal tordu. La pluie entra en rideau, le vent s’engouffra.
Et dans l’ouverture béante, le temps d’un éclair, Amos vit une jambe.
Juste une jambe — du genou aux pieds. Une peau semi-transparente, des veines bleutées qui couraient dessous. Le reste du corps était trop haut pour entrer dans son champ de vision. Le géant ne cherchait pas à entrer. Il démontait le bâtiment, mur après mur, comme on défait un jouet.
Amos perdit six points de santé mentale d’un coup.
Quelque chose se ferma en lui. L’élimination de la menace devint la seule équation possible. Il leva son fusil et tira sur la jambe — elle disparut dans une fraction de seconde, ne laissant que l’obscurité. Il ne savait plus combien de cartouches il lui restait. Il voulait tout vider et continuer.
Il essaya de se raccrocher. L’odeur d’une tarte aux pommes par une fenêtre ouverte. Netty qui ne le trouverait pas dans le lit demain matin, dont la vie deviendrait très compliquée. Il pensa à elle de toutes ses forces — mais ce qui se dressait devant lui dépassait son entendement, et son entendement ne revenait pas. Le fusil fumait entre ses mains. Toute son attention restait fixée sur la créature.

L’abattoir
Dehors. Au même instant.
Robert avait grimpé sur la carcasse d’une voiture pour voir l’intérieur du bâtiment depuis l’extérieur. Il avait vu Farhan arracher ses vêtements, entendu un coup de feu violent, les cris. Son instinct l’avait décidé : sauver Farhan. Rien d’autre. Delta Green passerait la zone au napalm de toute façon. Si Robert parvenait à extraire un seul homme, ce serait celui-là.
Il fonça vers l’unique 4×4 dont il avait les clés.
Et sous la lumière des projecteurs, il découvrit ce que la nuit était devenue.
Un abattoir. La pluie frappait à l’horizontale. Des cadavres jonchaient le sol entre les véhicules — les campeurs qui avaient fui le hall et que les enfants avaient taillés en pièces. Des formes pâles encore accrochées aux corps, qui n’avaient pas fini leur ouvrage. Une femme à genoux dans la boue, deux enfants accrochés à son dos. Un homme arrachant l’un d’eux de son bras pendant qu’un troisième lui sautait au visage.
Et au-dessus de tout cela, trois géants qui se déplaçaient sans hâte. L’un ramassa un campeur en fuite presque distraitement, comme un objet sur son chemin — le corps disparut dans sa main immense. Un autre posa un pied, et sous ce pied un 4×4 céda comme une canette, ses vitres soufflées vers l’extérieur. Les arbres craquaient, se brisaient à mi-hauteur dans des détonations sèches. Partout, l’odeur de cannelle et de chlore que même la pluie ne lavait pas.
Robert perdit six points de santé mentale. Et il bascula du même côté qu’Amos.
Il sortit le fusil à pompe du sac. Il voyait rouge — rien que des ombres. L’équation était simple : tout ce qui était petit et bizarre, ou grand et bleu. Il tira sur le géant qui broyait un homme entre ses six doigts, la pulpe giclant. Douze points de dégâts en plein abdomen. Le géant se plia en deux — puis, d’une main, ramassa un quad et le lui jeta dessus.
Robert tenta d’esquiver. Échec critique. Mais le géant saisit le quad avec une telle violence que le réservoir explosa entre ses doigts. Une gerbe d’essence sur son corps. Le véhicule s’embrasa. Il le lâcha. Il roula en flammes à ses pieds.

Anjali
Dev franchit le seuil, torse nu, Brandon dans les bras.
Devant lui, les trois géants. Les enfants en plein carnage. La scène le brisa — il lâcha Brandon, pris de panique, répétant non, non, c’est pas possible. Et aussitôt les enfants du parking détectèrent l’enfant et tournèrent vers lui leurs regards aimantés ; les géants pivotèrent dans sa direction.
Il chercha au fond de lui de quoi tenir. Pas Priya. Anjali — sa nièce de dix ans, sa protégée, celle qui était un peu différente des autres. Il projeta sur Brandon le visage de cette enfant qu’il devait protéger, et la projection suffit. Il sacrifia trois points de volonté. Il revint à lui.
Brandon était à ses pieds. Tous les regards convergeaient vers lui. Il saisit l’enfant et chercha une issue — et il la vit. Faraday, droit devant, un fusil à pompe entre les mains, manifestement hors de son état normal, vidant son arme sur le géant qui tenait le quad en feu. Le géant reculait, ne comprenait pas. Faraday avançait pendant qu’il reculait.
À côté de Faraday : un véhicule. Un 4×4 des rangers.
— Faraday, protège-nous !
Il courut vers la jeep, Brandon serré contre lui.

Le cristal
Dev arriva au véhicule. Il refusa de regarder derrière lui — les silhouettes qui sortaient du hall, le reste.
Restait Faraday, encore enfermé dans sa folie de combat. Dev fit appel à la seule prise qu’il avait sur lui : la parole. Des phrases courtes, ancrées dans la mission. Rappelle-toi pourquoi on est là. Reste concentré. Tu dois nous protéger. Il alla jusqu’à prononcer le nom de Delta Green — aucune limite, ils étaient compromis de tous les côtés. La réussite fut nette. Faraday revint à ses sens, vit la silhouette du géant face à lui, comprit qu’il était en train de faire une énorme connerie.
Dev se glissa au volant. Brandon avec lui. Il tourna la clé.
Le moteur cala.
À l’intérieur du hall, les coups de feu continuaient. Dehors, l’un des géants avançait calmement vers la voiture. Il tendit le bras.
Dev sortit le cristal et le brandit de manière menaçante — la chose avait fait reculer un géant, peut-être gagnerait-il les secondes nécessaires pour redémarrer. Mais ses mains ne lui obéissaient plus dans cet état. Le cristal lui échappa et tomba sur le plancher de la voiture.
Il s’éteignit.
Une fraction de seconde. Dev plongea pour le reprendre. À côté, Robert eut le réflexe inverse — l’écraser. Le détruire. Mais quelque chose en lui se cabra : c’était la preuve ultime de l’anomalie, et sa psyché ne pouvait pas s’y résoudre. Il tenta de le piétiner d’un coup de jambe par-dessus le levier de vitesse. Il manqua son geste.
Et à cet instant, ils sentirent le véhicule se soulever.
La main du géant s’était refermée sur le 4×4. Dehors, sous la pluie, le bâtiment éventré crachait encore ses derniers coups de feu. La jeep quittait le sol.
Dev klaxonna — un réflexe absurde, un coup d’avertisseur dans la tempête, comme pour faire peur à la chose qui les soulevait.
Il était 1h30 du matin. L’aube était encore à trois heures.

Ce qui reste de la station
La session s’arrête sur cette image : un 4×4 arraché au sol par une main de cinq mètres, deux agents fédéraux à l’intérieur, un enfant entre eux, un cristal aux paillettes d’or roulant sur le plancher dans le noir, et un avertisseur sonore qui couine dans le vacarme.
Derrière eux, la station de Rancheria Falls n’existe presque plus. Le toit de l’aile des rangers arraché, le mur nord effondré, la tour radio à terre. Lemay morte, la gorge ouverte. Devlin abattu par la rafale de Robert — un mort dont quelqu’un, un jour, devra répondre. Red égorgé. Des dizaines de campeurs taillés en pièces dans le parking par une portée d’enfants desséchés, copies ratées de Brandon, répétées cinq fois, aux yeux de lait caillé. Keena projeté contre les décombres. Et au-dessus, indifférents, trois géants qui démontent ce qui reste, sans hâte, comme s’ils avaient toute la nuit.
Amos est quelque part dans ce hall noir, le fusil fumant, incapable de redescendre de sa terreur tant que la menace n’aura pas disparu, pensant à Netty et à une tarte aux pommes qu’il ne mangera peut-être jamais. Brandon a livré, dans son cri, la clé de tout ce qu’on cherchait depuis trois sessions : on le réveille, on lui fait mal, le sang blanc sort, on le rendort. Il nourrit quelque chose. Depuis 1980. Et il ne veut plus.
Reste une question, pour la prochaine fois, qu’aucun des trois agents n’a encore osé formuler à voix haute. Ces créatures ne cherchent pas vraiment à tuer — elles récoltent, elles entretiennent, elles recommencent. Comme l’a résumé un des joueurs en refermant la séance : ça n’arrêtera jamais. On ne veut pas réussir, mais on ne veut pas mourir non plus. C’est exactement la situation dans laquelle Amos, Dev et Robert se réveilleront la prochaine fois — suspendus dans les airs, au cœur d’une nuit qui n’a pas fini de changer de nature.


Leave a Comment