« Par le parapluie crevé de Sigmar et toute la pisse divine qui lui tombe sur le crâne !
En une seule soirée d’orage, j’ai juré sur l’honneur à un tueur de trolls nain, Vanda s’est fait piétiner comme un paillasson par une sorcière, et Loupiot est devenu le héros d’un mariage en fermant sa gueule au bon moment.
Trois lieux. Trois catastrophes. Trois façons différentes de découvrir que le Vieux Monde est une immense fosse à purin où l’on nage tous en essayant de ne pas couler.
Mais commençons par MOI, parce que c’est MON journal et que j’ai failli me faire découper par cent nains…»
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach

ACTE I : Comment je m’engage à l’impossible pour sauver ma peau
« ESPÈCE DE SALE FILS DE PUTE ! »
L’accueil du chef nain fut aussi chaleureux qu’un coup de hache dans les parties.
« Qu’est-ce que tu viens foutre ici ? Tu viens collecter ton or ? Réclamer encore des impôts indus pour notre présence dans ce bouge immonde que ces bâtards de marchands nous ont vendu ? C’est ça, fils de pute, que tu es venu faire ? »
Il me crachait dessus à chaque syllabe. Une douche de postillons rances qui sentaient la bière tournée et la rage fermentée.
Le chef — deux cents ans minimum dans un corps de mineur, des cicatrices partout, un œil en moins — me toisait comme on regarde un étron sur une mosaïque.
Je levai les mains en signe de paix — geste probablement inutile vu les cent nains armés qui m’encerclaient.
« Par la barbe de Sigmar, je crois que vous faites erreur sur la personne ! Je ne suis pas envoyé par les marchands. Je suis ici en tant que représentant des intérêts de la Gravine. Je suis arrivé ce matin. Vous avez sans doute vu cette magnifique barge venue de Nuln… »
Le chef nain cracha dans la boue.
« La Gravine ? POURQUOI tu viens me trouver, MOI ? »
Et là, cher lecteur futur, il me conta une histoire.
Une histoire qui me fit comprendre pourquoi cette « noble race » croupissait dans la fange.

L’histoire des nains spoliés (ou comment l’Empire a trahit ses alliés)
« Nous avons été DUPÉS, » gronda le chef. « Dupés par vous, les hommes. »
Il s’assit sur un tonneau défoncé, sa hache posée sur ses genoux, et parla.
Après des guerres innombrables — contre les hordes du Chaos, les Peaux-Vertes, les hommes-bêtes — son clan avait combattu aux côtés des chevaliers et fantassins de l’Empire. Ils avaient quitté la sécurité de leurs forteresses de montagne pour repousser des créatures attirées par la folie des hommes.
En récompense de leurs exploits, les chefs de guerre humains leur avaient promis une mine. Une mine riche, disait-on. Un filon inexploré.
« De filon, en réalité, il n’y avait que de minces rivières. De toutes petites quantités de minerais précieux. »
Cinquante ans s’écoulèrent. Ce qui pour un humain est une vie entière n’est rien pour un nain. Et pendant cinquante ans, ils creusèrent une montagne vide, dupés par une promesse d’honneur brisée.
« Et j’aurais dû me douter, » continua le chef avec une amertume qui puait le soufre, « que les hommes de votre race étaient en réalité doublés dans la perfidie par les femelles de votre race. »
Il parlait d’Etelka.
« Cette chienne de magicienne — celle que tout le monde considère comme grande et érudite — nous a soi-disant octroyé de l’or pour nos services. Nous avons bâti sa tour de sang. DE NOS MAINS. Et en échange ? De l’or des fous ! De la verroterie ! »
(Note glacée : ainsi donc, cette tour rouge où se trouvaient en ce moment même la Gravine et mes compagnons avait été construite par ces nains. Et Etelka les avait payés en fausse monnaie. Charmant.)

« Les marchands de cette cité nous ont spoliés. Notre véritable or a été, par l’abus, la tromperie et la fourberie, volé. Voilà ce que tu peux dire à ta Gravine ! »
Il se leva, sa hache brillant sous les éclairs.
« Tu peux lui dire que nous sommes de la race du sang ! Que c’est nous qui, à Nuln, dans les forges de la Comtesse, bâtissons les canons, les pièces d’artillerie, les mousquets les plus raffinés de l’Empire ! Et qu’à peine quelques jours de voyage le long du Reik, elle laisse ceux de sa race nous traiter comme des moins que rien ! »
Je tentai de parler, mais il m’interrompit :
« Nous ne sommes pas ici dans les terres de ta Gravine. Nous sommes dans un autre comté, tenu par un autre Comte Électeur. Tu me dis que ta noble peut nous aider ? Dis-moi vite comment. Réfléchis bien. Car tu as osé venir ici, je suis de très méchante humeur, et je peux te dire que la milice — même si elle t’entend crier — ne viendra pas t’aider. »

Le pacte
Le silence qui suivit fut aussi épais que la boue dans laquelle je pataugeais.
Cent nains me fixaient. Cent haches, gourdins et couteaux attendaient le signal. Un éclair zébra le ciel, illuminant leurs visages — des masques de rage, de honte, de désespoir.
Et je compris quelque chose.
Ces nains n’étaient pas des monstres. Ils n’étaient pas la « racaille » que j’avais vue plus tôt sur les quais. Ils étaient les victimes de cette racaille. Des guerriers brisés. Des artisans humiliés. Une race fière réduite à mendier dans la boue par la cupidité des hommes.
(Note politique que j’aurais préféré ne jamais avoir : la voix d’Ashkarûn résonna quelque part dans ma tête — « Spoliés ou pas, personne n’a obligé ces nains à vivre dans l’alcool et la crasse. » Il n’avait pas tort. Mais il n’avait pas raison non plus. La vérité, comme toujours, puait le compromis.)
« Tu dis que tu as de l’honneur, » gronda le chef.
« C’est mon honneur, » répondis-je. Et sur le moment, je le pensais.
Quelque chose changea dans son regard.
« Alors je vais te montrer que l’honneur des nains n’est pas la vengeance vindicative et stupide que le monde nous prête. Regarde autour de toi. Tout mon clan crève. Crève de faim. Crève de honte. Peu importe ma vie — ma vie n’est rien si je puis leur redonner la fierté d’être nain. »
Il planta sa hache dans le sol.
« Je ne vais pas te tuer. Pas encore. Je te laisse une journée pour trouver ta Gravine, prouver que tu es l’ami du peuple nain, prouver que tu peux convaincre ta noble que nous avons été dupés, trompés, spoliés par cette sorcière. Que notre justice soit rendue. »
Il me fixa droit dans les yeux.
« Si ce n’est pas le cas, tu reviendras ici. Et nous réglerons notre désaccord comme des nains — par un duel à mort. Est-ce clair ? »
« Qu’est-ce que j’ai à y gagner ? » demandai-je. (Car même dans les moments solennels, je reste un imbécile.)

Le chef sourit. Un sourire de loup.
« Une mort sublime. Tué par un véritable nain tueur de trolls, dont le nom est chanté par nos scaldes. Ou bien crever dans trente ans, ivrogne, le foie bouffé par la maladie, n’ayant jamais réellement combattu. Ce que tu as à gagner, c’est ton histoire. Ta mémoire. »
Il marqua une pause.
« Que la Gravine m’écoute et que mon honneur soit rendu — ou alors que tu viennes combattre. Dans les deux cas, tu auras gagné mon amitié. Maintenant dégage avant que je change d’avis. »
Il tourna le dos et retourna vers sa yourte.
Je tendis la main.
« Une chose encore. Votre amitié, bien sûr. Mais aussi… votre nom. »
Il s’arrêta. Se retourna. Et pour la première fois, quelque chose qui ressemblait à du respect passa dans ses yeux.
Il me serra la main. Une poigne de fer. Une poigne de nain.
(Son nom, je le garde pour moi. Car les noms ont du pouvoir, et celui-là m’a été confié comme un serment.)
Je me relevai. J’accordai un regard triste à cette communauté — ces guerriers déchus, ces artisans humiliés, ces enfants aux yeux trop vieux. Et quelque chose remua dans ma poitrine. Quelque chose qui ressemblait à de la honte.
Car leur condition me rappelait la mienne. Avant la Gravine. Avant l’uniforme. Quand je n’étais qu’un fils de noble déchu, errant de compagnie mercenaire en compagnie mercenaire, mendiant ma dignité à coups d’épée.
La grille se referma derrière moi.
Et le petit nain de cinquante ans — celui qui m’avait guidé, celui aux yeux embués de larmes — s’approcha une dernière fois.
« Merci pour le pain, » murmura-t-il.
Ses yeux étaient grands comme ceux d’un chaton abandonné. Et par les larmes de Shallya, je sentis quelque chose se briser en moi.
(Note pour moi-même : je dois convaincre la Gravine. Je ne sais pas comment. Je ne sais pas si c’est possible. Mais je dois essayer. Parce que ce petit nain… parce que ce clan… parce que parfois, même un petit caporal peut faire une différence.)

ACTE II : Chez Etelka, le test et la trahison
Pendant ce temps, dans la tour rouge bâtie par les nains spoliés, un autre drame se jouait.
Dame Etelka avait conduit Vanda à l’écart — loin d’Ashkarûn, loin de la Gravine — pour une « conversation privée ».
« Ma chère Vanda, » susurra la magicienne avec ce ton mielleux qui précède toujours les coups de poignard, « si vous étiez une apprentie douée de discernement, vous auriez immédiatement salué la beauté et l’excellence de ces lieux. Vous auriez questionné l’érudite que je suis pour me demander comment diable je pouvais ainsi refléter, sans aucune fenêtre perçant les murailles, la lumière de Morrslieb et de Mannslieb. »
Elle marqua une pause.
« Pourquoi n’avez-vous point fait ? »
Vanda, déjà ébranlée par les humiliations précédentes, tenta de s’excuser :
« Ces quelques jours avec le cortège de la Gravine et toutes ces mondanités m’ont fait perdre mon sens de la réalité. J’ai fait un long voyage, je suis très éprouvée… Mais j’ai sué sang et eau pour en arriver là, et je suis prête à tout pour parfaire mon savoir sur les vents. »
Prête à tout.
Le regard d’Etelka se fit glacial.
« Prête à tout, dites-vous ? C’est un grand danger que d’être prête à tout. Ce sont là les mots qu’adorent les adorateurs de la Ruine. Ce sont là les mots que les démons tapis dans les différentes dimensions guettent pour venir, dans des serments et des contrats biaisés, emporter l’âme de l’apprenti magicien. »
Elle se pencha vers Vanda.
« Ne soyez jamais prête à tout. Réfléchissez. Pensez avant de parler et d’agir. Soyez mesurée, prudente — sans quoi c’est le Chaos que vous appelez sur vous. Le vent noir n’attend que cela. »
Puis, changeant brusquement de sujet :
« Que pensez-vous d’Ashkarûn ? Il ne peut pas vous entendre. Parlez franchement. »
Et Vanda, naïve Vanda, parla.
Elle dit qu’il n’était qu’un « beau parleur ». Un bateleur. Qu’il n’utilisait pas la magie pour prendre possession des esprits — juste sa langue, son sexe et son visage. Qu’il avait certainement un but caché. Qu’elle était incapable de le dire.
Etelka sourit.
« Vous m’avez plu un instant. Et à nouveau, vous me déplaisez fortement. Un but ? Évidemment qu’il a un but ! Vous y avez cru, à ces sornettes de collecteur d’histoires ? Vraiment ? »
Elle secoua la tête.
« Comprenez bien que les nobles, les puissants, attendent de nous — les sorciers — d’être des conseillers bien plus habiles que leurs grafs, comptables et bibliothécaires. Nous sommes les oreilles et les mains derrière le pouvoir du trône. Un Arabien à la langue de velours — que dis-je, de vipère — qui vient ramper aux pieds de la Gravine, et cela ne vous surprend pas, apprentie ? »

La révélation
Ce qui suivit, je le tiens d’Ashkarûn lui-même, qui me le raconta plus tard avec ce détachement ironique qui le caractérise.
Etelka conduisit tout le monde dans son laboratoire — Ashkarûn, la Gravine, et Vanda tremblante.
« Gravine, le test est réussi, » annonça-t-elle. « Le certamen a été passé brillamment. »
Elle se tourna vers Ashkarûn avec un sourire de chat.
« Voyez-vous, cette chère Vanda s’entretenait avec moi et me disait le plus grand bien qu’elle pensait de vous. C’était le test. »
Un silence de mort tomba sur la pièce.
« J’ai soufflé dans votre esprit, Ashkarûn, tout ce que Vanda supposait et médisait à votre sujet. Cet endroit est baigné des vents de la folie, que je peux maîtriser ponctuellement afin de provoquer chez les sorciers non contrôlés une brusque faille par laquelle la rage et la folie s’engouffrent. Si vous aviez été corrompu par le Dhar, vous auriez réagi violemment aux murmures malveillants. »
Elle désigna les murs couverts de glyphes.
« Ces protections auraient instantanément emprisonné votre essence si vous aviez été possédé. Vous ne l’êtes pas. »
Ashkarûn inclina la tête, impassible.
« Effectivement, j’avoue avoir été fort surpris — n’étant pas habitué à ce genre de magie — d’entendre cette conversation. »
Puis, avec une pointe d’acier dans la voix :
« Ma plus grande surprise fut d’apprendre que Votre Seigneurie la Gravine avait demandé à Vanda de m’espionner. Est-ce vrai, Dame Gravine ? »
La Gravine ne cilla pas.
« C’est tout à fait exact, Ashkarûn. Vanda est venue me trouver, et je lui ai demandé en retour de vous observer pour mon compte. »
« Pourtant, ne vous ai-je pas servi en toute occasion de la meilleure manière qui soit ? N’ai-je pas, par exemple, empêché que votre champion soit empoisonné ? »
« Mon cher ami, » répondit la Gravine avec cette froideur aristocratique qui me glace toujours le sang, « vous comprendrez aisément — car vous êtes homme de cour, raffiné des caravanes et des palais merveilleux d’Arabie — que vous me servez bien et que vous me servirez encore bien, parce que vous savez que j’ai agi avec la froideur, l’intelligence et le calcul dignes de vos sultans. N’est-ce pas que je dis vrai ? »
Ashkarûn resta silencieux un long moment.
Puis il s’inclina.
« Loin de moi de comparer quelque mortelle que ce soit à la puissance infinie du Sultan des Sultans. Soyez assurée, Madame, que jamais je ne rapporterai à la cour de Marek l’affront qui m’a été fait aujourd’hui. Et soyez assurée par ailleurs que si un jour vous envoyez un émissaire à Sa Munificence, il sera traité sans doute avec plus d’égards que je ne l’ai été jusqu’à présent. »
Il marqua une pause.
« Parmi tous mes défauts, il me reste une qualité : celle de ne pas avoir de rancune. Considérez cet incident comme oublié. D’ailleurs, j’ignore même de quoi nous parlons. Ma mémoire est fugace. Quel est ce bruit qui déjà disparaît ? »
(Note admirative : cet homme venait de se faire trahir par ceux qu’il servait, et il pardonnait avec l’élégance d’un prince. Je ne sais pas si c’est de la noblesse d’âme ou de la folie diplomatique. Probablement les deux.)
Dame Etelka conclut :
« Ashkarûn n’est point sorcier ni corrompu. Je témoignerai en sa faveur. Mieux — je viendrai avec vous à Kemperbad. J’ai des affaires qui peuvent m’y conduire, et je pense que notre ami arabien est un homme d’honneur et de dette qui pourrait, par son entregent, me faciliter bien des accès à des artefacts que je cherche en terre lointaine. »
Quant à Vanda…
« Tu es naïve, » lui dit Etelka. « Tu as tellement à apprendre. Tu as été utilisée par moi pour lever les doutes sur Ashkarûn. Mais comment as-tu pu prétendre croire que j’allais faire silence ? Que j’allais te confier quoi que ce soit ? »

Elle la toisa de haut.
« Je suis des plus hauts rangs du Collège Impérial d’Altdorf. J’ai droit de regard sur tous ceux qui me sont inférieurs — y compris les apprenties. Je considère que ton maître, celui qui t’a éduquée, est un imbécile. Il met gravement en péril notre réputation. Il est de mon devoir de te redresser. »
Le petit singe Zandar s’agita sur l’épaule d’Ashkarûn.
« Il va falloir que tu apprennes, » continua Etelka. « Je ne sais pas si, tant sont importantes tes lacunes, je pourrai les combler. Après tout, on ne peut pas faire d’un mauvais bois un excellent instrument de musique. Mais peut-être au moins une petite flûte. Ou un sifflet. »
Elle désigna la porte.
« Pour commencer, Vanda, tu vas aller dans les cuisines nous préparer du thé. Merci. Tu peux disposer. »
Et Vanda, humiliée, brisée, se dirigea vers la sortie.
Au passage, Ashkarûn la frôla. Et elle entendit sa voix mielleuse murmurer à son oreille :
« Ignoble et drôle, de me vendre. »
Puis il retourna s’asseoir avec la Gravine et Etelka en devisant de politique.
Et Vanda fut congédiée aux cuisines.
Comme une servante.
(Note compatissante : notre apprentie magicienne venait d’apprendre une leçon douloureuse sur la cour, le pouvoir, et la confiance mal placée. Bienvenue dans le Vieux Monde, chère Vanda. Ici, même ceux qui semblent vos alliés vous utilisent comme des pions sur un échiquier.)
ACTE III : Comment Loupiot devient un héros en fermant bien sa grande gueule
Pendant ce temps, sous le chapiteau qui claquait comme les fesses d’une putain active, Loupiot vivait SA propre aventure.
Il avait tenté de suivre la silhouette mystérieuse aperçue à travers les tentures. Se faufilant entre les invités, contournant les tables, il s’était glissé dehors sous la pluie battante…
Pour se faire prendre à revers.
« Toi que je vois si discret depuis le début. Pourquoi t’exposes-tu à ce qui aurait pu être un ASSASSIN ? »
Une voix glaciale. Une gueule de tueur.
UN RÉPURGATEUR.

Grand. Sec. Un visage austère, taillé au couteau. Des yeux gris de loup. Un long chapeau dégoulinant de pluie. Un lourd manteau. Une rapière au côté. Et sous le manteau — Loupiot le devina plus qu’il ne le vit — des mousquets.
Mais surtout, surtout : un discret marteau de Sigmar en fibule sur sa cape.
(Note terrifiée : les Répurgateurs. Ces chasseurs de sorcières. Ces juges et bourreaux à la fois. Ces fanatiques qui brûlent les mutants, les hérétiques, les possédés — et parfois les innocents qui ont eu le malheur de croiser leur chemin au mauvais moment. On dit qu’ils vont là où les rumeurs les mènent. On dit que pour eux, la justice de Sigmar n’a aucune limite. On dit qu’ils tuent les enfants s’ils les soupçonnent de mutation, les comtesses s’ils les soupçonnent d’adorer Slaanesh, les petits bateliers rusés s’ils les soupçonnent d’être contrôlés par les vents du Chaos.)
« J’ai observé ton infiltration. Impressionnant.»
« Depuis les quais. J’ai vu comment tu as réussi, pour le compte de cette Gravine, à t’infiltrer. Voilà des astuces que j’apprécie. »
Loupiot déglutit.
« Je ne suis point contre ce mariage, » continua l’homme aux yeux de loup. « Je vais te décrire un individu. Je ne te dirai point si c’est une proie ou une victime. Tâche, avec promptitude et exactitude, de me répondre. »
Il décrivit : pataud, grand mais gras, le visage rousseau, la face rubiconde, une fraise ridicule, des tenues nobles.
Loupiot reconnut la description. L’homme de l’Auberge des Trois Plumes. Le fameux « Schmidt ».
« Il est possible que j’aie vu cet individu, » répondit Loupiot prudemment. « Un butineur d’auberge que j’ai pu observer récemment. »
« Était-il venu seul, ou accompagné de son abeille ? »
« Avec son abeille. »
« Cette abeille ressemblait-elle à une mariée ? »
Le Répurgateur sortit quelque chose de sous son manteau.
Une plume violette. Le genre de plume qu’on trouve sur les oiseaux de l’Auberge des Trois Plumes.
« N’y avait-il point, en cette nuit où le Schmidt a disparu, de ces étranges plumes ? »
Loupiot sentit le piège se refermer. Il savait des choses. Des choses que ce chasseur voulait entendre. Mais parler ici, maintenant…
Le Répurgateur n’attendit pas sa réponse.
Il ouvrit brusquement les tentures du chapiteau.
CRAAAAC !
Un éclair zébra le ciel, illuminant sa silhouette dans l’encadrement. Tous les invités se tournèrent. Des cris. Des murmures.
« Un Répurgateur ! »
Le silence tomba sur l’assemblée comme un linceul.
Le chasseur entra, Loupiot sur ses talons.
« Ce jeune homme, » annonça-t-il d’une voix qui porta jusqu’au fond de la salle, « a vu un individu à l’Auberge des Trois Plumes. Veux-tu le décrire à toute cette assistance ? Ils savent qui je suis. Ils n’oseront pas t’interrompre. »
Loupiot sentit tous les regards sur lui.
L’armateur Prahmhandler le fusillait des yeux. Si le Répurgateur n’avait pas été là, le vieux l’aurait fait abattre sur place. Son fils Thomas, à ses côtés, le regardait avec une terreur pure.
Et Loupiot comprit.
S’il parlait — s’il décrivait Schmidt, s’il racontait ce qu’il avait vu à l’Auberge des Trois Plumes — il signait l’arrêt de mort de cette famille. Le Répurgateur suivrait la piste. Il découvrirait que Schmidt avait été « éliminé » sur ordre du vieux Prahmhandler. Et les flammes des bûchers s’allumeraient.
Mais s’il se taisait…

Loupiot prit sa décision.
« Je ne crois pas être devant un tribunal, » dit-il d’une voix ferme. « Je suis déjà convié à mon propre procès à Kemperbad. Je réserve mon droit de parole à d’autres circonstances, car je n’ai aucune intention de gâcher la fête qui se prépare ce soir. Il n’est pas poli d’insulter son hôte, ni la famille des mariés, par des suppositions ou des accusations. »
Le Répurgateur le fixa.
Son regard de loup était si intense que Loupiot recula de deux pas, malgré lui.
Puis, lentement, le chasseur plongea la main sous son manteau.
Loupiot se prépara à mourir.
Le Répurgateur en sortit… un parchemin.
Une prière à Morr. Le dieu du passage. Le dieu des morts.
Il l’épingla sur l’épaule de Loupiot.
Lui tapota la tête.
« Bonsoir. »
Puis il siffla.
Un cheval gris-blanc apparut sous la pluie. Le Répurgateur monta en selle, sa longue cape dégoulinante tombant sur la croupe de l’animal. Et il partit au pas, tranquillement, disparaissant dans l’orage.

Le héros malgré lui
Le silence dura trois secondes.
Puis l’armateur Prahmhandler se leva.
« ACCLAMEZ CE GARÇON ! » hurla-t-il.
Et la salle explosa.
On porta Loupiot en triomphe. On lui apporta les meilleurs morceaux du festin — du faisan, de la viande si raffinée qu’il n’en avait jamais goûté de semblable. On lui versa le meilleur vin du Reikland.
Le vieux Prahmhandler lui glissa à l’oreille :
« Merci, mon ami. Bravo pour ton courage. Je viendrai à Kemperbad pour témoigner en tant que témoin d’honneur sur ta probité. Et mon fils va te donner une partie — significative — de la dot que nous nous apprêtions à fournir à sa femme. Car c’est ce qu’elle est maintenant, n’est-ce pas ? Par Sigmar ! »
Loupiot sourit. Accepta l’or. Accepta le vin. Accepta les acclamations.
Et au milieu des rires, des pets, des rots et des éclats de joie, une seule personne ne riait pas.
Hanna Lastkahn.
La mariée.
Elle regardait Loupiot avec ses yeux pochés, sa lèvre fendue, son nez brisé. Elle pleurait en silence. Car elle avait compris.
Loupiot venait d’aider ses bourreaux. Il venait de protéger la famille qui l’avait battue, traînée par les cheveux, forcée à épouser un homme qu’elle n’aimait pas.
Et pour prix de son silence, il recevait de l’or.
(Je ne juge pas Loupiot. Il a fait ce qu’il devait faire pour survivre, pour protéger notre mission, pour gagner des alliés puissants. C’est de la politique. C’est de la stratégie. C’est le Vieux Monde tel qu’il est.
Mais parfois, la nuit, quand je ne dors pas, je me demande : combien de Hanna Lastkahn avons-nous sacrifiées sur l’autel de nos ambitions ? Combien de visages tuméfiés avons-nous ignorés pour quelques pièces d’or et une promesse de témoignage ?
Et je n’ai pas de réponse.
Car si j’en avais une, je ne pourrais plus me regarder dans un miroir.)
Épilogue : Trois destins sous la pluie
La nuit s’acheva ainsi.
Loupiot, couvert de gloire et d’or, festoyant parmi des assassins satisfaits.
Vanda, humiliée et congédiée, servant le thé comme une domestique tandis que ses « alliés » fumaient et riaient sans elle.
Ashkarûn, trahi et pardonneur, négociant déjà de futurs accords avec la sorcière qui l’avait utilisé comme cobaye.
La Gravine, froide et calculatrice, ayant obtenu exactement ce qu’elle voulait : un certificat de non-sorcellerie et une magicienne prête à témoigner.
Etelka, satisfaite et redoutable, ayant gagné une apprentie à dresser et un ambassadeur qui lui ouvrirait les portes de l’Arabie.
Et moi ?
Moi, Ulrich von Schnitzelbach, caporal incompétent et berger de crétins…
Je me tenais sous la pluie, devant la grille du bouge des nains, regardant un enfant de cinquante ans me remercier pour un bout de pain.
J’avais vingt-quatre heures pour convaincre la Gravine de rendre justice à un peuple spolié.
Vingt-quatre heures avant un duel à mort contre un tueur de trolls.
Vingt-quatre heures pour prouver que l’honneur des hommes valait encore quelque chose.
Par le parapluie percé de Sigmar… qu’avais-je fait ?
— Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach, Débiteur d’un Serment de Sang, Témoin de Trahisons et de Silences Coupables, Grissenwald — Nuit d’Orage — An 2523 de l’Empire


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