« Par les larmes salées de Shallya qui se mélangent à la pluie de merde du Reikland !Il est des séparations qui vous arrachent les tripes, des promesses qui vous lient plus sûrement que des chaînes, et des parfums qui révèlent des trahisons plus cruellement qu’un poignard dans le dos.
Ma Gravine m’a dit adieu. En sentant l’Arabien des mains. Et me voilà sur les routes boueuses avec mes deux compagnons d’infortune, à ruminer mes soupçons et mes regrets sous une pluie qui pisse sur nos rêves brisés. »
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach
Par les adieux de Sigmar et toutes les séparations qu’il n’a jamais su empêcher !
La pluie tombe.
Elle tombe depuis des heures. Depuis des jours, peut-être. Je ne sais plus. Le temps s’est dissous dans cette grisaille infinie qui nous enveloppe comme un linceul, Loupiot, Vanda et moi, tandis que nous longeons les berges du Reik en direction de l’ouest.
Nous sommes trempés comme des soupes. De la boue à l’intérieur de nos chaussures. Gelés jusqu’aux os. Et silencieux — si silencieux que le seul bruit qui nous accompagne est celui de la pluie qui martèle nos crânes et de nos pas qui s’enfoncent dans la fange.
Mais ce n’est pas le froid qui me fait trembler.
Ce n’est pas la pluie qui coule sur mes joues.
Comment une histoire d’amour impossible se termine par un baiser de main parfumée au traître
Ma grand-mère, que Morr garde son âme revêche dans un coin douillet de son royaume, me disait jadis en remuant sa soupe aux navets : « Méfie-toi des femmes nobles, mon petit cochon, elles ont le cœur changeant comme la ciel du Stirland et les promesses aussi solides qu’un pet de gobelin. »
Mais moi, Ulrich von Schnitzelbach — caporal certes, mais caporal rêveur — j’y avais cru. À ses regards qui me réchauffaient les entrailles mieux qu’un schnaps de contrebande. À ses sourires en coin quand elle m’appelait « mon futur capitaine ». Par tous les saints de l’Empire, j’avais même commencé à répéter mon discours de promotion devant mon miroir de poche !
Elle m’a fait venir à l’écart. Sous cette pluie battante qui nous dégoulinait sur la ganache comme si Taal lui-même avait décidé de pisser sur nos illusions.
« Ulrich… » commença-t-elle de sa voix de soie. « Mon brave Ulrich… »
(Alerte rouge, camarades. Brave. Plus futur capitaine. Quand une noble vous appelle brave, c’est qu’elle s’apprête à vous enfoncer un poignard rhétorique entre les omoplates.)
« Ce qui s’est passé entre nous… cette… connexion… elle ne peut exister. L’Empire est l’Empire. Il repose sur des piliers et des fondamentaux solides. Parmi ces piliers… une très stricte stratification sociale qui rend peut-être trop scandaleux un transport du cœur que je me dois de réprimer… Vous comprenez, n’est-ce pas ?«
Je hochai la tête comme un benêt. Bien sûr que je comprenais. Le caporal et la noble. L’amour impossible.
Par les romantismes éconduits de Sigmar, c’était l’histoire la plus vieille du Vieux Monde ! Elle me suppliait — à genoux dans la gadoue mentale, sinon physique — de m’éloigner. Pour son bien. Pour son pauvre cœur. Elle jurait qu’à peine aurais-je disparu à l’horizon, un abîme sans fond s’ouvrirait sous ses pieds de patricienne.
Et puis elle me tendit sa main. Pour un dernier contact. Un adieu de dame.
Je la saisis.
Je la portai à mes lèvres.
Et là…
PAR LES COUILLES POURRIES DE MORR ET TOUS LES TONNEAUX PERCÉS DU REIKLAND !
Sa main puait l’Arabien.
Pas une trace. Pas un soupçon. Non. Elle embaumait son parfum capiteux, ses huiles de massage orientales, sa sueur de manipulateur parfumé ! Ce fumet entêtant de musc et d’épices qui vous colle aux narines comme la culpabilité à un voleur de calice !
(Révélation atroce qui me tomba dessus comme une enclume naine sur un orteil nu : pendant que je rêvassais à elle dans ma couche solitaire, elle se faisait tripoter par ce fumier d’Ashkarûn. Le transport du cœur qu’elle devait réprimer ? Mon cul de caporal ! Elle était déjà dans les bras huileux de ce charlatan d’Orient !)
Mais la Gravine — cette comédienne née, cette actrice de théâtre ambulant — n’avait pas terminé son numéro.
« Protégez Loupiot », me souffla-t-elle avec des yeux de biche traquée.
« L’homme de jade sort d’une cuisante défaite. Je crains pour la vie de ce petit. Vous devez être son rempart. Son bouclier. Celui qui fera obstacle de son corps contre ceux qui voudront lui nuire. »
Elle me fit jurer.
Sur Familienehre. Sur mon honneur de von Schnitzelbach. Sur tout ce qui me restait quand on vous a arraché le cœur et piétiné avec des escarpins de soie.
Et moi, triple buse que j’étais, je jurai.
Parce que c’était elle qui me le demandait. Parce que même après avoir reniflé l’Arabien sur sa paume traîtresse, même après avoir compris qu’elle m’avait berné, manipulé, utilisé comme on use d’un chien fidèle… je l’aimais encore.
Par les pathétismes de Sigmar et tous les cocus de l’Empire, comme je suis pitoyable.
La promesse — Ou l’espoir qu’on donne aux imbéciles
Mais elle avait dit autre chose.
Quelque chose qui, malgré tout, avait rallumé une flamme dans mon cœur de crétin.
« Si seulement… » avait-elle murmuré en s’éloignant, sa silhouette se fondant dans les rideaux de pluie. « Oh, capitaine… si seulement vous reveniez couvert de gloire, de bravoure, d’aventure et d’exploits retentissants… peut-être que les lois de l’Empire seraient moins inflexibles, peut-être que même Matrella accepterait… »
La promesse.
La carotte qu’on agite devant l’âne.
Si je revenais couvert de gloire. Si j’accomplissais des exploits retentissants. Si je devenais quelqu’un… alors peut-être…
(Note lucide sur ma propre bêtise : je suis un imbécile. Un imbécile complet et achevé, bon à encadrer et à exposer dans une foire aux monstres du Mootland. Elle vient de me congédier après avoir folâtré avec l’Arabien — car c’est bien ce qui s’est passé, n’est-ce pas ? Ces huiles ne se répandent pas toutes seules — et moi, je m’accroche à une vague promesse comme un naufragé à une planche pourrie. Mais que voulez-vous ? L’amour rend idiot. Et moi, j’étais déjà bien idiot avant de tomber amoureux.)
La lettre de Vanda — Ou comment Etelka continue de nous traiter comme des chiens
Vanda avait reçu une lettre.
Amenée par Zandar — ce petit singe d’Ashkarûn qui semblait toujours savoir où nous trouver, comme si nos traces laissaient une odeur de médiocrité que même un animal pouvait flairer.
Une lettre d’adieu. Ou plutôt d’abandon.
« Vanda, je vous attends conformément aux ordres que vous a donnés Dame Etelka. Mes ressources en patience, et celles de votre maîtresse encore davantage, sont limitées. Nous nous retrouverons donc très bientôt à Bogenhafen. »
L’Arabien était parti devant. Avec Etelka. La magicienne — cette sorcière cruelle qui traitait Vanda comme moins qu’un chiffon de latrines — avait décidé que la compagnie parfumée d’Ashkarûn valait mieux que celle de son apprentie. Elle l’avait abandonnée sur les routes boueuses du Reik, sans le sou, sans protection, comme on abandonne un chiot galeux dont on ne veut plus.
« Pourquoi acceptes-tu cette servilité ? » demanda Loupiot tandis que nous pataugions dans la fange. « Cette Etelka te traite comme une moins que rien ! Trouve-toi une autre maîtresse ! »
Vanda secoua la tête.
« Ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Je n’ai pas enduré tout cela pour arrêter maintenant. Il faut que j’aille au bout. »
Elle nous expliqua qu’Etelka cherchait quelque chose. Un objet. Un artefact. Et que tant qu’elle ne l’aurait pas trouvé, Vanda resterait utile — et donc vivante.
« Elle peut me faire radier de l’Académie d’Altdorf avec une simple lettre », dit Vanda d’une voix aussi morne que le ciel au-dessus de nos têtes. « Et Sigmar sait qu’elle en est largement capable. »
Je comprenais.
Je comprenais trop bien.
Nous étions tous prisonniers, d’une façon ou d’une autre. Vanda, prisonnière d’Etelka. Moi, prisonnier de mon amour pour la Gravine. Loupiot, prisonnier des menaces de l’homme de jade.
Trois forçats enchaînés à un destin qui nous dépassait, marchant sous la pluie vers un avenir aussi boueux que le chemin sous nos pieds.
Mes révélations sur la route
(ou comment tout s’éclaircit quand on a le cœur brisé)
Pendant que nous barbotions dans cette gadoue qui semblait vouloir nous avaler jusqu’aux genoux, je décidai de partager mes réflexions. Car un caporal — pardon, un futur capitaine — se doit d’éclairer ses troupes, même quand lesdites troupes sont une apprentie sorcière abandonnée et un batelier mystérieux avec des secrets plein les poches.
« L’Arabien n’a pas le cul propre » dis-je finalement, brisant le silence.
« Comment ça ? » demanda Loupiot, intéressé malgré sa peur.
« Rappelez-vous ce qui s’est passé dans cette église. Les érudits qui se sont sacrifiés. Ce qu’ils ont hurlé avant de s’ouvrir le bide comme des sacs de grain percés : « Nous savons qui tu es. » Il y a quelque chose. Un signe de reconnaissance. Une marque. C’est quelque chose qui nous dépasse. »
Je leur exposai ma théorie, fruit de longues ruminations de garde de nuit cocu et de trop de schnaps bu en solitaire.
L’Auberge des Trois Plumes n’était pas une simple taverne. C’était un réceptacle. Un lieu consacré à Celui-Qu’On-Ne-Peut-Nommer — cette divinité obscène dont la seule mention attire l’attention.
(Note prudente : je n’écrirai pas son nom. Même dans ce journal. Les mots ont un pouvoir, et certains mots sont des portes qu’on ne devrait jamais ouvrir.)
Tous ceux qui avaient séjourné dans cette auberge maudite étaient liés, d’une façon ou d’une autre, à la corruption. Les érudits pervertis qui se pignolaient sous la table en récitant des poèmes obscènes. Les époux Schmidt avec leurs équipements… spéciaux (que Shallya me pardonne d’y avoir jeté un œil). Dominique avec ses appétits contre nature. Même le gnome libidineux et sa compagne qu’on avait retrouvés au mariage sanglant.
Et les plumes.
Ces plumes violettes qu’on retrouvait partout. Sur les corps des érudits quand ils s’étaient éventrés. Dans leurs entrailles fumantes. Comme une marque. Une signature.
« Le fait qu’Ashkaroun soit attiré par… certaines choses… ce n’est pas un hasard, » continuai-je en baissant la voix, même si seuls les grenouilles du Reik pouvaient nous entendre. « Il est un aimant. Un aimant à plaisirs interdits. A son contact, les femmes deviennent folles… et mêmes les hommes ! Et les aimants de ce genre attirent l’attention de certaines… divinités… et des répurgateurs !»
Je pris une grande inspiration.
« Et je suis convaincu qu’il a perverti la Gravine. »
Les mots me firent mal en sortant.
« D’ailleurs… sa main sentait l’odeur de l’Arabien. »
Personne ne dit rien.
Mais je vis dans leurs yeux qu’ils comprenaient.
Du mystère de Dominique et de la pièce manquante
« J’aimerais attirer votre attention sur un point, » dit Loupiot après un long silence ponctué seulement par le clapotis de nos pas dans la boue.
IIl nous raconta ce qui s’était passé dans la tente d’Eberhardt, ce noble vengeur qui avait failli nous faire tous pendre pour le meurtre de son père.
« Quand j’ai accusé le baron d’avoir fait disparaître Dominique, il était surpris. Véritablement surpris. Il ne savait pas qu’elle avait disparu. Ce qui signifie… »
« …qu’elle n’était pas son agent, » complétai-je.
« Exactement. Donc soit Dominique faisait cavalier seule — ce dont je doute fort — soit elle officiait pour une tierce partie que nous n’avons pas encore identifiée. »
Une tierce partie.
Quelqu’un d’autre tirait les ficelles de cette marionnette sanglante.
Quelqu’un que nous n’avions pas encore vu.
Et ce quelqu’un était lié à l’Auberge des Trois Plumes, aux plumes violettes, à la corruption qui semblait nous suivre partout où nous allions.
Le plan qui se dessine et les secrets de Loupiot
« Qu’est-ce qu’on fait ? » demanda Loupiot.
« On les suit », répondis-je avec une détermination qui me surprit moi-même. « On va à Bogenhafen. On colle à la peau d’Ashkarûn comme la crasse à un mendiant de Nuln, jusqu’à ce qu’on découvre son vrai jeu. »
« Mais on passe par Altdorf d’abord, » dit mystérieusement Loupiot. « J’ai… des affaires à régler là-bas.«
(Note curieuse : notre batelier a des secrets. Dans la capitale impériale. Intéressant.)
« Et cet artefact arabien qu’il va voir ? » ajouta Vanda. « Chez ce Wilhelm von Sappenatem ?«
« Johannes Togen l’avait invité à la fête de Nuln, » corrigeai-je. « C’est le prince-marchand de Bogenhafen. Mais l’artefact appartient à von Sappenatem, le noble qui règne sur la région.«
Les connexions politiques se dessinaient dans ma tête comme un plan de bataille confus mais révélateur. Togen veut l’indépendance commerciale de Bogenhafen, comme Marienburg l’a fait jadis. Von Sappenatem s’y oppose. Et au milieu de ce jeu de pouvoir, un « artefact arabien » qui intéresse notre espion parfumé.
Qu’on me fasse rôtir une cigogne si tout ça n’est pas lié.
De la détermination d’un caporal trahi
(ou comment la rage remplace l’amour)
La pluie nous fouettait le visage. Impossible de distinguer mes larmes des gouttes glacées.
Mais ma résolution était claire comme l’acier de Familienehre.
« Nous sommes un carré », déclarai-je en m’arrêtant, plantant mes pieds dans la gadoue comme des pieux dans le sol d’un camp militaire. « Un carré de trois, certes, ce qui est tactiquement discutable, mais un carré quand même. Nous ne nous séparerons plus. Ashkarûn ne se débarrassera pas de nous comme on jette une chope vide. Et quand j’aurai la preuve de sa traîtrise… »
Je caressai la poignée de Familienehre, mon zweihander fidèle, la seule qui ne m’ait jamais trahi.
« Cette petite Etelka se prendra la fessée qu’elle mérite. Et lui… lui, je lui… »
(Promesse solennelle : plus jamais on ne me manipulera. Plus jamais je ne serai le caporal cocu qui regarde les autres trousser sa promise.)
La route vers la vérité
(ou comment trois éclopés partent en croisade)
Bogenhafen. La Schaffenfeste. Des artefacts mystérieux. Des conspirations politiques. Des sorciers corrompus.
Et au centre : notre Arabien.
Nous marchions sous la pluie, trempés, gelés, désabusés.
Mais déterminés.
La Gravine m’avait rejeté ? Parfait. Je découvrirais ses vraies alliances. Etelka humiliait Vanda ? Nous lui ferions payer cet affront avec les intérêts. L’homme de jade traquait Loupiot ? Il nous trouverait sur son chemin.
Par les routes boueuses du Reikland, trois parias partaient sauver l’Empire.
Ou crever en essayant.
– Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach,
Cœur Brisé mais Épée Affûtée,
Protecteur Assermenté de Deux Épaves,
Sur la Route Boueuse vers Bogenhafen,
An 2523 CI –
P.S. : La main de ma Gravine sentait l’huile de massage orientale. Qu’on me pende par les pieds si j’oublie jamais cette odeur. Et qu’on me pende par autre chose si je pardonne un jour à ce fumier d’Ashkarûn.
P.P.S. : Loupiot a des « affaires » à Altdorf. Dans la capitale. Notre batelier devient de plus en plus mystérieux. Comme si on n’avait pas assez de problèmes.
P.P.P.S. : Trois paumés contre l’Empire corrompu et les puissances obscures. Nos chances de succès ? Plus minces qu’une tranche de jambon dans une auberge de pingres. Notre détermination ? Inébranlable comme les murailles de Middenheim. Notre intelligence collective ? Discutable, certes, mais on a déjà survécu à pire. Enfin, je crois. La mémoire me joue des tours quand j’ai le cœur en charpie.
P.P.P.P.S. : Il pleut toujours. Et quelque chose me dit que ça ne va pas s’arrêter avant longtemps. Ni la pluie, ni les ennuis.


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