Village de Wittgendorf — Demeure du Docteur Rousseau (suite)
«Par la poudre de riz de Sigmar et tous les fards de l’Empire !Il est des mensonges qu’on raconte aux enfants, d’autres qu’on se raconte à soi-même, et puis il y a ceux du Docteur Rousseau qui prétend que des poulpes à bouches de bébés sont juste des cas de « pneumonie mal soignée ».
Moi qui croyais avoir touché le fond de la connerie humaine avec l’édit de mon cousin Engelbert, j’ai découvert qu’un apothicaire quenellois poudré peut expliquer l’inexplicable avec un sourire qui fait tomber son maquillage par plaques.
Et devinez quoi ? J’ai faillit éclater de rire. Ou de terreur. Ou des deux à la fois, car dans ce village de damnés, les deux émotions se confondaient comme le vin et l’eau dans une taverne de voleurs.
Et cerise sur le pompon, les nobles de l’Empire viennent ici en secret pour se faire tirer les cartes…
L’horreur a définitivement le goût d’un sorbet de tête de singe qu’on refuse poliment.»
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach

Le visage craquelé
Le Docteur Rousseau revint dans son salon, désormais « apprêté pour nous recevoir dignement ».
Traduction : il s’était tellement poudré la tronche qu’on aurait dit un cadavre maquillé pour des funérailles de luxe.
La couche de blanc était si épaisse qu’elle CRAQUELAIT à chaque mouvement. Quand il souriait — et ce fumier souriait tout le temps — des fissures apparaissaient comme sur un mur moisi.
Des plaques de poudre se détachaient et tombaient sur la table comme de la neige sale.
Et sous cette couche de fard, je distinguais maintenant ce qu’il tentait si désespérément de cacher.
Des pustules.
Des cicatrices.
Des marques qui n’avaient rien de naturel — le genre de marques qu’on ne trouve ni dans les manuels de médecine ni dans les registres des maladies honnêtes. Le genre de marques qui font dire aux Répurgateurs « apportez le bûcher et les allumettes ».
Il portait aussi, mêlées à ses cheveux — des cheveux secs, lui, à la différence des villageois trempés — des prières et des promesses à Shallya et Verena. Des amulettes de protection qui cliquetaient doucement quand il bougeait. Des talismans contre… contre quoi, exactement ? Contre l’humidité ? Contre les pneumonies ?
Ou contre quelque chose de bien plus sombre qu’il n’osait nommer ?
(Note sur l’hypocrisie du docteur qui me donna envie de lui arracher son masque de poudre : cet homme — ce crétin poudreux qui allait bientôt nous expliquer que les mutations n’existaient pas, que tout était « superstition de paysans », que la science expliquait tout — portait sur lui plus de protections religieuses qu’un Répurgateur en mission dans les Désolations du Chaos. Comme si lui-même ne croyait pas un traître mot de ce qu’il allait nous servir. Comme si, sous ses discours de savant rationaliste, il tremblait de peur face à ce qu’il voyait chaque jour dans ce village de l’enfer.)
Les invités mystérieux — Ou pourquoi le château est plein
« Gotthard von Wittgenstein sera, dès demain à l’aube naissante, ravi de se présenter à vous, » annonça le docteur en se repoudrant devant un petit miroir.
« En l’état, il m’a fait dire qu’il vous faudra passer, en tant qu’hôtes bien sûr, une nuit ici dans notre village de Wittgendorf. Il sera ensuite possible de vous entretenir avec lui. »
Une nuit.
Ici.
Dans ce village de cauchemar.
Parmi ces créatures qui buvaient la salive de leurs voisins.
« Mais, » tenta Ashkarûn, sa voix trahissant une urgence inhabituelle, « je suis un invité de marque. Je ne saurais supporter une telle humidité. Nous avons une urgence de rencontrer votre maître. »
Le sourire du docteur s’élargit. Plus de poudre tomba.
« Oh, je suis totalement conscient de cela. Et ne vous inquiétez pas — les plus belles chambres de notre sublime et majestueuse auberge vous ont été réservées. »
Auberge. Dans ce trou à rats. Sublime et majestueuse. Par les adjectifs mensongers de Sigmar.
« Malheureusement, » poursuivit le docteur en lissant sa veste — une veste sur laquelle la poudre s’accumulait comme la neige sur un toit — « en cette nuit, la forteresse des Wittgenstein fait déjà salle comble. Peut-être avez-vous vu un attelage noble tiré par huit puissants chevaux arriver ici ? »
Le carrosse masqué. Celui dont les blasons avaient été cachés.
« Ce n’était que le dernier d’une longue… comment dire… escorte qui est venue jusqu’ici en réponse à une invitation lancée par Dame Margritte et son frère. Mais ils seront partis dès demain à l’aube, et c’est la raison pour laquelle, malheureusement, ce soir vous serez — je le répète — fort bien logés dans notre auberge. »

Les explications du Docteur
Je décidai de pousser mon avantage — car même un caporal affamé et terrorisé peut parfois jouer au plus malin.
« Docteur, » demandai-je avec toute l’innocence feinte dont j’étais capable — ce qui n’était pas beaucoup, mais dans ce contexte, même un peu suffisait — « en votre qualité de médecin… de quel type d’affliction vous occupez-vous localement ? J’ai cru comprendre que vous veniez d’une autre contrée. Quelles sont les maladies locales ? Est-ce que les villageois — ou même, si ce n’est pas indiscret, la famille régnante — souffrent d’afflictions liées à l’humidité ambiante ? »
Le sourire du docteur ne vacilla pas. Pas d’un millimètre. Pas d’une craquelure supplémentaire.
Mais je vis quelque chose passer dans ses yeux. Quelque chose de furtif. De calculateur. Le regard d’un homme qui choisit soigneusement ses mots parce que les mauvais mots pourraient le condamner.
« Non, pas du tout ! Les Wittgenstein sont d’une santé implacable. On dirait qu’ils sont forts comme le marteau de Sigmar ! »
Forts comme le marteau de Sigmar.
Venant d’un homme qui se cache le visage sous trois couches de poudre.
« En revanche, » poursuivit-il avec l’air docte d’un professeur qui explique l’alphabet à des enfants attardés, « il est vrai qu’ici, je constate des pneumonies. L’humidité présente, permanente, pesante, fait qu’il est très difficile pour ces villageois de pouvoir tout simplement se mettre au sec. Ils en développent une espèce… une sorte de particularité, voyez-vous. Une élocution perturbée par des voies en permanence obstruées. Beaucoup de glaires. Une soif importante sur les poumons. »
Des glaires.
C’est ainsi qu’il expliquait le bruit de bouche permanent ? Ces gargouillis obscènes qui sortaient de chaque villageois comme s’ils avaient avalé un marécage ?
Les régurgitations de salive ? Cette bave grise qu’ils crachaient dans des récipients pour la donner à boire à leurs voisins ?
Les langues grises qui pendaient hors des bouches comme des limaces mortes ?
Des glaires ?
« Ce qui peut, dans la région aux alentours, » continua-t-il avec un air de supériorité intellectuelle qui me donna envie de lui enfoncer sa poudre dans la gorge, « permettre à ces rumeurs folles de soi-disant mutants de se répandre. »
(Note de rage contenue : cet homme venait de réduire toute l’horreur que nous avions vue — les poissons aux ongles humains, les poulpes aux bouches de nourrissons, les intestins transformés en anguilles, les villageois qui collectaient la bave de leurs voisins — à des « pneumonies » et des « rumeurs folles ». Soit il était le plus grand menteur de l’Empire. Soit il était le plus grand imbécile. Soit — et c’était l’hypothèse la plus terrifiante — il était lui-même corrompu et jouait un rôle.)

Les masques de peste
Vanda, toujours pragmatique malgré son dégoût évident, demanda :
« Peut-être devrions-nous être vigilants sur notre propre santé ? Peut-être avez-vous quelques remèdes à nous recommander pour éviter que nous tombions malades à notre tour ? »
Le docteur se leva avec un empressement qui fit tomber une nouvelle avalanche de poudre sur le sol.
« Oui, oui ! Attendez un instant ! »
Il disparut dans une autre pièce et revint les bras chargés comme un colporteur de foire.
Il déposa sur la table cette étrange tenue qu’il portait à notre arrivée — la grande cape de toile cirée, imperméable à l’humidité, qui lui donnait l’air d’un corbeau géant en visite chez les damnés.
Puis il sortit des masques.
Des masques que je reconnus immédiatement.
Les masques des médecins de peste.
Ces masques de cuir qui couvrent tout le visage, avec deux cercles de verre pour les yeux et un long tube en forme de bec qui dépasse vers l’avant. On les remplit d’herbes aromatiques pour filtrer l’air pestilentiel.
« Vous pourrez en permanence inhaler les herbes que je vous fournis, » expliqua-t-il en nous tendant des sachets de plantes séchées. « Cela empêchera vos poumons d’être encombrés par l’humidité. Je vous invite à les porter durant cette nuit dans le village de Wittgendorf. »
Il marqua une pause.
« En revanche, ne vous inquiétez pas — dès demain, quand vous serez dans le château, vous serez en hauteur. L’air ne sera plus vicié. »
(Note sur l’absurdité de la situation qui me fit presque rire — presque, car le rire aurait été celui de la folie : nous allions donc passer la nuit dans un village de mutants, déguisés en médecins de peste, respirant à travers des tubes remplis d’herbes, en espérant que les « pneumonies locales » ne nous contamineraient pas. Si quelqu’un m’avait dit, il y a un mois, que ma carrière militaire — ma glorieuse carrière de futur capitaine ! — me mènerait à porter un masque à bec de corbeau dans un village où les gens boivent leur propre salive, je lui aurais ri au nez. Je lui aurais offert une bière pour sa bonne blague. Maintenant, je n’avais plus envie de rire du tout. Maintenant, je n’avais envie que de fuir — de courir jusqu’au Reik et de ne jamais me retourner.)

Le secret des Wittgenstein — Ou pourquoi les nobles viennent en cachette
« À propos, » lançai-je, poussant ma chance comme un joueur de cartes qui sent que la main tourne en sa faveur, « savez-vous qui sont ces invités ? Ces nobles qui arrivent en secret, leurs blasons masqués ? »
Le docteur se repoudra une nouvelle fois — par réflexe, semblait-il, comme d’autres se grattent le nez ou se mordent les lèvres. Des croûtes de poudre tombèrent sur la table en craquelant, formant de petits tas blancs qui ressemblaient à des os broyés.
« Je vais vous dire un secret, » dit-il avec un sourire qui fit craquer tout son visage comme une terre asséchée. « Un secret qui est aisément vérifiable et qui, de fait, n’en est pas vraiment un. »
Il se pencha vers nous, conspirateur, et son haleine — une haleine de vieux parchemin et de poudre rance — nous effleura comme une caresse désagréable.
« Je me suis longuement questionné, à ma venue ici, sur l’origine du pacte secret permettant à la famille Wittgenstein, depuis le temps de la Guerre des Trois Empereurs, de bénéficier d’une sorte de dot qui semble être ad vitam aeternam impériale. Pourquoi donc, me demandai-je, quels que soient les empereurs, ces derniers ont-ils toujours accordé chaque année cette cassette que je sais être remplie d’histoires d’or ? »
Il marqua une pause dramatique — le genre de pause qu’on fait quand on s’apprête à révéler le secret de l’univers, ou du moins le secret d’une famille de nobles corrompus.
« Eh bien, les Wittgenstein ont une particularité. »
Nouveau grand sourire. Nouvelles craquelures. Nouvelle poudre qui tombe.
« Je vous l’ai dit — ils sont savants, érudits. Vous avez vu qu’ici le fleuve brille de cette couleur verte, verte comme la bile de Morrslieb quand celle-ci est pleine, comme ce soir. Vous avez vu aussi que le château est sur un pic rocheux. De là-haut, on voit, on embrasse la voûte céleste. »
Il écarta les bras, comme pour englober l’univers — ou du moins ce qu’il en voyait depuis ce village de cauchemar.
« Depuis toujours, les Wittgenstein ont été versés dans l’art de l’astronomie. Ils ont poussé, peut-être comme aucune autre maison noble — peut-être même mieux, sans vouloir vous offenser, Dame Vanda, que le Collège de Haute Magie Impériale d’Altdorf — l’art de l’astrologie et l’art de l’astronomie. »
L’astrologie.
Ils lisaient les étoiles.
Ils prédisaient l’avenir.
Ils vendaient des prophéties aux puissants.
« Et nombreux sont les nobles, » poursuivit-il avec l’enthousiasme d’un homme qui révèle enfin ce qui lui brûle la langue depuis des années, « qui viennent ici secrètement, en ces temps troublés, en toute clandestinité, pour demander à Dame Margritte — qui est une savante, une érudite, une femme exceptionnelle — ce que les astres leur réservent. »
Le docteur soupira d’un air entendu, comme un homme qui partage un secret trop lourd pour lui seul.
« L’Empire connaît des temps bien sombres. On dit que l’Empereur est peut-être même souffrant. Que son fils ne peut le remplacer. On ne sait véritablement de quoi demain sera fait. On parle à nouveau d’hordes de Peaux-Vertes qui, aux frontières du nord, sont en train de se presser. On dit qu’il y aurait un schisme sur le point d’éclater entre Sigmarites et Ulriciens. »
Il secoua la tête.
« Jamais — jamais je n’ai vu autant de nobles se presser ici pour obtenir la carte de leur ciel et savoir ce que les astres leur réservent. Et ils le font dans le plus grand anonymat. Je vais même vous dire qu’il y a de très grandes maisons… peut-être même des Comtes Électeurs… qui portent des Crocs… Vous savez, ces épées de légende ? Ils viennent jusqu’ici pour demander les conseils et les lumières astrales de Dame Marguerite. »
Par les horoscopes de Sigmar et toutes les constellations qu’il n’a jamais consultées !
Des Comtes Électeurs.
Des porteurs de Crocs — ces épées runiques légendaires, forgées par les nains dans les temps anciens, qui confèrent des pouvoirs mystiques à leurs possesseurs et qui ne sont détenues que par les plus grands seigneurs de l’Empire.
Tous venaient ici. En secret. Dans ce village de mutants. Pour consulter une femme qui vivait dans un château au-dessus d’un fleuve vert comme la bile de Morrslieb.
(Note de stupéfaction qui me laissa bouche bée comme un poisson hors de l’eau — un poisson normal, pas un de ceux avec des ongles humains : ainsi donc, les Wittgenstein n’étaient pas seulement une famille de nobles dégénérés vivant au milieu de la corruption. Ils étaient aussi — ou prétendaient être — des astrologues consultés par les plus grands seigneurs de l’Empire. Des Comtes Électeurs venaient ici, dans ce nid de pestilence, pour connaître leur avenir. Des porteurs de Crocs — des héros de légende ! — se déplaçaient jusqu’à ce village de damnés pour demander conseil à Dame Marguerite. Et tous repartaient sans révéler qu’ils avaient mis les pieds dans ce cloaque de mutations. Tous gardaient le secret. Pas étonnant que les Wittgenstein aient conservé leurs privilèges si longtemps — ils détenaient les secrets de l’Empire tout entier. Ils savaient qui venait les consulter. Ils savaient quelles questions on leur posait. Ils savaient quels nobles tremblaient pour leur avenir. Et ce savoir — ce savoir empoisonné comme tout le reste dans ce lieu maudit — était leur vraie fortune. Plus précieux que l’or. Plus puissant que les armes.)

L’édit et les mutants (Ou l’art de ne pas voir ce qui crève les yeux — littéralement)
Je sortis le prospectus que nous avions récupéré sur le fleuve — celui qui proclamait que les mutants n’existaient pas.
« Je ne suis pas sûr de bien comprendre, » dis-je en le lui tendant. « De quoi s’agit-il ? »
Le docteur y jeta un œil distrait — l’œil de quelqu’un qui a vu ce document mille fois et qui le connaît par cœur.
« Ah, cela. L’Empereur, devant ce que l’on ne peut que qualifier d’une épidémie de mutants, a proclamé un édit impérial. »
« Et quand on parle de mutants, » demandai-je, jouant l’ignorant, « qu’est-ce que c’est, exactement ? »
Grelot, grelot, firent les clochettes de Lupio, comme pour souligner l’absurdité de la question.
Le docteur haussa les épaules avec le mépris d’un professeur face à un élève particulièrement obtus.
« Les mutants ? On n’en a jamais vu, souvent. Pour moi, ce sont des débiles. Des consanguins. »
Il agita la main avec le geste de celui qui chasse une mouche importune.
« Les villageois sont stupides. Ils prennent un pied-bot pour la marque des dieux de la corruption ! Qu’on naisse avec un bec-de-lièvre, et l’on est frappé du signe de la Bête, et on devient un homme-bête ! Que certaines femmes à la pilosité trop développée viennent à être découvertes, et on dira d’elles qu’elles sont des mutants ! »
Il secoua la tête avec une condescendance appuyée.
« Malheureusement, je pense que c’est la superstition qui engendre ces folies. Et par bannissement, il — l’édit, je veux dire — empêche qu’on les brûle sur le bûcher. »
De la poudre tomba sur la table tandis qu’il hochait la tête, satisfait de son explication.
(Note de rage silencieuse qui me brûla les entrailles comme un schnaps de mauvaise qualité : des poulpes avec des bouches de nourrissons. Des intestins qui nagent dans des bocaux. Des poissons aux yeux humains. Des villageois aux doigts sans ongles qui collectent la bave de leurs voisins dans des récipients de fortune. Et ce crétin poudré, ce charlatan diplômé, ce menteur professionnel nous expliquait que tout cela n’était que « superstition » ? Que les mutations n’existaient pas ? Que les paysans confondaient des becs-de-lièvre avec des marques du Chaos ? Soit il était aveugle — et dans ce cas, comment expliquait-il les bocaux dans son propre cabinet ? Soit il nous prenait pour des imbéciles — et dans ce cas, il se trompait lourdement. Soit — et c’était le plus probable, le plus glaçant, le plus désespérant — il récitait un discours appris par cœur, un discours qu’il servait à tous les visiteurs pour les rassurer, pour leur permettre de fermer les yeux sur l’évidence, pour leur donner une excuse de ne pas voir ce qui crevait pourtant les yeux. Car voir la vérité, ici, c’était devenir complice. Ou devenir une cible. Et le docteur, manifestement, préférait vivre en aveugle que mourir en voyant clair.)

La faune locale — Ou l’invitation de Vanda à passer la soirée avec un collectionneur d’abominations
Vanda, qui avait gardé le silence jusque-là, tourna son regard vers les bocaux alignés sur les murs.
« Je vois que vous avez étudié la faune locale, » dit-elle d’une voix neutre — trop neutre pour être sincère, trop calme pour être rassurante. « Je serais ravie de m’entretenir avec vous et de savoir comment la nature a, de manière biologique, réalisé ce genre d’évolution sur toute cette faune. »
Le visage du docteur s’illumina.
Un sourire immense — le plus grand de la soirée, le plus large que j’aie jamais vu sur un visage humain — transforma sa face lunaire en quelque chose qui ressemblait à une citrouille de Geheimnisnacht. Sa poudre craquela de partout, comme si son visage allait se fendre en deux. Des plaques entières tombèrent sur la table comme des tuiles d’un toit en ruine.
Mais il ne s’en souciait plus.
Car dans ses yeux — sous cette joie soudaine, sous cet enthousiasme débordant — je vis quelque chose que je n’avais pas vu jusqu’alors.
La solitude.
La solitude d’un homme qui avait passé des années à étudier des horreurs et qui n’avait personne avec qui en parler.
« Mais Madame ! » s’exclama-t-il avec la ferveur d’un prédicateur qui vient de trouver un converti. « Une fois vos compagnons amenés par mes soins à l’auberge, revenez avec moi ! Nous discuterons ! »
Il n’y avait aucune lubricité dans ses propos. Aucune arrière-pensée charnelle. Non — c’était pire que ça.
C’était l’enthousiasme d’un savant.
L’excitation d’un chercheur qui a passé des années à cataloguer des fœtus à plusieurs têtes dans du formol et qui n’a jamais trouvé quelqu’un d’assez fou — ou d’assez courageux — pour s’y intéresser avec lui.
La joie d’un homme qui vient de trouver un public pour ses abominations.
(Note d’inquiétude qui me serra le cœur comme une main de glace : Vanda venait d’accepter — ou du moins de ne pas refuser — de passer la soirée seule avec un homme qui collectionnait des créatures impossibles dans des bocaux. Un homme qui expliquait les mutations par des « pneumonies ». Un homme dont le visage, sous la poudre, était couvert de pustules et de cicatrices qui n’avaient rien de naturel. J’espérais qu’elle savait ce qu’elle faisait. J’espérais qu’elle avait un plan — un plan plus intelligent que de simplement satisfaire sa curiosité de magicienne. J’espérais surtout qu’elle serait assez prudente pour ne rien accepter à boire ou à manger dans cette maison de fous. Car si elle revenait de cette soirée avec une « particularité locale » — une langue grise, des doigts sans ongles, une envie soudaine de boire la salive de ses voisins — je ne me le pardonnerais jamais. Même si, techniquement, ce n’était pas mon travail de la surveiller. Même si, techniquement, elle était une magicienne et moi un simple caporal. Même si, techniquement, je n’étais responsable de rien d’autre que de ma propre survie dans ce cauchemar.)

La nuit qui nous attend — Ou le plan désespéré
Le docteur nous laissa seuls un instant pour préparer notre « souper » — un « sorbet de tête de singe », plaisanta Loupiot.
Je refusai de demander de quel type de singe il s’agissait. Ou si c’était vraiment un singe.
Dès que le docteur fut parti — ses pas craquelant sur le plancher humide, sa silhouette disparaissant dans les ombres de sa maison de cauchemar — je fis de grands gestes à mes compagnons.
Des gestes frénétiques. Des gestes de panique à peine contenue.
On se taille. On se casse. On ne peut pas rester là.
On ne peut PAS passer la nuit dans ce village.
On ne peut PAS dormir dans une auberge où les draps sont probablement humides de bave de mutants.
On ne peut PAS manger de « sorbet de tête de singe » sans savoir ce que ce « singe » était vraiment.
Ashkarûn me regarda avec ce petit sourire supérieur qu’il avait toujours — ce sourire qui disait « pauvre caporal ignorant, laisse les adultes réfléchir ».
« Mon cher caporal, » dit-il avec cette nonchalance qui me donnait envie de l’étrangler, « il est évident que nous ne sommes pas les bienvenus dès ce soir. Les Wittgenstein reçoivent de la noblesse. À moins que tu aies envie de faire l’espion et de découvrir quelque chose qui se trame là-haut… »
Espionner.
Le château.
Cette nuit.
Je fis de grands signes affirmatifs, hochant la tête comme un pigeon qui a trouvé du grain.
Je fis de grands signes affirmatifs.
Oui, oui, oui ! Mais je ne passe pas la nuit ici ! Je ne dors pas dans ce village ! Je ne mange pas de sorbet de singe ! Et je ne respire pas cet air sans mon masque de peste !
« Et comment comptes-tu monter et espionner sans te faire annoncer ? » demanda Vanda avec cette logique froide qui caractérise les magiciennes — et qui, parfois, gâche les meilleurs élans de panique.
Ashkarûn haussa un sourcil avec l’élégance d’un chat qui vient de repérer une souris.
« On a un invité de marque, » dit-il en se désignant lui-même d’un geste gracieux. « Moi. »
Et je compris.
Ashkarûn avait été invité par Gotthard. Ce cher Gotthard von Wittgenstein, avec son parfum capiteux et ses regards langoureux. L’Arabien pouvait prétendre vouloir le rejoindre ce soir même — pour des raisons que la décence m’interdit de détailler mais que l’imagination peut aisément combler.
Et nous… nous pourrions peut-être nous faufiler dans son sillage. Comme des ombres. Comme des serviteurs. Comme des pions qu’on ne regarde jamais vraiment.
C’était un plan fou.
C’était un plan désespéré.
C’était un plan qui avait toutes les chances de nous mener directement dans un cachot — ou pire, dans un bocal du docteur.
Mais c’était mieux que de passer la nuit dans une auberge « sublime et majestueuse » de ce village de damnés, à respirer à travers un masque de peste, en espérant que les créatures locales — qu’elles soient « singes », « poissons » ou « villageois » — ne trouveraient pas le chemin jusqu’à notre lit.
C’était mieux que d’attendre le matin en comptant les heures.
C’était mieux que de ne rien faire.
Et dans ce monde de mutations et de mensonges, de poudre qui craquèle et de secrets qui étouffent, parfois le seul choix raisonnable est le choix fou.
À suivre…
(Car quand un docteur explique les mutations par des « glaires », et que votre seule option pour échapper au village est de suivre un ambassadeur arabien dans le lit d’un noble corrompu… on sait que la nuit sera longue. Très longue. Et probablement cauchemardesque.)
(Et on sait aussi que demain — si demain existe encore pour nous — sera pire.)
— Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach, Refuseur de Sorbets Simiesques, Porteur de Masque de Peste Malgré Lui, Sceptique devant les Explications Médicales, Planificateur de Fuites Désespérées, Gardien de la Vérité que Personne ne Veut Voir, Village de Wittgendorf — Demeure du Docteur Poudreux, An 2523 de l’Empire
(Post-post-scriptum sur Dame Margritte : Ainsi donc, la sœur de Gotthard — celle qui a fourni le poison destiné à Bruno, celle qui vit dans un château au-dessus d’un fleuve vert comme la bile de Morrslieb — est aussi une astrologue consultée par les Comtes Électeurs. Cette femme est bien plus dangereuse que je ne le pensais. Elle ne connaît pas seulement les arts de l’empoisonnement — elle connaît les secrets de tout l’Empire. Elle sait qui vient la consulter. Elle sait quelles questions on lui pose. Elle sait quels nobles tremblent pour leur avenir. Et ce savoir, dans ce monde de complots et de trahisons, vaut plus cher que tout l’or de Nuln.)
(Post-post-scriptum sur Vanda : Elle va passer la soirée seule avec le docteur à discuter de « faune locale ». À examiner des bocaux remplis d’abominations. Que Sigmar la protège. Que Shallya veille sur elle. Et que Verena lui donne assez de bon sens pour ne rien toucher, ne rien boire, ne rien inhaler, et surtout — surtout — pour ne pas accepter de « sorbet de tête de singe » si le docteur lui en propose.)


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