« Par la bave sacrée de Sigmar et tous les escargots de l’Enfer !
Il est des marchés où l’on vend des légumes, d’autres où l’on vend des épices, et puis il y a celui de Wittgenstein où des créatures sans ongles essaient de vous fourguer des poulpes à bouches de bébés qui gémissent comme des nouveau-nés affamés.
Moi qui croyais avoir touché le fond avec la mer de cheveux grouillante de poux, j’ai découvert qu’on peut toujours creuser plus profond dans l’horreur — surtout quand des enfants collectent la bave qui coule de la bouche de leurs aînés pour s’en nourrir. Et devine quoi ? Un docteur bretonnien collectionne tout ça dans des bocaux. L’horreur a le goût d’un intestin transformé en anguille. »»
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach

Le Chœur des Baveux
À peine avais-je posé le pied sur le débarcadère pourri que le chaos — si j’ose employer ce mot — se déchaîna.
Des ordres tonitruants fendirent l’air humide. Un grand dégingandé s’avança — lui aussi le visage à moitié dévoré par des paquets de cheveux mouillés — accompagné d’une dizaine d’autres. Il fit signe à la foule qui nous avait aidés à accoster, et tous — tous — s’écartèrent, ressortant de l’eau couverts de ces cheveux répugnants qui leur collaient au corps comme une seconde peau.
Et alors, mes amis, commença le plus étrange des marchés.
Des paniers d’osier pourrissants furent déposés devant nous comme si c’était jour de foire. À l’intérieur, des crustacés — du moins, ce que je crus d’abord être des crustacés — grouillaient dans une masse informe.
Les villageois formèrent un arc de cercle autour de nous.
Et ils parlèrent.
Enfin, « parlèrent » est un bien grand mot.
Car chaque syllabe, chaque mot, chaque tentative de communication était entrecoupée de ce bruit. Ce maudit bruit de bouche. Cette succion permanente. Cette régurgitation de salive qui s’écoulait de leurs lèvres entrouvertes, dégoulinant le long de leurs mentons, formant des filets blanchâtres qui pendaient dans le vide.
Smac. Smac. Smac.
« Bienvenussss… » fit l’un d’eux, et le mot se noya dans un gargouillis humide.
« Marchandisssses… » fit un autre, désignant les paniers.
Ils voulaient nous vendre leurs prises.
(Note de stupeur : ces dégénérés n’avaient pas vu d’étrangers depuis si longtemps qu’ils nous prenaient pour des CLIENTS. Pas des intrus. Des clients ! Comme si on allait acheter leurs saloperies mutantes pour les ramener à Nuln ! « Tenez, ma chère, j’ai trouvé ces délicieux poulpes à bouches humaines au marché ! »)

Les collecteurs de bave — Ou l’horreur de trop
J’ai prononcé le nom.
« Wittgenstein. »
Pour demander le passage.
ERREUR MONUMENTALE.
Toutes les bouches s’ouvrirent.
EN MÊME TEMPS.
SMAC ! SMAC ! SMAC !
Un chœur de succion ! Une symphonie salivaire ! Un opéra de glaires !
Et alors — par les tripes putréfiées de Morr — je vis l’impensable.
Des enfants, des vieillards, des hommes se précipitèrent SOUS les autres.
Bouches grandes ouvertes.
Pour COLLECTER.
Pour BOIRE.
LA BAVE QUI COULAIT DES BOUCHES AU-DESSUS D’EUX.
Ils se nourrissaient de la salive de leurs voisins comme d’un nectar divin !
SLURP ! SMAC ! GLOU-GLOU !
Je dégainai Familienehre à moitié.
« LAISSEZ-NOUS PASSER ! MAINTENANT ! »
Ma voix se brisa. Je m’en foutais. J’étais au-delà de la honte.
Ils s’écartèrent, effrayés.
Mais le concert buccal continua.
Smac. Smac. Smac.
(Note traumatique : j’ai vu des hommes-bêtes bouffer des cadavres. Mais des humains qui se nourrissent de bave collective ? Non. Ça, c’est le fond du fond du fond. Si l’Enfer a un sous-sol, c’est là qu’on était.)
Les « bons » produits du terroir
Mais les villageois n’en avaient pas fini avec nous.
Car malgré ma colère, malgré ma terreur, malgré mon épée à moitié tirée du fourreau, ils continuaient à affluer. Par petites grappes. Sortant des ruelles désertes. Émergeant des maisons effondrées.
Tous portaient des paniers.
Tous voulaient nous montrer leurs « produits ».

Les poulpes aux bouches de bébés
Une vieille — enfin, je suppose qu’elle était vieille, difficile à dire sous les tresses agglutinées de crasse — tendit à Ashkarûn des poulpes violacés.
Je regardai de plus près.
PAR LE TENTACULE SACRÉ DE SIGMAR !
Ces poulpes avaient des bouches.
Des petites bouches humaines de nourrissons. Roses. Sans dents. Qui s’ouvraient et se fermaient.
Et elles GÉMISSAIENT.
Ouin… ouin… ouin…
Comme des bébés qui pleurent. Comme des enfants perdus.
Le singe d’Ashkarûn poussa un cri de terreur pure et se cacha dans les robes de son maître.
Ashkarûn recula, un tissu plaqué sur le nez et la bouche.
« Laisse-moi passer, » dit-il à la vieille d’une voix étranglée. « Et fais dire à ton maître que son très cher ami Ashkarûn est venu le voir, comme promis. Crois-moi, tu seras récompensée au-delà de ce que tu pourrais imaginer. »
La vieille ouvrit sa grande bouche noirâtre. Ses dents pourries. Sa langue grise et gonflée qu’elle sortit — et je compris que c’était sa façon de dire « oui ».
Ashkarûn griffonna un mot sur un bout de papier et le lui tendit.
Ce fut une erreur.
Car à peine le papier eut-il quitté sa main que la vieille fut assaillie. Les autres villageois se jetèrent sur elle pour lui arracher le message. Les poulpes tombèrent au sol, leurs petites bouches gémissant de plus belle, et ils se mirent à ramper — ramper — vers nous, leurs tentacules traçant des sillons dans la boue.

Loupiot fait le con et veut tester les bigorneaux bien baveux
Des enfants aux cheveux dégoulinants entouraient Loupiot, fascinés par ses grelots.
Ils lui tendaient des bigorneaux noirs. Vivants. Caoutchouteux.
Ces saloperies s’extirpaient de leurs coquilles, se tendaient vers lui, hérissées de pics.
Avec l’intention ÉVIDENTE de rentrer par n’importe quel orifice pour le coloniser de l’intérieur.
Loupiot — ce crétin courageux — en prit un.
« Je voussss remercie… pour ce présssent… » imita-t-il parfaitement.
Puis il le balança discrètement par-dessus son épaule.
Grelot, grelot, grelot — même ses clochettes avaient peur.

Les anguilles-intestins
Les femmes du village avaient encerclé Vanda avec leurs paniers.
Elle regarda dedans — cette inconsciente voulait voir la théorie du Chaos en pratique.
Ce qu’elle vit la fit verdir.
Des anguilles.
Non.
DES INTESTINS HUMAINS TRANSFORMÉS EN ANGUILLES.
Des boyaux vivants ! Des tripes autonomes ! Des entrailles qui avaient quitté leurs propriétaires pour vivre leur vie aquatique !
Vanda referma le panier d’un coup sec.
« Caporal, » me souffla-t-elle, le teint couleur vomi. « Il faut partir. MAINTENANT. »

Le Docteur Rousseau ou le sauveur inattendu
C’est alors qu’il apparut.
Sortant de la brume. Portant non pas une torche, mais un bâton de feu — un de ces accessoires de foire qu’on voit lors des grandes fêtes d’Altdorf. Un bâton au phosphore qui grésillait, crachait des étincelles, produisait une lumière blanche aveuglante.
L’homme qui le portait était vêtu d’une tenue étrange — des toiles cirées et du cuir détrempé, comme une armure contre l’humidité. Il portait un tricorne sur la tête.
Et son visage — ô miracle — était visible.
Poudré de blanc, certes. Mais visible. Sans cheveux pendant devant ses yeux. Sans bouche baveuse. Sans langue grise.
Un visage humain.
« Place ! » cria-t-il en agitant son bâton au magnésium. « Faites place aux invités ! Pardonnez-nous, mes seigneurs. Venez jusqu’à moi. »
Les villageois reculèrent devant la lumière. Ils lâchèrent leurs paniers — les poulpes aux bouches de bébés, les bulots colonisateurs, les anguilles-intestins — et battirent en retraite vers leurs masures délabrées.
« Oh, merci, merci mon brave ! » s’exclama Ashkarûn avec un soulagement évident. « Vraiment, on ne savait plus quoi faire ! »
L’homme s’inclina.

« Je suis l’apothicaire de la famille Wittgenstein. Moi-même d’origines plutôt de Quenelles. Je suis le Docteur Rousseau. »
Un bretonnien. Évidemment. Il fallait bien un bretonnien pour survivre dans ce trou à merde.
Il nous examina tour à tour, ses yeux s’arrêtant sur Ashkarûn.
« Notre seigneur nous avait prévenu de votre venue imminente. Il m’avait décrit la présence d’un noble arabien orientalisé d’une grande beauté. Je ne peux que savoir qu’il s’agit de vous. Vous êtes Ashkarûn, n’est-ce pas ? »
Ashkarûn hocha la tête, son écharpe toujours plaquée sur son visage.
« Bien sûr. »
« Je vous demanderai de bien vouloir me suivre dans mon humble demeure. »
« Moi ou les quatre ? » demanda l’Arabien.
« Vous et vos compagnons. Il n’est pas véritablement… Si vous voulez ne plus subir leurs assauts… Ils ne sont point violents, mais ils n’ont pas vu depuis si longtemps âmes qui vivent que, affamés qu’ils sont, ils espèrent vous vendre leurs pitances. Mais venez jusqu’à ma demeure. Nous allons pouvoir, au chaud, enfin nous montrer dignes de l’accueil. »
La lumière qui repousse la mort (Ou comment un bâton qui grésille devient le meilleur ami d’un caporal qui pisse de trouille)
Le bâton au magnésium du docteur grésillait devant nous comme une saucisse sur le gril — une comparaison que je regrette immédiatement, car elle me rappelle que j’ai faim, et penser à la nourriture dans un endroit pareil équivaut à imaginer copuler dans un cimetière : techniquement possible, mais fondamentalement mauvais pour le moral.
Cette lumière — bénie soit-elle — repoussait les villageois qui, autrement, seraient venus nous importuner.
« Importuner ». Quel mot pudique pour décrire ce que ces choses auraient fait.
Chaque fois que l’un d’eux s’approchait trop — attiré par notre présence, par notre vie, par quelque instinct primitif qui leur faisait flairer la chair fraîche comme Dominique flaire un gland — le docteur brandissait sa lumière dans leur direction. Et ils battaient en retraite comme des cafards fuyant la clarté, comme des rats fuyant le chat, comme moi quand Ashkarûn veut me confier une « mission de confiance ».
Je les vis disparaître dans leurs masures effondrées — des taudis qui tenaient debout par miracle ou par malédiction, difficile de dire. Dans leurs maisons aux toits défoncés qui laissaient entrer la pluie et les deux lunes maudites. Dans leurs cahutes où l’eau suintait de partout comme la morve du nez d’un ivrogne.
Chaque porte qui se refermait sur eux me soulageait.
Chaque fenêtre vide me terrorisait.

Et je vis aussi le temple de Sigmar.
Il était toujours debout.
Plus que debout — il était intact.
Tandis que toutes les autres constructions pourrissaient, s’effondraient, se couvraient de moisissures, le temple de Sigmar conservait la blancheur éclatante de sa construction originelle. Ses murs étaient propres. Ses vitraux intacts. Sa porte fermée.
Comme si le Chaos lui-même n’osait pas y toucher.
Comme si la corruption qui transformait les villageois en abominations gémissantes reculait devant cette pierre sacrée.
Comme si la foi de Sigmar, ici, dans ce lieu abandonné des dieux et des hommes, résistait encore.
Un îlot de pureté.
(Note d’espoir fragile : je me promis, si nous survivions à cette nuit, de visiter ce temple. De prier. De remercier Sigmar de nous avoir protégés jusque-là. Et de lui demander — humblement, sincèrement — de nous protéger encore un peu.)

La maison où même les murs transpirent comme un porc à la broche
La baraque de ce Rousseau ressemblait à un fromage de Stirland oublié depuis l’époque de Magnus le Pieux – verte, suintante, avec des champignons qui poussaient sur les champignons.
L’odeur qui s’en échappait…
PAR LES HÉMORROÏDES SUPPURANTES DE MORR SUR SON POT DE CHAMBRE !
Imagine une cave inondée où aurait mariné un noyé pendant trois semaines, le tout saupoudré de chaussettes de hallebardiers après une marche forcée dans les marais. Ajoute une touche de vomi de chat malade et tu approches de la vérité.
« Les contrées du Reikland sont fort humides en cette saison, n’est-ce pas ? » tentai-je, cherchant désespérément une explication rationnelle à cette puanteur.
« C’est un affluent particulier du Reik qui passe sous ma demeure, » répondit-il avec le sourire d’un homme qui ne sent plus sa propre pestilence.
Un affluent particulier. Bien sûr. Comme mon zweihander est un « affluent particulier » de ma braguette.
C’est alors que mes yeux tombèrent sur LES BOCAUX.

Par les tétons percés de Shallya !
Des CENTAINES. Sur chaque étagère. Dans chaque recoin. Au plafond même !
Tous remplis de…
- Fœtus à trois têtes (un me regardait, j’en jurerais)
- Poissons avec des yeux humains (qui CLIGNAIENT)
- Mains palmées comme celles des habitants de Marienburg (mais avec sept doigts)
- Une langue de trois pieds qui bougeait encore
- Des TRUCS qui pulsaient dans leur jus
Tout soigneusement étiqueté avec des petites étiquettes calligraphiées : « Mutation n°247 – Trouvée dans les latrines de Grissenwald » « Specimen n°89 – Pêché après la pleine lune de Morrslieb » « Curiosité n°666 – NE PAS SECOUER »
« Ma modeste collection de curiosités naturelles, » annonça-t-il avec la fierté d’un père montrant ses enfants.
CE DÉMENT COLLECTIONNAIT LES ABOMINATIONS COMME D’AUTRES COLLECTIONNENT LES TIMBRES !
« Puis-je vous offrir un verre de brandy de Kemperbad ? Millésimé, naturellement. »
Du brandy. Dans cette maison de l’horreur. À côté d’un fœtus à tentacules qui me faisait coucou.
(Note de terreur absolue : le brandy avait la même couleur que le liquide des bocaux. Est-ce qu’il conserve son alcool dans les mêmes conditions ? Est-ce que je vais boire un truc qui va me pousser des branchies ? Par les bourses gelées de Sigmar, je préfère encore lécher le cul d’un nurgling !)
« Avec… plaisir, » mentis-je en cherchant déjà la sortie du regard.
Le verre qu’il me tendit avait des dépôts au fond. Des dépôts qui BOUGEAIENT.
(Dernière observation avant ma fuite mentale : un des bocaux contenait ce qui ressemblait à un pénis avec des dents. Un PÉNIS. Avec des DENTS. Je ne dormirai plus jamais.)
La dégustation du Brandy de l’Apocalypse
Le silence qui suivit était épais comme de la morve de troll.
« Des intestins-anguilles, » murmura Vanda, le teint plus vert qu’une soupe aux pois. « Des poulpes qui pleurent du sang. Des yeux qui poussent sur des langues. C’est… c’est le Dhar. La corruption pure du Chaos. Tout ce que mes maîtres m’ont enseigné… par Verena, c’est RÉEL. »
Elle tremblait comme une feuille de salade devant un ogre affamé.
« Je sais, » répondis-je en essayant de paraître rassurant. (Difficile quand un bocal contenant ce qui ressemblait à un cul avec des tentacules te fixe.)
« Absolument fascinant, » lâcha Ashkarûn en approchant son visage d’un fœtus tricéphale. « Regardez la symétrie de la malformation ! L’organisation dans la dégénérescence ! C’est presque… artistique. »
FASCINANT ?!
Ce fils de pute d’érudit arabien trouvait ça FASCINANT ! Comme si on visitait un putain de musée !
(Note de rage contenue : j’ai vu des hommes éventrés qui gardaient plus de bon sens que lui. Si un truc a trois têtes et flotte dans du jus vert, ON NE LE TROUVE PAS FASCINANT, ON LE BRÛLE !)
« On… on peut partir maintenant ? » couina Loupiot, ses grelots tintant pathétiquement. « S’il vous plaît ? J’ai envie de vomir et je préfère pas le faire ici, ça pourrait prendre vie… »
Grelot, grelot, grelot — le son de la terreur incarnée en costume de bouffon.
« Non, » tranchai-je en essayant de cacher que mes genoux claquaient comme des castagnettes. « On a une mission. La Gravine compte sur nous pour… pour… »
(Pour quoi déjà ? Ah oui, découvrir si les Wittgenstein sont corrompus. Comme si ces putains de bocaux n’étaient pas une preuve suffisante !)
Je serrai instinctivement la poignée de Familienehre, mon fidèle zweihander.
Si les choses tournaient mal…
Non. Correction.
QUAND les choses tourneraient mal…
Parce qu’avec notre chance légendaire, on allait forcément finir soit :
- Morts (option optimiste)
- En train de baver notre cervelle liquéfiée (option réaliste)
- Transformés en poulpes pleureurs (option créative)
- Avec des intestins qui s’enfuient par notre cul pour vivre leur propre vie (option cauchemardesque)
- Dans un bocal avec une étiquette « Spécimen n°1203 – Caporal prétentieux et sa bande de gros naïfs » (option probable)
« On est dans une merde plus profonde que les latrines d’un régiment de nains après une beuverie de trois jours. » marmonnai-je
Un bocal derrière moi émit un bruit de succion.
Comme s’il était d’accord.
— Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach,
Refuseur de Poulpes Pleureurs et Survivant du Marché de l’Immonde
Maison du Docteur Rousseau, Village de Wittgenstein
21 Nachexen, An 2523 CI
(P.S. : Si le brandy a des yeux, je me barre en courant.)


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