«Par les herses bénies de Sigmar et toutes les huiles bouillantes évitées de l’Empire !Permettez-moi de vous conter notre départ du château Wittgenstein — ce moment béni où nous quittâmes enfin cette forteresse de damnés, le cœur battant, les jambes tremblantes, et la certitude absolue que chaque pas vers la sortie pouvait être le dernier.»
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach

Les dernières questions — Ou Vanda l’Obstinée
Nous étions dans le fumoir, prêts à prendre congé.
Lupio avait disparu — aux latrines, probablement, car son estomac n’avait toujours pas digéré les « spécialités locales » de la veille. Nous étions donc trois face à nos hôtes : Gotthard, Descartes le Quenellois, le Capitaine au Visage Souriant, et le Docteur Rousseau.
Et Vanda, cette têtue de magicienne, ne pouvait s’empêcher de poser des questions.
« Docteur Rousseau, » dit-elle avec cette curiosité scientifique qui allait un jour la perdre, « les villageois sont quand même un peu particuliers ici. Ils sont tous cousins ? »
Rousseau se lança dans une longue dissertation — que je vous épargnerai — sur les « gènes invisibles qui flottent dans l’air », sur les « terres viciées par les puissances de la ruine », sur ses théories révolutionnaires qui avaient convaincu Dame Marguerite de le nommer apothicaire du village.
« Et cette génétique qui se modifie, » insista Vanda, « a-t-elle l’air de se propager ? Y a-t-il eu un épicentre ? Un endroit où tout cela a commencé ? »
Par les questions indiscrètes de Sigmar !
Je vis Gotthard se raidir imperceptiblement.
« Une tempête, » répondit Rousseau, « comme il y en a tant, a secoué une nuit le village de Wittgendorf. La pluie noire qui s’est alors abattue sur cette terre a été l’origine de cette… malédiction. S’agit-il des puissances de la ruine ? Nous ne sommes pas blasphémateurs. C’est une possibilité. Néanmoins, nous gardons espoir de venir en aide à ces malheureux. »

« Mais qu’avez-vous tenté ? » continua Vanda. « Quels résultats avez-vous obtenus ? Un remède à ce type de choses pourrait servir à tout l’Empire ! »
Gotthard intervint, le visage soudain plus dur :
« Non, non, non, attention. Nous ne sommes certainement pas en train de dire que la situation de Wittgendorf est en train de se répandre et de toucher, telle une épidémie, l’intégralité de l’Empire. Vous devriez vous méfier et ne pas prêter ce genre de propos. »
(Note sur la diplomatie : quand un noble vous dit de « vous méfier », c’est généralement qu’il vient de vous menacer poliment.)
Le décret impérial — Ou la signature de mon cousin
Je tentai de détourner la conversation vers un terrain moins dangereux.
« L’Empereur, de toute façon, partage votre point de vue, » dis-je. « Nous avons vu passer des décrets comme quoi il fallait considérer ces gens comme nos propres frères. »
Je sortis le fameux édit que nous avions reçu sur le fleuve — celui qui déclarait que les « mutants » n’existaient pas, que les persécutions devaient cesser, que ces terres d’exil devaient être respectées.
Et là, en relisant la signature…
Par les cousins embarrassants de Sigmar !
Engelbert von Schnitzelbach.
Mon cousin.
Mon maudit cousin avait signé ce décret au nom de l’Empereur.
Engelbert — ce crétin prétentieux qui avait toujours regardé notre branche de la famille comme des éleveurs de porcs (ce que nous étions, certes, mais quand même) — occupait maintenant une position suffisamment importante pour signer des édits impériaux.
Et ces édits protégeaient… ceci. Ce village de damnés. Ces créatures baveuses. Ces horreurs indicibles.
(Note amère sur la famille : quand votre cousin signe des décrets qui protègent des monstres, vous commencez à vous demander si le nom von Schnitzelbach est vraiment une bénédiction ou une malédiction.)

Le rappel du pacte — Ou la menace polie
Gotthard se leva et me regarda droit dans les yeux.
« Je crois, mon ami, qu’il faut que je vous redise en des termes plus clairs le pacte que ma sœur, dans sa grande clarté et lucidité, vous propose. »
Son ton avait changé. Plus de badinage. Plus de séduction. Juste la froideur d’un noble qui rappelle à des inférieurs leur place.
« Soit vous êtes de ceux qui vont nous aider à apaiser le vent de calomnie qui souffle sur notre famille, et nous vous aidons. Soit vous êtes de ces curieux qui, par leurs questions, ne cherchent pas tant des réponses qu’à entretenir — que dis-je ? — à faire redoubler le brasier des rumeurs et de la calomnie. »
Le message était clair.
Cessez de poser des questions. Dites à la Gravine que tout va bien. Ou…
L’« ou » n’avait pas besoin d’être prononcé.

Le Quenellois montre ses crocs
Et puis Descartes se leva.
Ce qui suivit…
Par les oreilles chastes de Shallya, je ne peux pas tout retranscrire.
Il s’approcha de Vanda. Très près. Trop près.
Et il lui décrivit — avec un luxe de détails que je préfère ne pas reproduire — ce qu’un « mutant fou à l’esprit vicié » pourrait faire à une femme. Une servante. Une comtesse. Une apprentie magicienne.
« Un truc pervers, incontrôlable, » dit-il avec un sourire qui n’avait rien d’amical. « Et tu vois, ma petite Vanda, par chance, tu n’es pas tombée dans ce type d’endroit. »
Ashkarûn toussa — d’une toux sèche, significative.
Vanda lui tendit un mouchoir.
« Vous êtes enrhumé ? » demanda-t-elle d’une voix parfaitement contrôlée.
Par le sang-froid de Sigmar.
Cette petite magicienne avait plus de courage que moi. Face à cette menace à peine voilée, elle n’avait pas tremblé. Pas reculé. Elle avait juste tendu un mouchoir, comme si le Quenellois venait de faire une remarque sur le temps.
(Note admirative : Vanda avait des ressources que je n’avais pas soupçonnées. Et des ennemis qu’elle venait de se faire pour la vie.)

Le départ — Ou la fuite déguisée en politesse
« Nous n’allons pas vous déranger plus longtemps, » dis-je en me levant précipitamment. « La Gravine nous attend. Vous avez été des hôtes charmants, on tient vraiment à vous remercier. »
« Mais effectivement, » ajouta Ashkarûn avec son calme habituel, « il est temps pour nous de prendre congé. »
Gotthard sourit — ce sourire de chat qui vient de jouer avec une souris et décide de la laisser partir.
« Nous vous raccompagnons. Ce fut un réel plaisir. »
Descartes s’approcha une dernière fois de Vanda.
« Notre cher et bon docteur Rousseau, qui parfois a l’occasion de repasser par ces méandres du Reik, se fera un plaisir de vous inviter à nouveau à sa table. Venez l’été — nous avons d’autres spécialités culinaires. »
« On a hâte, » répondis-je avec un enthousiasme que j’espérais convaincant.
« Si je venais, » dit Vanda d’une voix glaciale, « ce ne serait probablement pas pour la nourriture locale. »
Nous partîmes.

Le passage sous les machicoulis — Ou les secondes les plus longues de ma vie
Ils nous escortèrent à travers le château.
Nous repassâmes par le pilier central — celui d’où partaient les deux ponts-levis qui rendaient la place forte imprenable. Nous traversâmes la première enceinte, celle qui était la plus à l’abandon, toujours observés par les hommes en armes aux foulards remontés et aux heaumes rabaissés qui masquaient leurs visages.
Puis nous arrivâmes sous le portique principal.
Et là…
Par les sueurs froides de Sigmar !
J’entendis le crépitement.
Le crépitement des bulles.
Le chaudron d’huile bouillante, au-dessus de nos têtes, était encore attisé. Les braises crépitaient. L’huile fumait.
Un frisson me parcourut l’échine.
C’était le moment parfait.
Un geste du Capitaine Souriant. Un ordre murmuré. Et nous serions transformés en torches humaines, hurlant notre agonie sous des litres d’huile brûlante.
Je continuai à marcher.
Un pas.
Deux pas.
Trois pas.
L’huile ne tomba pas.
Nous passâmes.
La lourde herse se referma derrière nous avec un grincement qui résonna comme le plus beau son que j’aie jamais entendu.
Nous étions dehors.
Nous étions vivants.

La barque — Ou le soulagement
Les hommes d’armes nous escortèrent jusqu’aux docks de Wittgendorf — ce village fantôme qui, ce matin-là, était aussi désert qu’une église d’Ulric en été.
Notre barque nous attendait.
Lupio était là — ce traître aux grelots qui avait disparu au moment le plus critique. Il nous regarda approcher avec des yeux de chien battu.
« Où étais-tu ? » demandai-je.
Il marmonna quelque chose d’inintelligible.
Peu importait.
Nous montâmes dans la barque. Les amarres furent larguées. Et lentement, très lentement, nous nous éloignâmes de ces rivages maudits.
Je me retournai une dernière fois.
Le château Wittgenstein nous dominait encore — cette masse noire perchée sur ses pics de granit, avec ses tours accusatrices et ses murailles suintantes.
Mais nous n’étions plus dedans.
Nous n’étions plus à lui.
Je soupirai de soulagement.
« Je tiens à vous féliciter pour le machiavélisme de votre plan, » dit Ashkarûn avec une ironie à peine voilée. « Objectivement, vous avez parfaitement exécuté… »
« On est en vie, » le coupai-je. « C’était ça, le plan. Se retrouver de l’autre côté de cette putain de herse. Et c’est fait. »
Ashkarûn haussa un sourcil.
« Jusqu’à maintenant, tout va bien, » concédai-je.
Et la barque s’éloigna, emportant avec elle quatre âmes — cinq avec Lupio — qui venaient d’échapper à quelque chose de terrible.
Quelque chose qu’ils ne comprenaient pas encore tout à fait.
Quelque chose qui, peut-être, les poursuivrait jusqu’à la fin de leurs jours.

L’ellipse — Ou les dix jours vers Kemperbad
Dix jours de navigation nous séparaient de Kemperbad.
Dix jours sur le Reik.
Dix jours pour digérer ce que nous avions vu, entendu, mangé.
Dix jours pour préparer le procès qui nous attendait.
Dix jours pour décider si nous allions tenir notre promesse aux Wittgenstein — dire à la Gravine que nous n’avions « rien vu de suspect » — ou si nous allions tout lui révéler.
Le document que Dame Marguerite nous avait signé pesait lourd dans ma sacoche.
La confession écrite qu’Eberhardt von Dammenblatt — le fils d’Otto, notre accusateur — était venu consulter les Wittgenstein pour trouver un champion capable de battre Bruno.
Une arme.
Une carte maîtresse.
Mais à quel prix ?
À suivre…
(Car Kemperbad nous attendait. Le procès nous attendait. Et la vérité — quelle qu’elle soit — finirait bien par éclater.)
— Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach, Survivant de l’Hospitalité Wittgenstein, Passeur de Machicoulis et Éviteur d’Huile Bouillante, En Route vers Kemperbad, An 2523 de l’Empire
Post-scriptum sur mon cousin : Engelbert von Schnitzelbach. Ce crétin a signé l’édit qui protège les mutants de Wittgendorf. Mon propre nom de famille — ce nom que je porte avec fierté malgré tout — est associé à cette… cette chose. Si jamais je le croise, je lui demanderai des explications. Et s’il n’en a pas de bonnes, je lui ferai manger le parchemin.
Post-post-scriptum sur Vanda : Elle n’a pas cillé face aux menaces de Descartes. Pas un tremblement. Pas une larme. Elle a tendu un mouchoir comme si de rien n’était. Cette petite magicienne a des couilles — si vous me passez l’expression — que bien des soldats que j’ai connus n’ont jamais eues.
Post-post-post-scriptum sur notre « plan » : Nous n’avions pas de plan. Nous avions juste l’espoir désespéré de sortir vivants. Et nous y sommes parvenus. Parfois, l’absence de plan est le meilleur des plans.


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