Auberge des Trois Plumes — 22h43, au moment où la fête est morte, au sens propre comme au figuré
« La mort est la dernière invitée. Elle n’a pas besoin qu’on lui tienne la porte, elle l’ouvre elle-même. »
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach
Ah, mes enfants…
La sueur de la gloire n’était pas encore sèche sur mes tempes que déjà, le destin – ce farceur édenté – décidait de remettre une pièce dans l’orgue funèbre.
Je venais à peine d’arracher la victoire à Bruno-le-Bidon, ce colosse gominé au regard de chien battu, et les hourras — encore tièdes, encore vibrants — flottaient comme de la buée d’honneur dans l’air gras de l’auberge.
Les mains tapotaient mes épaules, les pintes m’étaient tendues, et dans le regard de deux ou trois serveuses, j’osais lire la promesse d’un miracle horizontal.
Et puis…
La porte.
Elle s’ouvre, toute seule, comme dans les contes qui finissent mal.
Et là… le froid.
Un vrai. Un glacial.
Pas celui du Nord ou de la cave, non : le froid du tombeau.
Une brise cruelle s’infiltra, portant avec elle les présages funèbres. La serveuse borgne, d’ordinaire plus rugueuse qu’une râpe à fromage, ouvrit son œil unique — le mauvais, celui qu’elle ne sort que pour les pendaisons.
Derrière elle, trois silhouettes :
- Deux porteurs en noir, le regard éteint, les bras chargés d’un cercueil.
- Un prêtre drapé de crânes, de roses noires, de ce parfum d’encens et de formol qui n’annonce jamais une bonne nuit.
Sur le cercueil : un crâne nu, poli, blanc comme la justice divine, et presque aussi muet qu’elle.
Et tout s’arrête.
La bière cesse de couler.
Le rire se coince dans les gorges.
Même le singe d’Ashkarûn s’est figé — ce qui, soit dit en passant, relève du miracle.
Et moi ?
Eh bien moi, je suis resté debout.
Droite la moustache, raide le dos, avec ce mélange de fierté et de trouille que seuls les vieux chevaux de guerre reconnaissent chez les ânes devenus officiers.
J’ai senti, à ce moment précis, que le bras de fer était fini, oui… mais que la vraie partie venait de commencer.
Et les dés qu’on allait lancer n’auraient pas six faces, mais deux : vivre ou crever.
Sur les pas de Morr
Le prêtre, celui-là…
Un grand escogriffe raide comme une hampe de bannière, le crâne rasé mais couronné de crânes (le comble de l’élégance morbide), une tunique noire brodée de roses fanées — et pas les jolies, non, celles qu’on retrouve au fond d’un caveau, entre deux vers.
Il parle.
Et quand il parle, c’est comme si quelqu’un grattait l’intérieur d’un cercueil avec un ongle sec.
« Nous sommes dans les pas de Morr. Le repos n’est pas atteint. Donnez-nous la chambre la plus froide, la plus au nord. »
Et tout le monde, je dis bien tout le monde, baisse les yeux.
Même la Gravin.
Ma Gravin.
Maria-Ulrike, duchesse des regards de feu, comtesse des soupirs perdus, impératrice des nuits rêvées…
Elle s’incline.
Et moi je me dis : eh bien merde, même les étoiles plient devant la faux.
Mais pendant que les autres se prosternent et tremblotent comme des courtisans pris la main dans la caisse, moi j’observe.
Parce que le bon caporal n’a peut-être pas de diplôme, ni de titre, ni même de linge propre…
Mais il a l’œil.
Et l’œil voit que tout ça pue la mise en scène.
Loupiot, ce renard à pattes d’homme, il regarde aussi. Mais lui, il vise plus loin : les érudits.
Ces trois-là, qui minaudent avec leur air de rien, comme des professeurs en voyage d’étude, mais qui puent le secret à dix pas.

Un signe caché, une odeur de foutre, et de violette
Loupiot a vu.
Leur posture genou à terre ? Impeccable.
Leurs regards ? Baissés comme il faut.
Mais leurs mains… leurs mains font un signe. Petit, rapide. Occulte.
Il fait signe à Wanda. La magicienne incline la tête, comme un chien qui renifle une piste. Elle ferme les yeux. Elle sent.
Pas de vent couleur améthyste.
Pas de Morr.
Mais…
Une odeur de violette. Puis de foutre rance.
Oui. Tu m’as bien lu.
De foutre.
Une senteur de plaisir mal lavé. D’alcôve fermée depuis trois jours. D’amour à jeun.
Et là, les doutes s’empilent comme des plats dans une auberge pleine.
Quel est ce vent ? Pourquoi ces érudits puent la luxure et pas la tombe ?
Le singe, la chope et la trahison mousseuse
Mais moi, Ulrich, caporal, Schnitzelbach de mon état, je surveille le plus con d’entre nous : Bruno.
Car c’est toujours sur le plus grand que tombe la flèche perdue.
Et justement, dans un éclat discret que seuls les dieux eux-mêmes pouvaient orchestrer, Ashkarûn — ce mage d’Arabie au regard de velours et aux dents de serpent — voit une main.
Juste une main.
Gantée.
Sortie de nulle part.
Elle verse un petit liquide sombre, soyeux, dans la bière de Bruno.
Et là, miracle : le singe.
Oui, le singe du mage — ce diablotin de Zandar — fait le pitre, bondit, s’agite, et… renverse la chope.

Bruno râle.
Le poison coule au sol.
Et rien n’est dit. Pas de cris, pas de scandale.
Parce que dans cette auberge, on préfère garder ses dents que sa dignité.
Mais moi j’ai vu.
J’ai compris.
Quelqu’un voulait éteindre la flamme du champion.
Pas pour gagner le jeu… Non. Pour autre chose. Quelque chose de plus froid.
Entre poison, fesses roses et déclaration d’amour
Pendant ce temps-là, retour sur Ashkarûn et Bruno…
Le moment est presque intime. La salle bourdonne d’excitation à l’idée du prochain jeu, Alhazard, mais dans un recoin moins éclairé de l’auberge, Ashkarûn, toujours élégant dans son étrangeté, murmure encore au colosse brisé :
« Tu as raison de craindre la Gravin… »
« Si tu avais servi le sultan des sultans, je t’assure que tu n’aurais pas vu le soleil se lever demain. »
Son ton est doux, presque affectueux. Et pourtant, ce qu’il dit a des accents de menace voilée, ou de simple vérité — dans les palais d’Arabie, la disgrâce n’est pas une abstraction. C’est une chose rapide, tranchante, et souvent définitive.
Mais il ajoute, avec un sourire plein de miel et de fiel :
« Les seigneurs impériaux sont… cléments, sans doute. Ou faibles, dirait la rumeur. Moi ? Je suis ni l’un ni l’autre. »
Bruno le regarde, bouche entrouverte, tiraillé entre la peur et une forme d’admiration animale.
Alors Ashkarûn glisse à son oreille, cette fois dans un arabien fluide, qui résonne comme la langue des rêves dans la mémoire oubliée du gladiateur :
« Sache, guerrier, que mon nom est murmuré jusque dans les jardins du harem d’Al-Mashur. Que même la comtesse inassouvie a failli céder à mes soins. Que mon membre viril est plus célèbre que les mille canons des forges de Nuln… »
Oui. Il dit bien ce que tu penses. Il parle de sa bite.

Mais Ashkarûn, avec un aplomb souverain, poursuit :
« Ne bois rien. Ne mange rien. Ne laisse entrer en toi que ce que je t’apporte. Ou tu finiras mort avant même le duel. »
« Tu ne me quitteras pas pendant 48 heures. Tu seras sous ma garde. Tu seras mon bras. Je te renforcerai. »
Et Bruno, docile comme un grand chien battu qui trouve enfin un maître à servir, acquiesce. Ses tresses, sa stature, sa fierté ? Tout cela s’efface sous l’ombre du regard d’Ashkarûn.
Et voilà qu’il devient sa chose. Une chose grande, musclée, mais soumise.
Note pour plus tard. Un jour, moi aussi j’aurai un homme qui pleurera pour me servir. Et ce jour-là, je serai capitaine. »
Pendant ce temps, Loupiot & Wanda
Loupiot siffle doucement à Wanda, à peine un souffle :
« Qu’est-ce que c’était que ces signes, madame Wanda ? »
Elle lui répond d’un geste : doigt sur les lèvres. Chut.
Elle observe encore.
Et puis, à voix basse :
« Je ne sais pas ce qu’ils manigancent. Mais ils attirent quelque chose à eux. Quelque chose d’ancien. De trouble. »
Les vents ne sont pas invoqués, dit-elle.
Ils viennent d’eux-mêmes.
Et ce ne sont pas les vents que les sorciers de l’Empire connaissent.
Pas d’améthyste. Pas de mort.
Et pourtant, ils tournent autour d’un cercueil.
Ce n’est pas normal.

Et maintenant… la table de jeu s’ouvre
La Gravine tape du doigt contre le bois. Elle l’annonce, voix claire, ton de commandement :
« En l’honneur d’Ashkarûn, je déclare ouverte la partie de Alhazard ! »
Des cris s’élèvent. On pousse les tabourets. On sort les dés. On sort les bourses.
Mais dès que les hobbits se mirent à glousser, que Bruno bomba le torse, et qu’Ashkarûn esquissa ce sourire de chacal maquillé, j’ai su que ça n’avait rien d’innocent.
Je voyais déjà le piège :
On allait rire. On allait perdre.
Et à la fin, Ashkarûn allait encore gagner.
Une fortune ? Peut-être.
La loyauté de Bruno ? Sûrement.
Le regard de la Gravine ? C’est ce qui me brûlait.
Mon instinct me poussait à monter. Le jeu d’Alhazard démarrait en bas, les hobbits braillaient, et la Gravine remuait sa noblesse comme une serveuse en manque de pourboire. Moi, je préférais l’étage. Là-haut, il y avait le cercueil, le silence, et cette foutue porte sculptée de la grande Faucheuse. Une chambre que même les rats doivent éviter.

Et donc, moi, Ulrich, soldat des ombres et pif à renifler les emmerdes, j’ai décidé de monter les marches en silence, à pas de velours… aussi discrets que mes bottes trempées le permettent.
Arrivé en haut, je m’approche. Le couloir est froid, comme si la Mort avait laissé un courant d’air derrière elle. J’entends… rien. Parfait. J’approche de la porte des prêtres de Morr, prêt à tendre l’oreille.
Mais voilà.
Je passe devant la chambre juste avant — celle du couple Schmidt, ces deux amoureux qui minaudent depuis le repas. Une erreur. Car au moment où je veux tendre l’oreille à la bonne porte, c’est un concert de gémissements, de claquements de lit, et de soupirs bovins qui me percute le tympan gauche.
Ma curiosité — ce foutu défaut de soldat en permission — me pousse à jeter un œil par la serrure.
Erreur tactique.

Ce que je prends d’abord pour un œil unique, cyclopéen et grotesque, s’avère être… les fesses rouges, poilues et flasques de monsieur Schmidt, en plein assaut nuptial. Une crampe m’a saisi l’âme. Le pauvre homme se donne, madame glousse comme une pintade en rut, et moi… moi je recule, l’esprit abîmé.

Ma mission est avortée.
Je n’ai pas vu les prêtres.
Pas entendu leur murmure.
Je n’ai perçu que la danse ridicule de deux âmes égarées, au mauvais endroit, au mauvais moment.

Wanda à la rescousse
Je détourne les yeux, choqué, traumatisé, agressé dans ma pudeur.
Toujours adossé au mur, la main sur le pommeau, l’odeur d’effort conjugal me piquant encore la narine, je tente de me recentrer sur ma mission d’observation.
Et c’est là que Wanda arrive.
Elle monte sans bruit — pas comme les autres. Son regard est aiguisé, elle sent ce que les autres ignorent. Elle ne dit rien, mais ses yeux en disent long : elle, aussi, a flairé que quelque chose ne tourne pas rond ici.
Je lui fais un bref signe. Elle comprend. Nous sommes devant la porte de la Mort, celle qui porte la Faucheuse sculptée, les mains jointes sur la faux. Une sculpture si vieille qu’on dirait qu’elle pleure de fatigue.
Et là — juste là — le silence se brise.
Pas un cri. Pas un hurlement.
Une conversation. Animée. Trop.
Des voix basses, précipitées. On n’en distingue pas les mots, mais le ton… c’est celui de la dispute, ou du moins d’un désaccord vif. Et ce n’est pas la voix d’un prêtre récitant une litanie de Morr.
Non.
C’est une voix pleine de nerfs. D’impatience. De colère.
Je lève un sourcil, Vanda tend l’oreille. Aucun doute. Ils parlent vite, fort. Trop fort pour des hommes de la Mort. Et surtout… on n’entend aucun chant funèbre.
Pas de prières.
Pas de murmures aux morts.
Pas de silence sacré.
Rien.
Juste des voix. Vives. Humaines. Trop humaines.
Ce qu’elle est en train d’entendre ne ressemble pas à un rituel. Pas à un deuil. Pas à une veillée.
Ça ressemble à une dispute de vivants qui ne devraient plus l’être.
Et moi, Ulrich, je commence sérieusement à me demander ce qu’il y a dans ce cercueil.
La Mort est peut-être montée, mais elle n’est pas seule.


Leave a Comment