C’est rare. Je n’écris pas souvent de scénarios originaux. J’ai toujours préféré adapter, transformer, remanier plutôt que créer de zéro. Mais cette fois, j’ai sauté le pas. Un scénario 100 % maison, fait avec mes petits doigts. Pourquoi ? Parce qu’Ismaël m’a tanné pour lancer une partie de Delta Green. Et qu’il avait raison.
L’horreur intime comme source
Alors je me suis lancé. Une feuille blanche, le manuel d’intro à portée de main, et dans un coin de mon esprit une obsession qui traînait depuis que j’avais poncé la série Mindhunter. Cette idée : et si l’horreur psychologique était encore plus épouvantable quand elle ne reste pas cantonnée à un crime ou une enquête ? Quand elle se glisse dans ta vie privée. Quand elle fissure ton identité. Quand elle fait de toi quelqu’un d’autre.
C’est devenu mon fil rouge : l’horreur intime.
Pas d’enquête complexe. Pas de chasse à l’indice. Pas de Cthulhu qui sort de la baignoire. Juste des scènes à vivre, liées par des ellipses. Du full roleplay. Des personnages qui vivent, souffrent, et parfois se brisent. Sans filet. Sans structure de sécurité narrative. Tout est dans l’humain, tout est dans la tension.
J’ai conçu un scénario sur-mesure pour un personnage écrit exprès pour cette partie. On a poussé la gestion de la folie dans ses retranchements. Elle est à trois dimensions :
- la violence (crue, rapide, traumatisante)
- l’impuissance (face à l’absurde, au système, à soi-même)
- l’inconcevable (ce que l’esprit rejette, ce qui détruit la logique)
Et ce n’est pas juste un « niveau de folie » dans une fiche. Elle ronge ta personnalité, elle grignote ton entourage, elle reconfigure ta vision du monde. Elle est réelle, et elle fait peur.
Les combats ? D’une brutalité sèche. Pas de grandiloquence. Pas de héros. Chaque impact laisse des séquelles, physiques ou mentales. Le pulp est banni. L’ambiance est tendue, noire, et crédible.
Et ça a marché. Pour la première fois, j’ai vu mon joueur avoir peur. Pas une peur spectaculaire. Une peur lente. Viscérale. Une peur de l’intérieur. Le réalisme de l’époque, le vernis social fragile, et derrière… quelque chose de cosmique. Mais jamais montré de face. Juste insinué. Comme une faille.
Je n’ai jamais été aussi loin dans la tension. Et franchement, j’en suis fier.

De l’horreur intime et aussi un souvenir d’enfance
Avant Delta Green. Avant les jets de SAN. Avant les plongées en apnée dans l’horreur psychologique… il y avait la musique.
Mon père, fin des années 70, avait une chaîne hi-fi monumentale. Pas tape-à-l’œil, pas clinquante — précise, pure, chirurgicale. À l’époque, j’étais môme. Je ne savais rien du monde. Mais cette chaîne me l’ouvrait autrement. Par les oreilles. Elle me faisait voyager dans des mondes invisibles. Elle sculptait mon imaginaire avec une fidélité presque troublante.
Chaque écoute était une expérience. Une bulle. Rien ne vibrait comme ça. Rien ne sonnait aussi vrai. C’était mon premier contact avec ce que je n’appelais pas encore “l’immersion”.
Des décennies plus tard, je n’avais toujours pas retrouvé cette sensation. Jusqu’au jour où je tombe sur The Great Destroyer, de Nine Inch Nails. Tardivement. J’étais passé à côté de Trent Reznor pendant mon adolescence. À 50 balais bien tassés, je pensais être immunisé. Raté. The Great Destroyer m’a fracassé. Et ce n’est pas juste une histoire de composition… mais le son. Le grain. Les textures. L’exigence de mix.
De fil en aiguille, je suis tombé sur Hesitation Marks. Dans sa version audiophile, cet album m’a rappelé quelque chose de très ancien : cette clarté presque extra-dimensionnelle de l’enfance. Ce respect total de l’auditeur attentif. Pas celui qui zappe, mais celui qui écoute vraiment. Celui qui s’immerge.
Reznor offre un cadeau : une œuvre pensée pour ceux qui ont le matériel — et surtout la sensibilité — pour entendre ce qui d’habitude se perd. Les bruits faibles. Les tensions. Les détails qu’un MP3 tue à la compression.
Et là, tout s’est recollé.

La musique, comme le jeu de rôle, peut te hanter. Peut te changer. Peut devenir un vecteur d’horreur intime, presque inaudible pour les autres, mais parfaitement clair pour toi. C’est là que l’idée m’est venue : et si l’horreur ne passait pas que par l’image ou le texte ? Et si elle se cachait dans la matière du son, comme une fréquence parasite que seuls certains perçoivent ?
Cette obsession m’a suivi jusqu’à Delta Green. Elle a nourri mon scénario. Pas de jumpscares, pas de gore. Mais une ambiance. Une tension lente. Une horreur “mixée”, chirurgicale. Quelque chose qu’on ressent plus qu’on ne voit.

Le son peut être un outil d’horreur. Pas le bruit. Pas les screams. Le son, celui qui se faufile, qui grésille dans les angles morts de la conscience. L’horreur audiophile. L’horreur sur mesure.
Et tout ça, ça vient d’une chaîne hi-fi, fin 70.
Plus de 40 ans après je te dois bien ça. Merci Papa.


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