Pendant ce temps, Cléophas est de son côté plongé dans une autre part de la maison, plus cachée encore : une bibliothèque secrète, un passage dissimulé derrière un levier, une atmosphère étouffante. Il pénètre dans un cabinet sans fenêtre, saturé d’une odeur de charogne.
Sur le bureau en acajou massif, il trouve un chaos ordonné : des papiers, des lettres ouvertes, des registres, un journal en cuir… et un tableau de Paul. Rien d’inscrit au dos. Juste une présence silencieuse.

Cléophas se penche d’abord sur le journal.
Le journal de Charles : lucidité déclinante, obsession croissante
Ce carnet, personnel et dense, est celui de Charles. Les premières pages sont ordonnées : il y parle de la construction de la maison, des débuts de la plantation dans les années 1920–1930. Mais très vite, l’écriture change. Elle devient serrée, saccadée, presque maniaque. Des ratures, des débordements sur les lignes. Un désordre mental palpable.
L’atmosphère de la maison, déjà pesante, trouve un écho dans cette spirale d’encre.
Un passage, en particulier, attire l’attention :
15 avril 1841 – Newton persiste avec ses idées de nègre.
La date choque. Elle renvoie à un siècle plus tôt. Le journal semble contenir bien plus qu’un simple récit de plantation. Il fait remonter à la surface une histoire enfouie, profondément ancrée dans le passé sombre du domaine.

Le journal d’un pacte interdit : entre rituels, morts et miracles
Dans les pages du journal de Charles, Cléophas découvre bien plus qu’un simple témoignage agricole. Ce carnet est une chronique de l’étrangeté, un aveu d’obsession et de désespoir qui se densifie à mesure que l’écriture devient folle. Il retrace les événements clés d’une année charnière : 1841.
- 15 avril 1841 : Newton, un des propriétaires mentionnés dans les discussions précédentes, est décrit comme obsédé par des rituels sauvages censés améliorer les récoltes. Charles, sceptique, avertit déjà qu’ils « jouent avec des forces qui nous dépassent ».
- 3 mai 1841 : Paul, le fils de Charles, meurt. Officiellement noyé. Mais Charles parle de marques violettes sur son cou — il pense à elle. Cette mystérieuse figure, probablement Léonie.
- 10 mai 1841 : Malgré un enterrement chrétien complet, la prêtresse locale, Mambo Célestine, avertit : certains morts ne trouvent pas le repos.
- 25 décembre 1841 : Les récoltes sont miraculeuses. Charles avoue à demi-mot : Newton avait raison. Mais ce miracle a un prix. Paul revient… la nuit. Il grandit, il a faim.
Un malaise profond s’installe. Ce journal n’est plus simplement un récit, c’est une preuve écrite d’un pacte occulte, d’un enchaînement d’événements surnaturels enfouis sous des décennies de silence.
Une carte codée : le cœur du secret
En fouillant plus profondément le journal, Cléophas découvre une vieille carte tracée à la main, d’une précision maniaque. Elle détaille non seulement la plantation, mais aussi les marais et les terres jusqu’à une quinzaine de kilomètres aux alentours. Elle contient quatre croix :
- Baron Samedi – figure majeure du vaudou haïtien, seigneur des morts.
- Offrande à Erzulie d’Andorre – une déesse vaudou associée à l’amour… ou au sacrifice.
- Sanctuaire de Mambo-Célestine – la prêtresse évoquée plus tôt dans le journal.
- Une grande croix noire, non annotée, située bien plus à l’écart des autres.
Cette dernière croix noire semble particulièrement importante — inquiétante même. Cléophas range immédiatement la carte, conscient de sa valeur.

Face-à-face tendu avec Charles de Saint-Aubrey
Mais il est trop tard pour sortir discrètement. Dans l’ombre du passage secret apparaît Charles, grand, calme, mais visiblement contrarié. Cléophas improvise. Il accuse une effraction, mentionne une porte-fenêtre forcée, joue la surprise. Son ton est maîtrisé, son mensonge efficace.
Charles mord à l’hameçon. Il se précipite, cherche la carte dans son journal. Lorsqu’il ne la trouve pas, son visage trahit une peur sincère. Il se contient néanmoins, rejette l’importance du vol : « Ça ne représente aucune valeur. » Puis il évoque les esclaves — une accusation raciste masquant sa propre panique.
Prétextant un besoin de discipline, il sort régler cela auprès de ses « contremaitres », laissant Cléophas seul. Ce dernier en profite pour plier soigneusement les lettres volées et relire la carte. Il note les noms. Il comprend que tout est lié à des pratiques vaudoues anciennes, et que la prospérité de la plantation cache un prix surnaturel.
Une mascarade de politesse
Charles revient, une bouteille de Bordeaux à la main, mais toujours aussi nerveux. Il évoque « son petit confessionnal« , fait allusion à la pièce cachée comme si elle n’avait jamais été conçue pour être secrète. Cléophas répond avec aplomb, jouant la carte du candide respectueux.
Le maître de maison referme alors le passage secret avec un levier, dans un bruit sec, funeste, « comme un cercueil qu’on cloue« . Puis il laisse tomber une phrase glaçante :
“Les choses ont changé depuis qu’on s’est vus la dernière fois… Je le sens, ma fille est profondément triste.”

L’ombre de Paul et le désespoir d’un père
La conversation entre Cléophas et Charles de Saint-Aubrey, autour d’un verre de Bordeaux, bascule peu à peu du banal au terrifiant. D’abord, Charles exprime sa douleur : la mort de son fils Paul aurait été le déclencheur d’une malédiction. Pourtant, Constance semblait encore bien portante longtemps après cet événement tragique, ce qui suggère que la dégradation mentale et physique qu’elle subit est beaucoup plus récente… et peut-être provoquée.
Cléophas, en tentant d’adopter une posture rationnelle, propose une solution concrète : faire venir un médecin et une nurse de la Nouvelle-Orléans. Il suggère que les récits alarmants ne viennent pas de Constance elle-même, mais des esclaves et surtout de Mathilde, que Charles soupçonne d’influencer sa fille, même involontairement.
La tension monte quand la discussion revient sur Paul. Charles révèle que le corps de son fils portait des traces étranges sur le cou, évoquant un acte violent ou surnaturel. Cléophas, en homme du monde, rejette les croyances occultes, comparant les gris-gris à des contes folkloriques.
Mais Charles, lui, ne rit pas.
Il murmure avec gravité :
« Mon fils refuse de pourrir. Il continuera de grandir dans l’ombre. Cette plantation saignera. »
Ces mots, énigmatiques, glaçants, sont ceux d’un homme rongé par le chagrin et possiblement la folie. Il parle de son fils comme d’une entité vivante, présente, qui grandit encore… malgré la mort. Il évoque Newton et Gwendolyn, des figures liées aux rituels, et conclut :
« On ne dresse pas le diable. On ne fait que lui ouvrir la porte. »
Cléophas tente alors une manœuvre habile. Il adoucit la conversation, feint la bienveillance. Il évoque son désir sincère d’épouser Constance, partage son inquiétude pour l’état de Charles, et propose de passer la nuit dans sa chambre pour lui tenir compagnie. Le plan fonctionne : Charles se calme, accepte et ordonne à un domestique de préparer un lit d’appoint.


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