Le deuxième matin à bord du Luthier vire à la paranoïa. Cordelia démasque un Sylvanus à la peau trop lisse et le ligote sous son lit. Roy s’échappe de l’emprise de Pilar d’un coup de couteau volontaire, crochète la cabine du comte pour y découvrir un établi d’horloger et une clé impossible, puis rampe dans les conduits où il entend Sylvanus supplier — alors que Sylvanus est censé être ligoté ailleurs. Fenster, lui, avoue tout : la Ressemblance Dévorante, la mort de l’oncle Edouard, et sa propre dissolution en cours. Acte 5 de Terreur Transatlantique, campagne L’Appel de Cthulhu à bord d’un dirigeable de luxe.

Le prisonnier
La session s’ouvre sur Sylvanus. Il ouvre les yeux. Le plafond de sa cabine, les moulures Art déco, tout tourne autour de lui comme un carrousel cauchemardesque. Il veut bouger — impossible. Ses poignets sont liés, non pas par de la corde, mais par des foulards de soie noués avec une précision chirurgicale. Ses chevilles aussi. Sa bouche est bâillonnée. Le tissu dégage un goût de parfum féminin qui l’écœure.
Dans la pénombre, une silhouette bouge. Il la reconnaît : Lester Shaw. Mais Shaw porte la veste de Sylvanus — son smoking ivoire — et elle lui va parfaitement. Trop parfaitement. Comme s’il l’avait toujours porté. Comme s’il était lui.
« Ah, vous êtes réveillé. »
La voix est très douce, presque tendre. Shaw s’approche, s’assoit sur le bord du lit. Sylvanus tente de reculer, mais les liens le retiennent. « Ne bougez pas trop. Les nœuds sont spéciaux. Plus vous tirez, plus ils se resserrent. Un peu comme les anneaux d’un serpent, n’est-ce pas ? »
Il sourit. Dans la faible lumière de la lampe de chevet, ses yeux brillent — pas de reflet humain. Quelque chose de vertical. De reptilien.
Shaw tend la main vers le torse de Sylvanus et tire délicatement le drap. Avec horreur, Sylvanus découvre qu’il est nu — et que son torse, son ventre, ses bras portent des marques. Des symboles. Ce n’est pas de l’encre noire : c’est quelque chose de légèrement doré, de vivant, qui pulse sous sa peau. Des glyphes serpentiens, des mesures, des annotations dans une langue qui fait mal aux yeux.

Shaw se penche, le hume, et murmure avec admiration : « C’est un travail magnifique, n’est-ce pas ? Il fallait prendre vos mesures. Pour plus tard. » Sylvanus essaie de crier à travers son bâillon, mais n’émet qu’un gémissement étouffé. Shaw trace l’un des symboles du bout du doigt, sans le toucher : « C’est de l’ancien sumérien. Enfin, du pré-sumérien. La langue d’avant Babel. Celle que vos livres mentionnent mais n’osent pas traduire. »

Le vol de l’identité
Shaw se lève, fait le tour du lit, caresse les livres occultes ouverts sur le bureau de Sylvanus — arrangés, annotés. « Vous avez une collection fascinante, Sylvanus, vraiment. Le culte du serpent à deux têtes, les métamorphoses de Valusie, le Rond Jaune… Celui-là, je l’ai emprunté. J’espère que cela ne vous dérange pas. »
Il revient s’asseoir, trop près. Sylvanus sent son odeur : sa propre eau de Cologne, mais avec quelque chose en dessous — quelque chose de froid, de minéral. Shaw effleure son visage, et Sylvanus tourne la tête. Shaw rit doucement.
« Vous savez ce qui me fascine chez vous, Sylvanus ? Vous cherchez la vérité. Les secrets anciens, les civilisations disparues. Vous ne réalisez pas… » Sa bouche s’approche de l’oreille de Sylvanus. « …que certaines civilisations ne sont pas disparues. Elles sont juste descendues. Plus profondes. » Sylvanus jure avoir senti sa langue lui effleurer l’oreille — pas une langue humaine, quelque chose de bifide. « Et parfois, Sylvanus… ces civilisations remontent. »
Shaw se redresse brusquement. Il enfile la veste de Sylvanus sur ses épaules. « Je dois y aller. Le petit-déjeuner sera servi dans deux heures. Je serai vous, bien sûr — vous vous en êtes douté. Ne vous inquiétez pas, je jouerai bien le rôle. J’ai étudié vos manières, vos façons de tenir votre tasse, de croiser les jambes. Et puis ce petit tic, quand vous réfléchissez — vous tapotez votre index droit contre votre pouce. C’est charmant. »
Il va vers la porte, s’arrête. « Ah, j’allais oublier. » Il éteint la lumière. Noir total.
« La drogue dans votre système a des effets secondaires intéressants. Hallucinations, paranoïa, et une sensibilité accrue à certaines fréquences. Vous allez entendre des choses. Voir des choses. Des choses qui rampent dans le noir. Ne vous inquiétez pas… certaines seront réelles. »
La porte se ferme. Le verrou tourne. Sylvanus est seul, ligoté, bâillonné, dans le noir complet. Déjà, il entend des sifflements dans les murs, des glissements, comme des écailles contre le métal. La drogue pulse dans ses veines, chaque battement de cœur envoyant des vagues de douleur dans les symboles gravés sur sa peau. Il tire sur les liens — ils se resserrent, exactement comme Shaw l’avait annoncé. Comme les anneaux d’un serpent.
Quelque part dans le dirigeable, Lester Shaw, portant le visage et les habits de Sylvanus, sourit en se dirigeant vers la salle à manger. La transformation a commencé.

La Ressemblance Dévorante — Note au joueur
C’est ici que se produit l’un des coups de théâtre les plus audacieux de cette campagne. Le Gardien révèle au joueur incarnant Sylvanus qu’il ne joue plus Sylvanus Morley. Il est désormais Lester Shaw, un Homme-Serpent centenaire qui a entamé le rituel de la Ressemblance Dévorante — un processus de deux jours au cours duquel il dévore progressivement l’essence de sa victime pour en prendre l’apparence et les souvenirs.
Le vrai Sylvanus est inconscient dans la soute, encore vivant, mais Shaw doit le « digérer » progressivement. Le défi ultime du joueur : convaincre ses anciens alliés — Cordelia et Roy — qu’il est toujours leur Sylvanus, tout en accomplissant sa mission serpentine. La crédibilité commence à 70% ce premier matin et augmentera à mesure que le rituel progresse. Des signaux discrets sont établis entre le joueur et le Gardien : toucher le front pour demander une information, regarder sa montre pour signaler une mission, se masser les tempes pour indiquer une difficulté.
Et le détail le plus tragique : plus Shaw assimile Sylvanus — toutes les six heures, il doit retourner dans la soute pour se nourrir de son corps, s’imprégner de son odeur, de ses peurs, de ses sentiments —, plus une partie de lui pourrait développer de véritables émotions. C’est le piège de la Ressemblance Dévorante : on devient ce que l’on dévore.

Le matin au grand salon — Le petit-déjeuner
Nous sommes au lendemain matin. Le grand salon du Luthier baigne dans la lumière dorée du soleil méditerranéen. Par les baies vitrées, les côtes italiennes défilent comme une carte postale impressionniste. Les tables sont dressées avec la même perfection que la veille : argenterie étincelante, nappes immaculées, bouquets de roses blanches dans des vases en cristal. Heinrich, seul à assurer le service — le reste du personnel est épuisé par la soirée —, supervise avec sa rigueur habituelle.

Mais l’atmosphère a changé subtilement. Quelque chose flotte dans l’air, comme l’écho d’une fausse note.
Roy arrive en compagnie de Pilar. Ses vêtements sont ceux de la veille, froissés mais arrangés avec soin. Il joue le rôle de l’homme charmé par une nuit inattendue, mais ses yeux scrutent chaque détail, chaque visage. Cordelia porte ses vêtements de voyage avec une négligence étudiée qui masque son inquiétude — la fouille nocturne de Fenster l’a laissée méfiante. Elle observe tout le monde avec une acuité nouvelle, tout en maniant ses aiguilles à tricoter.

Lady Wilmot est déjà installée, légèrement pâle mais d’humeur badine, sirotant son thé. Lorenzo à ses côtés affiche l’élégance fatiguée des fêtards professionnels. Elisabeth Dodd, toute fraîche, sourit timidement depuis sa place.
Deux chaises sont vides : celle du comte Wolkowski et celle de Sylvanus.
Lady Wilmot brise le silence la première : « Mes chers amis, il ne manque pas quelqu’un à notre petit tableau matinal ? Notre cher comte serait-il tombé amoureux d’un oreiller ? Ou bien le champagne aurait-il eu raison de son austérité légendaire ? » Elle rit de sa propre blague. Personne ne répond immédiatement.

Roy tente de s’échapper
Roy annonce qu’il a ramené le comte en piteux état la veille et qu’il va vérifier s’il est disposé. Mais la main de Pilar se pose sur sa cuisse. Un clin d’œil complice, un souffle à l’oreille chargé de vétiver : « Tu ne vas pas me laisser toute seule. Reste avec moi. » Le jet de pouvoir de Roy échoue — il reste cloué à sa chaise, troublé, sous l’emprise de Pilar.
Cordelia observe la scène. La proximité de Pilar la dérange. Dans les milieux libérés des années 1920, une certaine licence existe, mais cette possessivité publique n’a rien de normal. Elle glisse discrètement à Roy : « Pas besoin de nous pour savoir ce qu’il a à faire. Vous devriez aller chercher Morlay. J’aimerais vous parler. »
Puis, pour distraire Pilar, Cordelia engage la conversation : « Comment avez-vous trouvé la soirée ? » Pilar répond avec un regard gourmand vers Roy : « Oh, la soirée était plutôt épuisante, n’est-ce pas, mon cher Roy ? ».
Roy semble sous emprise, il bégaye simplement « Parfois une nuit peut être si intense qu’elle nécessite une récupération prolongée. À vrai dire, j’en ai même perdu certains détails. » Pilar détache sa main de la cuisse de Roy et s’amuse de sa réaction.

L’arrivée de Sylvanus
C’est alors que Sylvanus fait son apparition. Il traverse le salon avec cette démarche mesurée qui le caractérise, légèrement penchée en avant, comme s’il portait le poids d’une connaissance trop lourde. Son costume est impeccable — peut-être même trop impeccable pour quelqu’un qui aurait passé une nuit agitée. Ses cheveux sont parfaitement coiffés, sa cravate nouée avec une précision maniaque.
Il balaie le salon du regard, repère Cordelia et Roy, puis s’installe pesamment à sa place face à Lady Wilmot, demandant un grand verre d’eau fraîche. « J’ai une affreuse migraine. »
Il se tourne vers Lorenzo et, avec une courtoisie étudiée, renouvelle ses félicitations pour les fiançailles, s’excuse de ses trous de mémoire en invoquant un excès de champagne. Lorenzo l’écoute à peine, dans un état aussi piteux que le sien, les yeux fixés sur son verre.
Pendant ce temps, Roy tente un coup audacieux : il dérape volontairement avec son couteau en tartinant, se coupant la main. La douleur lui permet un jet de pouvoir — réussite critique. Le sang coule, et Roy bondit de sa chaise, s’éloignant de Pilar : « Oh, excusez-moi ! Il faut à tout prix que j’aille panser cette plaie. Sûrement dû à cette nuit agitée… »
Cordelia saisit l’occasion et attrape Roy par la manche : « Justement, je voulais vous montrer quelque chose, à Morley et à vous. Venez dans ma cabine, j’en profiterai pour vous bander la main. »
Elle jette un regard à Sylvanus : « Vous suivez, Morley ? » Lady Wilmot tente de retenir Sylvanus, lui caressant le bout des doigts : « Cher Sylvanus, je vous ai vu hier soir, vous avez bu autant que moi. Dites-moi, vous vous souvenez de notre petite conversation auprès du bar ? Je suis un petit peu gênée… »
Sylvanus gère la situation avec un aplomb étudié, jouant la carte de la discrétion : « Nous sommes en société, Mrs. Wilmot. Les extravagances d’hier soir ne sont plus de mise à cette heure-ci. Discrétion, s’il vous plaît. Vous avez déjà, je crois, révélé suffisamment de choses sur notre passé devant tous les convives. J’aspire à un peu de discrétion, vous comprenez ? » Lady Wilmot rougit, murmurant ses excuses. Lorenzo, lui, ne capte rien — il regarde son verre.
Sylvanus resserre sa cravate : « Excusez-moi, je ne voudrais pas faire attendre Cordelia. » Et il se lève.
Pilar, restée à table, est visiblement agacée par le départ de Roy. Son mécanisme nerveux se déclenche immédiatement : elle attrape une cigarette, l’allume, et le regarde partir à travers une longue bouffée de fumée…

Dans la cabine de Cordelia — Les confessions
Roy, Cordelia et Sylvanus s’enfoncent dans le couloir. Roy saigne abondamment de sa coupure volontaire, mais la douleur le maintient alerte — il n’est plus perdu dans ses rêves, plus sous l’emprise de Pilar.
Arrivés dans la chambre de Cordelia, celle-ci referme la porte. Roy sort immédiatement le carnet de Pilar et déclare : « Nous avons de graves problèmes. »
Il raconte sa soirée aussi clairement que son état psychique le lui permet. Comment il a raccompagné le comte et perdu connaissance à cause des stewards — qui sont « sûrement tout autre chose » que ce que les investigateurs ont déjà croisé dans leurs précédentes aventures. Comment il s’est réveillé auprès de Pilar, une femme « vraiment démoniaque » qui a une emprise sur lui. Comment il a trouvé le carnet dans ses affaires, avec son portrait dessiné, entouré de symboles. Comment il a perdu l’usage de ses jambes, ne maîtrisait plus rien. Il lève sa chemise pour montrer son dos couvert de griffures : « Cette femme a une emprise sur moi. J’ai réussi avec ce couteau à garder mon esprit, mais je voulais vous montrer ce carnet. Je suis sûr que vous, Dame Cordelia, vous allez comprendre le sens de tout cela. »
Avant de parler, Cordelia prend une précaution : elle ouvre la bouche d’aération au plafond et y cale le couvre-lit pour bloquer le son, puis baisse la voix — si elle peut entendre les conversations de sa voisine par les conduits, l’inverse est aussi possible. « Les murs ont des oreilles. Parlez doucement. »
Cordelia raconte alors toute sa soirée : l’intrusion de Fenster, la page arrachée du journal, la carte stellaire, les révélations sur la mort de son oncle Edouard. Elle ne cache rien.

Sylvanus — L’amnésie
Sylvanus, de son côté, invoque la confusion et la migraine. Il explique s’être réveillé avec un blackout complet de la fin de soirée, une affreuse migraine, et une bosse au crâne — probablement dû à une chute. Il confirme se souvenir d’avoir suivi Roy quand celui-ci raccompagnait le comte, puis c’est le trou noir. Il attribue tout au champagne.
Roy partage ses propres observations : les odeurs métalliques, les mouvements d’automate des stewards, et de son côté, les odeurs de poisson. Le groupe échange pour la première fois ce que chacun a perçu.
Sylvanus écoute attentivement, puis s’étonne : « Vous êtes en train de nous dire que cette Mademoiselle Pilar est une ennemie qui vous a piégé, et qu’en toute conscience, elle fait comme si de rien n’était ce matin ? » Roy confirme. Cordelia lui adresse un regard sévère, comme pour l’empêcher d’en dire davantage. Roy se tait, se concentre sur le bandage de sa main — il n’est pas sûr de maîtriser ses pensées.
Puis Sylvanus demande : « Cordelia, de quoi vouliez-vous exactement nous entretenir ici, en privé ? » Il semble curieux, désireux d’en savoir plus sur ce que chacun a vécu. Et c’est là que quelque chose cloche dans l’esprit de Cordelia.

Le coup du parapluie
Cordelia vérifie que le couvre-lit est toujours en place dans la bouche d’aération. Elle referme la porte de sa cabine. Elle fouille dans son cabas, en sort quelque chose qu’elle serre contre elle. Se retourne. C’est son parapluie. Elle le pointe droit sur Sylvanus.
« Roy, saisissez-vous de lui. Ce n’est pas Morley. »
Roy obéit sans hésiter — dans son état de soumission psychologique, le jugement de Cordelia est sa bouée de sauvetage. Il bondit sur Sylvanus. Le jet d’initiative est en faveur de Roy, et grâce à la diversion créée par Cordelia, il bénéficie d’un avantage. Son corps à corps est un succès éclatant (03, avec dé de bonus) contre la tentative d’esquive de Sylvanus.
En illusionniste maîtrisant parfaitement l’anatomie humaine, Roy surprend sa cible. Au lieu d’un simple coup, il exécute une clé de bras qui retourne les épaules et les poignets de Sylvanus dans le dos. La prise est imparable. Puis, avec sa ceinture et du tissu du lit, il ligote les poignets.
Sylvanus proteste : « Mais qu’est-ce que vous racontez ? N’importe quoi ! Écoutez, on peut se poser, être tranquille, en personnes civilisées… » Trop tard. Roy le bâillonne et lui enfonce du coton dans les oreilles — neutralisant à la fois sa parole et son ouïe.

Le délibéré — Les soupçons de Cordelia
Cordelia et Roy se retirent en secret pour délibérer, laissant Sylvanus ligoté et sourd. Cordelia, visiblement paniquée mais lucide, s’explique :
« Mon enfant, nous avons très peu de temps pour réagir. Ce qui m’a mis la puce à l’oreille, c’est cette brusque perte de mémoire. Son absence de bosse — car je viens de regarder — rien qui aurait justifié une perte de mémoire. J’ai immédiatement senti qu’il nous mentait. Je n’avais pas eu le temps de lui poser des questions intimes sur nos aventures passées, mais je voyais qu’il essayait de nous tirer les vers du nez. »
Roy approuve : lui aussi a eu des problèmes de mémoire suite à son échange avec Pilar, mais il n’a pas cherché à soutirer des informations. Cordelia en est convaincue : soit Morley n’est plus Morley, soit quelque chose dans la tête de Morley a remplacé Morley.
Elle expose alors sa théorie complète. Aussi saugrenu que cela puisse paraître — si leurs aventures du Pérou à l’Égypte ne les avaient pas préparés —, elle pense que la plupart des passagers sont autre chose. Certains sont des sortes d’automates. Les deux stewards (Shaw et Kelly) sont au service de Pilar. Le comte Wolkowski, ce Russe qui ne boit pas et ne mange pas, marche comme un pantin. Et ce qui est transporté dans la mallette est extrêmement précieux pour eux tous.
Cordelia rappelle la conversation qu’elle avait surprise par la bouche d’aération : « Il est enfin là. Vous savez ce qu’il faut faire. Tout est prêt. Nous attendions cette opportunité depuis longtemps. Cinq nuits. Pas une de plus. Après cela, nous ne pourrons plus reculer. »
Elle relie cela à la carte stellaire qu’elle a découverte au Minnesota : « Tout ce que nous avons vécu depuis le Pérou est souvent lié aux astres et à des fenêtres d’opportunités qui se referment très rapidement mais ne se reproduisent que sur des cycles séculaires ou millénaires. »
Roy propose d’éliminer directement Pilar, qui semble au cœur du rituel. Cordelia nuance : Pilar est une sorte de prêtresse ou de sorcière, comme l’homme qu’ils ont vu dans le temple au Pérou, un réceptacle de la divinité. Morley et d’autres passagers ne sont peut-être plus eux-mêmes. Et les stewards sont des automates au service de cette conspiration.
Sa conclusion stratégique : il faut se saisir de la mallette. C’est leur levier. Si ce qu’elle contient est aussi précieux pour leurs ennemis, ils n’oseront pas agir contre eux. La dernière fois que Roy a vu la mallette, elle était dans la chambre du comte. Mais Cordelia soupçonne qu’elle a pu être déplacée.
Le plan se dessine : Cordelia interrogera Sylvanus — ou ce qu’il est devenu — elle est la plus fine psychologue. Roy, plus discret, partira à la recherche de la mallette. Avant de quitter la cabine, Roy prend dans sa veste un de ses couteaux de lancer, le tend à Cordelia tout en fixant le prisonnier du regard, puis sort.

L’interrogatoire
Sylvanus, ligoté, bâillonné, les oreilles bouchées de coton, observe la scène avec des yeux exorbités. Il a vu Cordelia froncer les sourcils, se tenir la tête, réfléchir intensément, lever les bras au ciel, prendre Roy par les épaules et crier quelque chose — mais sans entendre un mot. Puis il a vu Roy lui donner un couteau avant de sortir. La porte se referme. Cordelia la bloque avec une chaise.
Il tente de communiquer par les yeux, levant les sourcils, prenant un air exaspéré. Cordelia tourne autour de lui comme un fauve autour d’une charogne, hésitant même à ôter son bâillon.
Puis elle passe à l’examen physique. Elle lui écartille les yeux, lui lève les paupières, regarde à l’intérieur de ses narines. Sylvanus est interloqué et choqué — ce n’est pas du tout dans les habitudes de Cordelia de manipuler quelqu’un ainsi.
Et le résultat est troublant. La peau de Sylvanus est anormalement douce — comme celle d’un bébé. C’est à son contact que Cordelia le ressent le plus. L’intérieur de ses narines est luisant, comme huilé. Des détails qui ne collent pas avec l’homme qu’elle connaît. Elle ouvre sa trousse à couture, en sort une fine aiguille et perce délicatement le bout du doigt du prisonnier. Une toute petite perle de sang apparaît. Sylvanus est choqué par cette attitude, mais le sang est là, bien rouge.
Le prisonnier continue d’implorer Cordelia du regard, fronçant les sourcils, secouant la tête : Cessez cette comédie, libérez-moi ! Puis il abandonne et la fixe d’un air exaspéré : C’est bon, vous avez fini, maintenant ?
Cordelia a vu ce qu’elle avait besoin de voir — ou plutôt, elle a vu assez de détails troublants pour ne pas prendre de risque. Elle l’assomme d’un coup sec — le jet de corps à corps réussit — puis vérifie les nœuds, en ajoute aux pieds, lie pieds et mains ensemble, rebourre le bâillon, et pousse Sylvanus sous le lit. Elle repose le couvre-lit par-dessus. La chambre est nickel, comme si rien ne s’était passé. Cordelia fourre dans son cabas tout ce dont elle pourrait avoir besoin en cas d’urgence — son carnet, son parapluie, ses objets précieux — puis quitte la chambre en la fermant derrière elle.
Est-ce vraiment Sylvanus qui se trouve ligoté sous ce lit ? Ou quelque chose d’autre ? Cordelia n’a pas de certitude — seulement des anomalies, des intuitions, et la conviction que dans la situation présente, mieux vaut se tromper de cible que mourir par naïveté.

Roy — La cabine du comte
Pendant ce temps, Roy s’est lancé dans le couloir, couteau de lancer en main. Il abandonne toute velléité de discrétion — il se sent encore chancelant, et de toute façon, le couloir est un tube sans issue. La vitesse vaut mieux que la ruse.
Il s’arrête devant la cabine A31 du comte Wolkowski. Une petite pancarte se balance devant la porte, oscillant au rythme des vibrations des moteurs, comme un pendule. Mais c’est la serrure qui le surprend : ce n’est pas le verrou standard des cabines. C’est un cylindre à barillet plus ancien, plus massif, qui n’a pas sa place sur un dirigeable de luxe. Roy, en expert, reconnaît immédiatement le type — un système qu’on réserve normalement aux pièces sensibles, aux coffres-forts. Cette serrure n’est pas là par hasard.
Au bout du couloir, il entend des exclamations, des félicitations, des bouteilles de champagne qu’on débouche. L’orchestre joue. Le mariage de Lorenzo et Lady Wilmot se prépare. Roy estime avoir dix minutes devant lui, pas une de plus.
Il sort ses outils d’illusionniste et attaque le crochetage. En cinq minutes, malgré des ressorts plus durs et des goupilles à profil irrégulier, la serrure cède. La porte s’ouvre. Avant la lumière, c’est l’odeur qui arrive : froide, métallique, familière.
Roy couvre son nez avec son écharpe, laisse la porte entrouverte pour une retraite rapide, et allume la lumière.

L’établi d’horloger
Ce qu’il découvre est déconcertant. Le lit est intact — couverture tendue, oreiller droit, tout à l’équerre. Personne ne s’est assis dessus. Le comte Wolkowski n’a manifestement pas dormi dans cette cabine depuis son embarquement.
En revanche, le bureau a été transformé en établi de précision. Quelqu’un a recouvert la surface d’un tapis de travail vert foncé en feutrine — le genre qu’on étale pour de l’horlogerie fine, épais, suédé, lisse au toucher pour ne pas rayer les surfaces délicates. Dessus, alignés avec une rigueur prussienne : une loupe d’établi sur pince articulée, des tournevis à lame plate de cinq tailles (de 0,3 mm à 2 mm, rangés par ordre croissant), des brucelles, des pinces à bout fin d’horloger, trois flacons d’huile étiquetés à la main en cyrillique (ambre clair, ambre foncé, presque noir), un compte-fils pour mesurer l’épaisseur des fils métalliques, et un jeu de cales d’épaisseur en acier bleui.

Mais c’est un objet qui retient toute l’attention de Roy : un levier coudé d’une quinzaine de centimètres en métal sombre, d’une conception qui ne ressemble à rien de connu. Sa forme évoque vaguement une clé, mais les dents sont disposées selon une logique qui n’est pas celle d’une serrure ordinaire. L’espacement est tellement précis que c’en est mathématique — asymétrique, unique par sa forme et sa fonction. Roy, en expert des mécanismes et des serrures, reste bouche bée. Il n’a jamais vu un objet aussi extraordinaire. C’est une clé, mais une clé conçue pour quelque chose qui dépasse de très loin l’horlogerie conventionnelle.

Roy s’empare de la clé et la range dans sa veste. Il repère aussi un petit carnet sur le coin du bureau — couverture de cuir brun, pages couvertes d’une écriture cyrillique extrêmement serrée. Il ne lit pas le russe, mais le prend sans l’ouvrir. Le temps presse.
Il se baisse pour regarder sous le lit quand il entend des pas qui approchent. Roy se plaque sous le lit, couteau en main.

La fuite par les conduits
Une ombre s’arrête devant la porte ouverte. Un murmure panique : « C’est pas possible. » Puis des pas qui repartent en courant dans la direction opposée. Une seule personne, pétrifiée de voir la porte ouverte, puis disparue.
Roy est encore sous le lit quand il perçoit une vibration légère dans son dos. Une grille d’aération. Et à travers, une voix métallique qui résonne — pas la voix surnaturelle qu’il entendait dans sa tête. Celle-ci est bien réelle, provenant des conduits qui courent sous le plancher.
Roy comprend instantanément : le réseau d’aération du Luthier est une véritable toile d’araignée, reliant tous les niveaux, toutes les cabines, les espaces techniques, les machines, la salle à manger. Et les conduits mesurent environ soixante centimètres de côté — un homme de sa souplesse pourrait s’y faufiler.
Avec son couteau, il dévisse la grille en un temps record (jet de mécanique réussi à 27, alors que d’autres pas approchent). Il se glisse dans le conduit, replace la grille sans la visser, et commence à ramper vers la source de la voix.
Son jet d’escapologie est un triomphe — 13 sur 65, une réussite parfaite. Roy mobilise toute sa technique de contorsionniste : épaule légèrement déboîtée, chevilles et orteils hyper-musclés qui poussent comme des pistons, mains mortes le long du corps pour ne pas prendre de place. Il rampe comme un serpent dans ces conduits exigus, progressant en silence absolu.
Et c’est là qu’il entend quelque chose qui lui glace le sang.
« Tu n’as pas le choix. Tu ne comprends pas ? Tu n’as pas le choix. »
Et la réponse — la voix de Sylvanus : « Laissez-moi partir. »
La voix de Sylvanus. Quelque part dans les entrailles du Luthier. Alors que Sylvanus est censé être ligoté sous le lit de Cordelia.
Le test de santé mentale de Roy est une réussite critique : 03. Il encaisse le choc et continue à se rapprocher de la voix.

Cordelia rejoint le salon — Les préparatifs du mariage
De son côté, Cordelia a quitté sa cabine, son prisonnier ligoté et assommé sous le lit. Elle rejoint le salon et tombe sur une scène surréaliste. L’ambiance feutrée du petit-déjeuner a cédé la place à une effervescence débordante. Des cris, des applaudissements, de l’excitation. Plus elle s’approche de la porte, plus le bruit monte.
Et c’est là qu’elle voit Lady Wilmot courir dans sa direction, excitée comme jamais. Elle porte une robe en soie champagne avec traîne, gesticulant d’une main avec l’énergie d’une femme qui a attendu ce jour depuis trop longtemps pour tolérer la moindre contrariété…
« Lady Russell, enfin, vous êtes là ! Venez, ça va commencer ! Vous devez être au premier rang, j’y tiens absolument. Vous avez une façon d’être présente qui rend les moments réels, vous comprenez ? J’ai vraiment besoin de vous à mes côtés. Vous allez me porter chance. »
Cordelia, son cabas à la main, en tenue de voyage plutôt qu’en robe de cérémonie, est prise de court. Elle tente de temporiser : « J’ai à peine bu mon thé ce matin, vous savez. Et d’ailleurs, vous êtes dans une drôle de tenue pour une matinée. Les Wilmot ont toujours eu la réputation d’être quelque peu extravagants, mais ce n’est pas une tenue du matin. »
« Mais mon mariage va commencer ! »
Cordelia est sidérée. Un mariage ? Célébré par le capitaine Meilleur, en plein vol, sur un dirigeable ? Elle prend Lady Wilmot par la main — vérifiant au passage la texture de sa peau : chaude, parfumée, humaine, rien d’anormal — et, avec toute l’autorité que lui confère son âge et son rang, tente de la raisonner.

Cordelia retarde le mariage
Le jet de persuasion est une réussite, améliorée par un point de chance pour atteindre une réussite majeure. Cordelia déploie une éloquence redoutable :
« Ma chère enfant, ni votre Lorenzo, ni votre robe, ni votre beauté, ni l’amour que vous partagez ne s’envoleront demain ou après-demain. Attendez d’atterrir à New York. Passez quelques semaines avec votre fiancé, puis mariez-vous. Que dirait votre père, lui qui est si généreux avec vous ? Que dirait-il en apprenant que sa fille s’est mariée à plusieurs kilomètres d’altitude, entourée de parfaits inconnus, et lui-même non invité ? Je vous sais fort mondaine et traversée dans les us et coutumes de la bonne société. Elle peut être très libérale quand elle est à Londres, mais très conservatrice lorsqu’elle retourne dans ses terres. Je crains que vous soyez en train de franchir la frontière qui sépare l’extravagance du mauvais goût. »
Lady Wilmot vacille : « Vous avez raison. J’ai peur que mon père réagisse mal. » Cordelia achève de la convaincre : un grand mariage dans un manoir anglais, voilà ce qui peut faire rêver un Italien à la fortune récente. « Vous avez tout l’air d’être une aventurière, ma chère Cordelia », sourit Lady Wilmot. « Je le suis », répond-elle simplement.
Lady Wilmot pousse la porte du grand salon, transformé pour l’occasion : tapis d’ivoire brodé courant de la porte jusqu’à une estrade, guirlandes de lys blancs et de roses tombant en cascade depuis les luminaires Art déco, un quatuor jouant le Largo de Haendel — lent, grave, presque trop solennel pour une cérémonie heureuse. La lumière de fin d’après-midi frappe les hublots à angle rasant, dorant les nappes et les fleurs. Vingt-deux invités en tenue de soirée.
Lady Wilmot traverse la salle avec assurance, rejoint Lorenzo, et lui annonce : « Mon cher Lorenzo, je crois que nous allons reporter la cérémonie. Le ciel peut attendre. » Lorenzo est livide. « Mais comment c’est possible ? Chérie, tu ne peux pas me faire ça. Pas là, pas maintenant. » Le couple s’écarte pour une vive discussion. Lorenzo semble littéralement furieux.

Fenster s’approche
Mais l’attention de Cordelia est attirée ailleurs. Une ombre se dirige vers elle : Reginald Fenster. Il se tient debout contre la paroi du fond, légèrement en retrait. Il ne regarde pas les mariés en crise — il n’a d’yeux que pour Cordelia. Il s’approche méthodiquement, avec la patience d’un homme dont c’est le métier.
Il lui prend la main pour un baisemain. Ses lèvres sont soyeuses et chaudes, sa main chaude aussi — rien de la froideur reptilienne qu’elle redoute. Fenster propose de s’asseoir pour discuter. Cordelia exige la présence de son employeur. Fenster lâche l’information : « Monsieur Dragomir n’est pas à bord. »

Roy dans les conduits — Est-ce bien Sylvanus ?
Pendant ce temps, Roy progresse dans les conduits d’aération vers la source des voix. Il a entendu Sylvanus supplier qu’on le laisse partir, et une voix masculine, virile, posée, autoritaire, qui lui semble familière sans qu’il parvienne à l’identifier.
La conversation continue, captée par bribes :
« Russell est à bord. Cordelia est à bord. Si tu me laisses prendre le dessus… ce n’est pas toi qui prends le dessus, c’est moi. La différence est philosophique. Comment vous sentez-vous, mon cher Sylvanus ? »
Pour Roy, le vertige est total. La voix qui supplie est celle de Sylvanus — son Sylvanus, son compagnon. Mais si Sylvanus est ici, dans les entrailles du dirigeable, alors qui est l’homme qu’ils viennent de ligoter dans la cabine de Cordelia ? Et si c’est bel et bien Sylvanus qui est là-haut, bâillonné sous un lit, alors qui supplie dans la soute ?
Roy avance encore, atteint la grille. Mais elle donne sur un point mort — une pile de caisses obstruant la vue. La grille est vissée, en acier. Un son organique retentit, entre sifflement et vibration, quelque chose qui ne peut pas sortir d’une gorge humaine. Puis le silence. Les lumières s’éteignent.
Il entend encore : « Cinq jours. Il en reste deux maintenant. » Puis : « Tu essaies de me manipuler. » Et la réponse : « J’essaie de nous sauver. »
Roy tente de défoncer la grille — échec. Mais avec son couteau, en ouvre-boîte, il parvient à découper le métal fin du conduit (jet de mécanique réussi) et se faufile dans la salle des machines.

Les confessions de Fenster
Retour à Cordelia et Fenster. La salle se vide progressivement, Heinrich dirigeant les invités vers le bar. Fenster et Cordelia sont à l’écart. Il reprend le fil de leur conversation interrompue la veille — le Minnesota, le comté de Cook, l’oncle Edouard.
Cordelia remarque que Fenster a des difficultés à articuler sa main droite. Elle le coupe : « J’ai vu des choses plus embarrassantes que la scène d’hier soir. Cessez donc de tourner autour du pot et crachez le morceau. »
Fenster confie avoir lu trois fois la monographie de Cordelia de 1904 sur la symbolique transculturelle — une première fois à la demande de Dragomir, une deuxième après Budapest quand il a eu besoin de comprendre ce qu’il avait vu, et une troisième la veille après leur entretien. « Vous avez raison sur tout, Lady Cordelia. Et vous avez été juste extrêmement prudente, académiquement prudente. Ce qui est compréhensible, et ce qui vous a probablement maintenu en vie. Mais vous savez. Vous avez toujours su. »
Puis il se dévoile entièrement.
« Je m’appelle Reginald Fenster. Pendant douze ans, j’ai travaillé pour des gouvernements qui n’existent pas sur les organigrammes officiels. Ce n’est pas l’espionnage romantique — c’est la gestion de problèmes. Des problèmes qui n’ont pas de nom dans les rapports publics, parce que leur existence contredirait trop de certitudes confortables. »
Depuis huit ans, Dragomir l’a engagé. Nicolas Dragomir est, selon Fenster, l’homme le plus intelligent qu’il ait rencontré. Il sait ce qu’il y a dans les grottes du Minnesota et dans une douzaine d’endroits semblables sur la planète. Il sait ce que sont les entités qui utilisent ces symboles. Et il travaille avec elles depuis assez longtemps pour avoir perdu le recul nécessaire pour juger si c’est une bonne idée. « Il n’a aucun recul sur ce qu’il est en train de faire. Aucun. »
La mission de Fenster : s’assurer que les agissements de Dragomir se déroulent sans interférence. Que personne parmi les passagers ne comprenne ce qui se passe avant qu’il soit trop tard. Que les intérêts de Dragomir soient protégés.
La poignée de main d’Alexandrie
Fenster regarde sa main droite avec difficulté. Il raconte Alexandrie, onze jours plus tôt. Une réunion préparatoire dans une villa du quartier grec. Pilar de Torres était présente. En partant, elle lui a serré la main. Un contact très bref, à l’intérieur du poignet droit, là où les veines sont proches. Il a senti quelque chose — pas de la douleur, une pression très légère, presque rien. Le lendemain matin, il avait du mal à déboutonner sa chemise.
« Je sais ce que ça signifie, Lady Russell. J’ai vu à Budapest ce qui se passe. Ce que devient un homme après que Pilar de Torres lui a serré la main de cette façon. Ce n’est pas rapide. Ce n’est pas violent. C’est une dissolution. Lente. Méthodique. Il arrive un moment où ce qui répond à votre nom n’est plus tout à fait vous. »
Il dit cela avec une neutralité totale. Puis : « Ce matin, dans le miroir de ma cabine, j’ai mis quarante secondes à reconnaître mon propre visage. Quarante secondes. La semaine dernière, c’était dix. »

La vérité sur le Luthier
Fenster se redresse et délivre alors un torrent de révélations :
Le comte Wolkowski est mort — non au sens médical, mais au sens de ce qu’il était. Ce qui occupe sa cabine et sa forme depuis la veille est autre chose. Ce qu’on lui a fait s’appelle la Ressemblance Dévorante. Le processus prend cinq jours. Ils en sont au troisième.
Pilar de Torres n’est pas Pilar de Torres. Pas entièrement. Elle est ce que Cordelia a étudié dans sa monographie — une entité ancienne qui porte un visage humain depuis suffisamment longtemps pour que la distinction soit presque académique. Presque.
Lester Shaw et Daniel Kelly sont de la même nature. Ils opèrent en cellule. Trois suffisent pour le rituel.
La mallette ? C’est autre chose. Elle contient quelque chose que Fenster n’a pas identifié, en dehors du rituel, mais auquel ces créatures tiennent énormément. Dragomir le souhaite aussi. Et c’est probablement la raison pour laquelle le comte a été choisi comme convoyeur et comme cible.
« Ce dirigeable n’arrivera pas à New York par hasard. Il y a quelque chose là-bas qu’ils vont chercher. Ou plutôt quelqu’un. »
Puis la révélation sur l’oncle Edouard : « Votre oncle n’est pas mort en Anatolie dans une chute accidentelle. Il a été poussé par des gens qui travaillaient pour la même organisation dont Pilar de Torres est le visage le plus visible. Il enquêtait sur un site en Cappadoce qui présentait les mêmes caractéristiques que votre grotte du Minnesota. Il avait trouvé quelque chose. Ils ne pouvaient pas se permettre qu’il le ramène. Je le sais parce que j’ai lu le rapport. Et c’est moi qui l’ai classé. »
Et enfin : « Il est fort probable que ce qui est contenu dans cette mallette ait pu appartenir à votre oncle. » Il sourit tristement. « Ce que je vais devenir… ce que vous allez voir dans les jours qui suivent… je pense que vous ne me reconnaîtrez plus. C’est irréversible, je le sais. J’ai fait ma paix avec ça. Quelque chose qui ressemble à de la paix. »
Cordelia, impassible, fait cliqueter ses aiguilles à tricoter : « Voilà qui est très regrettable, jeune homme. Vous savez ce que ferait n’importe quel gentleman dans votre situation ? » Fenster comprend parfaitement où elle veut en venir.
En entendant le mot Ressemblance Dévorante, Cordelia frissonne. Si ce processus s’applique au comte… pourrait-il aussi s’appliquer à Sylvanus ? Ce qu’elle a ligoté sous son lit — est-ce son ami transformé, ou quelque chose qui a dévoré son ami pour prendre sa place ? La question reste ouverte, et la réponse, terrifiante dans les deux cas.
Le plan — L’escale de Friedrichshafen
Cordelia demande si le capitaine Meilleur est fiable. Fenster confirme : le capitaine est irréprochable, tout comme ses hommes — à l’exception de Daniel Kelly. Cordelia propose alors un plan audacieux : que Fenster utilise son autorité de secrétaire particulier de Dragomir pour persuader le capitaine de poser le dirigeable au plus vite.
Fenster révèle une information cruciale : il y aura une escale à Friedrichshafen dans quelques heures. Après cette escale, quelque chose va changer à bord — il ne sait pas exactement quoi, mais le rythme va s’accélérer.
Cordelia reformule la priorité : l’urgence est de récupérer la mallette. Fenster sait où elle se trouve — dans le coffre-fort de la chambre du capitaine — et il a l’autorité nécessaire pour y accéder.
« Accompagnez-moi auprès de lui », ordonne Cordelia. Fenster acquiesce, mais la met en garde : « Faites très attention à votre sécurité. » Cordelia brandit mentalement son « arme égyptienne ». Ils s’orientent ensemble vers le bureau du capitaine.

Roy — Face à face dans la salle des machines
Pendant ce temps, Roy s’est extrait du conduit d’aération et se retrouve dans la salle des machines, plongée dans l’obscurité. Il avance à tâtons, longe les murs à travers le bruit intense des machines, la vapeur, les bourdonnements. Il cherche l’interrupteur.
Il le trouve. Il allume.
Et là, le choc.
Devant lui se tient Pilar de Torres. Qui lui sourit.
Roy lance sa dague.
Et c’est sur ce geste — un couteau de lancer volant vers le sourire de Pilar dans la lumière crue de la salle des machines — que la session se termine.
Fin de session — Bilan et perspectives
Cette deuxième session a été d’une intensité remarquable, avec des coups d’accélérateur narratifs considérables portés par les joueurs eux-mêmes.
Cordelia a été la grande architecte de cette session. En véritable Hercule Poirot, elle a accumulé les observations physiques sur Sylvanus — peau trop douce, narines luisantes, absence de véritable bosse, tentatives de soutirer des informations sur le passé des investigateurs — jusqu’à la conviction qu’il ne pouvait pas être celui qu’il prétend être. Elle a ensuite retardé le mariage de Lady Wilmot avec un argumentaire digne des meilleurs avocats de la Couronne, avant d’obtenir de Fenster un torrent de révélations qui redessinent entièrement la carte de l’intrigue — et confirment ses pires soupçons sur ce qui est peut-être arrivé à Sylvanus.
Roy, de son côté, a brillé par son ingéniosité d’illusionniste : la coupure volontaire pour échapper à l’emprise de Pilar, le crochetage de la serrure spéciale du comte, la découverte de l’établi d’horlogerie et de la clé mystérieuse, puis l’infiltration spectaculaire par les conduits d’aération. Et surtout, il a entendu la voix de Sylvanus supplier dans la soute — alors que Sylvanus est censé être ligoté sous le lit de Cordelia. Deux Sylvanus ? Un vrai et un faux ? Et lequel est lequel ?
L’escale de Friedrichshafen approche, et avec elle un tournant dans les plans de Pilar. La mallette est dans le coffre-fort du capitaine, Cordelia et Fenster sont en route pour la récupérer, et Roy vient de lancer un couteau sur Pilar de Torres dans la salle des machines. Les questions s’accumulent, les certitudes s’effondrent, et le Luthier poursuit inexorablement sa route vers New York.
La prochaine session s’annonce décisive.


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