Par les rancunes éternelles des barbes courtes et les bûchers qui sentent le cochon grillé ! Me voilà à naviguer entre les fantômes de mes promesses brisées et les secrets d’une femme qui regarde mon entrejambe comme un boucher lorgne une côtelette de première qualité !Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach

Sur le Reik, entre Diesdorf et Altdorf — An 2523 CI
On dit que le Reik charrie tout : les marchandises, les nouvelles, les maladies, et les rumeurs.
Ce jour-là, il charriait surtout mes remords.
Car voyez-vous, quand on est un caporal qui rêve de devenir capitaine, on s’imagine que les erreurs du passé finissent par se noyer dans le fleuve du temps. Qu’elles coulent à pic comme un sac de pierres et qu’on n’en entend plus jamais parler.
Mais les nains, eux, n’oublient jamais.
Et apparemment, les apothicaires aux dents de lapin non plus — du moins pas quand elles vous ont dans le collimateur de leurs regards lubriques.

Les rumeurs de Grissenwald
Ou quand vos serments brisés vous rattrapent par la barbe au détour d’une écluse
Une rumeur particulière attira mon attention.
Des pêcheurs qui nous avaient abordés près d’une écluse racontaient que des nains sans le sou de Grissenwald causaient des problèmes à la moitié de leur ville.
« Vous ne verrez jamais les nains de Kemperbad agir ainsi, » dit l’un d’eux en crachant dans l’eau. « Eux, ils ne se mêlent pas des affaires des humains. »
Je sentis le regard de Vanda peser sur moi.
« C’est le caporal qui les a excités, » dit-elle avec un sourire en coin.
Par les rancunes de Sigmar, elle avait raison.
Ces nains de Grissenwald… je me souvenais d’eux. D’une promesse non tenue. D’un malentendu qui avait mal tourné. D’un serment que j’avais peut-être — peut-être — oublié d’honorer dans les circonstances chaotiques de notre fuite.
« Ils sont peut-être en train de foutre le feu à la ville, » ricana Loupiot. « Ou de te chercher. Où est le parjurant ? Où est Grozoeil ? »
Je préférai ne pas répondre.
Certaines erreurs du passé ont une façon désagréable de vous rattraper. J’espérais simplement que ces nains rancuniers ne croiseraient jamais notre route.
(Note pour mes mémoires : cette histoire de nains sera considérablement édulcorée dans la version officielle. On parlera d’un « malentendu diplomatique » et non d’une « fuite précipitée après avoir peut-être brisé un serment sacré envers un peuple connu pour ne jamais oublier une offense ».)

L’accord scellé
Ou comment trois beaux parleurs convainquent une apothicaire de se jeter dans la gueule du loup avec eux
Nous présentâmes notre proposition à Elvyra.
Tous les trois. Ensemble. Chacun avec ses arguments.
Je lui parlai de devoir, de chevalerie, de la destinée des dieux qui nous avait guidés vers elle.
Vanda lui parla de prudence, de danger, des trois apprentis qui l’avaient kidnappée et de ceux qui pourraient tenter la même chose.
Loupiot lui parla de praticité — nous allions tous à Bogenhafen de toute façon, autant voyager ensemble.
Et Elvyra…
Elvyra nous regarda de ses yeux de jade, sourit de ses dents de lapin, et accepta.
« Comment pourrais-je refuser une telle offre ? » dit-elle en me dévorant du regard. « Surtout quand elle vient d’un homme aussi… chevaleresque. »
(Note sur notre succès : nos arguments étaient solides, notre conviction sincère, et — il faut bien l’admettre — mes charmes naturels n’y étaient pas pour rien. Elvyra n’avait aucune intention de nous quitter. Ce qui était à la fois rassurant et légèrement inquiétant, vu la façon dont elle me regardait.)
Elle accepta même notre détour par Altdorf — Loupiot avait des affaires personnelles à y régler, et nous devions de toute façon passer par la capitale pour remonter vers Bogenhafen.
Notre petit groupe était désormais soudé.
Pour le meilleur et pour le pire.

Ce qu’Elvyra savait des mutations
Ou les secrets que murmurent ceux qui soignent les riches et ignorent les pauvres
Une question me brûlait les lèvres depuis les révélations sur l’Empereur.
« Elvyra, » demandai-je tandis que nous voguions sur les eaux calmes du Reik, « dans votre échoppe, avez-vous déjà été consultée pour… des remèdes contre certaines maladies ? Des maladies de type… particulier ? »
Je n’osai pas prononcer le mot « mutations ». Pas directement.
Elle comprit néanmoins.
« Non, » répondit-elle. « Pas directement. »
Mais elle m’expliqua quelque chose d’important.
Ceux qui venaient la voir étaient des nobles, des riches, des fortunés. Des armateurs, des bouchers prospères, des meuniers enrichis, des propriétaires terriens, des princes marchands. Des gens qui avaient les moyens de payer une apothicaire de renom.
Mais dans les forêts reculées, dans les villages éloignés des routes principales, dans les endroits qui échappaient à la surveillance des patrouilleurs ruraux…
« Là-bas, » dit-elle à voix basse, « ce sont les sorciers et les sorcières — ceux-là mêmes que chassent les répurgateurs — qui sont appelés pour conseiller et intervenir. »
Elle marqua une pause.
« Parce que les mutants ne sont pas une légende, caporal. Ils ne sont pas une rumeur de gueux. Ils sont une réalité. »

Pollutio, la preuve vivante
Ou pourquoi les mutants ne sont pas une légende de gueux mais une terreur qui rougit les eaux du Reik
Elle désigna les eaux grises du fleuve.
« Ce Pollutio qui sème la terreur sur le Reik… qui fait rougir les eaux de sang… qui laisse dans son sillage les corps massacrés de ses victimes… »
Sa voix se durcit.
« Il est la preuve que les mutants existent. Et que leur haine de l’homme normal est immense. »
Je pensai à la créature tentaculaire qui avait attaqué Loupiot. À ce noyé boursouflé dont les orbites avaient vomi des appendices chitineux. À l’équipage de « La Destinée » — Fritz et Albrecht — dévorés vivants par ces abominations.
Elvyra avait raison.
Les mutants existaient.
Et ils nous haïssaient.
« C’est pourquoi je soutiens l’édit de l’Empereur, » continua-t-elle. « Cet édit qui condamne les mutations. Pour moi, c’est ce qui empêche — pour l’instant — que le Reich ne bascule dans une guerre civile d’une violence inouïe. »
(Réflexion troublante : l’édit de l’Empereur condamnait les mutants au bûcher. Mais si l’Empereur lui-même était touché par ce mal… s’il souffrait des mêmes mutations qu’il ordonnait de purifier par le feu… quelle ironie cruelle ce serait. Quelle hypocrisie. Quelle tragédie.)

La nature du mal
Ou comment la corruption commence par un ongle qui tombe et finit par un corps qui n’a plus rien d’humain
Vanda poussa plus loin l’interrogatoire.
« Avez-vous déjà vu des mutants vous-même ? »
« Non, » répondit Elvyra. « Pas directement. Mais… »
Elle hésita.
« J’ai dû en apercevoir. Sans le savoir. Car les mutations ne commencent pas par des transformations monstrueuses. »
Elle nous expliqua.
Au début, ce sont des signes discrets. Une pigmentation étrange de la peau. Une squamation imperceptible. Des ongles qui tombent et sont remplacés par des ongles plus durs, plus longs. Des problèmes de mâchoires. Des anomalies dans les aisselles.
« Des choses que l’on peut cacher, » dit-elle. « Des choses que l’on peut expliquer autrement. Une maladie de peau. Une carence alimentaire. Un accident. »
Mais ensuite, les choses s’accélèrent.
Les mutations prennent le dessus. Le corps se transforme. Et à ce moment-là…
« À ce moment-là, il n’y a plus rien à faire, » conclut-elle sombrement.
Je pensai au château Wittgenstein. Aux horreurs que nous y avions vues. À ces corps tordus, déformés, corrompus jusqu’à la moelle.
« Vous n’êtes jamais allée à Wittgendorf, n’est-ce pas ? » demandai-je.
Elle éclata de rire — un rire nerveux, presque hystérique.
« Non, Sigmar m’en préserve ! Les histoires qu’on raconte sur cet endroit… »
Elle ne termina pas sa phrase.
Elle n’en avait pas besoin.
Nous, nous y étions allés. Nous avions vu. Et nous porterions ces images jusqu’à notre mort.

La marque du Chaos
Ou ce que croient les Sigmarites et ce que pense une apothicaire qui a trop lu
« Et cette corruption, » demanda Vanda, « est-elle liée au Chaos ? »
Elvyra haussa les épaules.
« C’est ce que disent les sigmarites. Ils considèrent que les mutations sont la marque du Chaos. La preuve de la corruption. »
Elle marqua une pause.
« Mais moi, en tant qu’érudite… en tant qu’apothicaire qui a étudié le corps humain et ses mystères… je me demande parfois si Shallya et Verena n’ont pas laissé ces mutants exister pour une raison. Une explication naturaliste que nous ne comprenons pas encore. »
C’était une pensée dangereuse.
Le genre de pensée qui pouvait vous mener au bûcher si vous la prononciez devant les mauvaises personnes.
Mais Elvyra avait l’intelligence de ne pas la formuler trop fort. Elle savait que dans l’Empire de Karl Franz Ier, certaines idées valaient mieux les garder pour soi.
(Note sur la corruption : j’avais vu le Chaos à l’œuvre. À l’Auberge des Trois Plumes. Au château Wittgenstein. Dans les eaux du Reik où rôdaient des créatures impossibles. Je ne partageais pas les doutes philosophiques d’Elvyra. Pour moi, le Chaos était réel, maléfique, et devait être combattu. Mais je respectais son esprit curieux — même si cette curiosité pouvait un jour la perdre.)

La route d’Altdorf
Ou comment naviguer vers la capitale de l’Empire en jonglant entre deux femmes jalouses et des secrets qui puent le soufre
« La Destinée » continuait sa lente remontée du Reik.
Autour de nous, le paysage changeait imperceptiblement. Les champs de céréales cédaient la place à des forêts plus denses. Les villages se faisaient plus nombreux, plus grands. Le trafic fluvial s’intensifiait.
Nous approchions d’Altdorf.
La capitale de l’Empire. Le siège des Collèges de Magie. Le cœur battant du Reich.
Et aussi, si les rumeurs étaient vraies, l’endroit où le Cabinet Noir faisait disparaître les apothicaires trop curieux.
Loupiot avait des affaires personnelles à y régler — des affaires qu’il refusait toujours de nous expliquer. Vanda, en tant qu’apprentie magicienne, pourrait peut-être obtenir des informations auprès de ses contacts au Collège d’Améthyste. Et moi…
Moi, je devais naviguer entre deux femmes qui se regardaient comme des chattes prêtes à se sauter à la gorge.
Renate, la beauté strigani aux visions terrifiantes.
Elvyra, l’apothicaire aux dents de lapin et aux « bouffées de chaleur ».
Toutes deux sous le même toit — enfin, sous le même pont de bateau.
Toutes deux me regardant avec des yeux qui promettaient des choses différentes.
Par les complications sentimentales de Sigmar, ma vie était devenue bien étrange depuis que j’avais quitté Kemperbad.

La philosophie dangereuse d’Elvyra
Ou quand une femme dit tout haut ce qui peut vous mener au bûcher
Elvyra n’était pas sigmarite.
Cela se voyait à sa façon de parler des mutations — sans se frapper la poitrine du marteau sacré, sans invoquer les puissances de la ruine à chaque phrase. Elle assumait pleinement sa position.
« Ce que disent les sigmarites sur les mutations, » dit-elle avec un mépris non dissimulé, « c’est un point de vue de béguet. Un point de vue de fanatique. »
Elle secoua la tête.
« Cet édit impérial va provoquer une traînée de massacres et de bûchers. Et deux fois sur trois — que dis-je, neuf fois sur dix — ce seront des innocents qui iront au bûcher. »
Elle énuméra les victimes prévisibles : les maris cocus qui accuseraient leur rival d’être un mutant. Les paysans en querelle qui dénonceraient leurs voisins. Les propriétaires terriens qui voudraient se débarrasser d’un concurrent gênant.
« Et sans parler des malformés, » ajouta-t-elle avec amertume. « Les becs de lièvre, les borgnes, les asthmatiques qui, à la moindre toux ou à la moindre claudication, se verront frappés du maux et de l’infamie de mutants. »
C’était une pensée dangereuse. Le genre de discours qui pouvait vous mener droit au bûcher si un répurgateur l’entendait.
Mais Elvyra avait l’intelligence de ne le dire qu’à nous — des voyageurs qu’elle pensait pouvoir faire confiance.
(Note sur mes propres pensées : j’avais vu le Chaos à l’œuvre. J’avais combattu des créatures corrompues. Je ne partageais pas entièrement le scepticisme d’Elvyra. Mais je comprenais son point. Combien d’innocents avaient déjà brûlé parce qu’un voisin jaloux les avait dénoncés ? Combien de borgnes, de boiteux, de simples malades avaient péri sur le bûcher pour satisfaire la paranoïa d’un répurgateur zélé ? La frontière entre la chasse aux vrais cultistes et la persécution des innocents était parfois bien mince.)

La question de l’Arabien
Ou les limites de ce que sait une apothicaire de province sur les sournois qui complotent dans l’ombre
Je tentai une dernière question.
« Avez-vous entendu parler d’un émissaire venu d’Orient ? Un Arabien qui voyage dans le Reich ? »
Elvyra secoua la tête.
« Jamais. Je n’ai jamais vu d’Arabien faire halte dans mon port, à Diesdorf. »
Ashkaroun restait donc un mystère pour elle aussi. Ce fumier d’ambassadeur semblait se déplacer dans des cercles différents — des cercles nobles, des cercles occultes, des cercles où une simple apothicaire n’avait pas accès.
Nous continuâmes notre voyage.
— Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach, Parjurant involontaire recherché par des nains rancuniers, Confident malgré lui de secrets impériaux, Et cible des regards affamés d’une apothicaire aux dents de lapin Sur « La Destinée », voguant vers des vérités qu’il aurait préféré ignorer — An 2523 CI —
P.S. : Note pour mes mémoires officielles — l’affaire des nains de Grissenwald sera présentée comme un « différend commercial mineur » et non comme « cette fois où j’ai peut-être brisé un serment sacré envers un peuple qui grave ses rancunes dans la pierre pour l’éternité ». Certaines nuances méritent d’être… ajustées.


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