(Et pourquoi certaines choses ne peuvent jamais être oubliées)
Le retour à l’église — Ou la comédie avant la tragédie
Nous revînmes à l’église, Vanda et moi, le cœur lourd et l’esprit en déroute.
Bruno était mort. Dominique avait disparu. Et nous devions annoncer cette catastrophe à la Gravine sans provoquer de scandale.
Par les catastrophes de Sigmar, comme si c’était possible.

Pendant notre absence, l’atmosphère dans l’église avait changé. La foule — cette foule versatile qui ne savait jamais si elle devait pleurer ou rire — avait choisi le rire. Des rumeurs circulaient, chacune plus grotesque que la précédente.
On disait que Dominique était ivre morte, incapable de tenir debout.
On disait que Bruno l’avait troussée dans la chambre de la mariée et qu’ils s’étaient enfuis ensemble sur le Reik.
On disait qu’Ashkarûn était cocu avant même d’être marié.
La populace riait. Les notables ricanaient derrière leurs mains gantées. C’était de la farce, de la bouffonnerie, du théâtre de rue comme Kemperbad les aimait.
Ils ne savaient pas.
Ils ne savaient pas encore.

Le rapport — Ou comment annoncer l’indicible
La Gravine nous attendait, entourée de son cercle proche.
Son visage était un masque de pierre. Seuls ses yeux trahissaient la tension — ces yeux qui nous scrutaient, qui cherchaient des réponses, qui redoutaient ce que nous allions dire.
« Vanda, qu’avez-vous vu ? » demanda-t-elle à voix basse. « Chutez, s’il vous plaît, ma petite. Chutez. »
Vanda se pencha vers elle.
« Bruno est mort. Et Dominique a disparu. »
Un silence.
La Gravine ne cilla pas. Mais je vis ses mains se crisper imperceptiblement sur les accoudoirs de son siège.
« Caporal, vous confirmez ? »
« Je confirme, Madame. Mais rassurez-vous, nous allons tenir la situation bien en main. »
Elle me regarda avec ce regard qui vous transperce jusqu’à l’âme.
« Et comment, caporal, comment allez-vous faire ça ? Par quel miracle ? Vous allez vous revêtir d’une robe et vous faire passer pour la mariée ? »
Par les travestissements de Sigmar, l’idée m’avait traversé l’esprit. Mais je la gardai pour moi.
« Loupiot peut très bien le faire, » lançai-je à la place. « Loupiot peut se marier avec Ashkarûn. »
Ashkarûn me foudroya du regard.
« Pardon ? »
« Non, il plaisante, » dit la Gravine.
« Non, il ne plaisante pas, » corrigea Loupiot avec un sourire en coin.
« Je lève la main pour soutenir cette motion, » ajoutai-je.
« Caporal, baissez cette main. Il n’est pas question que Loupiot se travestisse en épouse d’Ashkarûn. »
(Note sur mes idées : parfois, mes idées sont brillantes. Parfois, elles sont désespérées. Celle-ci était les deux à la fois. Mais au moins, j’avais réussi à faire sourire Loupiot — et dans cette situation, c’était déjà ça.)

Ashkarûn — Ou le serpent qui en a assez des couleuvres
Ashkarûn se tourna vers la Gravine avec une expression que je ne lui avais jamais vue.
De la lassitude.
De la colère froide.
De la résignation.
« Je pense que je suis fatigué des intrigues de Kemperbad, » dit-il d’une voix mesurée — trop mesurée, comme un volcan qui se retient d’exploser. « Il vous faudra sans doute trouver très rapidement un nouveau champion. En ce qui me concerne, j’ai tenu mes promesses lors du procès. Votre destinée, votre Seigneurie, est désormais la vôtre. Je ne suis ni votre sujet, ni votre obligé. »
La Gravine le regarda longuement.
« Je crains malheureusement que vous n’ayez raison. Il va nous falloir reconsidérer… »
Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase.

La vague — Ou quand l’horreur déferle
Un cri s’éleva de l’extérieur.
Pas un cri de terreur — pas encore. Un cri d’étonnement. D’effroi. De stupeur. Une sorte de « Oh ! » collectif qui se répandit comme une vague depuis les portes de l’église.
Cette vague sonore traversa la foule, des plus pauvres aux plus riches, des canailles massées à l’entrée jusqu’aux notables installés aux premiers rangs. Je la vis passer sur les visages — les bouches qui s’ouvraient, les yeux qui s’écarquillaient, les corps qui se figeaient.
Et tous — tous sans exception — levèrent les yeux vers quelque chose derrière nous.
Le balcon.
À une bonne dizaine de mètres de hauteur.
Je me retournai.
Et ce que je vis…
Par toutes les horreurs de Sigmar et tous les cauchemars que les dieux n’ont jamais réussi à purifier…

Les trois érudits — Ou le spectacle de l’abomination
Ils étaient trois.
Trois silhouettes sur le balcon de l’église, dominant la foule comme des prêtres sur leur autel.
Trois que personne ici ne reconnaissait.
Trois que nous, en un seul battement de cils, identifiâmes immédiatement.
Les trois érudits de l’Auberge des Trois Plumes.
Alrela. Elga. Elfeis.
Les assassins. Les foux. Les servants de quelque puissance obscure que je ne voulais pas nommer.
Et celle du milieu — Alrela, la lécheuse d’oreille, celle qui m’avait brisé le genou et léché l’oreille avec sa langue baveuse — me regardait avec ce sourire de prédatrice que je connaissais trop bien.
Ils portaient des robes de cérémonie — si on pouvait appeler ça des robes. Des étoffes couvertes de symboles que je ne reconnaissais pas mais qui me donnaient la nausée rien qu’à les regarder. Des glyphes obscènes. Des dessins phalliques. Des signes qui n’avaient rien à faire dans une église de Shallya.
Et devant toute l’assemblée — devant les prêtres, les notables, la canaille, les enfants, tout le monde — ils se dénudèrent.
Ils jetèrent leurs étoffes qui flottèrent jusqu’au sol comme des linceuls.
Un murmure parcourut la foule — mi-effroi, mi-grivois, parce que même dans l’horreur, les gens de Kemperbad trouvaient le moyen d’être paillards.
Mais le murmure se transforma en silence glacial quand elles sortirent leurs dagues.
Trois longues lames acérées qui brillaient à la lumière des vitraux.
Alrela — celle du milieu, celle qui commandait — pointa sa dague vers Ashkarûn.
« JE SAIS QUI TU ES ! »
Zandar, le singe d’Ashkarûn, cracha dans sa direction avec une rage que je ne lui avais jamais vue — comme s’il sentait la menace, comme s’il comprenait que son maître était visé.
Et puis…
Par les tétons pointus de Shallya …

L’innommable — Ou ce que je ne pourrai jamais oublier
Je ne sais pas comment décrire ce qui suivit.
Les mots me manquent. Les comparaisons culinaires que j’utilise d’habitude pour parler de la violence — les choucroutes de tripes, les jambonneaux de membres — elles semblent obscènes face à ce que je vis ce jour-là.
Alrela planta sa dague dans son propre abdomen.
La lame était si aiguisée que la chair s’ouvrit comme de la soie qu’on déchire. Son ventre — ce ventre qui contenait ses entrailles, sa vie, tout ce qui faisait d’elle un être humain — s’ouvrit d’un coup.
Et elle répandit ses intestins sur la foule.
Des mètres de boyaux fumants qui tombèrent sur les bancs, sur les prêtres de Shallya, sur les enfants qui hurlaient, sur tout le monde. Le sang — ce sang chaud, visqueux, qui sentait le fer et la mort — éclaboussa l’autel, les vitraux, les visages horrifiés des invités.
Mais ce n’était pas fini.
L’homme à côté d’elle — Elfeis, se trancha les parties. Son sexe. Ses bourses. Il les jeta dans l’assistance et laissa son sang se déverser sur la foule comme une fontaine de cauchemar.
Et la troisième — la dernière — se trancha les seins, les lança dans la foule, puis s’ouvrit du pubis au sternum pour déverser elle aussi ses entrailles sur les fidèles terrifiés.
La foule hurlait maintenant. Des cris de terreur pure. Des gens qui vomissaient. Des gens qui fuyaient. Des gens qui priaient. Des gens qui s’effondraient.
Et Alrela — cette folle, cette monstruosité, cette abomination — dans un dernier acte de démence, se jeta du balcon.
Elle tomba.
Dix mètres de chute libre.
Et dans sa chute, elle hurla une dernière fois :
« NOUS SAVONS QUI TU ES ! »
Elle s’écrasa.
Son corps explosa sur le sol de marbre — un bruit que je n’oublierai jamais, ce bruit mouillé et craquant de la chair et des os qui se brisent en même temps.
Et son sang nous aspergea.
Moi. La Gravine. Ashkarûn. Vanda. Loupiot. Tout le monde.
Nous étions couverts de son sang.

Le silence — Ou ce qui reste après l’horreur
Le silence qui suivit fut le plus terrible de tous.
Plus terrible que les cris. Plus terrible que les hurlements. Plus terrible que les bruits de la mort.
Un silence de cathédrale profanée.
Un silence de monde qui vient de basculer.
Je regardai mes mains. Elles étaient rouges. Couvertes du sang d’Alrela.
Je regardai la Gravine. Son visage était éclaboussé de sang. Ses yeux — ces yeux qui ne montraient jamais rien — étaient écarquillés d’horreur.
Je regardai Ashkarûn. Il était livide. Blanc comme la mort elle-même. Et dans ses yeux, je vis quelque chose que je n’avais jamais vu chez lui.
De la peur.
Non
Il a semblé nettoyer une éclaboussure sur son épaule.
A sourit.
A dit « Voilà enfin ce qui rend cette noce intéressante »
Puis il parti, suivi du répurgateur.
Nous êtions subjugué.
« Nous savons qui tu es. »
Qu’est-ce que cela signifiait ?
Qui était vraiment Ashkarûn ?
Qu’est-ce que ces fous savaient que nous ignorions ?
Et pourquoi — par tous les dieux de l’Empire et toutes les puissances du Chaos — pourquoi s’étaient-elles sacrifiées de cette manière ? Quel message envoyaient-elles ? À qui ?
Je n’avais pas de réponses.
Je n’avais que des questions.
Et du sang sur les mains.
À suivre…
— Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach, Témoin de l’Indicible, Couvert du Sang des Folles, Soldat qui a Vu des Choses qu’il ne Pourra Jamais Oublier, Homme qui se Demande ce que Tout Cela Signifie, Église de Shallya, Kemperbad — Jour du Mariage Maudit, An 2523 de l’Empire


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