(Et pourquoi un caporal rêveur y voit des signes d’espoir pour lui-même)
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach
« L’amour est aveugle, dit-on. La politique l’est moins. Et quand les deux se marient, c’est généralement la politique qui porte la culotte.»
La Gravine avait gagné le procès.
Ashkarûn avait déshabillé le champion adverse avec ses mots. Loupiot avait révélé les connexions entre les Dammenblatz et les Toppenheimer. Eltharin Pique d’Argent — la Pointeuse Dénudée, comme on l’appelait désormais dans les tavernes — attendait nu le duel
Tout allait bien.
Tout allait merveilleusement bien.
Et pourtant, la Gravine n’en avait pas fini.
Car cette femme — cette joueuse d’échecs, cette stratège, cette araignée qui tissait sa toile pendant que nous autres nous débattions comme des mouches — avait décidé d’intercaler entre la victoire au tribunal et le duel final… un mariage.
Le mariage d’Ashkarûn et de Dominique.
Par les unions improbables de Sigmar !

La manœuvre — Ou pourquoi la Gravine est toujours trois coups d’avance
Je compris la stratégie en voyant la foule qui se pressait autour de l’église.
La racaille. La canaille. Les petites gens de Kemperbad — dockers, marchands, servantes, artisans, tout ce petit peuple qui n’avait rien à voir avec les intrigues des nobles mais qui, au final, faisait l’opinion publique.
Ils étaient venus voir le spectacle.
Un prince arabien — un vrai prince, avec des lettres de créance et des sceaux du Sultan — qui épousait une tavernière. Une roturière. Une femme du peuple, comme eux. Une femme qui servait des chopines et qui vidait des pots de chambre, et qui allait devenir… quoi ? Princesse ? Ambassadrice ? Dame de quelque chose ?
C’était une histoire de conte de fées.
C’était exactement ce dont la Gravine avait besoin.
Car en montrant qu’un noble — et pas n’importe lequel, un ambassadeur étranger ! — pouvait s’abaisser à épouser une femme du commun, elle envoyait un message. Un message qui disait : « Nous ne sommes pas comme les Dammenblatz. Nous ne méprisons pas le peuple. Nous sommes avec vous. »
Et le peuple, cette girouette qui suivait le vent, commençait à tourner en notre faveur.
(Note admirative sur la Gravine : cette femme transformait tout en arme. Un mariage arrangé ? Une arme. Une histoire d’amour improbable ? Une arme. Les sentiments d’Ashkarûn et de Dominique ? Des pions sur son échiquier. C’était terrifiant. C’était brillant. C’était exactement pour ça que je l’admirais — et que je la craignais.)

L’église — Ou le caporal verse sa petite larme
L’église de Kemperbad était pleine à craquer.
À l’intérieur, la célébration religieuse. Les notables. Les figures importantes qui avaient fait le déplacement — par intérêt, par curiosité, ou simplement pour être vus. Des robes de soie et des pourpoints brodés. Des bijoux qui brillaient à la lumière des cierges. Des sourires de façade et des regards calculateurs.
À l’extérieur, la fête païenne. La populace qui criait, qui riait, qui lançait des confettis. Les moqueurs aussi — ceux qui n’étaient pas dupes, ceux qui voyaient le mariage pour ce qu’il était vraiment, ceux qui huaient au lieu d’applaudir. Mais ils étaient minoritaires. La plupart des gens voulaient croire à l’histoire d’amour. La plupart des gens avaient besoin de croire que même une servante pouvait devenir princesse.
Et moi ?
Moi, Ulrich von Schnitzelbach, caporal de la garde personnelle de la Gravine, fils d’un baron de pacotille qui élevait des cochons dans le Stirland…
Je versai ma petite larme.
Par les émotions de Sigmar, je versai une larme.
Pas parce que j’étais ému par l’amour d’Ashkarûn et Dominique — leur « amour » était aussi authentique qu’une pièce d’or en cuivre peint.
Non.
Je versai une larme parce que je projetais.
Car si Ashkarûn — ce prince arabien, ce séducteur aux mille visages, cet homme qui aurait pu épouser n’importe quelle noble de l’Empire — pouvait contre toute attente partir en fiançailles et épousailles avec une roturière…
Alors tout était permis.
Même pour moi.
Même pour un caporal qui rêvait d’une Gravine.
(Note pathétique sur moi-même : je savais que c’était absurde. Je savais que la Gravine ne me regarderait jamais autrement que comme un serviteur utile — et encore, « utile » était généreux vu mes performances récentes. Mais en cet instant, dans cette église, avec les cierges qui brillaient et l’encens qui montait, j’avais le droit de rêver. Tout le monde a le droit de rêver. Même les caporaux.)

Ashkarûn — Ou le marié le plus résigné de l’Empire
Ashkarûn se tenait devant l’autel.
Beau. Grand. Sublime dans sa tenue de cérémonie arabienne — ces soieries qui brillaient comme de l’or liquide, ces broderies qui racontaient des histoires que personne ici ne pouvait lire, ce parfum de musc qui flottait autour de lui comme une aura.
Il était magnifique.
Et il était résigné.
Je le voyais dans ses yeux. Cette acceptation froide. Cette soumission calculée. Il ne voulait pas ce mariage — ça, tout le monde le savait. Dominique n’était pas son type. Dominique n’était le type de personne. Dominique était… Dominique. Une brave femme, certainement. Une bonne tavernière, sans doute. Mais pas une épouse de prince.
Et pourtant, il était là.
Parce que la Gravine le lui avait demandé.
Parce que c’était le prix à payer pour… pour quoi, au juste ? Pour sa protection ? Pour sa liberté ? Pour quelque dette obscure qu’il avait contractée et dont nous ne savions rien ?
Je ne connaîtrais probablement jamais la réponse.
Ashkarûn gardait ses secrets comme un dragon garde son trésor — férocement, jalousement, mortellement.

Loupiot — Ou le batelier qui surveille au lieu de célébrer
Tandis que je m’épongeais les yeux — discrètement, que personne ne me voie pleurer comme une fillette —, je remarquai que Loupiot ne regardait pas la cérémonie.
Il regardait la foule.
Ses yeux de gamin des rues — ces yeux qui avaient appris à repérer les pickpockets, les arnaqueurs, les dangers invisibles — scrutaient les visages un par un. Méthodiquement. Professionnellement.
Il cherchait quelqu’un.
« Qu’est-ce que tu fais ? » lui murmurai-je.
« Je cherche l’érudite, » répondit-il sans détourner le regard. « Celle qu’on a vue à notre arrivée. »
Alrela.
La lécheuse d’oreille.
Mon sang se glaça.
Bien sûr. Bien sûr qu’elle serait là. Un événement public comme celui-ci — le mariage d’un prince arabien, la moitié de Kemperbad rassemblée au même endroit — c’était l’occasion parfaite pour nous observer. Pour repérer nos faiblesses. Pour planifier son prochain coup.
L’homme de jade — Eberhardt — avait peut-être perdu le procès. Mais il n’avait pas renoncé. Il n’avait jamais renoncé. Et demain, il y aurait le duel. Et d’ici là…
D’ici là, n’importe quoi pouvait arriver.
« Tu la vois ? » demandai-je.
« Pas encore, » dit Loupiot. « Mais elle est là. Je le sens. »
Je le sentais aussi.
Cette sensation désagréable dans la nuque. Ce picotement qui vous dit que quelqu’un vous observe. Ce frisson qui n’a rien à voir avec le froid.
Elle était là, quelque part.
Dans cette foule de badauds et de notables, de servantes et de marchands, de gens qui criaient et de gens qui priaient…
Elle nous regardait.
Et elle attendait.
À suivre…
— Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach, Invité Larmoyant à un Mariage Arrangé, Rêveur Pathétique qui Projette ses Fantasmes sur les Autres, Sentinelle Inquiète dans une Foule Hostile, Église de Kemperbad — Jour du Mariage, An 2523 de l’Empire
(Post-scriptum sur mes larmes : si quelqu’un me demande pourquoi j’avais les yeux rouges, je dirai que c’était l’encens. L’encens irrite les yeux. Tout le monde sait ça. Ce n’était absolument pas parce que j’imaginais la Gravine en robe de mariée. Absolument pas.)


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