« Par les flatulences nocturnes de Sigmar et tous les cauchemars qu’il n’a jamais osé confier à son oreiller de plumes divines ! »Permettez-moi de vous conter notre arrivée à Kemperbad — cette cité perchée sur ses falaises comme un rapace sur sa proie, comme un créancier sur un débiteur moribond, comme ma belle-mère sur les défauts de feu mon père — et comment, tandis que les brumes du matin se dissipaient tel un mensonge qu’on ne peut plus maintenir, je sentis le poids du destin s’abattre sur mes épaules de caporal avec la délicatesse d’un marteau de forgeron nulnois sur une enclume mal fixée.
Ou peut-être était-ce simplement la fatigue. Ou les haricots du dîner.
Difficile à dire, à cette heure.
Ce n’était pas une nuit. C’était une veillée funèbre. Une confession sans prêtre. Un inventaire de catastrophes à venir, dressé par un comptable qui aurait trop bu de schnaps, pas assez dormi, et dont les intestins jouaient une symphonie de protestations.»
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach

Les pensées du caporal — Ou l’insomnie des veilles de bataille
Je n’avais pas dormi.
Comment aurais-je pu ?
Comment un homme peut-il fermer les yeux quand le monde s’apprête à lui chier dessus comme une volée de pigeons sur une statue de Sigmar ? Comment un caporal — pardon, un futur capitaine, que les saints me pardonnent cette prétention récurrente qui ne trompe personne — peut-il trouver le repos quand son estomac fait plus de bruit qu’une forge de nains en pleine production ?
Accoudé au bastingage de la barge — le bois humide me collait aux coudes comme la morve au nez d’un gamin enrhumé, comme la poisse colle à ma carrière — je regardais les eaux noires du Reik glisser sous notre coque. Elles coulaient comme le temps qui file entre les doigts d’un condamné. Comme la bière qui file entre les doigts d’un ivrogne. Comme ma dignité qui file entre les doigts de mes supérieurs depuis quinze ans.
Bref, ça filait.
Mon estomac gargouilla. Même mes tripes philosophaient.
Les deux lunes — Morrslieb la verte, cette pustule céleste qui rendait fous les loups et les soldats de garde, et Mannslieb la blanche, sa sœur plus sage mais tout aussi chiante à regarder quand on voudrait dormir — jouaient à cache-cache derrière les nuages comme deux enfants cruels qui se moquent d’un aveugle. Elles projetaient sur les flots des reflets changeants qui me semblaient autant de présages.
Des présages de quoi ? De merde, probablement. C’était toujours de la merde.
L’air de la nuit sentait le fleuve, la vase, et cette odeur particulière qu’ont les avenirs incertains — un mélange de peur rance, d’espoir moisi, et de poisson crevé. Ou peut-être était-ce juste la cale. Ou Loupiot qui n’avait pas pris de bain depuis Nuln.
Quelque part sur le pont, quelqu’un pétait avec l’enthousiasme des gens qui dorment paisiblement. Je les enviais, ces salauds.
Et mes pensées…
Par les cervelles tourmentées de Sigmar et tous les neurones qu’il a sacrifiés pour forger son marteau, mes pensées !
Elles tournoyaient dans mon crâne comme des étrons dans une latrine qu’on vide. Chaque fois que je tentais d’en saisir une — de l’attraper par la queue comme on attrape un rat de cale — dix autres s’échappaient pour aller se reproduire dans les coins sombres de mon anxiété.
Je me grattai les bourses — réflexe de soldat en méditation — et entrepris de faire l’inventaire de mes inquiétudes. Parce que tant qu’à ne pas dormir, autant souffrir méthodiquement.

Première pensée : La Gravine
Ma dame.
Ma suzeraine.
Celle pour qui j’aurais donné ma vie sans hésiter — ce qui, vu l’état pitoyable de ma vie, n’était pas un sacrifice considérable. On ne pleure pas longtemps un vieux chien galeux. Celle dont le parfum de lilas et d’arrogance me faisait tourner la tête plus sûrement qu’un tonneau de brandy — et me donnait à peu près autant de chances de succès romantique. Celle qui m’appelait parfois « mon futur capitaine » avec ce sourire en coin qui me donnait des palpitations de jouvenceau et des sueurs de vieillard.
Elle allait bientôt affronter un tribunal de marchands et de nobles dans cette ville franche de Kemperbad — cette cité où ni le Reikland ni le Stirland n’imposaient leur loi, où l’or parlait plus fort que le sang, où les intrigues se tramaient dans chaque taverne comme les vers se trament dans un fromage oublié.
Était-elle vraiment en sécurité ?
Le procès était « gagné d’avance », disait-on. Dame Margritte l’avait vu dans ses étoiles — ces mêmes étoiles qu’elle consultait depuis son château perché au-dessus d’un fleuve vert comme la bile de Morrslieb, dans un village où les habitants partageaient leur propre bave. L’Inconnue aux plumes de paon l’avait confirmé avec ses prophéties de carnaval et ses regards qui voyaient trop loin pour être honnêtes.
Mais les étoiles mentent parfois.
Elles mentent souvent, même — comme un marchand de saucisses sur la provenance de sa viande.
Et les prophétesses aussi — surtout celles qui s’habillent comme des oiseaux exotiques et qui vous regardent comme si elles savaient exactement quand vous alliez crever.
(Note pathétique d’un caporal amoureux qui n’ose pas s’avouer amoureux : je m’inquiétais pour elle. Pour elle. Une Gravine. Une nièce de Comtesse. Une femme qui avait des armées à sa disposition, des espions dans chaque cour, des parfums qui coûtaient plus cher que ma solde annuelle. Et moi, pauvre crétin de caporal aux bottes crottées et aux aisselles douteuses, je m’inquiétais pour elle comme une mère poule s’inquiète pour un aigle royal. Pathétique. Absolument pathétique. Si mes anciens camarades de régiment me voyaient, ils pisseraient de rire. Et ils auraient raison.)
Un moustique me piqua l’oreille. Je l’écrasai avec la satisfaction d’un homme qui ne peut rien écraser d’autre dans sa vie.

Deuxième pensée : Loupiot
Ce bouffon.
Ce gredin des rues.
Ce fauteur de troubles congénital dont les grelots — même silencieux maintenant qu’il portait sa tenue de gentilhomme fraîchement retrouvée — semblaient attirer les catastrophes comme un cul attire les mouches, comme un fromage fait attire les rats, comme une latrine publique attire les philosophes en mal d’inspiration.
Bref, il puait les ennuis à plein nez. Et pas que les ennuis, d’ailleurs — le garçon avait une relation compliquée avec le savon.
C’était lui qui avait déclenché le chaos à l’Auberge des Trois Plumes — cette nuit de folie où les cocus vengeurs avaient débarqué avec leurs gourdins et leurs cornes imaginaires, où Ursula la chasseuse de primes avait transformé une chambre en boucherie, où j’avais laissé filer mon prisonnier pour permettre à un mari trompé de régler ses comptes. Lui qui avait été transformé en bouffon par Matrella d’Achern — condamné à goûter les plats de Bruno en collants bariolés et culotte bouffante, ridicule comme un paon qui aurait perdu ses plumes dans une bagarre de taverne et qui essaierait de garder sa dignité en montrant son cul pelé. Lui dont la langue trop bien pendue pouvait à tout moment nous précipiter dans un nouveau gouffre de merde fumante — et par les gouffres de Sigmar, nous en avions déjà visité quelques-uns.
La Gravine venait de lui rendre sa dignité. De le réhabiliter publiquement. De le sortir de son costume de bouffon pour le remettre dans ses habits de batelier respectable.
Noble geste.
Geste stupide aussi, probablement.
Car Loupiot restait Loupiot.
Un léopard ne change pas ses taches. Un cochon ne change pas sa façon de se vautrer dans la boue avec enthousiasme. Et un batelier qui a tendance à se retrouver au mauvais endroit au mauvais moment avec les mauvaises personnes en train de faire les mauvaises choses ne change pas sa trajectoire de catastrophe ambulante simplement parce qu’on lui a rendu son chapeau.
Et quelque chose me disait — cette intuition de vieux soldat qui avait trop souvent vu des batailles « gagnées d’avance » se transformer en déroutes où l’on retrouvait ses propres intestins accrochés aux branches — que notre batelier n’avait pas fini de nous attirer des ennuis.
(Note inquiète mais affectueuse : je l’aimais bien, ce petit. Vraiment. Il avait du cran — plus que bien des soldats que j’avais connus, et certainement plus que moi qui me cachais derrière ma moustache à la moindre occasion. Il avait de l’esprit — même si cet esprit le poussait souvent vers des idées aussi brillantes qu’une torche dans une poudrière. Mais l’aimer ne m’empêchait pas de voir qu’il était une bombe à mèche courte dans un arsenal de poudre noire. Une étincelle qui cherchait activement un tonneau. Un problème sur pattes qui n’avait pas encore trouvé sa catastrophe — mais qui la cherchait avec l’enthousiasme d’un chien qui cherche un os, d’un ivrogne qui cherche une taverne, d’un imbécile qui cherche une occasion de prouver son imbécillité.)
(Note pour moi-même : vérifier si Loupiot n’a pas reçu un coup sur le crâne durant l’enfance. Plusieurs coups, même. Ça expliquerait beaucoup de choses.)

Troisième pensée : Ashkarûn
L’Arabien.
Le diplomate.
Le séducteur aux mille visages et aux dix mille mensonges parfumés au musc. L’homme dont les robes ne froissaient jamais, dont les cheveux ne se décoiffaient jamais, dont le sourire ne faiblissait jamais — même quand il vous plantait un poignard entre les omoplates avec la délicatesse d’un amant qui borde sa maîtresse.
Parfois, la nuit, je me demandais si cet homme avait des fonctions corporelles. S’il suait. S’il rotait. S’il pétait comme le commun des mortels. J’en doutais. Ashkarûn devait probablement transpirer de l’eau de rose, roter des sonnets arabiens, et — si tant est qu’il daignât s’abaisser à cette trivialité — déféquer des perles de sagesse enrobées de soie.
C’était celui dont la langue d’argent — non, de miel empoisonné, — nous avait sauvés plus d’une fois. À l’Auberge des Trois Plumes, quand il avait négocié avec Ursula comme on négocie avec un serpent : en lui offrant un rat plus gros. Au château d’Achern, quand il avait charmé jusqu’aux murs et probablement jusqu’aux pierres. Dans les salons de Matrella, quand il avait transformé une accusation en alliance avec la grâce d’un prestidigitateur qui transforme un étron en bouquet de fleurs.
Celui qui ne criait jamais. Qui séduisait le réel. Qui caressait les événements pour qu’ils se plient à sa volonté comme des serpents se plient sous le charme d’un joueur de flûte — ou comme je me plie devant mes supérieurs, sauf que lui, il a de la dignité en le faisant.
Mais aussi celui qui avait osé — devant la Gravine elle-même, par les couilles téméraires de Sigmar ! — évoquer le protecteur innommable des Wittgenstein (je le dit ici, il s’agit de l’Empereur !). Celui qui jouait avec le feu comme un enfant joue avec des allumettes près d’une grange pleine de foin sec, persuadé que les flammes ne le brûleraient jamais parce qu’il était trop beau et trop intelligent pour brûler. Celui qui murmurait des noms qu’on ne devrait pas prononcer et qui souriait de toutes ses dents blanches — parfaitement blanches, par les dentitions injustes de Sigmar ! — quand les autres pâlissaient de terreur.
Il avait raison sur un point, certes.
Nous étions armés maintenant. Nous avions des alliés — douteux comme un marchand de vin qui jure sur sa mère que c’est du bon, mais des alliés quand même. Le document signé par Dame Margritte avec son sceau de cire et ses promesses d’étoiles qui valaient ce que valent les promesses d’étoiles : rien du tout si les nuages décident de se pointer. Le soutien des Wittgenstein — aussi rassurant que le soutien d’un loup qui promet de ne pas manger les moutons mais qui se lèche les babines en regardant l’agneau. Les faveurs de la Gravine qui nous protégeaient comme un bouclier de soie protège d’une épée : c’est joli, mais ça ne sert à rien. Une Zweihander de maître entre mes mains — une vraie lame, pas un coupe-choux de mercenaire, et la seule chose de valeur que je possédais à part ma moustache.
Mais…
Par les « mais » de Sigmar et tous les doutes qu’il n’a jamais osé exprimer à voix haute de peur de passer pour un froussard, il y avait toujours un « mais » !
Le duel.
Bruno contre le champion d’Eberhardt.

Notre montagne de muscles — muscles qui brillaient de sueur comme un jambon béni, muscles qui roulaient sous sa peau comme des bêtes en cage, muscles que la Gravine regardait avec un intérêt qui me donnait envie de vomir de jalousie — contre leur montagne de muscles à eux. Deux bœufs qui s’affronteraient pour déterminer lequel avait le droit de se faire manger en premier.
J’avais vu Bruno soulever un tonneau plein. Je l’avais aussi vu pleurer devant un chaton blessé. L’homme était un mystère enveloppé dans du jambon et arrosé de larmes.
Dame Margritte avait — supposément — déniché le champion adverse dans ses cartes du ciel. Un homme dont l’horoscope garantissait la victoire. Un gaillard choisi par les étoiles elles-mêmes pour abattre notre meilleur atout comme on abat un bœuf à la foire — et Bruno était un bœuf, alors la métaphore était particulièrement inquiétante.
Ashkarûn semblait confiant.
Trop confiant.
Il souriait quand il en parlait — ce sourire de chat qui a trouvé un bol de crème, qui s’est léché les moustaches, et qui se demande maintenant s’il va aussi bouffer le canari, le chien, et peut-être les propriétaires. Ce sourire qui disait « je sais quelque chose que vous ignorez, pauvres mortels puants ». Ce sourire qui me donnait envie de le secouer jusqu’à ce que la vérité tombe de ses poches comme des pièces d’un mendiant qu’on retourne — ou comme les puces tombent de Loupiot quand il bouge trop vite.
Et l’excès de confiance, sur un champ de bataille, tuait plus sûrement que n’importe quelle lame. Je l’avais vu cent fois. Les généraux qui souriaient avant la défaite. Les capitaines qui riaient avant l’embuscade. Les soldats qui fanfaronnaient avant de se retrouver face contre terre avec une épée entre les omoplates et un air très surpris sur ce qui restait de leur visage.
(Note méfiante d’un caporal qui a appris à se méfier de tout le monde, y compris de lui-même, y compris de son propre reflet dans une flaque d’eau : je ne faisais pas confiance à Ashkarûn. Un homme qui sourit autant cache forcément quelque chose — et ce quelque chose est rarement agréable, sauf si vous êtes le genre de personne qui trouve agréable de se faire poignarder dans le dos avec élégance. Mais je devais reconnaître — que Sigmar me pardonne cet aveu qui m’écorche la langue comme un mauvais schnaps — qu’il était notre meilleure chance. Notre serpent apprivoisé. Notre poison contre les autres poisons. Et dans ce monde de vipères et de scorpions où nous pataugions jusqu’aux genoux dans la merde, parfois le seul antidote était un venin encore plus puissant. Ou alors on crevait. L’un ou l’autre.)
Une vague plus forte fit tanguer la barge. Mon estomac protesta avec un gargouillement qui ressemblait à une déclaration de guerre. Même mes boyaux avaient une opinion sur notre situation.

Quatrième pensée : Vanda
Cette petite magicienne.
Cette gamine qui rêvait de percer les secrets des arcanes et qui se retrouvait à récurer les latrines et servir de domestique à une vipère qui la traitait comme un meuble — un meuble utile, certes, mais un meuble quand même. Le genre de meuble sur lequel on pose ses pieds sales sans y penser.
Par les apprenties maltraitées de Sigmar et tous les génies qu’on a gâchés à force de corvées humiliantes !
Si les latrines menaient au pouvoir cosmique, je serais archimage depuis mes quinze ans. J’aurais des robes brodées d’étoiles et un chapeau pointu. Au lieu de ça, j’ai une moustache et des hémorroïdes.
Je l’avais vue tenir tête à Descartes quand ce Quenellois lui avait murmuré ses menaces obscènes — ces mots que la décence m’interdit de répéter, ces promesses de violence qui auraient fait trembler n’importe quelle femme sensée, qui m’auraient fait trembler moi-même si j’avais deux sous d’honnêteté. Pas un tremblement. Pas une larme. Juste un mouchoir tendu comme si de rien n’était, comme si on lui avait demandé l’heure, comme si le monde n’était pas en train de s’écrouler autour d’elle pendant qu’un pervers lui décrivait ce qu’il comptait faire à ses entrailles.
Plus de couilles dans son petit doigt que moi dans tout mon pantalon.
(Je n’ai pas dit ça. Effacez ça. Par les lapsus de Sigmar, ma plume m’échappe.)
Mais à quel prix ?
Que se passait-il derrière ces yeux qui ne cillaient pas ? Que cachait ce masque d’impassibilité qu’elle portait comme une armure de glace ? J’avais connu des soldats comme ça — des hommes qui encaissaient, qui encaissaient, qui encaissaient encore, qui prenaient les coups sans broncher, qui souriaient quand on leur pissait dessus… jusqu’au jour où ils s’effondraient comme un château de cartes dans une taverne de joueurs truqueurs. Ou pire : jusqu’au jour où ils explosaient, et où tout le monde autour d’eux se retrouvait redécoré avec leurs tripes.
Moi, je n’encaisse pas. Je m’écroule tout de suite. C’est plus honnête.
Et Etelka…

Cette sorcière tyrannique au visage de vieille bique constipée qui la traitait de « sotte » et de « petite imbécile » à longueur de journée comme on traite un chien qu’on n’aime pas mais qu’on garde quand même parce qu’il rapporte les pantoufles. Qui l’humiliait devant la Gravine avec ce plaisir sadique qu’ont les maîtres cruels — le genre de plaisir qu’on devrait réserver aux ennemis, pas aux apprenties. Qui l’avait nommée « maîtresse des latrines » — un titre qui n’avait rien d’honorifique, par les chiottes bouchées de Sigmar et tous les étrons qu’il n’a jamais poussés lui-même !
Combien de temps avant que Vanda ne craque ?
Combien de temps avant que cette pression constante — les menaces de Descartes qui pendaient au-dessus de sa tête comme une épée, les humiliations d’Etelka qui pleuvaient comme des crachats sur un condamné au pilori, les dangers qui s’accumulaient comme les mouches sur un cadavre — ne brise quelque chose en elle ? Quelque chose qu’on ne pourrait pas réparer, même avec toute la magie du Collège d’Altdorf et toute la colle du monde ?
(Note inquiète d’un vieux soldat qui a vu trop de jeunes se briser sous le poids de fardeaux trop lourds pour leurs épaules : elle était la plus jeune d’entre nous. La plus vulnérable en apparence — même si cette apparence cachait une force que je ne soupçonnais pas, une force qui me faisait honte quand je comparais à ma propre couardise. Et je ne pouvais rien faire pour la protéger. Un caporal ne protège pas une apprentie magicienne de sa propre maîtresse. Un caporal ferme sa gueule et regarde ailleurs en faisant semblant de ne pas voir. Un caporal fait semblant de ne pas entendre les insultes et de ne pas voir les larmes retenues parce que s’il disait quelque chose, on lui rappellerait qu’il n’est qu’un caporal et qu’il ferait mieux de s’occuper de ses propres latrines. Mais ça ne m’empêchait pas de m’inquiéter. Ça ne m’empêchait pas de la surveiller du coin de l’œil comme on surveille un chaudron qui menace de déborder. Ça ne m’empêchait pas de me sentir aussi utile qu’une fourchette dans une soupe.)
Je me grattai l’aisselle. Les piqûres de moustiques ou les puces de la paillasse, difficile à dire. Dans les deux cas, ça grattait, et ça me donnait quelque chose à faire avec mes mains pendant que mon cerveau continuait à tourner comme un hamster dans une roue.

La pensée la plus sombre
(Ou ce qui me hantait vraiment dans cette nuit sans sommeil — et ce que je n’osais pas formuler à voix haute de peur que les mots ne deviennent réels)
Et puis il y avait… l’autre chose.
Cette chose que je n’arrivais pas à oublier, qui revenait me hanter chaque fois que je fermais les yeux, qui se glissait dans mes pensées comme un serpent dans l’herbe haute, comme un rat dans un grenier, comme un doigt dans un nez — présent, dérangeant, et impossible à ignorer.
Son visage dans le fumoir de Wittgenstein.
Quand Gotthard avait parlé de l’Entropie. Du Changement. De ces « puissances » que l’Arabie et le Cathay n’appelaient pas « Ruine » mais « Mouvement ». Quand il avait évoqué — avec cette voix de miel empoisonné qu’il avait, cette voix qui caressait les oreilles tout en versant du poison dans l’esprit comme on verse du sucre dans une tasse de thé qu’on veut rendre mortelle — les portes que l’Académie gardait fermées, les savoirs qu’on interdisait aux femmes, les « vieux salopards » qui enseignaient le minimum pour garder le pouvoir comme des constipés gardent leurs étrons.
Elle avait été fascinée.
Pour la première fois depuis que je la connaissais, Vanda n’avait pas levé les yeux au ciel avec ce mépris poli qu’elle réservait aux imbéciles — c’est-à-dire à peu près tout le monde, moi inclus. Elle n’avait pas soupiré comme elle soupirait quand Loupiot faisait une de ses pitreries ou quand je disais quelque chose de particulièrement stupide. Elle avait écouté. Avec cette intensité particulière de ceux qui entendent enfin les réponses à des questions qu’ils n’osaient pas poser. Avec cette faim de connaissance qui brillait dans ses yeux comme une flamme dans la nuit — une flamme qui pouvait réchauffer, ou consumer, ou les deux à la fois.
Par les tentations de Sigmar et tous les chemins détournés qu’il n’a jamais empruntés parce qu’il était trop occupé à taper sur des trucs avec son marteau !
Elle voulait apprendre. Elle voulait comprendre. Elle voulait « percer les secrets des arcanes », comme l’avait dit l’Inconnue aux plumes de paon dans sa prophétie de carnaval.
Mais certains secrets ne devaient pas être percés. Comme certains furoncles ne devaient pas être percés non plus — on croit que ça va soulager, et on se retrouve avec du pus partout et une infection qui empire.
Certaines portes ne devaient pas être ouvertes.
Certaines connaissances avaient un prix — et ce prix n’était pas payé en or ou en sang, mais en âme.
Et quand une apprentie magicienne — frustrée par des années de corvées humiliantes à récurer des chiottes, humiliée par une maîtresse tyrannique qui la traitait comme de la merde, affamée de connaissance comme un loup affamé de viande — se voyait offrir des raccourcis vers le pouvoir…
Résisterait-elle ?
Gotthard avait parlé des « outrages » de l’Académie. Des portes fermées aux femmes qui voulaient s’élever. Des maîtres qui gardaient jalousement leurs secrets comme des dragons gardent leur or — ou comme je garde mes rations de saucisse, mais avec plus de dignité. Et j’avais vu — par les yeux trop attentifs de Sigmar, j’avais vu — son regard se baisser à ce moment-là. Pas de mépris. Pas de rejet. Juste… des souvenirs. Des souvenirs douloureux qu’elle ne partageait avec personne. Des blessures qui n’avaient jamais cicatrisé et qui suppuraient encore dans le silence de son cœur comme des plaies mal soignées.
Il avait touché une corde sensible.
Et les cordes sensibles, quand on les touche trop fort, finissent par se rompre. Ou par vibrer d’une façon qu’on ne peut plus contrôler — comme les cordes d’un luth qu’on torture jusqu’à ce qu’il produise des sons qu’aucun instrument ne devrait produire.
Par les paranoïas de Sigmar, je divaguais.
À ce rythme, j’allais soupçonner le chat du bord d’être un agent du Chaos. Ou le fromage de la cambuse — qui, effectivement, avait développé une croûte verdâtre assez suspecte. Ou mes propres chaussettes, qui sentaient quelque chose de véritablement démoniaque depuis Wittgendorf.
(Note pour moi-même : laver mes chaussettes avant de les accuser de corruption. La puanteur n’est pas toujours surnaturelle. Parfois c’est juste de la puanteur.)
Et pourtant…
(Note terrifiante qui me glaça le sang malgré l’air tiède de la nuit d’été, malgré mes aisselles qui suaient, malgré mes pieds qui marinaient dans leurs chaussettes maudites : j’avais prononcé le nom de Slaanesh sans savoir comment je le connaissais. Le mot était sorti de ma bouche comme s’il avait toujours été là, tapi dans l’ombre de mon esprit comme un cafard sous un meuble, attendant le moment de se manifester. Un nom qu’on ne devrait pas connaître. Un nom qu’on ne devrait jamais prononcer, même en pensée, même bourré, même seul dans le noir. Et pourtant, il était là, gravé dans ma mémoire comme une cicatrice qu’on ne peut pas effacer, comme une tache de vin sur une chemise blanche. D’où venait-il ? Qui me l’avait appris ? Est-ce que j’avais lu quelque chose que je n’aurais pas dû lire ? Entendu quelque chose que je n’aurais pas dû entendre ? Ou est-ce que le Chaos lui-même avait planté ce mot dans ma tête comme on plante une graine empoisonnée, en attendant qu’elle germe ? Et si Vanda, elle aussi, portait en elle des graines de corruption qu’elle ignorait ? Et si le Chaos l’attendait au détour d’un grimoire interdit, d’une promesse murmurée dans l’obscurité, d’une tentation trop belle pour être refusée ? Elle qui souffrait tant sous le joug d’Etelka — n’était-ce pas exactement le genre de terreau fertile où les puissances de la Ruine aimaient planter leurs semences empoisonnées ? N’était-ce pas précisément ainsi que les âmes se perdaient — non pas dans un grand fracas de démons et de feu, mais dans le silence des nuits sans sommeil, quand la frustration devient désespoir, et le désespoir devient tentation, et la tentation devient « pourquoi pas, après tout, qu’est-ce que j’ai à perdre », et le « pourquoi pas » devient damnation éternelle ?)
Bon.
Voilà que je me faisais peur tout seul maintenant.
C’était peut-être juste les haricots du dîner qui me travaillaient les intestins et le cerveau. La frontière entre les deux était parfois floue, surtout après minuit.
Quelque part dans l’obscurité, un marin ronflait avec un enthousiasme qui frisait l’indécence. Un autre pétait en dormant — un pet long, musical, presque mélodieux. La symphonie nocturne de l’Empire en marche.
Et moi, pauvre imbécile insomniaque, je philosophais sur la corruption des âmes pendant que mes compagnons produisaient des gaz.
Il y avait peut-être une leçon là-dedans.
Probablement pas.

L’aube approche
Je restai là, accoudé au bastingage humide qui me collait aux coudes comme la poisse colle à ma vie, jusqu’à ce que les premières lueurs de l’aube commencent à teinter l’horizon d’un rose pâle — le rose des espoirs fragiles, le rose des promesses qu’on n’est pas sûr de pouvoir tenir, le rose des lendemains qui ressemblent au jambon pas assez cuit.
Kemperbad approchait.
Je pouvais voir ses falaises se dessiner dans la brume du matin — ces falaises sur lesquelles la ville était perchée comme un nid d’aigles, comme une forteresse naturelle, comme un tribunal suspendu entre le ciel et la terre. Ou comme un tas de merde sur un rocher, selon l’angle de vue et le niveau d’optimisme.
Le mien était au plus bas.
Là-bas, le procès nous attendait. Avec ses juges. Ses avocats. Ses témoins. Ses mensonges. Et probablement ses pots-de-vin, parce que dans une ville franche, la seule loi qui comptait était celle de l’or.
Là-bas, le duel déciderait du sort de Loupiot — et peut-être du nôtre à tous. Bruno contre le champion des étoiles. Le jambon béni contre le destin lui-même.
Là-bas, les intrigues que nous avions tissées seraient mises à l’épreuve comme on met à l’épreuve une corde au-dessus d’un précipice — en espérant qu’elle tienne, en sachant qu’elle pourrait casser, en se demandant pourquoi on n’a pas simplement pris les escaliers.
Et moi ?
Moi, pauvre caporal insomniaque aux chaussettes puantes et aux pensées plus noires que le fond d’une latrine, qui avait passé la nuit à s’inquiéter pour des gens qui ne le lui demandaient pas, qui ruminait ses angoisses comme une vache rumine son foin avec la même expression stupide, qui voyait des menaces dans chaque ombre et des trahisons dans chaque sourire et des agents du Chaos dans ses propres chaussettes ?
Je ferais ce que j’avais toujours fait.
Je surveillerais. Je noterais. Je protégerais du mieux que je pouvais — même si ce mieux était dérisoire, même si ce mieux ne changeait rien, même si ce mieux consistait principalement à me tenir quelque part avec un air sérieux en espérant que personne ne remarque que je n’avais aucune idée de ce que je faisais.
(Autrement dit : je regarderais les autres agir en prenant des notes que personne ne lirait jamais. Ma spécialité.)
Je garderais les yeux ouverts et la main sur mon épée. Je resterais fidèle à ma dame — même si elle ne savait pas que j’existais la moitié du temps. À mes compagnons — même si la moitié d’entre eux me tapaient sur les nerfs. À ce qui restait de mon honneur de soldat usé jusqu’à la corde — même si cet honneur ressemblait de plus en plus à une vieille chemise qu’on refuse de jeter parce qu’on n’a pas les moyens d’en acheter une neuve.
Et si le Chaos venait frapper à notre porte — sous la forme d’un champion invincible, d’une trahison imprévue, d’une prophétie qui se réalise, ou d’une paire de chaussettes véritablement possédées — je serais là.
Peut-être pas assez fort pour le vaincre. Probablement pas, même.
Peut-être pas assez sage pour le reconnaître à temps. Certainement pas.
Peut-être pas assez courageux pour faire ce qu’il faudrait faire. Ha !
Mais là.
Debout.
Les yeux ouverts — rouges et irrités, mais ouverts.
Le cœur lourd mais les jambes encore solides — pour l’instant.
Les chaussettes puantes mais l’épée affûtée — c’était l’essentiel.
C’était tout ce qu’un caporal pouvait offrir.
C’était tout ce que j’avais.
Et si ce n’était pas suffisant — eh bien, ce ne serait pas la première fois que je décevrais tout le monde, moi y compris.
À suivre…
(Car quand l’aube se lève sur Kemperbad et que le procès nous attend, quand les étoiles ont prédit notre défaite et que mes intestins prédisent autre chose de tout aussi désagréable, quand je n’ai pas dormi et que mes pensées sentent aussi mauvais que mes pieds — il ne reste plus qu’à avancer et à voir ce qui se passe. Et à espérer que ça ne sera pas aussi catastrophique que tout ce que j’ai imaginé cette nuit.)
(Mais ça le sera probablement.)
(Ça l’est toujours.)
— Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach, Veilleur de Nuit aux Yeux Rouges et aux Pieds Douteux, Philosophe Involontaire des Heures où les Gens Normaux Dorment, Caporal Inquiet, Constipé, mais Toujours Debout, À l’Approche de Kemperbad — Veille du Procès, An 2523 de l’Empire
(Post-scriptum sur l’insomnie : on dit que le sommeil est le cousin de la mort. Si c’est vrai, alors l’insomnie est le cousin de la paranoïa — et cette nuit-là, j’ai rencontré toute la famille, des grands-parents aux petits-enfants en passant par les oncles qu’on n’invite jamais aux fêtes parce qu’ils sentent le chou et qu’ils racontent toujours les mêmes histoires. Mais parfois, la paranoïa vous garde en vie. Parfois, s’inquiéter pour les autres est la seule façon de ne pas devenir fou à force de s’inquiéter pour soi-même. Et parfois, rester éveillé toute la nuit à se faire des films catastrophe est simplement ce que font les vieux soldats qui ont vu trop de films catastrophe se réaliser.)
(Post-post-scriptum sur Vanda : je la surveillerai. Discrètement. Sans qu’elle le sache. Pas parce que je la crois faible — elle est plus forte que la plupart des hommes que j’ai connus, et certainement plus forte que moi qui m’écroule à la première occasion. Mais parce que les forts sont ceux qui tombent le plus durement quand ils tombent. Et parce que, parfois, avoir quelqu’un qui veille sur vous — même de loin, même en silence, même maladroitement, même quelqu’un qui sent les pieds — peut faire la différence entre résister à la tentation et y succomber. Ou pas. Qu’est-ce que j’en sais, après tout ? Je ne suis qu’un caporal.)
(Post-post-post-scriptum sur le nom que j’ai prononcé : Slaanesh. Je ne sais toujours pas d’où il vient. Je ne veux pas savoir. Certaines connaissances sont des malédictions déguisées en réponses — comme certains repas de taverne sont des diarrhées déguisées en ragoût. Et si ce mot est vraiment gravé dans ma mémoire, alors peut-être que moi aussi, j’ai des graines de corruption qui attendent de germer. Peut-être que personne n’est à l’abri. Peut-être que la seule différence entre les damnés et les sauvés, c’est le moment où la tentation frappe à la porte — et si, à ce moment-là, on a assez de force pour ne pas ouvrir. Ou assez de chance pour être aux latrines. Ce qui, dans mon cas, est statistiquement probable.)
(Post-post-post-post-scriptum sur mes chaussettes : je les laverai demain. Probablement. Si on survit. Et si je me souviens. Et si je trouve de l’eau qui ne soit pas le Reik, parce que franchement, le Reik sent encore plus mauvais que mes chaussettes, et c’est dire quelque chose.)


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