«Par les étoiles de Sigmar et tous les destins entremêlés de l’Empire !Permettez-moi de vous conter notre rencontre avec Dame Margritte von Wittgenstein — la prophétesse, la chirurgienne, l’astrologue des empereurs — et comment, en l’espace d’une heure, elle fit vaciller tout ce que je croyais savoir sur le monde, sur l’Empire, et sur moi-même.»
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach

L’Observatoire — Ou le Temple des Étoiles
La porte s’ouvrit.
Et la lumière nous aveugla.
Après les ténèbres du fumoir, après les couloirs sombres et suintants du château, nous entrâmes dans une pièce qui resplendissait. Un observatoire — le mot est faible — un véritable temple dédié aux cieux.
Tout autour de nous : des grimoires empilés jusqu’au plafond. Des cartes du ciel déroulées sur des tables de travail. Des lunettes astronomiques de facture exceptionnelle pointant vers une coupole de verre qui s’ouvrait sur les nuages gris du Reikland.
Et au centre de tout cela, assise devant une gigantesque table couverte d’équations et de calculs…
Dame Margritte von Wittgenstein.

Une femme d’une grande beauté — cela va sans dire, car les Wittgenstein semblaient avoir fait un pacte avec quelque puissance pour que leur lignée reste esthétiquement irréprochable malgré la corruption qui rongeait leurs terres.
Elle leva la tête.
Et d’un geste de la main, elle intima à son frère de se taire.
Nous restâmes ainsi — debout, immobiles, silencieux — pendant une longue minute. Elle finissait ses calculs. Des équations que je ne comprenais pas, tracées sur une grande carte du ciel étoilé.
Puis elle posa sa plume.
« Voilà. L’équation. Le résultat. Les espions. »
« Je ne vous demanderai pas lequel d’entre vous est un espion, » dit-elle d’une voix forte et claire. « Notre famille connaît depuis des décennies le jeu des espions de l’Empereur, de toutes les familles nobles qui veulent tenir le pouvoir et qui n’acceptent pas l’indépendance d’esprit qui est la nôtre. Vous êtes venus comme sont venus d’autres avant vous. Alors allez-y. Posez-moi vos questions. »
« Êtes-vous une ennemie de la Gravine ? » demandai-je, car quelqu’un devait bien poser la question évidente.
« Non. Je ne suis pas du tout une ennemie de la Gravine. Je veux même vous dire mieux : la raison pour laquelle je vous ai fait venir ici est de vous aider. »
Elle se leva de sa chaise et nous fit face.
« Je suis lasse de repousser les calomnies sur ma famille. »
« L’échange ? » demanda Ashkarûn avec cette perspicacité qui était sa marque.
« L’échange, » confirma-t-elle. « Je vous dirai qui, parmi les juges de Kemperbad, peut être ramené à votre cause. Pour le dire plus clairement : qui votera favorablement pour votre Gravine. En échange… vous lui direz tout simplement que vous n’avez rien vu de suspect nous concernant. »
Elle sourit.
« Ce qui, bien entendu, est totalement faux. Vous excuserez mon frère — nous sommes totalement différents, même si jumeaux. Il est quelque peu… extravagant. Volubile. Passionné. Un ethnographe, comme je l’appelle. »
Gotthard leva les yeux au ciel avec un air faussement offensé.

Les prophéties — Ou l’histoire secrète de l’Empire
« Que disent les astres ? » demandai-je, car la question me brûlait les lèvres.
« Pour l’Empire ? Que du mauvais. »
Elle nous regarda avec une intensité qui me fit frissonner.
« Tu viens de trouver — et je te félicite — la raison de l’ostracisme qui frappe notre maison. Nos prédictions s’avèrent justes. Nous ne nous sommes jamais trompés. »
Elle commença à arpenter la pièce, passant devant ses cartes du ciel comme un général devant ses plans de bataille.
« Nous avions prédit la Guerre des Trois Empereurs. Avec une exactitude parfaite et absolue. Nous avions prédit comment empêcher le conflit de dégénérer et de marquer la fin de l’Empire. Dans un moment de désespoir absolu, trois empereurs nous ont enfin écoutés. Nos prédictions se sont avérées vraies. »
Elle s’arrêta devant une carte ancienne, jaunie par les siècles.
« Nous avons répété cet exploit lorsque l’Empire connaissait ses moments les plus sombres. Le père de notre cher Empereur Karl Franz a lui-même fait appel à notre famille. Car nous avions vu le retour d’un mal absolu. »
« Constant Drachenfels, » murmura Vanda.
Dame Margritte hocha la tête.
« Et voilà. Nous avons vu le mal qui nous ronge maintenant. Alors que les hordes du Chaos ne se pressent pas encore à nos frontières, nous avions prédit cette terrible mutation. Cette dévolution. Une malpeste qui ronge nos citoyens, qui en fait des créatures mutantes. »

La prophétie terrible — Ou l’avenir de l’Empire
Ce qu’elle nous dit ensuite…
Par les oreilles terrifiées de Sigmar.
« L’Empire sera confronté à une de ses plus douloureuses décisions, » dit-elle. « Les astres sont clairs : ce qui arrive — cette dévolution — peut être arrêtée. Mais au prix d’une guerre civile qui déchirera l’Empire de l’intérieur. Un Empire en flammes. »
Elle nous regarda tour à tour.
« Les rumeurs disent que le fils même de Karl Franz… Nul n’est à l’abri. Nobles. Paysans. Comment croyez-vous que les barons, les Électeurs réagiront quand une famille sur deux sera frappée par ces mutations ? Quand il ne sera plus possible de se cacher ? »
Je pensai aux villageois de Wittgendorf. À leurs cheveux mouillés. À leurs bouches baveuses. À leurs mains sans ongles.
« Nous avions prédit que les deux cultes principaux — Sigmar et Ulric — allaient se lancer dans une impitoyable chasse aux sorcières, » continua-t-elle. « C’est le cas. Nous avions prédit que sur les routes, de noirs répurgateurs allaient se faire juges et bourreaux, sacrifiant plus d’innocents que de véritables malveillants. C’est le cas. »
Elle s’approcha de nous.
« Nous avions prédit que cette agitation allait semer un trouble tel que les petites maisons oseraient se dresser contre les grandes. Que les rivières de sang allaient sortir de leur lit. C’est le cas. La Gravine elle-même est victime d’une petite maison mineure. Et voyez le grotesque de la situation : un Arabien et un batelier se retrouvent accusés de meurtre devant la justice. »

Le commerce des Étoiles — Ou les secrets des puissants
« Ceux qui sont venus cette nuit, » dit-elle, « sont des nobles. Des nobles qui, depuis le temps des Trois Empereurs, nous consultent. Pour leurs récoltes. Pour leurs affaires matrimoniales. Pour leurs affaires diplomatiques. Nous, les Wittgenstein, savons faire. Nos prédictions sont infaillibles. »
Elle désigna les murs de l’observatoire.
« Ils nous apportent de la nourriture. Des esclaves. De l’or. Car nous sommes frappés — comme vous l’avez vu — par une mutation totale qui s’est emparée de cette région. »
« Et due à quoi ? » demanda Vanda.
« À l’orage, » répondit Dame Margritte. « Nous l’avions prédit. Mon frère, dans ses longues recherches pour compléter mes travaux, est totalement convaincu qu’une partie de la réponse se trouve dans la sagesse des écrits venant des terres d’Arabie. »
Elle se tourna vers Ashkarûn.
« Vous avez, n’est-ce pas, déjà parlé du Changement avec mon frère ? »
Ashkarûn inclina la tête.
« Voyez-vous, » continua-t-elle, « avec vos mots — sans considérer même que nous sommes érudits en la question — pourriez-vous me redire pourquoi, chez vous, le Changement n’est en aucun cas un danger ? »
Et Ashkarûn parla.
Il parla de l’Arabie. Du dieu unique. Des entités que certains appellent « puissances du Changement et du Mouvement ». Des « puissances de l’Entropie ».
« Notre Sultan est assez rétif à ce genre d’idées nouvelles, » conclut-il. « Son fils héritier, lui, en revanche, est très ouvert. »
Dame Margritte sourit.
« Ce que tu dis, Ashkarûn, est d’une grande sagesse. L’entropie. Le mouvement. Où n’est que mouvement. Vouloir espérer le figer… c’est cela la folie. »

La révélation sur Eberhardt — Ou le Champion Truqué
« J’ai une demande, » dit Ashkarûn. « Il nous serait fort utile que vous nous signiez un document attestant que le fils d’Otto von Dammenblatt est venu vous voir afin de réclamer du poison pour assassiner son père. »
Dame Margritte secoua la tête.
« Il n’est pas venu me voir à cette fin. »
« Pourquoi est-il venu, alors ? »
« Pour que je lui permette d’aligner, face à Bruno, un champion imbattable. »
Par les poings truqués de Sigmar !
Eberhardt n’avait pas cherché du poison. Il avait cherché un moyen de tricher au duel judiciaire. Un champion dont la victoire serait assurée par… quoi ? La magie ? Les étoiles ? Les Puissances de l’Entropie ?
« Un tel aveu de tricherie sera fort compromettant, » observa Ashkarûn.
« Tout à fait. »
« Et a-t-il trouvé ce champion ? »
Dame Margritte sourit — un sourire qui ne me dit rien qui vaille.
« Oui. Les cieux sont d’une puissance infinie. Je sais très bien qui est le champion de la Gravine. Je connais son ciel astral. J’en ai fait la carte. Je sais donc quel ciel astral lui opposer. »
Elle nous regarda.
« Vous avez désormais deux cartes en main. Je puis venir témoigner moi-même à Kemperbad. Je puis vous donner les moyens, par les cieux, de faire en sorte que la malchance s’abatte sur le champion adverse. Je puis même… »
Elle se tourna vers moi.
« …lire en votre carte du ciel, mon cher Ulrich. Car je l’ai vu : ce pourrait être vous qui triomphiez. Et que la Gravine n’ait d’yeux que pour vous. »
Mon cœur s’arrêta.
« Vous comprenez que je puis plein de choses. Demandez-moi, et j’exaucerai vos vœux. »

Le Nexus — Ou les deux chemins
Elle retourna à sa table de travail.
« Écoutez, mes amis. Je vais être directe. Vous êtes ici parce que je savais que vous alliez venir. C’était écrit. C’était dans la carte du ciel. J’ai fini l’équation. »
Elle posa ses mains à plat sur la table.
« Vous êtes dans ce que j’appelle un nexus. Un point de divergence. Deux voies s’offrent à vous. »
La Première Voie, dit-elle, était claire. Tracée dans les cieux. Nous suivrions la Gravine. Nous gagnerions le procès. Il serait ensuite question de remonter le Reik. Cette route nous conduirait jusqu’à un homme que nous avions déjà croisé — le Baron von Saponatheim, présent au moment de notre accusation. Nous nous rendrions à Bögenhafen pour un heureux événement — un mariage, une alliance. Et de là…
« C’est la voie de Sigmar, » dit-elle. « La voie de ceux dont le thème est fait de discipline, d’obéissance, d’endurance, de résilience. Caractérisée par un manque cruel de créativité et d’audace. Incapable d’innover. Pour ceux qui s’épanouissent dans les chemins tout tracés. »
La Deuxième Voie, dit-elle, était faite d’entropie et de chaos. Cette voie ne pouvait plus être tracée par ses instruments. Sur cette voie, nos destins étaient nôtres. Plus écrits nulle part.
« Ce sont des voies risquées, » admit-elle. « Qui peuvent vous permettre d’être ce que vous n’avez jamais été. De vous dépasser totalement et pleinement. Et qui vous mèneront — je ne vais pas vous mentir — à embrasser ce que aujourd’hui les répurgateurs, le culte de Sigmar, le culte d’Ulric traquent impitoyablement. »
Elle nous regarda.
« Sur cette voie, ceci dit, vous embrasserez la puissance. L’accomplissement. La réussite de vos rêves sera la vérité. La découverte. La compréhension que le Changement est une transformation pour vous — non pas une corruption. »
Le remède — Ou la promesse de survie
« Une dernière chose, » ajouta-t-elle. « Ce qui a été dit sur la fièvre rouge est vrai. Mais j’ai le remède. Vous serez donc administrés. »
Par les poumons soulagés de Sigmar !
Le repas maudit — ces horreurs que nous avions ingérées sans le savoir — n’allait pas nous tuer. Pas encore. Pas si nous acceptions son aide.
Mais à quel prix ?
Le Choix — Ou le poids du Destin
Elle se rassit.
« Je vous ai dit ce que j’avais à vous dire. Maintenant, vous allez partir. Vous pouvez prendre vos décisions. Je ne vous mettrai aucune pression autre que ce que je viens de vous exposer. C’est à vous de décider si vous voulez dire à la Gravine que tout va bien et que vous n’avez rien vu de suspect. »
Elle sourit.
« Si tel est le cas, je vous expliquerai comment faire pression sur le juge de Kemperbad. »
Je regardai mes compagnons.
Ashkarûn, impassible, tirait sur son houka comme si on venait de lui proposer le menu d’un restaurant et non le destin de nos âmes.
Vanda, pâle, semblait encore ébranlée par tout ce qu’elle avait entendu — sur l’Académie, sur les Puissances, sur tout ce qu’on lui avait interdit d’apprendre.
Lupio, silencieux pour une fois, fixait Dame Margritte avec des yeux qui avaient vu trop d’horreurs en une seule journée.
Et moi ?
Moi, je pensais à deux choses.
La première : elle m’avait dit que je pourrais triompher au duel. Que la Gravine pourrait n’avoir d’yeux que pour moi. Tout ce que j’avais toujours voulu — le titre de capitaine, l’amour de ma dame — servi sur un plateau d’argent par une femme qui lisait dans les étoiles.
La seconde : j’avais prononcé le nom de Slaanesh. Sans savoir comment. Sans savoir pourquoi. Et quelque chose en moi — quelque chose de profond, de dangereux, de nouveau — se demandait si ce n’était pas un signe.
Un signe que la deuxième voie m’attendait depuis toujours.
À suivre…
(Car le choix n’était pas encore fait. Nous avions jusqu’à la nuit pour décider. Et cette décision — quelle qu’elle soit — allait déterminer non seulement notre avenir, mais peut-être celui de l’Empire tout entier.)
— Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach, Debout au Carrefour des Destins, Entre Sigmar et l’Entropie, Observatoire du Château Wittgenstein, An 2523 de l’Empire
Post-scriptum sur Dame Margritte : Elle n’est pas ce que j’attendais. Pas une sorcière au-dessus d’un chaudron. Pas une séductrice aux yeux de serpent. Elle est… raisonnable. Logique. Elle présente ses arguments comme un avocat présente son dossier. Et c’est peut-être cela le plus terrifiant : on veut la croire. On veut accepter son marché. On veut emprunter ses raccourcis vers le pouvoir et la gloire.
Post-post-scriptum sur le remède : Elle peut nous guérir de ce que nous avons mangé. Mais peut-elle nous guérir de ce que nous avons entendu ? Les mots de Gotthard résonnent encore dans ma tête. L’Entropie. Le Changement. La liberté de désirer ce qui est interdit. Ces mots sont peut-être plus dangereux que n’importe quel poison.
Post-post-post-scriptum sur le choix : Deux voies. Sigmar ou l’Entropie. L’obéissance ou la liberté. Le chemin tracé ou l’inconnu. Et au milieu de ce carrefour, quatre âmes perdues qui doivent décider ensemble — ou se déchirer.
Que Sigmar me pardonne.
Je ne sais pas quelle voie choisir.
Et je ne suis pas certain de vouloir le savoir.
La suite dépendra des choix que nous ferons cette nuit. Et ces choix, cher lecteur — si jamais tu existes, si jamais ces pages survivent à ce que nous allons devenir — ces choix détermineront si je reste le Caporal Ulrich von Schnitzelbach, loyal serviteur de la Gravine et de Sigmar… ou si je deviens autre chose. Quelque chose de plus grand. Quelque chose de plus terrible. Quelque chose que je n’ose pas encore nommer.
Mais dont je connais déjà le nom.
Car je l’ai prononcé.
Sans le vouloir.
Sans le savoir.
Et maintenant, il est en moi.


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