«Par le prépuce sacré de Sigmar et tous les poils qu’il contient !
Il est des matins où l’on découvre que les héros deviennent des clowns, où les apprenties deviennent des fusibles, où les Arabiens reçoivent des permis de pécher tamponnés par le Conseil Impérial, et où un caporal — futur capitaine, nom d’un tonnelet ! — n’est même pas jugé digne d’être mentionné.
Moi qui croyais que le pire de ma vie était de m’être fait lécher l’oreille dans une auberge de cocus, j’ai découvert que les nobles savent préparer des missions suicides avec la même désinvolture qu’on planifie un pique-nique.
Et devine quoi ? C’est chez les Wittgenstein qu’on nous envoie. Cette famille qui baise entre cousins depuis trois générations. L’ironie a un goût de vomi d’ivrogne ce matin.»
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach

L’audience secrète
Ce matin-là, tandis que je m’escrimais à nettoyer mon armure des éclaboussures de sang de la veille — car oui, même les caves d’un château noble laissent des traces sur le cuir, et le sang de conspirateur est particulièrement tenace comme de la merde de pigeon sur une statue — la Gravine avait convoqué une audience.
Une audience à laquelle je ne fus pas convié.
Pas invité. Pas désiré. Pas même toléré.
Oh, j’appris plus tard les raisons officielles de cette exclusion. La Haute Connétable Matrella von Achern — cette vieille chauve-souris qui tient les lignées nobles de l’Empire entre ses doigts squelettiques comme une araignée constipée tient ses fils — avait exprimé le souhait, et je cite :
« D’écarter de ma présence ce caporal déguisé, puant et comme qui dirait au physique plus qu’ingrat. »
Puant. Ingrat. Caporal déguisé.
(Note d’humiliation cuisante : Loupiot me rapporta ces mots avec un plaisir évident, le fumier. « Puant ». Moi qui me lave au moins une fois par semaine ! « Ingrat ». Moi qui ai le physique d’un guerrier endurci par vingt ans de service ! « Déguisé ». Comme si mon grade de caporal était une mascarade ! Que Sigmar bénisse leur délicatesse avec un marteau dans les dents.)
Ainsi donc, tandis que se jouait dans les appartements de cette vipère desséchée une partie d’échecs politique dont dépendait notre survie à tous, moi, Ulrich von Schnitzelbach, caporal de la garde personnelle de la Gravine, futur capitaine dans mes rêves les plus humides, je frottais des taches de sang sur mon plastron comme un vulgaire plongeur frotte des assiettes graisseuses.
Frotte, frotte, petit caporal puant.
Frotte pendant que les nobles décident de ton sort.
Frotte pendant qu’ils te traitent comme un chien galeux.
Quelle gloire. Quel honneur. Quelle carrière fulgurante.
(Aparté amer : vingt ans de service. Vingt ans à me battre dans la boue, le sang et la merde pour l’Empire. Vingt ans à protéger ces nobles ingrats. Et voilà ma récompense : être jugé trop « puant » pour assister à une réunion. Si c’est ça la reconnaissance impériale, je comprends pourquoi certains soldats finissent par pisser dans la soupe des officiers.)
J’avais donc passé la matinée à briquer mon armure en ruminant ma rage comme une vache rumine son herbe. Chaque tache de sang que j’enlevais, c’était Matrella que j’imaginais étrangler. Chaque coup de chiffon, c’était un coup de poing dans sa gueule aristocratique.
Et c’est dans cet état d’esprit — quelque part entre la colère bouillante et l’amertume glacée — que j’entendis les grelots.
Grelot, Grelot, Grelot
Le tintement me vrilla les tympans avant même que la porte ne s’ouvre.
Grelot, grelot, grelot.
Un son de clochettes ridicule qui se rapprochait dans le couloir comme l’annonce d’une farce cosmique. Le genre de bruit qu’on associe aux bouffons de cour, aux idiots du village, aux amuseurs qu’on paie en crachats et en moqueries.
La porte s’ouvrit.
Et je vis Loupiot.
Ou plutôt, je vis ce que ces fumiers de nobles avaient fait de Loupiot.
Le costume était… spectaculaire. Dans le mauvais sens du terme. Rayures jaunes et vertes qui s’entrechoquaient comme des vomissures sur un mur de latrines. Losanges rouges et bleus qui auraient fait gerber un daltonien. Et ce bonnet — par les hémorroïdes suppurantes de Morr ! — ce bonnet orné de grelots qui carillonnaient à chaque mouvement comme les clochettes d’une chèvre en rut dans un temple !
Son visage était maquillé. Du blanc de céruse qui le faisait ressembler à un cadavre joyeux. Du rouge sur les joues comme une putain de bas étage. Des traits noirs autour des yeux qui lui donnaient l’air d’un raton laveur malade.
« Par le caleçon troué de l’Empereur ! Qu’est-ce qu’ils t’ont fait, Loupiot ? »
Il fit une révérence — ses grelots tintant comme le glas de sa dignité — et me regarda avec des yeux où dansait une amertume plus profonde que le Reik.

« Ma promotion-punition, mon cher Schnitzel. Pour avoir trop ouvert ma gueule hier soir — tu sais, quand j’ai sauvé la vie de Bruno en interrompant l’empoisonnement avec mes pitreries — la Comtesse a décidé que je serais désormais le bouffon officiel. »
Il agita la tête. Les grelots sonnèrent comme une symphonie de désespoir.
« Je dois exécuter toutes les demandes saugrenues de cet Arabien parfumé. Je suis le singe savant de la Gravine, le pantin de la Comtesse, le jouet d’Ashkarûn. C’est l’horreur, Ulrich. L’horreur absolue. »
(Note philosophique sur l’injustice : l’homme qui nous avait tous sauvés par sa « stupidité » était puni pour cette même « stupidité ». Les voies de la noblesse sont aussi tordues qu’un intestin de Troll malade.)
Ce que Loupiot me raconta
Je fis asseoir Loupiot — ce qui provoqua une cacophonie de grelots comme si on avait jeté un sac de casseroles dans un escalier — et lui demandai de me raconter cette fameuse audience secrète dont j’avais été si élégamment exclu.
Ce qu’il me révéla me glaça les burettes plus sûrement qu’un bain dans le Reik en janvier.

Le catalogue des horreurs de Matrella
« D’abord, » commença Loupiot en ajustant son bonnet ridicule, « cette vieille chauve-souris de Matrella a disserté sur les supplices qu’on aurait pu m’infliger. »
Il prit une voix haut perchée pour imiter la Haute Connétable :
« Du temps des Trois Empereurs, on lui aurait versé du plomb fondu dans la gorge. Les Kislevites, eux — oh, j’adore cette méthode ! — lui auraient arraché la langue pour la clouer sur son front jusqu’à ce qu’elle pourrisse. »
(Note horrifiée : cette femme parlait de torture comme ma grand-mère parlait de recettes de choucroute. Avec le même enthousiasme. La même expertise. La même satisfaction du travail bien fait.)
« Mais, » continua Loupiot avec un sourire amer qui faisait craquer son maquillage, « la Gravine a expliqué qu’il ne fallait pas faire de moi un martyr. Alors ils m’ont transformé en clown. C’est plus humiliant qu’une exécution, et ça dure plus longtemps. »
Grelot, grelot, grelot.

La mission suicide – Ou comment envoyer des idiots chez des dégénérés
« Maintenant, accroche-toi à tes braies, Schnitzel, » dit Loupiot en baissant la voix comme s’il craignait que les murs aient des oreilles — ce qui, dans ce château, était probablement le cas.
« Nous allons chez les von Wittgenstein. »
Cette famille « très intrigante » dont Etelka s’était méfiée dès le premier regard. Ces « noblaillons » en déclin dont Philippe Descartes avait dit qu’ils « crevaient sur place » comme des rats dans un grenier abandonné. Ces gens aux « rumeurs les plus folles, les plus sombres, les plus abjectes » — des rumeurs que même les ivrognes des tavernes n’osaient répéter qu’à voix basse.
Matrella les soupçonnait de bien pire que la simple décadence.
« Je sens une vile magie chez les Wittgenstein, » avait déclaré Etelka avec cette assurance des magiciens qui voient ce que nous autres, pauvres mortels, ne pouvons percevoir. « Je sens les forces de la corruption. Pire que tout, je crois même qu’ils sont certainement, peut-être, définitivement, irrémédiablement corrompus par la Malpierre. »
La Malpierre.
La Pierre du Chaos.
Cette substance maudite qui transforme les hommes en monstres, qui corrompt tout ce qu’elle touche comme la gangrène corrompt la chair, qui est la marque même des Puissances de la Ruine. J’en avais entendu parler dans les casernes, toujours à voix basse, toujours avec des signes de protection contre le mauvais œil.
(Note terrifiante : nous n’allions pas simplement infiltrer une famille noble en déclin. Nous allions pénétrer dans un nid de corruption chaotique. Un repaire de fous. Et nous étions censés en revenir vivants. Par tous les tonneaux percés du Reikland, dans quelle galère m’étais-je embarqué ?)
La Loge Noire – Ou les ombres de l’Empire qui nous observent
Mais ce n’était pas tout. Par le caleçon troué de Sigmar, ce n’était pas tout !
Matrella avait mentionné quelque chose qui fit dresser les cheveux sur ma nuque comme les poils d’un chat face à un chien enragé.
La Loge Noire.
« C’est le nom, » m’expliqua Loupiot à voix basse, ses grelots soudain silencieux comme s’ils avaient peur eux aussi, « que le petit peuple et les petits barons susurrent en secret à la nuit tombée. La police secrète de l’Empire. Celle qui sait avant même que vous puissiez vous-même vous en rendre compte. Celle qui voit tout, entend tout, et fait disparaître ceux qui en savent trop. »
Matrella n’avait ni confirmé ni infirmé l’existence de cette organisation. Elle avait simplement dit que « si elle existait », ses agents seraient informés de notre mission.
Ce qui signifiait que nous aurions carte blanche.
Ce qui signifiait aussi que nous serions surveillés.
(Note paranoïaque : ainsi donc, nous étions devenus les pions d’un jeu bien plus vaste que le simple procès de Kemperbad. Nous n’agissions plus seulement pour la Gravine — nous agissions pour le Conseil Impérial lui-même. Et quelque part dans l’ombre, des yeux invisibles nous observaient, notant chacun de nos gestes, chacune de nos paroles, chacune de nos faiblesses. Je me demandai si le rampement sous la table lors du banquet avait été consigné dans quelque rapport secret. Probablement. Par les bourses de Morr, probablement.)

Le Lotus Noir d’Ashkarûn
« Mais attends, » ricana Loupiot, ses grelots tintant avec ironie, « le meilleur, c’est Ashkarûn. »
L’Arabien. Ce serpent parfumé qui séduisait les nobles comme d’autres respirent.
« M’autorisez-vous, » avait-il demandé avec cette audace qui le caractérisait, « à jouer le double jeu ? À marcher sur le fil du rasoir qui me séparerait de l’infâme ? En d’autres termes, m’autorisez-vous à me compromettre dans leur intimité la plus noire et leurs secrets les plus dangereux, en leur faisant croire que je partage les mêmes vœux qu’eux ? »
Je faillis m’étouffer avec ma propre salive.
« Quoi ? »
« Matrella lui a dit — écoute bien ça — Soyez mon lotus noir qui souffle sur ces terres. Tout vous sera permis. »
Tout. Tout lui serait permis.
(Note scandalisée : j’ai vu des putains recevoir moins de permissions dans les bordels de campagne ! Cet enfoiré d’Arabien venait de recevoir une licence impériale pour se vautrer dans la débauche ! Un permis de damnation tamponné par le Conseil ! Et moi ? Moi, je suis même pas mentionné)

Vanda le fusible – Ou le sacrifice d’une apprentie
Quant à Vanda…
La pauvre Vanda, qui avait échappé de justesse aux griffes de Philippe Descartes la veille — l’esclandre de Loupiot ayant interrompu sa tentative de « consommation » comme on interrompt un repas en criant au feu — se voyait assignée à la mission la plus dangereuse.
Elle accompagnerait Ashkarûn chez les Wittgenstein.
Elle « officierait en tant que magicienne à ses côtés ».
Et surtout — surtout — elle serait le fusible.
Car Etelka l’avait dit clairement, avec cette cruauté froide des magiciens qui voient les apprentis comme des outils remplaçables :
« Tu es une apprentie. Ce sera là ton rite de passage. Montre-toi forte. En revanche, ma petite, si tu reviens et que soufflent en toi les vents de la corruption, que je sente à peine la trace des Puissances de la Ruine… sache que ce n’est pas la Loge Noire qui pourra te sauver. Car moi-même je t’amènerai sur le bûcher d’Altdorf. »
(Note révoltée : ainsi donc, si quelque chose tournait mal, c’est Vanda qui brûlerait. Pas Ashkarûn — il était trop précieux, trop « lotus noir », trop utile dans son rôle de séducteur impérial. Pas la Gravine — elle restait à l’écart, les mains propres comme toujours. Vanda. L’apprentie. La servante. Le pion sacrificiel qu’on jette dans le feu quand la partie tourne mal. Ces gens-là n’avaient aucune honte. Aucune. Et le pire, c’est que Vanda le savait, et qu’elle irait quand même, parce qu’elle n’avait pas le choix.)
Et moi dans tout ça ?
Je terminai d’écouter le récit de Loupiot avec un mélange de colère et d’amertume qui me nouait les tripes comme une corde de chanvre.
Ainsi donc, des décisions capitales avaient été prises en mon absence. Des missions avaient été assignées. Des autorisations extraordinaires avaient été accordées. Et moi, Ulrich von Schnitzelbach, caporal de la garde personnelle de la Gravine, futur capitaine de mes rêves les plus tenaces, j’avais été tenu à l’écart comme un domestique gênant, comme un chien qu’on laisse dehors pendant le festin.
« Et moi ? » demandai-je à Loupiot, la voix plus rauque que je ne l’aurais voulu. « Quel est mon rôle dans cette affaire ? »
Le bouffon haussa les épaules, ses grelots tintant tristement comme le glas d’une église de campagne.
« Aucune idée, mon ami. Ils ne t’ont pas mentionné. »
Pas mentionné.
Pas mentionné.
Après tout ce que j’avais fait — les combats dans les rues de Nuln, les veilles interminables, les espionnages maladroits sous les tables, les découvertes de cadavres dans les caves — j’étais tout simplement… pas mentionné.
(Note d’autodérision amère : voilà donc ce qu’était la vie d’un caporal au service des grands de ce monde. On vous utilise quand on a besoin de vous. On vous oublie le reste du temps. Et on vous insulte dans votre dos en vous traitant de « puant » et d’« ingrat ». Quelle carrière glorieuse. Quel avenir radieux. Si c’est ça la reconnaissance du Vieil Empire envers ses serviteurs fidèles, je comprends pourquoi tant de soldats finissent par déserter — ou par boire.)
Mais je n’allais pas me laisser abattre.
Si la Gravine pensait pouvoir m’écarter de cette mission comme on écarte une mouche d’un plat de choucroute, elle se trompait lourdement. Où qu’aille Ashkarûn avec ses sourires de serpent, où qu’aille Vanda avec son destin de fusible, où qu’aille ce maudit bouffon à grelots avec son tintement ridicule — j’irais aussi.
Car quelqu’un devait protéger ces inconscients d’eux-mêmes.
Et ce quelqu’un, par défaut, par obstination, par pure stupidité peut-être… ce serait moi.
Vers le Château des Wittgenstein
Ainsi donc, notre route était tracée comme le chemin d’un condamné vers l’échafaud.
Nous quitterions Achern dans les jours à venir. Nous remonterions le Reik en direction de Kemperbad. Mais avant d’atteindre la ville du procès, nous ferions un détour.
Vers le nord.
Vers les terres des von Wittgenstein.
Vers ce château que « nul n’avait plus vu depuis trois générations » — trois générations d’isolement, de consanguinité, de corruption lente et inexorable.
Vers ce repaire où les membres d’une même famille se reproduisaient « entre eux » depuis des décennies, engendrant — si les rumeurs disaient vrai — des monstruosités que même les Répurgateurs n’osaient plus affronter.
Vers ce nid de corruption chaotique où la Malpierte avait fait son œuvre, transformant une lignée noble en quelque chose d’innommable.
« Terra incognita », avait dit Matrella avec un sourire qui n’avait rien de rassurant.
Terre inconnue.
Terre maudite.
(Note de pressentiment : quelque chose me disait que cette mission serait différente des autres. Que le danger qui nous attendait là-bas n’était pas celui des assassins et des empoisonneurs — un danger humain, compréhensible, contre lequel on peut se battre avec une épée et un peu de chance. Non. Le danger des Wittgenstein était d’une autre nature. Plus ancien. Plus profond. Plus… corrompu. Le genre de danger qui ne vous tue pas seulement — qui vous transforme. Et cette pensée me glaçait plus que tous les hivers du Kislev réunis.)
Mais nous n’avions pas le choix.
La Gravine avait besoin de l’appui de Matrella pour le procès.
Matrella avait besoin de preuves contre les Wittgenstein.
Et nous — pauvres pions sur l’échiquier des puissants, soldats jetables dans la guerre des nobles — nous étions les seuls assez fous, assez désespérés, ou assez loyaux pour aller les chercher.
À suivre…
Car quand une famille noble se reproduit « entre eux » depuis trois générations, quand les rumeurs parlent de mutations et de Malpierte, quand même les Répurgateurs reculent devant leurs terres comme des chiens devant le feu… on sait que rien de bon ne nous attend.
Et pourtant, nous irons.
Parce que c’est notre devoir.
Parce que c’est notre mission.
Et parce que, au fond, nous n’avons nulle part ailleurs où aller.
— Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach, Exclu des Audiences et Oublié des Puissants, Qualifié de « Puant » et d’« Ingrat » par la Fine Fleur, Futur Explorateur de Terres Maudites (à défaut de mieux), Château d’Achern — Lendemain du Bal Sanglant — An 2523 de l’Empire —


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