«Par le tire-bouchon de Sigmar et tous les secrets qu’il débouche !
Laissez-moi vous conter la suite de cette soirée où les masques tombèrent un à un comme les feuilles d’un arbre en automne — sauf que ces feuilles-là étaient empoisonnées et cachaient des vers. Où les vérités coulèrent aussi librement que le vin du Reikland — et avec autant de tanins amers. Et où votre serviteur continua d’observer depuis l’ombre, tel un chien fidèle qui surveille les os sans jamais pouvoir y goûter.
Car voyez-vous, lecteur hypothétique de mes confessions de caporal affamé — pardon, de futur capitaine affamé — cette nuit-là, j’appris une leçon que les manuels de von Kriegstein n’enseignent jamais : la jalousie des nobles est une arme plus tranchante que n’importe quelle épée de Nuln. Et quand cette jalousie se mêle à l’alcool et au désir… Par les narines bouchées de Morr, le spectacle devient à la fois fascinant et répugnant, comme regarder deux serpents s’accoupler dans une flaque de vin renversé.»
Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach

La jalousie de Gotthard — Ou quand l’amour rend cruel et la cruauté rend bavard
Ashkarûn, ce serpent de soie parfumée au musc d’Orient, avait parfaitement manœuvré sa proie. Gotthard von Wittgenstein était désormais suspendu à ses lèvres comme une mouche à un pot de miel — si le miel était empoisonné et la mouche consentante à sa propre perte.
Je les observais depuis mon poste derrière la Gravine, le ventre toujours aussi vide que ma bourse après une permission à Nuln, et je dois avouer — que Sigmar me pardonne cette pensée — que la technique de l’Arabien forçait le respect. Il avait transformé ce noble hautain en chiot frétillant en l’espace de quelques verres et de quelques sourires. Un maître. Un artiste de la manipulation. Le genre d’artiste qu’on devrait enfermer dans une cage ou décorer d’une médaille — les deux options se valent.
Mais notre Arabien voulait plus d’informations. Le poisson était ferré, certes, mais il fallait encore le vider de ses entrailles. Et Ashkarûn savait exactement comment manier le couteau.
« Dites-moi, mon ami, » susurra-t-il en désignant Philippe Descartes d’un mouvement de menton — ce mouvement désinvolte qu’ont les nobles quand ils parlent des gens qu’ils considèrent comme des meubles — « qui est donc ce charmant étranger qui était à ma gauche ? Celui qui perd désormais son temps avec la servante de Dame Etelka ? »
Par le peigne à poux de Shallya ! Les mots étaient choisis avec la précision d’un empoisonneur qui dose ses gouttes.
Charmant. — Pour piquer la jalousie. Étranger. — Pour souligner la différence. Perd son temps. — Pour rassurer. Servante. — Pour rabaisser Vanda et, par extension, le Quenellois.
Deux émotions traversèrent le visage de Gotthard, aussi visibles qu’un orage sur une plaine dégagée.
D’abord, la jalousie.
Dès l’instant où Ashkarûn prononça les mots « ce charmant étranger », Gotthard blêmit comme un cadavre frais sorti du Reik après trois jours de trempage. Ses mâchoires se crispèrent avec un bruit qui aurait pu faire grincer les gonds d’une porte de cachot. Ses poings se serrèrent sous la table — je le vis à la tension de ses épaules, à la raideur soudaine de son cou de taureau. Il venait de découvrir qu’il n’était peut-être pas le seul à convoiter l’attention de l’Arabien.
Puis, un calcul malsain passa dans son regard — le genre de calcul que font les courtisans quand ils flairent une opportunité de nuire.
« Ah, vous avez remarqué qu’il perd son temps ? » dit-il avec un sourire venimeux. « Je confirme, mon ami. C’est une perte de temps que de s’intéresser à cette… paysanne. »

Et pendant les minutes qui suivirent — des minutes que je préférerais effacer de ma mémoire — Gotthard déversa sur Vanda un torrent de méchancetés qui aurait fait rougir un Répurgateur.
Il moqua ses narines « bien trop grasses et épaisses ».
Il mit en question « la symétrie de sa poitrine, qu’il trouvait fort mal faite » (— par les tétons de Sigmar, qui examine la symétrie des poitrines pendant un banquet ?)
Il insista sur le fait qu’elle devait certainement « être pied-bot, car elle est dotée d’une certaine claudication ».
Il revint « assez longuement » sur le « strabisme saisissant de ses yeux » — qui, pour certains habitants du Stirland, pourraient être considérés comme un charme, mais qui ici prouvaient simplement « que ce n’est rien de plus ni moins qu’une femme qui louche ».
(Nom d’un tonneau percé ! Ce fumier de Wittgenstein insultait Vanda ET ma province natale d’un même souffle !)
Et il conclut en déclarant que « désespérément, la nature avait tenté de remettre droites les dents de ses cavités buccales, en échouant lamentablement ».
(Note écœurée : j’ai vu des soldats mourir sur le champ de bataille, les tripes à l’air, appelant leur mère. J’ai vu des exécutions publiques où la foule applaudissait pendant que le bourreau travaillait. J’ai vu des choses que Morr lui-même préférerait oublier et qu’il a probablement classées dans le tiroir « À Ne Jamais Ressortir » de ses archives divines. Mais cette cruauté gratuite, ce plaisir de détruire une femme avec des mots, ce démontage méthodique d’un être humain réduit à ses imperfections physiques supposées… Cela me donna la nausée. Une nausée plus forte que celle provoquée par mon estomac vide. Gotthard von Wittgenstein était peut-être beau extérieurement, avec son cou de taureau et ses dents blanches, mais son âme était aussi laide qu’un rat d’égout couvert de bubons et baignant dans sa propre fiente.)
Ashkarûn rit poliment à ces moqueries — car il jouait le jeu, toujours le jeu — puis ramena habilement la conversation vers le Quenellois.
« Mais savez-vous ce qui l’amène si loin de ses nations ? Je crois comprendre, à son accent, qu’il n’est pas des vôtres… »
Gotthard ricana.
« Peut-être qu’il a par trop fréquenté les bas-fonds de Nuln, » dit-il avec une vulgarité qui démentait ses manières raffinées. « Car vous savez… le pays de Quenelles… c’est long et oblong… »
Il accompagna ces mots d’un geste obscène que je préfère ne pas décrire dans ce journal — un geste que même les soldats de garnison n’osent pas faire devant leurs officiers, un geste qui impliquait une certaine partie de l’anatomie masculine et une certaine réputation des Quenellois.
(Note sur les stéréotypes régionaux : les Quenellois ont effectivement une réputation. Comme les Nulnois ont une réputation de forgerons d’armes. Comme les Marienburgeois ont une réputation de marchands véreux. Comme les Middenheimers ont une réputation de brutes qui adorent les loups. Mais de là à faire ce genre de geste en plein banquet… Par les génitoires de Sigmar, Gotthard était soit très ivre, soit très vulgaire, soit les deux. Probablement les deux.)
Puis il se ressaisit, lissa sa cravate verte, et ajouta avec un sourire appuyé :
« C’est mon compagnon. »
Il insista longuement sur le mot. Com-pa-gnon. Avec une emphase particulière sur le « gnon » — comme on insisterait sur le « gnon » de « mignon ». Chaque syllabe était une déclaration. Chaque pause était une invitation.
Un silence. Un regard. Une invitation à peine voilée.
Ashkarûn, imperturbable, joua le jeu jusqu’au bout :
« Voilà, mon seigneur, qui risque de me rendre jaloux. Et je suis fort désagréable lorsque je deviens jaloux… »
Par les culottes brodées de Sigmar ! Les mots étaient prononcés avec une nonchalance qui frisait l’insolence, mais leur effet fut immédiat — aussi immédiat qu’un coup de canon sur une ligne de bataille.
Le feu de Sigmar s’empara des joues de Gotthard. Ses yeux s’écarquillèrent, s’agrandirent. Il perdit le contrôle pendant un court instant — ce contrôle de courtisan qu’il avait maintenu toute la soirée. Sa langue humecta ses lèvres.
Il but d’un trait un excellent vin du Reikland.
Et il dit, d’une voix de soie :
« Ne le soyez pas. »

Trois mots. Trois petits mots. Et dans ces trois mots, tout un monde de promesses, de compromissions et de trahisons potentielles.
Ne le soyez pas. Traduction : je suis à vous. Philippe Descartes n’est rien. Demandez et je donnerai.
(Note sur la séduction arabienne : Ashkarûn venait de capturer complètement Gotthard von Wittgenstein. Le noble impérial était désormais prêt à tout lui révéler — ses secrets de famille, ses magouilles financières, ses alliances douteuses, et probablement à lui offrir bien plus encore. Le chasseur était devenu la proie, sans même s’en rendre compte. Le filet s’était refermé avec une douceur qui rendait la capture presque agréable pour le poisson. Et le poisson, ce pauvre imbécile parfumé, frétillait de bonheur dans les mailles.)
Je regardai cette scène depuis mon poste d’observation — le garde invisible, le caporal oublié, le témoin que personne ne surveille parce que personne ne le considère comme important.
Et je notai tout.
Tout.
Car quelque chose me disait que ces informations — sur les von Wittgenstein, sur leurs « compagnons » quenellois, sur leurs rentes impériales et leurs secrets de famille — pourraient un jour s’avérer utiles.
Ou mortelles.
Dans ce monde de vipères et de scorpions, de sourires empoisonnés et de promesses creuses, la seule monnaie qui vaille vraiment quelque chose, c’est l’information. Et ce soir-là, j’en amassais comme un avare amasse ses pièces — sans savoir encore ce que j’en ferais, mais certain que l’occasion se présenterait.
Quelque chose rôde dans cette histoire des von Wittgenstein. Je le sens dans mes vieux os de soldat. Je le flaire comme un chien flaire l’orage avant qu’il n’éclate.
Une famille « très intrigante », avait dit Etelka. Une famille qu’on ne voit que peu à la cour. Une famille qui vient réclamer son or du sang. Et maintenant, un de ses rejetons qui se compromet ouvertement avec un ambassadeur arabien sous les yeux de la Haute Connétable.
Ça pue.
Ça pue plus fort qu’une latrine de caserne en pleine canicule. Plus fort qu’un cadavre de trois jours dans le Reik. Plus fort qu’une conspiration qui se prépare.
Et moi, pauvre caporal — pardon, futur capitaine — je suis assis sur ce tas de fumier sans savoir encore quel trésor il cache.
Mais je le découvrirai.
Foi de Schnitzelbach, je le découvrirai.
— Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach, Gardien des Secrets Involontaires, Observateur des Jeux de Séduction Nobles, Témoin Muet des Cruautés Verbales, Collecteur de Ragots Potentiellement Mortels, Défenseur Silencieux des Femmes Insultées, Estomac Toujours Aussi Vide, Château d’Achern — La Suite du Banquet, An 2523 de l’Empire
(Post-scriptum : Si un jour je rencontre Gotthard von Wittgenstein dans une ruelle sombre, je ne sais pas si je le saluerai poliment ou si je lui casserai son joli nez aristocratique. La première option est plus prudente. La seconde serait plus satisfaisante. Je laisse le destin décider — et peut-être quelques verres de schnaps.)
(Post-post-scriptum : Vanda ne méritait pas ça. Personne ne mérite ça. Même les apprenties magiciennes réduites à porter des malles. Surtout elles, en fait.)

Philippe et Vanda — Ou le charme malgré soi — et comment dégoûter quelqu’un peut parfois l’exciter
Vanda était retournée auprès de Philippe Descartes sur ordre d’Etelka — le décolleté découvert comme une vitrine de boulangerie, le sourire forcé comme une porte qu’on ouvre à coups de bélier, les mots de séduction coincés dans sa gorge comme des arêtes de poisson mal mâchées.
Elle accomplissait sa mission avec toute la grâce d’une vache sur une patinoire.
Chaque battement de cils semblait lui coûter un effort surhumain. Chaque sourire ressemblait à une grimace de constipation. Chaque mot doux sonnait comme une insulte mal déguisée.
Et pourtant…
Par quelque miracle des dieux — ou peut-être simplement parce que les Quenellois sont réputés pour leur goût des femmes difficiles — sa froideur, sa maladresse, cette espèce de dissonance absolue entre les mots qu’elle prononçait et le dégoût visible sur son visage… tout cela sembla réchauffer Philippe.
Comme si le rejet l’excitait. Comme si la résistance l’attirait. Comme si le fait qu’elle veuille manifestement être ailleurs le rendait fou de désir.
(Note sur la psychologie quenelloise : je ne comprendrai jamais ces gens. Donnez-leur une femme qui les adore, ils s’ennuient. Donnez-leur une femme qui les méprise, ils s’enflamment. C’est comme ces chiens qui courent après les charrettes — ils ne savent pas ce qu’ils feraient s’ils les attrapaient, mais par Sigmar, ils courent quand même.)
« Mais madame, m’amie ! » s’exclama-t-il avec son accent chantant et aviné. « Vous êtes en train de véritablement me mettre le feu au corps ! Vous êtes d’une beauté stupéfiante ! Vous l’a-t-on déjà dit ? »
Stupéfiante.
Le mot flotta dans l’air comme une bulle de savon au-dessus d’une fosse à purin.
(Note sur l’ironie du destin : Gotthard venait de passer cinq minutes à démolir l’apparence de Vanda — narines, poitrine, strabisme, dents — et voilà que Philippe la trouvait « stupéfiante ». Les goûts des hommes sont décidément aussi mystérieux que les voies de Sigmar.)
Vanda ravala son dégoût et se mit à l’œuvre.
Elle le fit parler. Elle le fit boire. Elle remplit son verre à chaque fois qu’il se vidait, tout en faisant semblant de siroter le sien avec la délicatesse d’une dame de cour. Une technique vieille comme le monde — et apparemment aussi efficace sur les Quenellois que sur les autres.
« Pourquoi êtes-vous ici ce soir, si loin de chez vous ? » demanda-t-elle avec une innocence feinte qui aurait fait rougir Ashkarûn lui-même — si l’Arabien était capable de rougir, ce dont je doute fortement.
Philippe regarda par-dessus son épaule — vérifiant que Gotthard était toujours occupé avec Ashkarûn — puis répondit :
« J’accompagne le grand guignol là-bas. Je suis en quelque sorte son homme d’armes. Son garde du corps, si tu préfères, ma belle. »
Homme d’armes.
Ainsi donc, le beau Quenellois à la cicatrice n’était pas un noble en visite — il était le serviteur de Gotthard. Son protecteur. Son compagnon de route. Sa lame au service de cette lignée en perdition.
(Et peut-être plus, à en juger par l’emphase que Gotthard avait mise sur le mot « compagnon ».)
« Et pourquoi est-il là, lui ? » poursuivit Vanda, poussant son avantage comme un général pousse ses troupes dans une brèche.
Philippe désigna Matrella d’un mouvement de menton.
« Cette espèce de maquerelle qui est à l’autre bout, là, qui parle à ta ravissante et très belle Gravine… Elle a le droit de vie et de mort sur la fortune des von Wittgenstein. »
Il vida son verre. Vanda le remplit aussitôt.
« Je peux te le dire, ma belle — c’est de tout petits noblaillons. Ils sont en train de crever sur place. Et ils ont très, très, très mauvaise réputation. »
Noblaillons.
Le mot claqua comme un fouet sur le dos d’un serf. Pas des nobles. Des noblaillons. La nuance était cruelle — et probablement justifiée.
Philippe se pencha vers Vanda, le vin rendant sa langue plus lâche qu’une corde de pendu après trois jours de pluie :
« Ils jouent gros, notre bon Gotthard, ce soir. Si jamais il n’arrive pas à convaincre notre chère Connétable qu’il est toujours digne d’être une lignée noble du Reikland… Elle mettra une fin de non-recevoir à la somme importante que doit lui donner le trésor de l’Empire. En retour de tâches et d’exploits réalisés par ses ancêtres il y a de cela des siècles et des siècles. »
(Note sur les von Wittgenstein : ainsi donc, cette famille « très intrigante » qu’Etelka voulait surveiller était en réalité une lignée en déclin. Des « noblaillons » qui vivaient de rentes ancestrales et qui risquaient de tout perdre si Matrella décidait qu’ils n’étaient plus « dignes ». Pas étonnant que Gotthard fasse autant d’efforts pour plaire — pas seulement à Ashkarûn, mais à quiconque pourrait influencer la décision de la Connétable. Quand on est au bord de la ruine, on flatte même les chiens si ça peut aider.)

Le pouvoir derrière le trône – (Où l’on découvre que les vraies reines ne portent pas toujours de couronne — parfois elles portent des registres)
Vanda poussa son avantage, sentant que le poisson était bien ferré et qu’il suffisait de tirer doucement sur la ligne :
« Et notre hôtesse ? Matrella ? Que savez-vous d’elle ? »
Philippe eut un rire amer.
« Une redoutable politicienne. Elle est capable, à elle seule, de faire capoter bien des plans des maisons nobles. Celle qui tient ici les unions, qui tient les lignées des nobles, tient en réalité le pouvoir. Je puis même dire qu’elle est, selon moi, le pouvoir derrière le trône. »
Ces mots résonnèrent dans mon crâne de caporal comme le glas d’une cathédrale qui annonce la mort d’un empereur. Nous pensions être venus chercher le soutien d’une archiviste — une vieille dame poussiéreuse qui classait des parchemins et tamponnait des sceaux. En réalité, nous courtisions l’une des femmes les plus puissantes de l’Empire.
(Note terrifiante : si Matrella était vraiment « le pouvoir derrière le trône », alors la Gravine — et par extension, nous tous — jouions un jeu bien plus dangereux que prévu. On ne courtise pas le pouvoir sans risquer de se brûler. On ne s’approche pas du soleil sans risquer de fondre comme de la cire. Et nous, pauvres pions sur cet échiquier de géants, nous avions cru pouvoir manœuvrer en toute sécurité. Quelle naïveté ! Quelle arrogance ! Quel aveuglement de mouche qui se croit capable de négocier avec l’araignée !)

L’affaire est cuite – Où l’on apprend que les rumeurs voyagent plus vite que les barges sur le Reik
Vanda posa une dernière question — celle qui lui brûlait les lèvres depuis le début :
« Et que savez-vous de notre affaire ? Le procès pour lequel nous remontons le Reik ? »
Philippe haussa les épaules.
« Écoute, ma belle, c’est très simple. Très simple. Les affaires de ta Gravine sont comme qui dirait mal parties. »
Il compta sur ses doigts :
« Ce cher von Damenblatt va faire tout ce qui est en son pouvoir pour réclamer justice. Et de ce que j’entends — de ce que les rumeurs disent dans les tavernes, les auberges, tous les endroits que j’ai fréquentés en remontant de Nuln — il est évident que le bel Arabe et le jeune sbire à côté… »
Il désigna Ashkarûn et Lupio.
« …ont été retrouvés avec les objets et les armes du crime entre les mains. Et le corps dégueulassement ensanglanté du vieux von Damenblatt à leurs pieds. »
Il vida un nouveau verre.
« Donc pour moi. L’affaire est cuite. »
(Note terrifiante : ainsi donc, les rumeurs nous avaient précédés sur tout le Reik. Partout où nous allions, on racontait déjà que Lupio et Ashkarûn étaient coupables. L’opinion publique nous avait condamnés avant même que le procès ne commence. Nous ne nous battions pas seulement contre von Damenblatt — nous nous battions contre la rumeur elle-même.)

L’avertissement du goûteur — Ou la mort rôde en cuisine
Pendant que les langues se déliaient autour des coupes de vin et que les secrets coulaient comme le Reik en crue, Loupiot — notre bouffon attitré, notre goûteur sacrificiel, notre première ligne de défense contre l’empoisonnement — reçut une visite inattendue.
Le goûteur personnel de Matrella — un homme maigre au teint cireux, le genre de type qui a passé sa vie à se demander si chaque bouchée serait la dernière — s’approcha discrètement de notre bâtelier.
« Mon ami, » murmura-t-il, « nous avons vu des gens rôder. »
Lupio dressa l’oreille.
« Rôder plus spécifiquement aux alentours des plats destinés à ce bon Bruno. Si j’étais toi, j’irais en cuisine m’éclipser pour faire attention. Car sinon… »
Il passa un doigt en travers de sa gorge.
« …tu risques de finir le gosier bien transpercé. »
Puis il repartit, aussi discrètement qu’il était venu.
Lupio, pour une fois, ne fit pas le mariole. Son visage — sous le maquillage de bouffon qui commençait à couler avec la sueur — avait pris la couleur d’un linge sale.
« Quels individus ont procédé à ces tentatives ? » demanda-t-il à voix basse.
Le goûteur de Matrella lui expliqua : durant toute la journée, on était venu se renseigner sur les allées et venues des serveurs. On avait demandé s’il était possible de se faire embaucher. Plusieurs individus avaient récolté des informations — des informations sur le service, sur les plats, sur les horaires.
Pire encore : des commis avaient disparu.
Des commis qui auraient dû se présenter ce soir et qui ne l’avaient pas fait. Des commis qui avaient tous un rôle clé à jouer dans le long procédé des vingt plats qui devaient défiler.
« Et pourtant, » dit le goûteur avec un regard inquiet, « les plats sont envoyés. Donc ils ont été remplacés par quelqu’un. Et ce quelqu’un a réussi à garder son incognito. »
(Note d’alarme qui me fit dresser les poils sur les bras : quelqu’un avait infiltré les cuisines du château d’Achern. Quelqu’un de suffisamment organisé pour faire disparaître les vrais commis — par la menace ? par le meurtre ? par le chantage ? — et prendre leur place sans éveiller les soupçons. Quelqu’un préparait les plats destinés à Bruno — notre champion, notre meilleur atout pour le procès, notre seule chance de victoire dans le jugement par les armes. Et ce quelqu’un ne leur voulait certainement pas du bien. On n’infiltre pas une cuisine pour améliorer les recettes.)
Lupio blêmit sous son maquillage de bouffon.
La mort rôdait dans les cuisines d’Achern.
Et lui, petit goûteur en collants bariolés, et culotte bouffante ridicule, était le premier rempart entre cette mort et Bruno.
Le premier — et probablement le dernier, s’il ne faisait pas attention.

Le bilan de la soirée — Ou comment tout le monde sait tout sauf nous
La soirée s’acheva dans un tourbillon de révélations et d’inquiétudes.
Ce que nous avions appris cette nuit-là :
Premièrement : les von Wittgenstein étaient une famille en déclin, des « noblaillons » qui vivaient de rentes ancestrales comme des sangsues sur le corps de l’Empire, dont l’avenir financier dépendait entièrement du bon vouloir de Matrella. Un trait de plume, et ils retournaient à la misère d’où leurs ancêtres avaient émergé.
Deuxièmement : Matrella elle-même était décrite comme « le pouvoir derrière le trône » — pas une simple archiviste poussiéreuse, mais une femme capable de faire et défaire les fortunes nobiliaires d’un simple froncement de sourcil. Nous ne courtisions pas une fonctionnaire — nous dansions avec une reine de l’ombre.
Troisièmement : les rumeurs sur notre affaire s’étaient répandues sur tout le Reik comme une épidémie de dysenterie après un repas de taverne douteuse. Partout, on racontait que Loupiot et Ashkarûn avaient été trouvés « avec les armes du crime entre les mains ». L’opinion publique nous avait déjà condamnés — et contre l’opinion publique, même les meilleurs avocats ne peuvent pas grand-chose.
Quatrièmement : la Gravine avait conclu un arrangement avec Matrella concernant Ashkarûn — un arrangement dont j’ignorais encore les termes exacts, mais qui impliquait des « services » à rendre et des « faveurs » à échanger. Notre Arabien n’était pas seulement un témoin — il était une monnaie d’échange.
Et cinquièmement — le plus inquiétant de tous : quelqu’un — quelqu’un de suffisamment organisé pour infiltrer les cuisines d’un château noble, faire disparaître des commis et prendre leur place — tentait d’empoisonner Bruno. Notre champion. Notre dernière chance.
Ce que nous ignorions encore :
Qui étaient ces infiltrés ? Des assassins professionnels ? Des sbires de von Damenblatt ? Des agents d’une puissance que nous ne soupçonnions même pas ?
Travaillaient-ils seuls ou étaient-ils les pions d’un échiquier plus vaste — un échiquier dont nous ne voyions même pas les bords ?
Avaient-ils déjà empoisonné certains plats ? Loupiot avait survécu à tous ceux qu’il avait goûtés, certes — mais le poison pouvait être à retardement. Il pouvait être dans le prochain plat. Ou dans celui d’après.
Et surtout — surtout — survivrions-nous à cette nuit ?
Épilogue provisoire – (Car quand la mort rôde dans les cuisines, aucune conclusion n’est définitive)
Je regardai autour de moi — les convives qui riaient sans savoir, les serveurs qui passaient avec leurs plateaux potentiellement mortels, les nobles qui complotaient et les espions qui écoutaient.
Et je me dis que ma faim — cette faim qui me tordait les boyaux depuis des heures, cette faim qui m’avait fait maudire mon statut de garde affamé — était peut-être une bénédiction déguisée.
Car si j’avais mangé…
Si j’avais touché à ces plats qui défilaient devant mes yeux comme une procession de tentations…
Peut-être que je serais déjà en train de convulser sur le sol, la bave aux lèvres, les tripes en feu, pendant que la mort me caressait les joues de ses doigts glacés.
Quelque chose rôde dans cette affaire. Quelque chose de plus grand que nous. Quelque chose qui dépasse le simple procès d’un barde-bâtelier accusé de meurtre.
Les von Wittgenstein et leurs secrets de famille. Matrella et son pouvoir de l’ombre. Les rumeurs qui nous ont condamnés d’avance. Les infiltrés dans les cuisines qui veulent la mort de Bruno.
Tout est lié. Je le sens dans mes vieux os de soldat. Je le flaire comme un chien flaire le sang sous la neige.
Mais comment ? Et pourquoi ? Et surtout — qui tire les ficelles de ce ballet macabre ?
Je ne sais pas encore.
Mais foi de Schnitzelbach — foi de caporal qui rêve de capitanat — foi de garde affamé qui note tout dans son journal — je le découvrirai.
Ou je mourrai en essayant.
(Ce qui, vu les circonstances actuelles, n’est pas une hypothèse aussi improbable qu’on pourrait le croire.)
— Journal du Caporal Ulrich von Schnitzelbach, Espion de Parquet et Collecteur de Bribes, Témoin des Cruautés Mondaines et des Complots Culinaires, Gardien Affamé d’une Maîtresse qui l’Ignore, Survivant Provisoire d’un Banquet Empoisonné, Détective Involontaire des Mystères von Wittgenstein, Château d’Achern — Fin du Grand Banquet, An 2523 de l’Empire
(Post-scriptum : Mon estomac grogne toujours. Mais pour la première fois de ma vie, je bénis cette faim. Car parfois, la privation sauve la vie. Et parfois, le plus pauvre des caporaux est le plus chanceux des convives — simplement parce qu’on ne lui a rien servi à manger.)
(Post-post-scriptum : Je surveillerai Loupiot cette nuit. Le petit bouffon a du courage — plus que je ne le pensais. Et si quelqu’un doit mourir empoisonné à ma place, je préférerais que ce ne soit pas lui. Même si techniquement, c’est son travail.)
(Post-post-post-scriptum : Les von Wittgenstein. Ce nom me gratte toujours l’oreille. Je le note. Je le garde. Je le rumine. Car les familles « très intrigantes » avec des « compagnons » quenellois et des dettes ancestrales… ce genre de famille cache toujours des cadavres dans ses placards. Et pas que des métaphoriques.)s, Château d’Achern — Fin du Grand Banquet, An 2523 de l’Empire


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